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LA. NATURE EN PRÉSENCE DES SENS

Supposons un instant que tant de merveilles fussent perçues par l'homme seulement parce qu'elles sont reproduites dans ses sens, comme les images des corps sur une toile, un miroir ou la surface de l'eau, c'està-dire comme des impressions fugitives qui ne laissent point de trace derrière elles. 11 en résulterait que l'homme acquerrait momentanément la connaissance des objets qui l'environnent, sans que ses sens exerçassent eux-mêmes aucune action propre, sans qu'ils eussent à modifier d'aucune sorte l'impression reçue, et sans que, de cette communication de la nature à l'homme, il naquît aucun nouvel ordre de phénomènes, en dehors des phénomènes de réflexion ou de réfraction que produisent ordinairement les rayons lorsqu'ils rencontrent un autre corps. Dans cette supposition, la nature seule paraîtrait active.

Mais c'est tout le contraire qui a lieu. Pour qu'il y ait perception, il faut que l'image ou l'impression, non seulement s'adapte au réceptacle compliqué auquel elle se présente, mais il est nécessaire qu'elle s'introduise

successivement dans chacune des nombreuses parties internes de l'organe sensitif, en subissant plusieurs phases, à cause des différentes compositions ou dispositions qui forment l'organe entier.

Qu'on prenne la coupe transversale de l'œil, suivant Helmholtz, et qu'on observe combien de membranes, combien d'organes distincts s'y succèdent, depuis le muscle comprimant la choroïde jusqu'à la rétine ! En laissant de côté quelques-unes des membranes moins importantes, le rayon lumineux est obligé, avant de frapper la rétine, de traverser d'abord l'humeur aqueuse, puis le cristallin, enfin l'humeur vitrée, chacune de forme et de substance différentes. Le cristallin est plus convexe à sa face postérieure qu'à l'antérieure, plus dense au centre qu'à la périphérie, et, de plus, rayé de fibres concentriques, tandis que le corps vitré, concave et sphérique, est composé d'une substance gélatineuse. L'iris, au contraire, ce régulateur de la lumière, et la choroïde, sont composés d'une matière colorante, distribuée dans de petites cellules, à la façon d'une mosaïque. En outre, cette merveilleuse rétine, sur laquelle se produisent les impressions lumineuses, et qui, au premier abord, semble un tissu très fin de fibres dans lesquelles se ramifie le nerf optique, n'est-elle pas ellemême un composé d'organes d'une extrême délicatesse, très différents les uns des autres, de forme comme de substance? A l'aide du microscope — en prenant pour guide Max Schultze — on y découvre jusqu'à neuf couches très minces : la première, de fibres nerveuses ; la

deuxième, de cellules ganglionnaires; quelques autres, intermédiaires et dissemblables, de granulations; enfin, T avant-dernière, presque externe, la plus singulière de toutes, est composée de petites lances ou bâtonnets transparents, libres entre eux, et d'autres petits corps plus larges à leur base, appelés pour cela des cônes. Le réseau de ces bâtonnets et de ces cônes qui, plus serré à mesure qu'il entoure et presse le sein de la tache jaune, était regardé déjà comme le point le plus intense de la vision, est devenu récemment le champ de nouvelles études ayant pour but d'en expliquer le mécanisme définitif. T^ous ces organes, si délicats, contribuent, chacun pour sa part, à reproduire l'image du rayon lumineux qui, en les traversant, a éveillé leur impressionnabilité.

