LE LANGAGE INSÉPARABLE DE L’INIELLIGENGE
OÙ il y a communauté d’individus, il existe un langage, sans exception aucune. Les rapports sociaux et sexuels, à presque tous les degrés de l’éclielle animale, ont besoin d’un moyen de correspondance, quel qu’il soit d’ailleurs, qu’il consiste en expressions phonétiques ou en signes de manifestation d’un autre genre. Quand ce n’est pas une intonation de la voix, un hurlement ou un sifflement, c’est un mouvement d’antennes ou d’ailes, ce sont de légers attouchements des membres du corps. La femelle accourt aux cris d’appel du mâle, dans l’air comme sui la terre; et il est hors de doute que, par de tels signes ou d’autres, se concertent les tribus des oiseaux, les familles ou sociétés des quadrupèdes, des quadrumanes, et les agrégations si diverses et si admirables des insectes.
Cependant, la voix même la plus articulée et la mieux modulée n’est autre chose, dans de pareils langages, qu’un rythme avec des changements limités d’une courte série. Qui n’a pas été séduit par le chant mélodieux du rossignol dans les premières nuits du printemps? Le
cazouillement de l’oiselet nocturne semble un délicieux { oème d’amour, qui renferme tous les élans passionnés c U cœur, depuis les caresses les plus tendres jusqu’aux accents de la joie la plus triomphante. Néanmoins, ces nerveilleuses élévations et modulations vocales, qui font I âlir d’envie les cantatrices elles ténors les plus admirés, r e formeraient, si on les notait, qu’une série peu étendue ( e gammes adorables perpétuellement les mêmes. L’année J rochaine, au retour du tiède avril, vous les entendrez ( e nouveau, égales en tout point à celles qui vous ont si ; gréablement surpris et ravi l’année dernière. Chacun ( e ces chanteurs ailés porte avec lui, dès sa naissance, h même album de douces sérénades pour charmer sa 1 elle, tranquillement assise sur sa couvée dans le feuil- 1 ige voisin.
Toutes ces expansions répondent aux mouvements i itérieurs de l’instinct, presque comme autant d’actes réflexes, c’est-à-dire correspondant directement à d’autres I louvements organiques. Le don d’imitation, dont quelques animaux ont été favorisés, ne tonne pas exception à cette règle; il révèle seulement une sensibilité plus grande de certains organes et un plus grand développer lent de la mémoire.
Dans l’hypothèse où l’homme existerait privé d’intelligence, il aurait, pour entretenir des relations avec les i idividus de son espèce, son propre langage, de même eue tous les autres animaux, et plus parfait «jue le leur, parce que son organisme serait toujours plus parfait;
mais, comme celui des autres animaux, son langage se réduirait à une collection d’expressions phonétiques, propres seulement à reproduire les modes et les degrés de ses passions. De celte sorte, son langage consisterait exclusivement en signes détachés, qui représenteraient les impulsions immédiates de l’instinct.
Tout autre est le langage humain. Non seulement les sons articulés révèlent déjà en lui l’analyse, opération qui ne saurait exister dans les sens, mais on y trouve la contexture par laquelle diverses expressions se groupent pour dénoter un phénomène qui a également des parties diverses. Et cela démontre jusqu’à l’évidence que le langage humain représente autre chose que les seules émotions et les sensations, chacune séparée et distincte des autres. Le langage de l’homme s’étend, flexible, et se moule sur les nervures de la pensée, pareil à la membrane qui suit les contours et adhère aux plis de l’organe dont elle est l’enveloppe. La parole décrit tous les phénomènes de la nature, tels qu’ils apparaissent à l’intelligence : elle indique leurs propriétés, constate le lieu où ils se produisent, fixe leur action dans l’espace et dans le temps, découvre leurs modalités, et révèle enfin les relations de cause et d’effet.
Telle qu’elle est, dans son type général de manifestation des actes de l’intelligence dans le milieu des sens, la parole coïncide avec la manière môme dont se sont accomplies les opérations intellectuelles, à partir du mo-
rient où elles ont commencé. La parole est véritablement 1 î verbe de l’intelligence. .
Le langage primitif a pu, dans la suite, se traduire et se transformer en mille manières, se développer et se compléter démesurément, mais son caractère, son mé- ( anisme, sa texture intime, sont restés perpétuellement les mêmes. Toutes les langues connues semblent pouvoir ( tre distribuées en trois catégories : celle des monosyllabes i uperposés, comme la langue chinoise; celle des motsl acines aux soudures et aux flexions différentes, comme a langue touranienne; celle où les mots-racines subissent )lusieurs altérations pour former une signification ultélieure, comme les langues sémitiques et indo-eurojiéennes.
En dehors de l’Écriture des Hébreux, il n’a paru jus- ([u’àcejour aucun document qui atteste que les grands lypes que nous venons de mentionner aient eu une origine commune. On l’espéra un instant, lorsqu’on découvrit une inscription cunéiforme en trois langues iliverses, en perse ou zend à droite, en assyrien à gauche, on mots d’un idiome inconnu dans le milieu. On ne tarda cependant pas à reconnaître que ce dernier dérivait en jiartiede la langue sémitique et en partie de l’aryenne, )eut-être plus voisin de la première que de la seconde, et )n l’appela langue accadienne ou sumérienne, ^énnmoins^ û l’on ne sait pas encore quelle a été la mère commune des angues, ou si même il en a existé une, il est certain que .outes celles qui ont paru jusqu’à ce jour sont des sœurs.
De toutes, se dégagent également les trois caractères suivants : les mots s’associent pour modifier mutuellement leur valeur; les mots s’associent pour former un sens complexe; les mots enfin s’associent pour reproduire entre les parties du discours le même lien qui existe entre les idées.
Pour cette raison, on peut affirmer que l’embryon du langage se forme simultanément avec la pensée.