‹ Les lois du progrès [microform]Chapitre 63 sur 65 · FATALISME ET DARWINISME · texte numérisé non relu

FATALISME ET DARWINISME

Au point extrême où sont arrivées nos recherches, il nous faut prendre les plus grandes mesures de défense. Car c’est ici qu’en face de la responsabilité morale, qui de nos précédentes études résulte comme un fait nécessaire et constant, s’élèvent les systèmes opposés qui, s’ils ne se résument pas dans le fatalisme, convergent du moins vers le prédéterminisme. Contre le progrès distinct et limité se dresse le progrès continu et indistinct; contre le progrès dans la solidarité, le progrès dans la lutte; contre les lois particulières du progrès moral, la loi unique et générale du progrès physique. L’objection peut surtout être tirée, au profit de toutes les formes du fatalisme, d’un principe qui, désormais, ne sert pas seulement de guide à presque tous les laboratoires et à toutes les écoles scientifiques, mais qui tend aussi à pénétrer dans la recherche des phénomènes moraux pour la diriger au gré de quelques écrivains de nos jours : je parle du principe de l’évolution.

Le grand naturaliste qui a donné son nom à ce principe, ou plutôt à ce système, fut amené peu à peu et

cc mme entraîné par l’enthousiasme de ses admirateurs à ,

fo ’muler la doctrine du transformisme des espèces. Ses ||

a( eptes, comme il arrive toujours lorsqu’une grande clarté |f

se lève à l’horizon de l’esprit, ont donné un caractère |

g(! néral et absolu à cet enseignement, qui, dans 1 état a( tuel de nos connaissances, vint imprimer fort à propos yi

une direction plus précise à l’étude des sciences natu- f

Ti lies. Le même principe, déjà nettement formulé et pro- jV

clamé par Lamarck, avec toute l’ampleur d une doctrine j,

pliilosophique, avait pu être froidement accueilli dans |l

U 1 pays et dans un siècle déjà dégoûtés des principes |

a priori, peut-être parce que la méthode des inductions |

a 'ait été moins rigoureuse, ou plutôt, parce que l’amas ^

d is faits observés et classés n’avait pas été trouvé assez c )ncluant. Les découvertes de la chimie, de la botanique, j

d 3 la zoologie, de la physiologie, de l’histologie et de l’ana- )

tt »mie comparée, effectuées de nos jours coup sur coup, I

pareilles aux flots montants de la mer, réclamaient une 5

e splication du lien si évidemment manifeste entre tous |

1 îs éléments de la nature.

Le darwinisme est-il la solution invoquée ? Sans doute 1 3 système de l’évolution, dans l’état actuel des sciences,

6 St une hypothèse adéquate de la création ou du développe- I

l ient des forces naturelles. Mais la raison de ce système ne semble devoir se rapporter qu’à l’acte même de la ^

( réation, après lequel toutes les formes et toutes les dis- 1 inctions demeurent stables. Quels que soient les modes (le la réalisation de la force reproductrice de toutes

choses, ses résultats se sont perpétués dans les limites où cette force se renferma lors de sa manifestation. Et, en vérité, les espèces, ainsi que les individus, dans les conditions où elles se trouvèrent au premier moment de la présente période historique, ou furent suffisamment dotées pour subsister et se reproduire, ou si elles ne le furent point, comment purent-elles subsister et se reproduire, sans que l’adaptation des organes nécessaires pour cela fût complète? Ou bien les organismes avaient la force de lutter pour l’existence, et alors ils n’avaient pas besoin de nouveaux organes; ou bien ils n’avaient pas cette force, et alors ils périssaient dans la lutte avant d’acquérir ces bienfaisants organes. La lutte suppose des forces relatives.

La raison de ce système se trouve en défaut surtout lorsqu’on veut l’appliquer au monde moral. Le genre humain, selon le système en question, ne différant pas des espèces animales, serait transformable comme elles, et, en réalité, il se transformerait. Si l’on ne sait pas encore dans quelle autre espèce il est susceptible de se transformer, on sait, pour l’instant, qu’il procède directement des classes supérieures des quadrumanes. Et ce n’est pas assez : les facultés intellectuelles se perfectionneraient graduellement et l’évolution serait également la loi des idées.

