‹ Les lois du progrèsChapitre 3 sur 40 · SIGNIFICATION DU PROGRÈS MORAL · texte numérisé non relu

SIGNIFICATION DU PROGRÈS MORAL

Ayant déterminé le sens du mot progrès, lorsqu'il exprime la manière d'être de tous les phénomènes de la nature, y compris le moi pensant de l'homme, il faut maintenant préciser sa signification lorsqu'on l'applique au rapport qui unit plusieurs individus humains en dehors ou au-dessus de la sphère des choses visibles. C'est ici que commencent réellement les notes discordantes ! Non seulement tout ce qui se rapporte au progrès moral engendre des incertitudes, des doutes, des opinions contradictoires, mais son existence même est parfois mise en discussion, et l'on va jusqu'à la nier. Pour cette raison, je n'essayerai de le définir que lorsque sa marche apparaîtra aussi certaine et évidente que celle de tous les autres objets qui tombent sous nos sens.

Ce mot n'est pas de ceux qui, après avoir exprimé des notions simples, acquièrent ensuite la valeur d'autres idées qui, s'y annexant l'une après l'autre, finissent par rendre difficile la recherche du sens primitif. C'est surtout dans le langage religieux que souvent, pour re-

monter de vestige en vestige jusqu'à la vérité étroite de l'origine, il faut dépouiller les mots du voile des mythes qui les ont, depuis, consacrés. C'est pour cela que Platon appelait « amis de la science » les amateurs des mythes.

Appliqué au moral, le mot progrès est d'une origine relativement récente. Les Romains ne s'en sont guère servis que dans le sens matériel et les mots équivalents n'ont jamais, dans l'antiquité, représenté l'idée que nous y attachons, excepté peut-être dans le sanscrit, où cette idée semble se rapporter au dogme de l'émanation perpétuelle. Tirer profit de la connaissance des choses, épurer ses passions, orner son âme de vérités utiles ou agréables, tout cela en vue seulement de sa propre perfection, même alors qu'on voulait plaire aux dieux, voilà le but le plus élevé que se proposaient les anciens. Leur éthique se résumait en un catéchisme utilitaire : les lois positives ou le code suppléaient au reste ; la vertu ellemême se confondait avec le sentiment de la dignité personnelle.

La concorde, l'union, la solidarité basée sur l'idée de l'universalité humaine, n'avaient pas de mot pour s'exprimer; et elles ne pouvaient pas l'avoir dans un monde où aucune collectivité sociale ne reconnaissait à l'autre le droit d'exister et repoussait tout lien avec elle, dont le dieu était l'antagoniste de son propre dieu. Les ennemis qu'on ne pouvait détruire jouissaient du régime de la tolérance; les alliés provenaient de traités aux clauses rigoureusement définies et toujours révocables :

les associés seuls étaient déjà entrés dans la période d'assimilation ou plutôt de soumission définitive.

Le plus grand souci des législateurs et des philosophes était de veiller avec soin aux institutions de la patrie et de les garder intactes. A leurs yeux, les Gracques, les Marius en étaient les vrais ennemis; et César même, s'il n'avait pas vaincu, triomphé, consolidé ses réformes, aurait passé pour un monstre qui avait attenté 'au salut du pays. On voulait perpétuer les lois et les mœurs justement pour perpétuer la patrie.

La première réalisation, je ne dirai pas de l'union, mais de la concorde entre les hommes, s'opéra grâce à la paix romaine, qui, en dépit des violences dont elle fut précédée et de ses résultats insuffisants, ne sera jamais assez admirée, parce qu'elle est restée jusqu'à ce jour l'unique effort tenté pour atteindre le but où tend la nature humaine.

Dans les deux premiers siècles de Rome, dans l'école d'Alexandrie, et dans celle d'Athènes également éclectique du quatrième siècle, l'amélioration morale de l'homme continue à être l'objet des méditations des écrivains, mais toujours de l'homme par rapport à soi, et aussi dans ses rapports avec son prochain, si l'on veut, mais jamais lié aux générations futures : c'est peut-être la collectivité, ce n'est pas la succession des hommes ; l'homme, mais non pas l'idée humaine. Comment les philosophes éminents qui, pareils à des phares inextinguibles, éclairent encore nos études, qui ont découvert

tant de lois de la création, entrevu les atomes et l'attraction, pressenti la grande cause du mouvement, n'ont-ils pas consacré une seule pensée à ce monde merveilleux dont ils ont certainement contribué, sinon à élargir les limites, du moins à accélérer le développement? Et n'est-on pas encore plus surpris en songeant qu'une telle lacune se produisit chez ces Grecs et ces Romains, qui firent de l'homme le pivot pour ainsi dire de l'univers et la forme même des dieux?

Deux grands hommes d'État apparurent à quelques siècles de distance, Marc-Aurèle qui, l'un des derniers, gouverna l'ancien monde, et Cassiodore, miipstre de l'un des premiers rois barbares qui réorganisèrent le monde nouveau. Celui-là, riche de toutes les connaissances recueillies dans la pleine lumière des âges d'or de Rome et de la Grèce, doué d'une intelligence aussi large que le théâtre où il brilla; celui-ci, plutôt orné de connaissances que pénétré de savoir, vivant dans les pâles lueurs d'un jour naissant et dans une humble sphère relativement à l'origine du trône rustique que, clerc modeste, il soutint de ses conseils. Or, comparez les écrits de ces deux hommes, et vous verrez combien différemment, en reportant leurs yeux sur leur vie si féconde pour le bien public, ils s'interrogèrent eux-mêmes au déclin de leurs jours, l'un pour résumer les résultats de sa propre sagesse, l'autre pour rechercher, au contraire, la cause des actions accomplies par lui. Le livre de Marc-Aurèle : A moi-mêrne, présente le miroir de la froide raison qui

- 37 -, surveille les actions, afin qu'elles ne nuisent pas à l'individu, ou, tout au plus, suivant Épictète son maître, il reflète la soumission absolue à Jupiter; tandis que le livre de Cassiodore : De Vâme, que mon cousin Stéphane de Rouville traduisait récemment en français, atteste le désir ardent du perfectionnement de l'esprit en dehors de tout calcul ou intérêt personnel. Le moi, équilibré dans un étroit circuit, est devenu véritablement Fâme qui aspire à s'étendre dans la sphère universelle des êtres, ses congénères.

Mais rien ne marque encore la plus faible intelligence du mot progrès, même transporté au moral, parce que ce mot exprime une idée neuve, dont les parents directs sont presque nos contemporains : l'idée, claire aujourd'hui, de la marche en avant ou du développement de notre être intime, dont quelqu'un pourrait encore nier la réalité, mais que personne ne peut désormais se refuser à comprendre.

Ce sont, au contraire, les limites de son application qu'on discute, ce sont les lois qui le régissent, les caractères particuliers et les conditions de son évolution, qui engendrent des doutes, des incertitudes, des opinions contradictoires; aussi toutes ces questions exigent-elles un sérieux examen et demandent-elles à être étudiées en détail, dans toutes leurs parties. Mais une fois démontrée graduellement dans toutes les catégories et les séries qu'il embrasse, l'existence du progrès moral sera prouvée avec pleine évidence et sans crainte d'équivoque.

Page 1