LA DÉCADENCE N’EST PAS INHÉRENTE A L’ESPÈCE HUMAINE
Étant démontré que le progrès, dans les limites de la nature, est permanent, la décadence de l’espèce humaine, prise dans son ensemble, n’est plus concevable. Essayez d’imaginer qu’acquisilion vaut diminution!
Pour supposer que la décadence de l’espèce humaine soit possible, il faudrait pouvoir prouver que les rapports entre les facultés humaines et les phénomènes de la nature aient changé avec le temps. On a, au contraire, une preuve de fait tout opposée. La nature, dans la période de création à laquelle nous appartenons, est demeurée la même, et les facultés de l’homme n’ont point varié, ou, si elles ont varié, on ne peut l’entendre si ce n’est dans le sens que l’exercice et l’éducation les ont rendues, comme les autres sens, plus actives.
La Chaldée, l’Assyrie, l’Inde et l’Égypte n’ont pas laissé de monuments de la vie sociale, des arts et des sciences supérieurs à ceux des deux grandes époques successives de Rome et de la Grèce. Ni la Grèce ni Rome ne semblent
s’ètre élevées, dans l’ensemble de leurs connaissances et de leurs mœurs, au-dessus de l’Europe moderne. Depuis le treizième siècle, l’Europe, avec Thomas d’Aquin, les deux Bacon, Descartes et Kant dans la philosophie, avec Copernic, Galilée, Newton, Staal, Lavoisier et Harvey dans les sciences, avec Dante, Shakspeare et Gœthe dans les lettres, avec Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci, Murillo, Rubens, Van Dyck, Mozart et Rossini dans les arts, avec la presse, la vapeur et l’électricité, avec la découverte de nouveaux continents, avec les nouvelles sciences d’observation, et enfin avec la suppression des classes privilégiées et la naissante solidarité des peuples, l’Europe ne cesse d’étendre le domaine des idées et le champ des applications.
La décadence partielle des nations est-elle au moins une théorie plus soutenable? Existe-t-elle cette fameuse montagne de l’activité humaine, sur laquelle la descente alterne sans trêve et fatalement avec l’ascension? Depuis Vico, devancé dans son idée des cercles perpétuels par Machiavel, et depuis Montesquieu jusqu’à Herder, Proudhon et Ferrari, l’alternative fatale est admise et expliquée. Les raisons alléguées par des écrivains d’un aussi grand mérite pour expliquer les vicissitudes nécessaires de l’élévation et de l’abaissement des nations, pourraient être regardées comme suffisantes, si l’on n’était mis en garde par le doute que le phénomène n’ait été étudié plutôt dans l’une de ses apparences que dans sa réalité tout entière.
L’élimination des classes entre elles, l’antagonisme de nouveaux intérêts, les conventions qui sont nées avec l’apparition de nouveaux éléments sociaux, la corruption des institutions, la prédétermination due au climat et aux circonstances locales, qui forment les bases de la doctrine fataliste ou presque fataliste, ne représentent que les phases accidentelles de la vie des nations.
Mais quelque chose de stable, de permanent existe dans les sociétés humaines et règle indistinctement leur développement. La vie normale de chaque groupe social est constituée par la connaissance de la nature, qui s’est successivement élaborée dans son sein. La violence des cataclysmes est seule capable d’interrompre ce travail régulier. En sorte que l’histoire ne commence pas aux événements causés par les conflits entre classes et classes, entre nations et nations; elle a sa source première dans le développement des facultés intellectuelles de l’homme.
Les conflits sont eux-mêmes le résultat des développements moraux accomplis dans l’existence des castes et des peuples qui ont lutté pour la prépondérance. L’œuvre produite 'contemporainement par les deux adversaires absorbe toute l’activité de chacun d’eux. Si, dans la suite, le vainqueur s’enrichit du produit du vaincu, celui-ci entreprend une nouvelle œuvre, à laquelle l’œuvre même de son heureux adversaire ne reste pas étrangère ; car les peuples qui tombent ne cessent pas pour cela d’exister. R ne semble pas que la philosophie de l’histoire ait jus-
qu’à ce jour poussé de ce côté ses recherches. A l’exception de quelques rares écrivains, tels que Gabriel Rosa, dont j’aurai l’occasion de parler adleurs, l’école critico-historique, trop historique encore, ne s’est peutêtre pas, malgré les brillants résultats obtenus par elle, astreinte avec assez de rigueur à la méthode de l’observation.