Il était certes temps d’abaisser l’orgueil humain; l’heure était venue pour l’homme d’abdiquer à son tour sa prétendue souveraineté sur la terre, comme déjà la terre de V Almageste avait dû, à la voix de Copernic,

a Ddicjuer sa souverainGté sur l univers. En outre, il était c evenu opportun de se débarrasser de toutes les concept ons aériformes des métaphysiques, des psychologies et c es idéologies, qui, depuis trop longtemps, détournaient 1 esprit de la recherche des qualités et des fonctions des J hénomènes, pour ne considérer que les rapports sub j Bctifs en eux-mêmes. La simplification de la genèse uni- ’ erselle répondait enfin au besoin qu’éprouve notre raison ( le se former une idée complète de 1 ordre, de 1 harmonie, du cosmos de Pythagore, ordre dont 1 intelligence forme > ‘videmment une partie intégrante. Mais il faut pourtant pie les observations mêmes, sur lesquelles le système est bndé, n’en contredisent pas les principes. Or, les faits ne 3araissent pas s’y accorder.

En réalité, l’homme n’a pas varié depuis l’époque même Dréhistorique. Dans ses restes fossiles, on retrouve conîtamment le même type, les mêmes formes, les mêmes caractères généraux non seulement de la structure, mais des proportions de son corps. La science anthropologique elle -même ne peut inferer, des différences qu’elle observe dans la forme, la capacité et les autres conditions des crânes, qu’à cette période, considérée comme l’enfance de l’homme, l’homme fût anatomiquement inférieur à ce qu’il est aujourd’hui, puisque ces différences se retrouvent indistinctement dans les mêmes groupes ou dans les mêmes régions des mêmes époques, et que, d’ailleurs, il ne semble pas démontré jusqu à ce jour que tel profil ou telle dimension constitue une infé-

riorité. Si, comme M. de Quatrefages le remarque, dans la dernière période de l’époque quaternaire les produits mixtes de races différentes existaient déjà, cela veut dire que des individus dissemblables entre eux avaient procréé d’autres individus dissemblables, comme il arrive encore aujourd’hui non seulement parmi les hommes, mais aussi parmi les animaux et les plantes. Les demeures que dans l’époque susdite l’homme choisissait ou construisait, les résidus de sa nourriture, les animaux asservis par lui, les objets travaillés de ses mains, le genre de son existence, ses mœurs ainsi que ses arts, tout atteste qu’il a toujours été également doué des mêmes facultés. L’état de l’homme fut de tout temps, sans exception, nécessairement social, et il se servit de la parole et des arts pour soumettre les forces de la nature à son propre développement.

Ni l’élévation de l’esprit ni l’énergie des conceptions, telles que nous nous les figurons aujourd’hui, n’ont jamais manqué à l’héritage des hommes. Les monuments de l’histoire nous fournissent, en effet, les moyens de mesurer leur valeur intellectuelle. A quelle hauteur les religions anciennes, où se concentraient toutes les connaissances, ï |

n’avaient-elles pas dû parvenir pour pouvoir nous trans- , ;

mettre les textes du Zend-Avesta, du Rig-\eda,de la Bible, ^

de l’épigraphie égyptienne, et de la théogonie d’Hésiode? t

En même temps que les livres religieux des Aryens et des •

Sémites, nous possédons les livres Kings des nations de race jaune, livres qui, au dire de Confucius, renfermaient

t(ut le savoir d’un âge très reculé. La partie la plus a: icienne des hymnes des Védas , selon la sagace observation ,

d î M. Émile Burnouf, a précédé les textes de l’Avesta, qui constituait déjà un schisme dans la religion aryenne prinitive; textes traduits et commentés par un autre Burn3uf. Cette dynastie d’orientalistes a rouvert à l’Europe les ti ésors de ses premiers ancêtres, comme nos Fabbretti nous ont restitué, à nous Italiens, le patrimoine plus direct de nos prédécesseurs, les Étrusques et les Ombriens.

Dans ces premières hymnes védiques, monologues pass onnés adressés au premier Créateur, et, dans le sens du s inscrit, au premier Producteur des choses, éclate une j

t ille intensité d’amour, une si profonde observation de 1 enchaînement des phénomènes de la nature qu’elle ne s 3mblerait pas possible, si l’on n’admettait pas un immense c éveloppement parallèle de l’imagination et de l’analyse c ans ces vieux peuples d’Orient.

