CHAPITRE VHI
croyons : L’homme qui sur le bord d’un lac vient de pécher une truite, celui qui d’un coup de pierre adroitement lancée vient de tuer un lievre ou un pigeon, et celui qui vient de cueillir des fruits ou de déterrer des tubercules ou des oignons ont incontestablement le droit de donnei , d’échanger ou de consommer eux-memes cette truite, ce lièvre, ce pigeon, ces fruits, ces tubercules ou ces oignons.
Ces animaux et ces fruits sont devenus la propriété de celui qui les a pêchés , chassés, cueillis ou récoltés.
La propriété nous apparaît là sous sa forme primordiale et la plus simple ; elle indique déjà cependant la propriété préalable de filets ou de lignes à pêcher, la possession temporaire d une pierre, et peut-être celle d’une branche cassée à un arbre de la forêt, pour atteindre aux fruits les plus élevés ou déterrer ceux que recouvre le sol.
Jusqu’à ce qu’elle ait atteint un plus haut degré d’expression, jusqu’à ce qu’elle apparaisse sous une forme plus permanente , la propriété n’est contestée par personne, que nous sachions, sauf ceux qui ne connaissent d’autre droit que la puissance de leur bras, la violence de leurs passions, et le mépris de leur devoirs. Même dans
LA PROPRIÉTÉ
les forêts du Nouveau-Monde, l'Indien, le Peau- Rouge possèdent tranquillement les lances, les piques, les arcs, les flèches qu’ils ont fabriqués ou reçus de leurs pères, les peaux des bêtes fauves qu’ils ont tuées , et les misérables cabanes qu’ils se sont élevées. C’est que le sentiment de la conservation étant inné chez l’homme, il a compris, dès que les premières lueurs de la raison ont illuminé son esprit et son cœur que, hors le respect que chacun doit avoir pour le produit du travail d’autrui , il n’y avait que batailles, massacres et destruction.
Ce sentiment instinctif ne triomphe pas toujours, il est vrai, mais sa puissance est assez grande pour réparer à la longue les maux que causent la violence, la fraude et l’iniquité de ceux qui le méconnaissent et le violent.
À mesure que l’homme s’est civilisé, le nombre et l’espèce de ses propriétés se sont accrus; après les engins nécessaires à la chasse et la pêche, il s’est procuré, toujours par son travail, les premiers outils employés dans la culture du sol, et il a commencé à habituer certaines espèces d’animaux à la domesticité.
Personne encore, que nous sachions, n’a contesté la légitimité de ces propriétés; personne