LE CARACTERE IMPERSONNEL DE LA SCIENCE
tains, a priori^ que si nous enseignons à deux hommes quelconques l'arithmétique ou la géométrie, la vérité (les théorèmes leur paraîtra aussi évidente à lun qu'à Tautre ; cela tient précisément à ce « sens commun » qui est lapanage de tous nos semblables. Je ne dis pas que ce sens commun n est pas plus délié chez l'un que chez Tautre; je ne prétends pas davantage qu'ils ont môme acuité visuelle ; mais, de même que deux hommes bien constitués, observant d\in même point le môme paysage, verront, malgré les différences de leur acuité visuelle, la même disposition relative des objets extérieurs, de même, deux hommes, qui ne sont pas fous, suivront de la même manière l'enchaînement des propositions d'une démonstration ; et cependant, l'un d'eux pourra être plus facilement trompé que l'autre sur la qualité d'un raisonnement\ mais le myope aussi voit moins nettement que le presbyte un paysage lointain.
Malgré ces variations quantitatives dans le degré d'acuité du sens commun, une proposition logique est logique pour tous les hommes et l'on pourrait même affirmer que, de toutes les qualités de l'espèce-, le sens commun est la qualité la plus vraiment commune à tous les individus; on dit souvent en effet qu'il ne faut pas discuter des goûts et des couleurs, et cet aphorisme vient de la remarque, maintes fois répétée, que les variations individuelles de nos organes des sens peuvent en masquer l'unité spécifique; au contraire, une proposition logique est logique pour n'importe qui.
Cette unité du sens commun de l'espèce se comprend aisément sî l'on réfléchit à son origine. Je crois avoir établi qu'on doit définir la logique : le résumé héréditaire de l'expérience ancestrale. Notre sens commun n'est autre
1. Ces différences individuelles se manifestent en présence d'un raisonnement douteux ; elles n'apparaîtront aucunement en présence d*une proposition vraiment logique. ^
chose que la quintessence de cette expérience prolongée pendant des milliers de siècles, au cours desquels nos ancêtres se sont frottés au monde extérieur. En d'autres termes, la logique est l'instinct par excellence, si Ton admet avec Romanes, que « Tinstinct est un mécanisme adapté, antérieur à Texpérience individuelle », mais, ajouté-je immédiatement, postérieur à l'expérience ancestrale et provenant de cette expérience ancestrale grâce à l'hérédité des caractères acquis.
Le complément de la définition de Ro3ianes est que Topération instinctive « s'accomplit d'une manière uniforme, dans les mêmes circonstances, chez tous les individus de l'espèce ». Nous ne devons donc pas nous étonner que la logique, qui rentre dans le cadre de cette définition des instincts, soit commune à tous les hommes.
D'autre part, nous comprenons aisément, et je n'insiste pas ici sur ce fait que je démontre un peu plus loin, que, grâce au rôle sans cesse actif de la sélection naturelle pendant notre évolution spécifique, notre logique est adéquate à l'ensemble des phénomènes qui ont pu retentir sur la vie de nos ancêtres. En d'autres termes, notre logique ne peut pas nous tromper, au moins quand il s'agit* de phénomènes auxquels nos ascendants ont eu de nombreuses occasions de se frotter et, par conséquent, il devient très important pour nous de savoir reconnaître celles de nos opérations mentales qui empruntent uniquement le mécanisme de notre sens commun, car nous pourrons avoir en elles une confiance absolue.
La deuxième partie de la définition de Romanes nous fournit précisément un critérium pour reconnaître ce qui est « de sens commun », puisque toute opération instinctive « s'accomplit d'une manière uniforme, dans les mêmes
1. Il est essentiel de faire cette restriction, car il n'est pas impossible que, par un hasard peut-être moins rare qu'on ne le pense, la nature de tous les hommes comprenne certaines erreurs communes, relatives à des choses qu'il est impossible de vérifier.
LE CARACTÈRE IMPERSONNEL DE LA SCIENCE î*
circonstanees, chez tous les individus de respècc ». Donc, quand nous aurons fait un raisonnement, nous devrons vérifier que ce raisonnement peut se répéter également chez tous les hommes ; nous devrons soumettre notre raisonnement h la critique de nos semblables ; si le raisonnement sort victorieux de cette, épreuve, nous serons amenés à penser qu'il est « de sens commun » et que, par conséquent, nous pouvons avoir dans ses conclusions une confiance absolue (pourvu, bien entendu, qu'il s'agisse de phénomènes desquels nos ascendants ont eu une longue expérience).
Nous venons de trouver, dans le rôle joué par la sélection naturelle au cours de notre évolution, la raison du caractère impersonnel de la science. Toutes les fois qu'une proposition (relative à des phénomènes qui ont, ou ont eu, une action prolongée sur l'homme) sera également évidente pour tous les hommes, nous devrons croire que cette proposition est vraie ; la science se compose de vérités impersonnelles.
La réciproque de ce que nous venons d'établir n'est pas fatale. Une proposition, établie par un individu ou un groupe d'individus, peut ne pas elre fausse quoique ne s'imposant pas immédiatement à la logique de tous; il se peut que l'expérience personnelle de quelques-uns soit plus complète que celle des autres; il se peut aussi que, outre la part de mécanisme cérébral qui est le sens commun et qui est sûrement bonne, quelques individus, privilégiés par les hasards de l'hérédité sexuelle, possèdent d'autres parties du cerveau également bonnes quoique n'étant pas communes à tous leurs congénères; ce sont les hommes supérieurs, les hommes d'avant-garde; ils peuvent découvrir des vérités qui ne sont pas immédiatement adoptées et qui le seront seulement plus tard; mais, dans tous les cas, ces vérités n'appartiennent pas h la science faite; elles sont la science qui se fait.
Il ne faut donc pas rejeter a priori les proposilions établies par une élite et qui n'ont pas subi victorieusement Texpérience du « sens commun » ; mais il ne faut les accepter que provisoirement et sous bénéfice d'inventaire, car rhomme, en dehors du critérium de la « vérité impersonnelle » est exposé à de nombreuses erreurs. Abandonne à ses seules lumières et sans confrontation possible avec les lumières de ses semblables, un chercheur ne saurait distinguer, dans une de ses opérations mentales, quelle est la part de. la logique et quelle est la part de la fantaisie personnelle, et c'est là le principal danger de l'intuition.
Si, en effet, il existe, dans le cerveau de chacun, des mécanismes spécifiques communs à tous, il s'y trouve aussi des parlicularités individuelles tenant des hasards de la naissance et de l'éducation et qui ont précisément pour caractère d'être différentes chez les différents individus. Or, ces particularités individuelles sont tellement associées au sens commun qu'il est pour ainsi dire impossible à l'homme de se servir de son sens commun sans faire fonctionner en même temps des mécanismes personnels dont rien ne permet d'affirmer que le travail sera bon. Et cette remarque nous permet de donnei*^ à une pensée de Platon un sens tout autre que celui qu'il y a mis : « La faculté de savoir, dit-il au VII® livre de la République, étant d'une nature divine, ne perd jamais sa vertu ; elle devient seulement utile ou inutile, avantageuse ou nuisible, selon la direction qu'on lui donne. » Ce qui, pour nous, revient à dire : le sens commun, ayant subi l'action prolongée de la sélection naturelle, est un mécanisme spécifique à l'épreuve ; mais si le sens commun est spécifique, l'usage qu'on en fait est individuel et peut être entaché des imperfections de chacun.