CAUSE ET CO^’SÉQUENCES DE LA MULTIPLICITÉ DES LANGUES
De la multiplicité des langages humains on n’a pas tiré, il nous semble, toutes les conséquences dont ce fait est susceptible, surtout si on le compare au langage des animaux, unique et constamment le même. Chez ces derniers, toute espèce a pour chaque émotion son signe extérieur déterminé, lequel ne varie en aucun des individus qui la composent, quelle que soit la région où ils habitent. Dans le hennissement des chevaux, dans l’aboiement des chiens, dans le bêlement des moutons, c’est toujours la même note qui correspond au même acte ou
degré de passion.
L’idée a eu, au contraire, son expression phonétique très différente, selon les époques et les lieux ; le fait est incontestable. 11 est vrai que si l’on admettait un seul langage primordial antérieur à tous les autres, on pourrait également admettre que l’expression a pu, dans la suite, s’altérer plusieurs fois ; mais il est vrai aussi que, dans une pareille hypothèse, l’altération elle-même prouverait
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qu’à tel acte de l’esprit ne correspond pas nécessairement telle expression immuable.
Pourtant, l’opération intellectuelle influe sur l’articulation et l’intonation de la parole. Alors même que le caractère particulier à la construction de la langue ne le démontrerait pas, nous en avons la preuve dans la variété des mots. D’où vient donc que l’expression devant obéir à l’influence de l’esprit, cette expression, au lieu d’être une et invariable, est diverse et multiple?
Un même phénomène de la nature n’est pas toujours conçu également par tous les esprits. Non qu’une intelligence, dans sa qualité intime, soit différente de l’autre; car, si cela était, la manifestation qui s’ensuivrait serait inintelligible, ce qui est contraire au fait constant; mais, par l’influence du milieu social et en raison du degré relatif de civilisation, l’esprit se trouve différemment disposé à élaborer ses conceptions.
La faculté de penser qui préexiste demande pour se développer à être exercée ou, pour mieux dire, stimulée par la présence continuelle et simultanée des phénomènes naturels, que les sens sont insuffisants à ressusciter. Nos membres possèdent l’aptitude à certains mouvements, mais l’exercice seul les assouplit et les perfectionne ; il en est de même de l’intelligence. La main, par exemple, se prête par son mécanisme à certaines positions principales : elle s’étend pour palper, se courbe pour saisir, se ferme pour frapper ; mais à quels prodiges d’adresse
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et de délicatesse de tact ne pavvient-elle pas, grâce à l’exercice, dans les métiers et dans les arts !
L’échelle des perfectionnements dont la pensée est susceptible est de beaucoup et sans comparaison plus étendue ; aussi très grande est la différence qui a dû exister entre les conceptions d’un même phénomène dans les divers esprits, selon le degré de développement de ceux-ci. Comment douter alors que, en tenant compte des accidents des climats qui influent sur les conditions des organes, la manifestation d’un même phénomène intellectuel ait varié de l’un à l’autre groupe humain, selon l’état relatif du progrès de l’esprit? Lidée se présentait différemment claire, intense et complexe, et l’articulation vocale qui obéissait à l’opération intellectuelle était, par conséquent, différemment émise. De là, la cause et 1 origine des langues multiples et différentes, même dans les mots qui sont les racines de chaque idiome.
La multiplicité des langues est la première preuve qui, dans l’histoire du progrès humain, atteste l’élaboration intellectuelle distincte, par groupes séparés. Dans chacun de ces groupes, on peut, grâce à celte révélation de son développement psychologique, suivie les degrés de connaissance des phénomènes naturels auxquels il est successivement parvenu.
Néanmoins, dans les langages les plus anciens que l’on connaisse comme dans les langues modernes, écho du vaste savoir conquis par les hommes, on observe que c’est la disposition pour ainsi dire architectonique qui
a le plus varié et que ce sont les assises primitives qui sont demeurées presque immuables. En effet, suivant les philologues les plus autorisés, les mots fondamentaux, les mots-racines n’ont presque pas augmenté. Et, comme il ne paraît pas possible de soutenir que la faculté intellectuelle de l’homme ait, dès les premiers temps, perdu une partie de sa force créatrice, il faut croire que les représentations des phénomènes naturels conçues par l’homme ont été de bonne heure fixées dans ces expressions primordiales.
Celles-ci, dès lors, revêtirent je ne sais quel caractère inviolable et sacré, que les générations postérieures lespectèrent, bien que le sens et la valeur s’en fussent altérés. De là probablement les symboles, les mythes, qui consacrèrent les primitives manifestations intellectuelles, incomplètes, informes par conséquent, mais qu’un travail ultérieur de l’esprit ne tarda pas à élargir et à rectifier, en même temps qu’une nouvelle disposition et un nouveau groupement de mots en étendaient la signification.
Des notions grossières et inexactes se changèrent de cette manière en observations plus précises, la vérité se greffimt en quelque sorte sur l’erreur même. Le mot primitif resta immuable, tandis que l’idée continua de se développer, en donnant sans cesse une vie nouvelle à l’expression même qui avait d’abord représenté à l’esprit, d’une manière incomplète, le phénomène de la nature.