VOLONTÉ DE L'ENTENDEMENT
Dans les opérations sensitives, la perception est déterminée par les impressions qui viennent du dehors; dans celles de l'intelligence, au contraire, la conception est spontanée, parce qu'il n'y a point de sollicitation étrangère.
Et, en effet, ou bien la nature, dans sa raison d'être et dans les relations nécessaires et réciproques de ses phénomènes, est en contact continuel avec un organe de l'intelligence inconnu jusqu'à ce jour ; ou bien, elle possède comme un résumé de ses lois et de ses modes qui est inhérent à cette substance. Dans le premier cas, pour que la communication de telle ou telle loi, de tel ou tel mode, puisse s'effectuer, il faut qu'un agent détermine le contact qui est nécessaire; et dans le second également, il faut qu'un agent réveille ou soulève la notion voulue à l'endroit où elle se trouve. Dans Tun et l'autre cas, l'agent opère par sa propre impulsion et il» est inhérent à la substance; car, si l'impulsion de l'agent, ou l'agent lui-même, venait d'ailleurs, il fau-
drait que la chose eût lieu ou sans interruption ou par intervalles.
Dans la première hypothèse, la nature entière serait présente à l'esprit en permanence ; dans la seconde, la nature entière s'y reproduirait par intervalles, durant un certain espace de temps : ce qui est évidemment contraire aux faits internes constants. Et Ton ne peut supposer qu'une seule partie, autrement dit un seul mode de la nature se présente, comme dans le second cas sus-énoncé, c'est-à-dire que dans une période de temps se présente à l'esprit la série numérique, dans une autre période la proportion ou la grandeur des corps, et qu'ainsi de suite, la succession régulière des connaissances naturelles apparaisse, pour ainsi dire, en plusieurs tableaux et en plusieurs actes, contrairement à ce qui a lieu.
On pourrait faire une autre hypothèse, et c'est celle-ci : les impressions des objets de la nature perçues par l'organisme .sensilif portent avec elles la raison des manières d'être de ces objets par rapport aux autres choses, laquelle raison est ensuite, ou plus tôt ou plus tard, connue par l'intelligence. Mais, même dans ce dernier cas, il est nécessaire qu'un agent choisisse parmi les notions accumulées celle qui doit être l'objet de l'opération intellectuelle immédiate. Donc l'agent, qui est la volonté, qui est le moi, agit par sa propre impulsion et il est libre.
Enfin, on a une dernière preuve de la liberté de la volonté humaine en considérant l'être intelligent non
plus uniquement en soi, mais dans sa coexistence avec d'autres êtres intelligents, ce qui réellement le complète, non pas tant en vertu des rapports corporels génératifs, que par les rapports intellectuels réciproques et nécessaires. La nécessité de la société intellectuelle étant reconnue, aux actes de l'intelligence de l'un doivent répondre ceux des autres. Or, pour que le libre arbitre n'existât pas, il faudrait qu'entre ces actes réciproques il ne s'élevât jamais ni contradiction ni conflit, c'est-à-dire que les uns fussent identiques aux autres. Mais il arrive justement et constamment tout le contraire. Donc même, et surtout dans l'être intelligent considéré au point de vue collectif, comme il faut le considérer, le moi pensant est libre.