CAUSE DE L’OBSCURITÉ DU LIBRE ARBITBE
L’incertitude et même l’incrédulité manifestées par les plus grands esprits, au sujet du libre arbitre, dérive des déductions incorrectes tirées de la stabilité ou immuabilité des lois de la nature, dont l’intelligence humaine semble être le miroir, et de l’enchaînement inflexible des phénomènes universels dont l’homme, comme tous les autres êtres, fait partie avec ses actes internes et externes.
Sans remonter plus haut que Descartes, ce philosophe pensait que la connaissance des lois éternelles déterminait l’âme humaine à les suivre. Il admettait, néanmoins, le libre arbitre, mais à la condition qu’il fût conforme à la volonté de Dieu. Par conséquent, la liberté, suivant Descartes, ne pouvait exister qu’à l’état d’indifférence, ce qui équivaut à une faculté qui ne fonctionne pas.
Kant également l’admet, mais seulement comme une hypothèse nécessaire pour expliquer l’intelligence émancipée des instincts, et afin que l’intelligence ait la faculté
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( 'introduire dans la série des choses le principe, le comlaencement de l’absolu. La liberté, de cette manièie,
] l’existe qu’un instant pour déterminer un seul acte, sur lequel repose tout l’édifice de la moralité construit par
Aant.
Fichte, d’une part, va plus loin que Kant, puisque ce l’est pas même la liberté du woi qu il admet, mais seulenent l’aspiration à la liberté; d’autre part, il a une grande intuition, lorsqu’il conçoit la liberté du moi ibsolu dans la généralité des hommes, tandis que l’individu, selon lui, reste soumis à tout et à tous.
Ilégel ne peut admettre d’autre liberté que celle que possède l’àme de se reconnaître comme l’émanation de l’idée, de l’idée qui est elle-même le développement nécessaire de l'absolu. On ne pouvait, d’ailleurs, espérer de voir admettre par Hégel, pas plus que par Schelling, son maître, une faculté qui repose sur le fait de la variété réelle, sinon des substances, au moins des modes de la substance, car ces deux philosophes ne reconnaissaient que riinité absolue de toutes choses.
Leibnitz, au contraire, affirme le libre arbitre comme la résultante de l’indépendance réciproque des mouvements de l’àme et de ceux du corps, et il le prouve par l’infinité des causes ou monades séparées et distinctes, quoique s’accordant et s’harmonisant entre elles. iSonobslant, l’homme, suivant lui, est toujours inüuencé et, lorsqu’il choisit, c’est l’inlluence la plus puissante qui
le fait agir.
Locke ne diffère pas beaucoup de Leibnitz, lorsqu’il compare le libre arbitre à une puissance qui aurait des antagonistes : manière de voir où apparaît la question du
plus fort. ‘
Récemment, Proudhon semble avoir adopté la même théorie de l’antagonisme des facultés qui composent l’homme, avec cette différence qu’il en déduit sa propre I
théorie de la balance. i
Spinoza, plus logique dans les déductions du panthéisme que l’école allemande qui l’a suivi, rejette nette- .
ment la liberté du moi pensant. Néanmoins, il semble j
qu’en la rejetant, il la reconnaisse et même qu’il la prouve. ^
En effet, il prescrit l’émancipation des passions pour atteindre à la connaissance des lois nécessaires, c’est-àdire aux attributs de Dieu. Donc, dans l’état d’ignorance, la volonté devrait fonctionner librement, et elle ne cesse- i
rait d’être libre qu’après avoir acquis la connaissance de l’immuable. Ou bien, la cause qui fait agir l’homme c’est la vérité, et alors l’homme ne serait jamais dans l’état d’ignorance; ou bien, cette cause, c’est l’erreur, et i
comment l’homme pourrait-il se conformer aux lois ï
éternelles, qui veulent pourtant que l’homme s’y con- |
forme? *
Les éclectiques admettent le libre arbitre comme une faculté inhérente à l’àme et indépendante des sens, mais ils reconnaissent qu’il est nécessairement conforme j
aux lois éternelles. Opportunistes de la science, comme j
l’étaient anciennement leurs prédécesseurs d’Alexandrie,
i faut leur savoir gré, plus encore que de leur haute érucition, de cette modération tolérante qui les empêche de llesser les convictions les plus chères à l’esprit humain.
Les encyclopédistes, du moins Diderot et d’Alembert, repoussèrent le libre arbitre comme Spinoza; ils repouss èrent, eux les précurseurs de la Révolution, la raison (l’être de la Révolution.
Le libre arbitre est également repoussé de nos jours jiar un certain nombre de physiologistes, ({ui espèrent Irouverle fonctionnement de la pensée dans le même ( nsemble d’organes qui servent au fonctionnement des sensations, sans même vouloir admettre ici ce qu’admettent en général tous les physiologistes, à savoir que (les propriétés absolument différentes sortent d’une laême substance différemment construite. La pensée ne jiourra jamais être mesurée comme les sensations, ou plutôt comme les émotions, les sensations représentant ( .es corps se pénétrant l’un l’autre, tandis que la pensée ne correspond qu’aux seuls rapports des sensations.
