L’ANTINOMIE MORALE
La coexistence des deux modes distincts et en apparence opposés qui règlent souverainement les phénomènes naturels, dans le monde moral comme dans le monde physique, a toujours été considérée par les théologues, les philosophes et les savants, comme un antagonisme inhérent à la nature entre deux forces séparées et ennemies. Ces forces, vues sous divers aspects, ont été appelées égoïsme et charité, bien et mal, excitation et résistance, attraction et répulsion; les religions, la philosophie et la science ont essayé de les concilier au moyen d’un terme supérieur : amour bien entendu de soi-même, équilibre, synthèse, destin, Jupiter. Peut-être les deux modes n’expriment-ils que les effets de la force première créatrice du monde, qui a mis en contact entre eux les éléments déjà distincts des phénomènes, quelle que soit d’ailleurs l’essence de cette force suprême et quel qu’ait été le moment de sa manifestation. De cette manière, l’antinomie de forces ou de modes se changerait en réciprocité d’états ou de conditions d’être des phénomènes.
dans lesquels se conserverait dès le premier moment le gei me ou la puissance de l’action nécessaire à son propre dé 'eloppement et celle nécessaire à la coordination commune. Peut-être les antithèses, même les plus absolues, les contradictions, comme les appelait Kant, qui renonçait à 1 îs concilier, proviennent-elles de la faculté spéciale de l’intelligence, qui, détachant les propriétés des images sensitives, peut les considérer, justement à cause de cette ac ion spontanée, aussi bien comme existantes que comme no a existantes.
En tout cas, les deux modes ou états réciproques des phénomènes qui, physiquement, sont jugés inaltérables, doivent être aussi regardés comme sacrés, c’est-à-dire in dolables dans le monde moral, afin que le développement du progrès ne subisse aucun arrêt et ne rencontre aucun empêchement. Dans le volume précédent, V Expérience de V histoire, et dans plusieurs pages de celuici, nous avons amplement fait remarquer, au moyen d’( xemples tirés de l’histoire de toutes les nations anci( nnes et modernes, que la décadence dans les sociétés se vérifie invariablement, lorsque celles-ci laissent prédominer exclusivement un seul des éléments de leur activité et lorsqu’elles repoussent l’association féconde des autres groupes. Le progrès se ralentit; il disparaît même to ites les fois que la puissance publique se concentre dans une classe ou même dans une institution. Aristocritie, empire ou communisme engendrent, par leur caractère exclusif, l’uniformité, et, par celle-ci, l’immo-
bilité. Ce phénomène reparaît dans la vie de presque chaque peuple, et, pour n’en citer que quelques exemples, je rappellerai celui des Indes orientales, où le produit d’une haute civilisation déjà ancienne semble avoir été importé d’autres régions, comme l’a remarqué le premier G.-D. Romagnosi, et où il s’est conservé stationnaire jusqu’à nos jours depuis les temps les plus reculés, quelle que soit la date véritable des hymnes sacrés des Védas, que quelques orientalistes estiment aujourd’hui plus rapprochée qu’on ne l’avait présumé d’abord.
Le même fait se retrouve dans l’empire byzantin, dans l’empire franco-gaulois, dans les califats des Arabes, dans la France de Louis XIV, dans l’Espagne de Philippe II,
L’isolement produit les mêmes effets. Si une société se renferme dans les conditions d’une homogénéité absolue, si elle s’isole en se privant de l’association fécondatrice d’autres groupes, son expansion ne tarde pas à diminuer.
Pour le constater, il n’est pas besoin de visiter les populations disséminées dans l’océan Pacifique et dans le voisinage des pôles, où l’existence sociale est restée dans la période de l’enfance. Il n’est pas non plus besoin de passer en revue l’histoire des populations indigènes de l’Amérique, qui, prospères et actives tant qu’elles vécurent en commerçant entre elles, sont retombées en peu d’années dans un état humble et d’où toute civilisation semble avoir disparu, depuis que l’invasion étrangère les a forcées à se réfugier séparément dans les forêts profondes ou dans
le 3 prairies immenses. Il suffit de jeter les yeux sur les c( nditions du petit État de l’Église, effacé depuis peu d i la carte de l’Europe, et sur celles de la vaste Chine, q li s’ouvre chaque jour davantage à nos investigations. P rivés tous les deux, bien que dans des proportions difff rentes, de la collaboration des autres peuples, malgré l’ intiquité et la largeur de leurs sources de civilisation, ih ont vu tous les deux s’épuiser successivement les ressources de leur activité, du jour où celle-ci cessa d’être a imentée par la contribution de nouveaux germes venus d 1 dehors.
Il y a donc dans l’ordre moral une loi d’où émane, non sîulement le développement de la société humaine, mais e .icore le développement propre à l’intelligence. Loi non pis absolue ni nécessaire, mais relative et conditionnelle, qii porte en soi sa propre sanction, de sorte que si, V olée, elle stérilise, respectée, elle féconde, au contraire, h s sources de l’activité humaine. Cette loi enfin, comme 01 l’a vu, prescrit deux modes qui marchent parallè- 1( ment, c’est-à-dire la distinction et la mutualité, que c mtrediraient les deux termes d’absorption et de sépale ition.
La même chose a lieu dans les phénomènes chimiques et organiques, chez lesquels les impulsions qui président a a développement des phases des corps sont aussi deux : 1 assimilation et la dissociation des molécules premières cui contribuent à leur composition. En généralisant l’obs 3rvation de M. H. Sainte-Claire Deville sur la dissociation
des gaz, on peut affirmer qu’une soustraction dans la composition des corps s’opère au profit d’autres compositions, toutes les fois que les limites de ces corps sont outrepassées.
Dans le monde physique, l’exact équilibre existe, absolu et nécessaire, et le cataclysme éclate immédiatement à la moindre déviation. Dans le monde moral, l’équilibre est établi par l’être intellectuel lui-même en vertu de sa propre expérience. Si, au contraire de l’ordre physique, l’ordre moral n’est pas menacé d’un cataclysme immédiat par suite des violations des lois de la nature, c’est parce que, dans le monde physique, l’acte de création se perpétue consommé dans les temps, tandis que dans le monde moral, ou, pour mieux dire, intellectuel, l’acte de création, œuvre de l’homme, est permanent, et, comme il a déjà été démontré, admet par conséquent la liberté.