CHAPITRE IV
INVlOLAniI.lTK DES LIMITES ET DES RAPPORTS METUELS DANS LES PHÉNOMÈNES MORAUX.
Néanmoins, le fait vrai et constant qui se présente dans l’histoire, et qui demande à être expliqué, est toujours le suivant : parfois, chez les nations même les plus civilisées, il se manifeste non seulement un état de transition ou de repos temporaire, mais un état de véritable confusion morale où il semble qu’on ait perdu l’idée directrice, ou bien une stérilité d’action qui ne correspond pas à l’énergie vitale employée dans la production de cette idée. Or, dans dépareilles conditions, on peut reconnaître, sans crainte d’erreur, la conséquence de la violation de Tune des lois qui président au perfectionnement de la société morale. Et ici 1 on n a plus à s’occuper du cas, déjcà précédemment mentionné, d’une invasion ou dispersion de peuples ; dans ce cas, la vie normale interrompue par un cataclysme reprend, au lendemain du violent événement, une direction nouvelle. Il faut, au contraire, considérer la décadence que nous venons de caractériser comme l’effet inévitable de la transgression volontaire des lois du progrès.
Tout phénomène a besoin, pour se produire, de se développer par ses forces autonomiques, et de se rattacher mutuellement aux propriétés des autres phénomènes. La distinction dans la nature est un fait général et évident, comme est évidente aussi la solidarité universelle. Dans les manifestations des systèmes sensitif et intellectuel que nous avons précédemment étudiées, nous avons découvert que chaque action émane d’une force, et que le phénomène qui en découle s’accorde également avec les séries et les catégories d’autres phénomènes, par une propriété intime et particulière d’adhésion, d’assimilation et de pénétration dans les sens, d’analogie, d’association et de construction dans l’esprit. D’où nous avons pu déduire l’intermittence et l’inégalité du progrès moral, comme aussi sa mutualité.
Le même fait se vérifie dans le monde physique, où la diversification se manifeste dans tous les objets, dans leur essence et dans leur forme, ne fût-ce que par leur volume et par leur position. En effet, l’orientation et la position déterminent de nouveaux aspects, de même que la molécularité, la densité, la coloration et les qualités thermiques constituent des différences plus fondamentales. M. Pasteur, le scrutateur scientifique le plus original et le plus fécond de notre temps, a démontré récemment que la dissymétrie existait non seulement dans les corps inorganiques, mais aussi dans les corps organisés et dans les membres des animaux. La même dissymétrie a été observée par M. deLapreté jusque dans l’écorce du globe
terrestre et dans les profils des monts qui s’élèvent sur le sol ou qui gisent dans les abîmes des’ eaux. Des parties égales opposées à des parties égales restent, par leur seule position relative, perpétuellement inégales entre elles. Par conséquent, toutes les parties de la terre doivent être inégales, soit par leur direction relativement aux pôles, soit par leur orientation relativement au soleil. Les molécules mêmes qui composent les corps ne peuvent pas ne pas être moins inégales, selon qu’en s’assimilant elles s’alignent ou se superposent dans des sens contraires. La diversité, dans la nature, des effets entre eux d’une part et, de l’autre, leur constance à se reproduire, les mêmes des mêmes, prouvent que les limites ne varient pas et n’ont jamais varié.
Si la distinction des limites n’existait pas, il faudrait renoncer à expliquer l’œuvre de l’intelligence, lorsque celle-ci, pour concevoir la propriété des phénomènes naturels, les détache pour ainsi dire des images sensitives. Il faudrait également renoncer à la conception physique des agrégations de parties constituées ellesmêmes chacune dans sa propre entité. Il faudrait encore, si la mutualité ou relation réciproque des phénomènes entre eux n’existait pas, renoncer à reconnaître la solidarité qui, dans l’univers, s’étend depuis le mouvement de translation du soleil vers un autre centre supérieur, jusqu’à la vapeur ténue qui s’élève ou qui s’abaisse sur le sol, et la solidarité qui existe entre la plus simple perception des sens et la conception la plus complexe de
l’esprit. On peut même affirmer que, si l’inviolabilité des limites n’existait pas, l’harmonie universelle n’existerait pas non plus ; car le perpétuel changement de celle-là entraînerait la. variation de celle-ci, ce qui serait absurde.