TRANSMISSION DU PROGRÈS DU MOI INDIVIDUEL AU MOI COLLECTIF
Il a été démontré dans le premier chapitre que, de même que tous les phénomènes sensibles, le moi pensant progresse nécessairement dans ses actes internes, des impressions ou sensations jusqu'à l'idée et à l'association d'idées. Or, étant donné un nombre d'individus humains vivant en société, si le progrès que nous venons d'énoncer se vérifie dans chacun d'eux en particulier, il doit se vérifier aussi dans tous en général et former une somme totale qui comprenne le contingent de chaque unité de cette société. Pour le prouver, il faut sans doute établir un mode quelconque de transmission des opérations internes de chacun d'eux à l'autre et de tous entre eux.
Ne voulant pas dépasser pour le moment la démonstration du progrès moral, qui se réalise immédiatement dans une collectivité d'hommes aussitôt constituée, je n'ai qu'à déterminer le mode ou l'organe au moyen duquel s'effectue la transmission du progrès. Le langage (qu'on m'accorde le fait évident sans en rechercher ici la
genèse), le langage sert à communiquer les idées ; et c'est grâce à lui que les idées qui germent dans chacun pénètrent successivement dans les autres.
Il s'ensuit que, dans chaque moi individuel, outre ses propres sensations et idées, s'accumulent toutes celles qui lui sont communiquées par les autres, par ceux avec lesquels il se trouve en contact. L'acquisition du premier devient ainsi l'acquisition des seconds, et réciproquement. Et l'on supposerait en vain que, dans certains cas, une fois communiquées, ces acquisitions peuvent se perdre, car le langage, où elles ont passé pour être transmises à celui qui les a reçues, reste, et la conséquence ne change pas.
Si cela est vrai, non seulement l'ensemble des individus se trouve en possession de tout ce que chacun d'eux a produit par son propre travail intérieur, mais la possession commune ne cesse d'augmenter tant que durent les mêmes conditions d'association et de langage. Pour que le cas contraire se vérifiât, il faudrait que le total ne correspondît pas aux parties qui le composent, ou bien que le rapport entre des quantités égales, également accrues, ne restât pas toujours le même. Par conséquent, le progrès du moi collectif n'est pas moins certain que le progrès du moi individuel dont il émane, mais dont il se distingue dorénavant par le nouvel ordre de faits qui vient de se produire et qui, seulement pour cela, est plus justement appelé progrès moral.