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CHAPITRE II

La sélection naturelle a eu pour résultat de fixer dans notre hérédité, à chaque instant de notre évolution spécifique, les particularités qui étaient utiles à nos ancêtres au moment considéré ; cela explique Texistence de notre sens commun, ainsi que nous rétablirons plus complètement tout à l'heure ; mais s'il était indispensable à la conservation de notre espèce que notre connaissance des phénomènes importants pour nous ne fût pas trompeuse, certaines erreurs n'ayant aucun rapport immédiat avec les conditions de notre vie, pouvaient néanmoins être conservées comme non nuisibles, ou môme peut-ôtre,. fixées en nous comme utiles. 11 ne faut donc jamais oublier^ lorsque nous attribuons une valeur définitive à notre logique parce qu'elle est commune à tous les hommes, de spécifier, comme je lai fait sans cesse dans les pages précédentes, que nous avons le droit de le faire, uniquement quand il s'agit de phénomènes dont notre espèce a acquis une longue expérience. En particulier, certaines erreurs verbales inofi'ensives ont pu être commodes pour riiomme naturellement avide de comprendre, à une époque oii son ignorance bornait étroitement son horizon ; étant commodes, elles se sont transmises jusqu'à nous, mais ce que nous avons appris depuis doit nous permettre de détruire ces erreurs et aussi de rejeter, comme dépourvues de sens, certaines questions dont ces erreurs seules justifiaient l'énoncé. Seulement, nous devons prévoir que.

lorsque nous nous attaquerons à ces questions, il nous sera difficile de réaliser ce que j'appelais tout à Theurc répreuve « du sens commun » car nous rencontrerons à leur sujet, chez nos congénères, un parti pris quelquefois très enraciné par l'habitude et le respect de la tradition.

Par exemple, tant que l'homme a dû croire qu'il connaissait le monde grâce à l'intervention d'un principe « d'essence divine », il s'est naturellement posé deux sortes de problèmes.

D'abord, comme rien ne limitait a priori le champ d'investigation de ce principe surnaturel de connaissance, aucune question ne devait rester sans réponse ; Thomme pouvait se proposer de saisir ce qu'on appelait le fond des choses.

D'autre part, comme ce principe divin était en dehors de la nature et indépendant d'elle, rien n'empêchait l'homme qui en était pourvu de penser que ce principe connaisseur existe seul et que tout le reste n'est qu'une illusion entretenue par lui ; ainsi beaucoup de philosophes ont été amenés à douter de la réalité du monde extérieur, ce qui était d'ailleurs une réponse catégorique à la question, précédemment posée, de l'essence du monde.

En nous faisant comprendre que l'activité totale de rhomme se réduit à des phénomènes naturels, en plaçant définitivement l'homme dans la nature qu'il connaît, Lamarck et Darwin ont supprimé du môme coup ces deux problèmes qui n'ont plus aucune signification, quoique nous puissions toujours les énoncer en nous servant de mots forgés par nos ancêtres. 11 ne saurait plus être question aujourd'hui de science absolue ; notre connaissance du monde n'est que le résultat des rapports qui existent entre le monde et notre organisme ; en d'autres termes. ce que nous con7iaisso7is dépend à la fois de tétat du 7nonde et de notice propre état ; autrement dit encore, ^loti^e connaissance du monde changerait également, soit que le

monde changeât^ soit que nous fussions nous-mêmes modifiés.

Cette simple constatation de la valeur purement humaine des documents que nous recueillons doit rabattre les prétentions de ceux qui auraient voulu arriver à connaître le fond des choses; elle les rassure en même temps sur la réalité du monde ambiant; nous n^avons qu'une connaissance humaine de la nature, mais précisément, cette connaissance humaine est pour nous d'un excellent usage, parce qu'elle est à notre taille.

Qu'une telle connaissance existe en nous, même réduite à ces humbles proportions, celan^en est pas moins admirable; mais la théorie de révolution nous donne immédiatement la clef du mystère ; non pas qu'elle nous renseigne sur la nature même de la propriété de la matière grâce à laquelle notre mécanisme connaît (c'est là une question qu'il faut reléguer avec celle de l'essence des choses parmi tout le vieux fatras métaphysique) ; elle nous apprend en revanche que notre connaissance du monde ne peut nous induire en erreur, et là est le principal pour nous.

Pour quiconque a réfléchi, en eff*et, à l'évolution des êtres et au rôle de la sélection naturelle dans cette évolution, il est évident que nos organes des sens ne peuvent nous donner aucune noiionii^ompeuse à\\ monde extérieur; si nos yeux nous faisaient voir une route plane là où il y a un précipice, nous tomberions dans le précipice et nous nous tuerions; c'est ce qu'on entend quand on dit que le mécanisme de l'homme ou de l'animal est, dans son ensemble, adapté au monde qu'il habile. Mais il faut bien se rendre compte de la signification précise de l'expression « notion trompeuse » que nous venons d'employer. La « notion exacte » que la sélection naturelle peut développer chez un animal, au sujet des phénomènes ambiants, ne saurait en aucune manière, je le répète, être

