‹ Les lois du progrèsChapitre 16 sur 40 · CAUSE DE L'OBSCURITÉ DU LIBRE ARBITRE · texte numérisé non relu

CAUSE DE L'OBSCURITÉ DU LIBRE ARBITRE

L'incertitude et même l'incrédulité manifestées par les plus grands esprits, au sujet du libre arbitre, dérive des déductions incorrectes tirées de la stabilité ou immuabilité des lois de la nature, dont l'intelligence humaine semble être le miroir, et de l'enchaînement inflexible des phénomènes universels dont l'homme, comme tous les autres êtres, fait partie avec ses actes internes et ex^ternes.

Sans remonter plus haut que Descartes, ce philosophe pensait que la connaissance des lois éternelles déterminait l'âme humaine à les suivre. Il admettait, néanmoins, le libre arbitre, mais à la condition qu'il fût conforme à la volonté de Dieu. Par conséquent, la liberté, suivant Descartes, ne pouvait exister qu'à l'état d'indifférence, ce qui équivaut à une faculté qui ne fonctionne pas.

Kant également l'admet, mais seulement comme une hypothèse nécessaire pour expliquer l'intelligence émancipée des instincts, et afin que l'intelligence ait la faculté

d'introduire dans la série des choses le principe, le commencement de l'absolu. La liberté, de cette manière, n'existe qu'un instant pour déterminer un seul acte, sur lequel repose tout l'édifice de la moralité construit par Eant.

Fichte, d'une part, va plus loin que Kant, puisque ce n'est pas même la liberté du moi qu'il admet, mais seulement l'aspiration à la liberté; d'autre part, il a une grande intuition, lorsqu'il conçoit la liberté du moi absolu dans la généralité des hommes, tandis que l'individu, selon lui, reste soumis à tout et à tous.

Hegel ne peut admettre d'autre liberté que celle que possède l'âme de se reconnaître comme l'émanation de l'idée, de l'idée qui est elle-même le développement nécessaire de l'absolu. On ne pouvait, d'ailleurs, espérer de voir admettre par Hegel, pas plus que par Schelling, son maître, une faculté qui repose sur le fait de la variété réelle, sinon des substances, au moins des modes de la substance, car ces deux philosophes ne reconnaissaient que l'unité absolue de toutes choses.

Leibnitz, au contraire, affirme le libre arbitre comme la résultante de l'indépendance réciproque des mouvements de l'âme et de ceux du corps, et il le prouve par l'infinité des causes ou monades séparées et distinctes, quoique s'accordant et s'harmonisant entre elles. Nonobstant, l'homme, suivant lui, est toujours influencé et, lorsqu'il choisit, c'est l'influence la plus puissante qui le fait agir.

— loi — *•.•.•••.:..::" :.:r

Locke ne diffère pas beaucoup de Leibnitz, lorsqu'il compare le libre arbitre à une puissance qui aurait des antagonistes : manière de voir où apparaît la question du plus fort.

Récemment, Proudhon semble avoir adopté la même théorie de l'antagonisme des facultés qui composent l'homme, avec cette différence qu'il en déduit sa propre théorie de la balance.

Spinoza, plus logique dans les déductions du panthéisme que l'école allemande qui Ta suivi, rejette nettement la liberté du moi pensant. Néanmoins, il semble qu'en la rejetant, il la reconnaisse et même qu'il la prouve. En effet, il prescrit l'émancipation des passions pour atteindre à la. connaissance des lois nécessaires, c'est-àdire aux attributs de Dieu. Donc, dans l'état d'ignorance, la volonté devrait fonctionner librement, et elle ne cesserait d'être libre qu'après avoir acquis la connaissance de Timmuable. Ou bien, la cause qui fait agir l'homme c'est la vérité, et alors l'homme ne serait jamais dans l'état d'ignorance; ou bien, cette cause, c'est l'erreur, et comment l'homme pourrait-il se conformer aux lois éternelles, qui veulent pourtant que l'homme s'y conforme?

Les éclectiques admettent le libre arbitre comme une faculté inhérente à l'âme et indépendante des sens, mais ils reconnaissent qu'il est nécessairement conforme aux lois éternelles. Opportunistes de la science, comme l'étaient anciennement leurs prédécesseurs d'Alexandrie,

il faut leur savoir gré, plus encore que de leur haute érudition, de cette modération tolérante qui les empêche de blesser les convictions les plus chères à l'esprit humain.

Les encyclopédistes, du moins Diderot et d'Alembert, repoussèrent le libre arbitre comme Spinoza ; ils repoussèrent, eux les précurseurs de la Révolution, la raison d'être de la Révolution.

Le libre arbitre est également repoussé de nos jours par un certain nombre de physiologistes, qui espèrent trouver le fonctionnement de la pensée dans le même ensemble d'organes qui servent au fonctionnement des sensations, sans même vouloir admettre ici ce qu'admettent en général tous les physiologistes, à savoir que des propriétés absolument différentes sortent d'une même substance différemment construite. La pensée ne pourra jamais être mesurée comme les sensations, ou plutôt comme les émotions, les sensations représentant des corps se pénétrant l'un l'autre, tandis que la pensée ne correspond qu'aux seuls rapports des sensations.