Et si l’on voulait résumer dans les personnalités les { lus éclatantes la puissance delà pensée, à laquelle étaient { arvenus les âges dont une si longue suite de siècles nous sépare, oserait-on soutenir que, malgré les innombrables (.écouvertes de notre temps, on y ait vu paraître des indi- ^ idus doués d’une organisation intellectuelle plus parfaite ([ue celle d’Aristote, de Platon, d’Anaxagore, de Pytha- i

i;ore, d’Orphée ou des Orphées, d’Homère ou des auteurs (le l’Iliade, de Confucius, de Moïse, de Zoroastre? De ces 1 ondateurs des plus grandes religions, de ces créateurs

des plus célèbres systèmes de philosophie, de ces poètes restés inimitables jusqu’à nos jours?

Et si l’on voulait pousser la comparaison entre des peuples entiers, dont l’histoire nous soit tout entière connue, pourrait-on, sans fatuité de la part des modernes, prétendre que les nations d’aujourd'hui, l’Angleterre, la France et l’Allemagne, malgré les moyens dont elles disposent à cause de la plus grande somme de connaissances qu’elles possèdent, se soient rendues supérieures aux Grecs et aux Romains? ces grands peuples qui, sans parler de leurs exploits guerriers, gardent encore la maîtrise de la civilisation universelle dans les sciences, dans les arts et dans les institutions civiles ? Ce n’est pas la valeur de l’homme qui a changé, mais la valeur des connaissances dont il dispose. La somme des propriétés des phénomènes naturels et de leurs rapports parvenue à la connaissance de l’intelligence humaine, voilà ce qui a réellement changé. Leibnitz, à l’époque de Pythagore, aurait été moins savant, tandis que celui qui a démontré le carré de l’hypoténuse l’aurait été davantage, s’il avait paru à l’époque de Leibnitz et de Newton.

L’évolution, au contraire, a pour termes relatifs la continuité et la sélection, comme les auteurs de ce système dénomment le perfectionnement de certaines variétés, c’est-à-dire le triomphe exclusif de certains types, ou pour mieux dire, par une conséquence rigoureuse, d’un seul type, moyennant la suppression des moins aptes ou des plus faibles. Théories décourageantes, comme l’était

également la théorie d’un autre illustre auteur anglais, Maltlius, basée également sur des faits non moins insuffisamment observés. Malthus n’avait pas remarqué que la quantité consommable tend à s’équilibrer avec la quantité consommatrice, soit à cause d’une certaine équation générale de la vie qui domine toutes les productions de la terre, soit à cause du phénomène de la force appliquée au nombre qui augmente avec elle. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à consulter deux faits de^la statistique historique : 1“ les degrés de densité successive de la population sur un même point, et 2“ la translation fréquemment opérée de la densité de la population d’une région à l’autre. Là où aujourd’hui on ne voit qu’un désert, là autrefois se pressait une agglomération de peuples, et réciproquement.

Darwin lui-même ne semble pas avoir tenu assez compte de l’alternance que présente l’analyse même suivie par lui, à savoir que, si en remontant aux premiers actes de la genèse de la nature, on procède à la vérité du moins simple au plus simple pour arriver peut-être à Vmi, au contraire, en descendant cette échelle, la variété s’étend progressivement presque sans fin; comme nous voyons dériver du soleil, substance unique et forme unique en apparence, des phénomènes innombrables, dont chacun continue à en engendrer une multitude d’autres toujours plus distincts et plus divers. Depuis la matière incandescente qui se soulève, comme par la force d’une respiration, dans l’atmosphère solaire, jusqu’à la réfraction d’un

de ses rayons dans l’atmosphère terrestre, combien de variétés ne se sont-elles pas produites ! Et combien d’autres variétés ne continuent-elles pas à se produire, après que la réfraction a eu lieu, sur les eaux, sur les aériformes, sur la terre ! D’une seule particule de l’irradiation solaire émane toute une partie de notre monde. C’est que justement la diversification des phénomènes est, dans ce cas, en raison de l’accroissement de leur nombre.

L’évolution continuelle et conséquemment l’élimination d’une partie au moins des types, moyennant la sélection, quelle autre signification aurait-elle dans le monde moral, si ce n’est la suppression d’une grande partie des forces qui concourent à la production de l’être humain, lequel est un composé de gradations physiques, sensitives et intellectuelles, comme les autres règnes de la nature sont l’ensemble de toutes les gradations qui leur sont propres?