Préoccupé du problème des êtres libres, Scwan, l’un ( es plus remarquables fondateurs de cette science si i tile à toutes les autres, annonça à ses élèves, dans les ( ernières années de sa vie, qu’il espérait pouvoir bientôt ( émontrer le libre arbitre par la liberté, qui seule fixe une limite aux propriétés des atomes, c’est-à-dire aux forces (le la matière inerte. Je ne pense pas que ce soit là encore h vraie solution. Elle ne paraît guère plus exacte que ( elle qui a été proposée par un écrivain français de nos
jours, M. J. Delbœut, à savoir que la liberté engendre des mouvements, parce qu’elle dispose du temps. Je ne me rends pas non plus au dilemme de John Herschell : ou la création d’une nouvelle force, ou le libre arbitre. Mais dans la limite des recherches que je me suis proposées, je n’ai qu’à déduire les conséquences d’un fait prouvé, et non pas à m’occuper de son essence intime.
L’obscurité qui entoure la question de 1 existence du libre arbitre dérive, comme je l’ai déjà fait remarquer, de deux causes. L’une consiste à ne pas distinguer les opérations de l’esprit dans leurs trois périodes successives et distinctes, c’est-à-dire dans les deux périodes où les opérations ont pour auxiliaires les sens, et dans celle où elles fonctionnent par elles-mêmes. L’autre cause consiste à regarder comme nécessaire la conformité absolue de tous les phénomènes aux lois éternelles de la nature.
Dans les deux premières périodes, l’intelligence a évidemment pour intermédiaires les organes sensitifs; elle subit, par conséquent, les influences inséparables du contact des objets extérieurs, lorsqu’elle reçoit les sensations et les images déposées dans la mémoire, qui doivent être connues par elle dans leurs qualités et leurs relations, et lorsque, s’étant déterminée après l’acte de conception, elle traduit ce dernier en un acte sensitif. Mais, dans la troisième période, qui est la seule exclusivement intellectuelle, on ne trouve d’autre opérateur ni d’autre agent que la volonté. La volonté seule adapte ou mesure, pour ainsi dire, à la raison d’être universelle le phénomène
eue les sens ont fait connaître, soit que la contemplation I
ce cette raison ait lieu dans l’intelligence grâce à un é!
ergane particulier, soit qu’elle réside dans les substances I lêmes de l’intelligence comme une image ou un reflet, î oit enfin c^ue ses caractères se trouvent imprimés dans le
]»hénomène sensitif lui-même, et que l’intelligence et non jamais les sens, ait seule la puissance de les connaître.
Trois seuls éléments se rencontrent à ce moment de 'opération : 1° le phénomène à connaître non plus en ui-même, tel qu’il a été perçu, mais dans ses rapports et ies convenances envers les autres phénomènes et envers a nature en général; 2" la substance intellectuelle qui Dpère en vertu de son instinct propre; 3" la règle de la nature à consulter pour trouver les degrés de relation auxquels correspond le phénomène en question. Or, la détermination dans le monde physique étant admise, parce que l’équation de chaque molécule est admise, lequel de ces trois éléments peut-il être l’équivalent de quelque chose qui vienne aussi d’un phénomène sensitif? Car il est bien entendu que l’acte sensitif, résultant de la détermination prise par l’intelligence, n'est pas encore entré dans le grand tourbillon des phénomènes rendus sensibles. La loi à laquelle obéit l’intelligence n’est que le mode propre à son fonctionnement, qu’on pourrait dire de construction logique, si par logique on entend la marche du raisonnement. L’action purement intellectuelle est donc dilférente de toutes les autres actions sensitives, simples ou composées.
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L’autre cause d’obscurité, c’est de considérer comme nécessaire la conformité absolue de tous les phénomènes aux lois éternelles de la nature. Si l’on entend par là que rien ne peut exister ni se développer complètement sans se conformer à ces lois, cela est absolument vrai; et je ne crois pas qu’il y ait une autre raison de 1 harmonie universelle, ni même une autre base de la moia-
lité des actes humains.
Toutefois, faisant abstraction pour un instant des émanations intellectuelles, on peut remarquer que tous les divers systèmes ou règnes de la nature, aussi bien
organiques qu’inorganiques, non seulement sont composés de variétés, parce que rien n’est égal à rien, mais abondent en anomalies. Il y a le blé qui ne germe pas, les plantes qui n’assimilent pas, les cristaux qui ne parviennent pas à une symétrie complète, les animaux contrefliits ou qui ne naissent pas viables. Rien de plus tréquent que les monstruosités et les hybridismes animaux, végétaux et géologiques. L’histoire écrite et celle que révèlent les abîmes des eaux et les sédiments profonds
de la terre montrent des espèces d’animaux et de plantes et même des races d’hommes disparues depuis de longs
siècles. Si la conformité absolue était nécessaire, la loi
demeurant toujours, la difformité ne pourrait jamais exister, et pourtant elle se montre partout pour prouver que la liberté a sa place, accidentellement, même dans le monde physique. Seulement il faut ajouter que la difformité reste inféconde, portant en soi la marque et le
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cil àtiment de la violation des lois absolues. G est que les fo ’ces ou énergies, qui concourent au premier acte initial d(s phénomènes, sont relativement en état libre; comme le prouve la perte de ces forces que 1 on constate dans toutes les opérations physiques, et peu importe que cette p( .rte se transforme en une énergie nouvelle. Si, néannoins, ce moment de liberté dans le monde physique cesse aussitôt que le phénomène, nouvellement ciéé, entre dans l’équilibre universel; dans les opérations de r ntelligence, la permanence de la liberté continue sans il lerruption, parce que la création est le fait constant de c itte substance prise en elle-même. L’intelligence ne cesse j; mais d’agir, parce que la mémoire et l’imagination sens tives lui fournissent les éléments dont elle a besoin, n lême quand les organes externes sont au repos.