Préoccupé du problème des êtres libres, Scwan, l'un des plus remarquables fondateurs de cette science si utile à toutes les autres, annonça à ses élèves, dans les dernières années de sa vie, qu'il espérait pouvoir bientôt démontrer le libre arbitre par la liberté, qui seule fixe une limite aux propriétés des atomes, c'est-à-dire aux forces de la matière inerte. Je ne pense pas que ce soit là encore la vraie solution. Elle ne paraît guère plus exacte que celle qui a été proposée par un écrivain français de nos

jours, M. J. Delbœut, à savoir que la liberté engendre des mouvements, parce qu'elle dispose du temps. Je ne me rends pas non plus au dilemme de John Herschell : ou la création d'une nouvelle force, ou le libre arbitre. Mais dans la limite des recherches que je me suis proposées, je n'ai qu'à déduire les conséquences d'un fait prouvé, et non pas à m'occuper de son essence intime.

L'obscurité qui entoure la question de l'existence du libre arbitre dérive, comme je l'ai déjà fait remarquer, de deux causes. L'une consiste à ne pas distinguer les opérations de l'esprit dans leurs trois périodes successives et distinctes, c'est-à-dire dans les deux périodes où les opérations ont pour auxiliaires les sens, et dans celle où elles fonctionnent par elles-mêmes. L'autre cause consiste à regarder comme nécessaire la conformité absolue de tous les phénomènes aux lois éternelles de la nature.

Dans les deux premières périodes, l'intelligence a évidemment pour intermédiaires les organes sensitifs; elle subit, par conséquent, les influences inséparables du contact des objets extérieurs, lorsqu'elle reçoit les sensations et les images déposées dans la mémoire, qui doivent être connues par elle dans leurs qualités et leurs relations, et lorsque, s'étant déterminée après l'acte de conception, elle traduit ce dernier en un acte sensitif. Mais, dans la troisième période, qui est la seule exclusivement intellectuelle, on ne trouve d'autre opérateur ni d'autre agent que la volonté. La volonté seule adapte ou mesure, pour ainsi dire, à la raison d'être universelle le phénomène

que les sens ont fait connaître, soit que la contemplation

de cette raison ait lieu dans l'intelligence grâce à un

organe particulier, soit qu'elle réside dans les substances

mêmes de l'intelligence comme une image ou un reflet,

soit enfin que ses caractères se trouvent imprimés dans le

phénomène sensitif lui-même, et que l'intelligence et non

jamais les sens, ait seule la puissance de les connaître.

Trois seuls éléments se rencontrent à ce moment de

l'opération : 1° le phénomène à connaître non plus en

lui-même, tel qu'il a été perçu, mais dans ses rapports et

ses convenances envers les autres phénomènes et envers

la nature en général ; 2° la substance intellectuelle qui

opère en vertu de son instinct propre ; 3° la règle de la

nature à consulter pour trouver les degrés de relation

auxquels correspond le phénomène en question. Or, la

détermination dans le monde physique étant admise,

parce que l'équation de chaque molécule est admise,

lequel de ces trois éléments peut-il être l'équivalent de

quelque chose qui vienne aussi d'un phénomène sen-

sitif ? Car il est bien entendu que l'acte sensitif, résultant

de la détermination prise par l'intelligence, n'est pas

encore entré dans le grand tourbillon des phénomènes

rendus sensibles. La loi à laquelle obéit l'intelligence

n'est que le mode propre à son fonctionnement, qu'on

pourrait dire de construction logique, si par logique on

entend la marche du raisonnement. L'action purement

intellectuelle est donc différente de toutes les autres

actions sensitives, simples ou composées.

L'autre cause d'obscurité, c'est de considérer comme nécessaire la conformité absolue de tous les phénomènes aux lois éternelles de la nature. Si l'on entend par là que rien ne peut exister ni se développer complètement sans se conformer à ces lois, cela est absolument vrai; et je ne crois pas qu'il y ait une autre raison de l'harmonie .universelle, ni même une autre base de la moralité des actes humains.

Toutefois, faisant abstraction pour un instant des émanations intellectuelles, on peut remarquer que tous les divers systèmes ou règnes de la nature, aussi bien organiques qu'inorganiques, non seulement sont composés de variétés, parce que rien n'est égal à rien, mais abondent en anomalies. Il y a le blé qui ne germe pas, les plantes qui n'assimilent pas, les cristaux qui ne parviennent pas à une symétrie complète, les animaux contrefaits ou qui ne naissent pas viables. Rien de plus fréquent que les monstruosités et les hybridismes animaux, végétaux et géologiques. L'histoire écrite et celle que révèlent les abîmes des eaux et les sédiments profonds de la terre montrent des espèces d'animaux et de plantes et même des races d'hommes disparues depuis de longs siècles. Si la conformité absolue était nécessaire, la loi demeurant toujours, la difformité ne pourrait jamais exister, et pourtant elle se montre partout pour prouver que la liberté a sa place, accidentellement, même dans le monde physique. Seulement il faut ajouter que la difformité reste inféconde, portant en soi la marque et le

châtiment de la violation des lois absolues. C'est que les forces ou énergies, qui concourent au premier acte initial des phénomènes, sont relativement en état libre; comme le prouve la perte de ces forces que l'on constate dans toutes les opérations physiques, et peu importe que cette perte se transforme en une énergie nouvelle. Si, néanmoins, ce moment de liberté dans le monde physique cesse aussitôt que le phénomène, nouvellement créé, entre dans l'équilibre universel ; dans les opérations de l'intelligence, la permanence de la liberté continue sans interruption, parce que la création est le fait constant de cette substance prise en elle-même. L'intelligence ne cesse jamais d'agir, parce que la mémoire et l'imagination sensitives lui fournissent les éléments dont elle a besoin, même quand les organes externes sont au repos.

Page 1