Ou bien certaines conformations anatomiques, certaines impressionnabilités sensitives, certaines initiatives et intensités intellectuelles devraient disparaître, et alors telle ou telle partie des sciences, des arts, des industries serait ainsi condamnée ; ou bien l’élimination aurait lieu au détriment des variétés et des individualités moins aptes, et alors on verrait se consommer le sacrifice des plus faibles au profit des plus forts. L’arrêt a été formulé, en effet, dans ces termes mêmes. Il serait néanmoins difficile d’expliquer ce qu’on entend par les plus faibles dans

l’état social, où il n’existe en réalité que des aptitudes, et où chaque aptitude, comme personne ne l’ignore, est un

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igent nécessaire du corps social tout entier. Mais, en faisant toujours appel aux faits, nous voyons les faits continuer, ici encore, à démontrer le contraire.

Les Romains n’ont connu que quelques races seulement; la découverte d’une immensité de terres nouvelles, dans les temps modernes, en a révélé un bien plus grand nombre. Laquelle de ces races a-t-elle disparu de la surface de la terre? La race noire et la race jaune et leurs variétés peuplent encore en grand nombre l’Afrique entière, toute l’Asie méridionale et plusieurs grandes îles. Ni l’Amérique, ni la Polynésie n’ont vu disparaître entièrement les races indigènes qui les habitaient. Et, pour ce qui est de l’Amérique centrale, la décadence des anciennes peuplades indiennes était déjà commencée, d’après les recherches les plus récentes, à l’époque de Montézuma II, et cette décadence était due à l’excès du despotisme. Si plusieurs tribus ont continué et continuent a diminuer de nombre dans ces régions, c’est peut-être parce que les races ibériennes et anglo-saxonnes, en envahissant le grand continent occidental et les îles australiennes, avaient un intérêt absolu à supprimer les habitants des contrées envahies pour y assurer leur propre existence. Mais, si cela était vrai, les invasions successives dont l’Asie a été de tout temps le théâtre, aussi bien que l’Afrique et l’Europe, auraient dû anéantir des peuples innombrables. Or, combien de nations manqueraientelles aujourd’hui à l’appel de l’histoire, si l’on veut ou sait discerner celles qui ont perdu leur nom dans les nou-

veaux amalgames dont elles constituent maintenant une partie intégrante ? S’il est difficile de retrouver les traces de certains peuples anciens, cette difficulté existe justement pour les peuples qui avaient affirme le plus hautement leur puissance et, partant, leur supériorité sur les

autres.

Dans les collections d’animaux fossiles, on observe quelque chose déplus concluant encore : on y rencontie des espèces de l’époque tertiaire qui ne se sont plus reproduites et qui pourtant sont supérieures à celles qui leur ont survécu. D’ailleurs, qui peut dire, sans s’exposer au reproche d’arrogance, que des peuples, regardés actuellement comme inférieurs en civilisation, ne cesseront pas de l’être dans l’avenir, sous l’impulsion de conditions

nouvelles?

Sans doute, les plus forts dévorent souvent les plus faibles, mais il n’est pas moins vrai que les plus petits vivent fréquemment aux dépens des plus grands. On en trouve heureusement la preuve même dans le domaine spécial du naturaliste.

En laissant de côté d’autres exemples, il y a des insectes microscopiques qui vivent comme une végétation sur les corps des hyménoptères sociaux, les tuant souvent, sans que ces petits animaux, si ingénieux et si bien armés, non seulement pour la défense, mais aussi pour 1 attaque, puissent se délivrer de leurs imperceptibles et à la fois mortels ennemis. La lutte pour l’existence se dénouerait ici à l’avantage du plus faible, de l’être inférieur.

De toute façon, si la lutte pour l’existence représente une condition essentielle de la vie, ce qui est indubitable, c’est parce que cette lutte est le caractère même de la permanence individuelle. Supprimez l’inviolabilité des limites dans les phénomènes naturels, et la lutte n’a plus de raison d’être. Mais la lutte pour l’existence n’exprime que l’une des deux conditions extrêmes de la vie, comme il a été démontré dans la loi d’antinomie, à savoir celle de la distinction nécessaire de l’individu, l’autre étant l’universalité et la mutualité. A la lutte pour l’existence on oppose donc, en la circonscrivant, le concours pour la solidarité.

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