assimilée à ce qu'on appelle quelquefois la connaissance absolue de Vessence de ces phénomènes. Ce qui importe à ranimai, ce sont les inconvénients qui peuvent résulter pour lui de tel et tel accident, ou les avantages qu'il peut tirer de telle ou telle circonstance ; or c'est seulement sur « ce qui importe à l'animal au point de vue de la conservation de sa vie » que la sélection naturelle peut avoir de la prise, et nous devons nous attendre, avant même d'avoir étudié le fonctionnement des organes des sens d'un animal, à ce que les renseignements qu'ils lui donnent soient relatifs, non pas à l'essence des phénomènes mais à la manière dont les phénomènes peuvent retentir sur Têtre vivant considéré. Si, par exemple, ce que nous appelons la chaleur est un mouvement vibratoire de l'éther, ce qui nous importe c'est, non pas ce mouvement vibratoire en lui-même, mais son retentissement sur notre individu; la notion que nous donnent nos sens au sujet de la chaleur est celle de la température^ c'est-à-dire, de la qualité humaine de la chaleur. Nous savons apprécier quelles sont les températures nuisibles et quelle est la température optima pour le fonctionnement de notre individu. C'est seulement la connaissance des températures que peut développer chez nous la sélection naturelle.

De même pour tous les autres accidents du monde où nous vivons; ce que nous en connaissons, c'est, pour employer une formule imagée, leur réduction à l'échelle de thomme ; nos fonctions de relation sont devenues telles, au cours de l'évolution dans le milieu terrestre, qu'elles nous donnent précisément, au sujet de chaque ordre de phénomènes, la notion qu'il faut pour que nous puissions nous en servir, s'ils sont utiles, et les éviter, s'ils sont nuisibles. Il en est de môme pour tous les êtres vivants quels qu'ils soient ; ce qui les intéresse c'est seulement la forme sous laquelle les accidents du monde extérieur peuvent influencer leur fonctionnement vital. Il

est certain que, si les bactéries ont une connaissance du monde qui les entoure, cette connaissance ne leur montre pas les choses à Téchelle humaine *.

J ai, sous les yeux, sur ma table, divers objets : un encrier, un essuie-plumes, un coupe-papier, etc.. Voilà une narration à l'échelle humaine. Peu m'importe, pour la commodité de la vie, que ces objets familiers soient composés d'atomes et que je les voie grâce à des vibrations infiniment rapides de Téther; ce qu'il faut que je connaisse c'est l'ensemble des propriétés de ces objets à l'échelle humaine. Si j'étais sept cent trillionsde foisphis petit, ce que j'en connaîtrais serait tout autre, et je ne me désintéresserais probablement pas de la rapidité des vibrations lumineuses qui, d'ailleurs, ne me donneraient peut-être plus la notion de lumière. Voilà ce qui résulte du fait que l'homme et les animaux proviennent d'un évolution adaptative.

Au moyen d'appareils spéciaux, de microscopes par exemple, je puis sortir quelque peu des limites de l'échelle humaine et voir des objets trop petits pour être distingués à l'œil nu. Ainsi, par certains procédés, j'augmente mon rayon d'investigation, mais je ne l'augmente jamais que faiblement et les notions que j'acquiers grâce à ces auxiliaires ne s'éloignent pas beaucoup du cadre humain de la nature. C'est autour de ce cadre qu'oscillent toutes les notions nouvelles que je puis acquérir et, cela admis, je me demande vraiment de quoi nous parlons quand nous affirmons que nous ne connaîtrons jamais le fond des choses; qu'est-ce que le fond des choses? qu'est-ce que l'essence des phénomènes. Je ne conçois pas de connais-

1. Sauf peut-être pour la chaleur par exemple et pour les autres modes de Tactivité extérieure dont nous prenons connaissance, non pas d'après la dimension totale de notre organisme, mais d'après la nature des réactions de notre vie élémentaire ; si la vie élémentaire de la bactérie est, comme je le pense, peu ditrérente de celle de Ihomme, la notion de température doit être, chez les bactéries, analogue à ce qu'elle est chez nous (voy. p. 197).

sance des phénomènes, en dehors d'ôlres capables de connaître; les faits sont différents pour Thomme, pour le ciron, pour la bactérie, pour la flamme si la flamme connaît*, mais chacun de ces êtres connaît les faits qui sont à sa taille. Quand on parle de Tessencc des choses, de la structure intime de la matière, cela ne peut rien signifier, à moins que, pour les spiritualistes, cela représente la connaissance qu'aurait des choses un esprit privé de corps, et c'est là, pour moi, je Tavoue, une phrase dépourvue de sens.

Donc, nous connaissons les faits à V échelle humaine ; des appareils perfectionnés nous permettent d'opérer, sur les bords du cadre de nos connaissances naturelles, quelques excursions peu lointaines, mais cela ne déplace pas le cadre ; n'oublions pas d'ailleurs que nos ancêtres des cavernes n'avaient pas de microscopes et que notre logique, résumé héréditaire de l'expérience ancestrale, provient d'une expérience acquise sans le concours d'instruments grossissants, avec le seul secours des moyens humains. Nous aurons à tirer parti de cette constatation quand il s'agira de répondre à ceux qui refusent d'admettre les fondements expérimentaux de la géométrie; concluonsen dès maintenant que la science tend souvent à nous faire connaître les choses à un point de vue autre que le point de vue humain. Que les résultats de ses acquisitions puissent, secondairement, devenir très utiles à l'homme, personne n'en doute, mais, à la condition expresse que notre connaissance scientifique des phénomènes ne nous fasse pas oublier notre connaissance humaine du monde. « Si, dit M. de Freycinet-, nous connaissions la chaleur seulement comme vibration de Téther, nous serions beaucoup moins informés qu'après l'avoir éprouvée sur nous-mêmes ou sur les corps qu'elle dilate. »

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