LES SENSATIONS
La sensation commence, à la vérité, lorsque l'image de la nature se présente à la limite externe des organes sensitifs; mais, pour que la perception ait lieu, il faut que cette image ait passé à travers les dédales ci-dessus décrits de l'organe, et qu'elle soit mise en présence du sensorium, quel que soit son dernier agent conducteur et quel que puisse être ce centre sensorial où elle parvient.
Ce n'est pas seulement le mode de transmission qui est changé, parce que les conducteurs de l'image dans Tintérieur de l'organe ne sont plus ceux dont la nature dispose hors de lui, mais la substance du phénomène transmis peut être elle-même considérée avec raison comme changée dans les opérations répétées qu'elle subit au contact des tissus qu'elle traverse et par lesquels elle est, pour ainsi dire, forcée de se transfuser. La physique, la chimie, la pathologie nous montrent des modifications importantes amenées par des contacts et des passages certainement moins considérables.
Pour que cela ne fût pas, il faudrait que l'impression de la nature fût transmise directement au centre sensorial; et, alors, pourquoi les appareils surprenants de l'œil, de l'oreille et des autres sens? Ou bien, il faudrait admettre que tous les corps sont identiques, et plus particulièrement que les objets externes et la substance des organes internes possèdent en commun les mêmes propriétés, les mêmes caractères et les mêmes fonctions. Les couleurs qui, en physique, n'ont entre elles d'autre distinction que celle d'ondulations plus courtes ou plus longues, sont réellement des couleurs dans l'œil; les rayons du spectre sont perçus par cet organe d'une façon totalement différente des rayons analysés physiquement. 11 en est de même du son. Les vibrations du son ne sont que des dilatations et des concentrations de l'air qui se font circulairement et qui ne se distinguent entre elles que par l'ampleur et la rapidité, tandis que l'oreille, mise en vibration par un corps élastique extérieur, perçoit un vrai son.
11 arrive, en outre, que les phénomènes de la nature exercent ailleurs des actions qu'ils n'exercent pas dans les organes sensitifs, en même temps qu'ils font naître dans ces organes des effets et des séries d'effets qu'ils ne produisent pas ailleurs.
Tous les rayons lumineux qui existent et que l'on constate dans la nature ne sont pas visibles pour l'œil ; et, d'après les dernières expériences de Coutby, il semblerait que c'est le cristallin qui limite le spectre vi-
sible; d'autre part, la lumière n'use pas l'œil, comme elle use les autres corps avec lesquels elle se trouve en contact. De plus, l'image qu'en reçoivent ces corps n'est point celle qu'en reçoit l'œil, où elle apparaît colorée à l'infini et en relief ou, plutôt, dans l'isolement de tout autre objet, contrairement à ce qui a lieu même sur la. plaque photographique, malgré tous les secours de la chimie. Parfois nos organes sont incapables de tout reproduire, et parfois ils reproduisent plus que les impressions reçues.
Si quelques théories de physiologistes sont erronées — et elles le sont justement par rapport aux principes mêmes de la physiologie, alors qu'elles prétendent que les images extérieures se communiquent immédiatement au centre sensorial — les théories de certains idéologues, parmi lesquels Descartes lui-même, qui, pour expliquer les phénomènes de l'âme, pensait pouvoir faire abstraction du monde extérieur, sont également inexactes et contraires à l'évidence des observations.
Non seulement les sens sont excités par la nature environnante, mais les sensations sont provoquées, alimentées et produites par elle. L'objectivité de la nature est constante dans les sensations tant que les images reçues ne sont pas transformées dans l'organe sensitif.
La difficulté immense que rencontrèrent les scolastiques, dans l'état misérable des études physiques à leur époque, pour expliquer le passage de l'image externe à la vision interne, leur suggéra l'idée d'un agent di-
vin ; et il devait être divin, en effet, l'agent de la transformation de deux substances aussi diverses que la matière et l'esprit. Car la perception des sensations était considérée par eux comme une propriété de l'esprit, même chez les animaux, malgré la différence de l'esprit de ces derniers et de celui de l'homme. Mais si la formation des sensations reste encore aujourd'hui obscure, il est néanmoins évident que leur développement appartient tout entier aux phénomènes organiques, sur lesquels on peut fixer l'épingle et appuyer le scalpel.
Cependant, les scolastiques, observateurs plus attentifs de la nature qu'on ne l'admet bien injustement de nos jours, comprirent que l'image externe subissait, une fois arrivée dans les organes internes, une transformation substantielle. Le mystère que l'insuffisance des connaissances scientifiques ne permit pas de dissiper à cette éminente école — à laquelle il faudra redemander l'art du pur raisonnement et l'exemple des grandes synthèses, quand l'ère actuelle d'observation sera écoulée — ce mystère est aujourd'hui en grande partie éclairci.
Il s'est éclairci grâce à la découverte de tissus et à la révélation d'organes que personne ne soupçonnait dans les profondes couches sensitives, grâce aussi à la propriété reconnue dans les corps d'agir et de réagir par des molécules, non seulement selon leurs qualités, mais encore selon leurs positions. Une preuve enfin, d'ordre négatif, il est vrai, mais toute spéciale au genre de phénomènes dont nous parlons, vient démontrer la con-
— 63 — ' nexion et la continuité non interrompues des phénomènes sensitifs. Par l'effet des agents anesthésiques, l'éther et le chloroforme, le centre sensorial et la conscience des sens sont paralysés en même temps, avant même que les appareils ou systèmes sensitifs. Il résulte de ce fait que l'action d'un agent externe, en se décomposant ou en se transformant, mais en conservant certaines de ses qualités particulières, pénètre jusqu'au point où sont recueillis et perçus les objets sentis.
A l'effet du monde extérieur, lequel agit sur les sens tel qu'il est, se substitue donc l'action inhérente et propre aux organes internes qui, probablement, décomposent selon leur nature et, en tout cas, traduisent les impressions reçues afin que le centre, où ils aboutissent, les perçoive. Les sens deviennent donc à leur tour actifs, et des impressions de la nature ambiante acquises par eux ils forment la base d'accroissements ultérieurs de phénomènes internes qui sont l'œuvre de leur énergie particulière, telles que la mémoire et l'imagination.
La subjectivité, transférée dans les organes sensitifs, n'est pas la seule conséquence qu'on puisse tirer des choses que nous venons de déduire. 11 y a un autre phénomène dont il faut tenir compte, c'est-à-dire la diversité de perception qui, d'un même objet de la nature, se forme en chaque individu organique animal. La nature une se reproduit aussi multiple que les êtres sensibles, chacun d'eux y ajoutant quelque chose de sa propre individualité.