Il en est de même de l'oreille, sans parler des organes des autres sens, qui, à la vérité, sont moins compliqués que ceux de la vue et de l'ouïe. Pour arriver du conduit auditif au labyrinthe, où se transmet le son, que de membranes et de parties osseuses différemment construites, que de singuliers pertuis et que de milieux, remplis d'air et d'un liquide particulier, ne faut-il pas traverser? D'abord, la membrane du tympan est arrondie et tendue comme une voile à l'extérieur, tandis que le revers concave a la forme d'un entonnoir. Vient ensuite une cavité sphérique osseuse remplie d'air, où se trouve l'appareil articulé des quatre osselets de l'ouïe, c'està-dire le marteau, l'enclume, le lenticulaire et l'étrier, avec les membranes qui en sont les appendices. Ces

osselets, tout en agissant simultanément comme un système complet de leviers, opèrent aus^i des mouvements particuliers à chacun d'eux ; en même temps qu'ils sont enchaînés l'un à l'autre, ils s'emboîtent dans les diverses membranes et dans les muscles adjacents; ils s'attachent enfin, par des liens flexibles, à quelques points osseux de la conque tympanique. De celle-ci part et s'ouvre ensuite, inférieurement, un canal musculaire et cartilagineux, qui, en s'élargissant circulairement, va se joindre avec le conduit pharyngien : c'est la trompe connue d'Eustache, laquelle, selon l'observation faite dès le seizième siècle par Vesale, sert à régler la pression de l'air intérieur nécessaire aux phénomènes vibratoires du tympan.

Et le mécanisme de l'ouïe ne finit pas là ; c'est là, au contraire, qu'il se complique davantage. Dans la mêrrçe cavité se trouvent deux ouvertures : la fenêtre ovale et la fenêtre ronde, garnies toutes les deux d'une membrane qui conduit dans la dernière partie et la plus secrète du réceptacle acoustique, c'est-à-dire le labyrinthe, presque indescriptible, si multiples en sont les méandres, et si diverses et si entrelacées entre elles les substances délicates qui le composent! Dans ce sanctuaire mystérieux est renfermé un liquide particulier, le liquide labyrinthique, qui circule, monte, descend, s'avance et recule, suivant les impulsions que lui communiquent les appareils qui le précèdent ; pareil à l'eau paisible qui, au fond d'une grotte souterraine, est agitée par les ondulations de l'air pénétrant au travers d'étroites ouvertures.

Quelques physiologistes pensent aujourd'hui que là réside le sens de l'orientation ; mais ils ont à démontrer de quelle manière il se rattache à l'ouïe, car le labyrinthe et toutes ses parties appartiennent essentiellement à l'organe de ce dernier sens.

Les deux fenêtres, l'une ovale et l'autre ronde, quoique voilées par une membrane, communiquent avec l'espace central du labyrinthe, appelé pour cela vestibule, et qui lui-même est divisé en deux arcs. Par l'un de ces arcs, on pénètre dans le fameux colimaçon, où s'enroule une spirale de deux tours et demi avec une cloison osseuse qui partage l'axe en deux parties, ou en deux rampes. L'autre arc du vestibule mène aux trois canaux semi-circulaires, dont deux sont perpendiculaires au troisième, avec un orifice s'élargissant aux bords en forme de bouteille. Si les parois externes de l'admirable enceinte sont osseuses, elles sont, au contraire, tapissées intérieurement par des membranes singulières de forme et de substance, qui forment des conduits concaves dans lesquels est renfermé le liquide labyrinthique. Or, ces membranes contiennent de petits corps très menus de la plus grande valeur acoustique, une sorte de cils qui vibrent en s'abaissant et se relevant sur les bords des canaux semi-circulaires; elles contiennent, en outre, certains organes encore plus singuliers, appelés, du nom du savant qui les a découverts, organes de Gorti. Les arcs de Corti, car telle est leur forme, s'ils pouvaient être observés du haut en bas et superposés comme ils le sont aux tissus

de la membrane basilaire, qui est là composée de fibres allongées horizontalement et de plusieurs rangées de cellules s'élargissant graduellement, offriraient l'aspect de l'intérieur d'un piano (1). Enfin, autour de ces organes, parmi ces membranes et affleurant ce liquide, aboutissent les faisceaux capillaires du nerf acoustique, de la même manière que le nerf optique dissémine les siens dans l'épaisseur profonde de la rétine, afin de reproduire le son au moyen de l'opération à laquelle l'ont soumis, dans ses passages, les appareils de l'ouïe.

(1) J'emprunte cette comparaison et une partie de ma description à l'excellent traité de S. Bernstein, les Sens,

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