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CHAPITRE III

Ainsi, nous connaissons les faits extérieurs réduits à Téchelle humaine; nous les connaissons uniquement par le retentissement de ces faits sur notre organisme; notre organisme est un bureau centralisateur de documents et nous donnons le nom d'organes des sens aux appareils récepteurs de ce bureau. Les autres animaux sont, comme les hommes, des centres de documentation, mais la documentation diffère, dans chaque espèce, par le mécanisme et la disposition des appareils récepteurs.

Les organes qui mettent en relation l'homme et le monde ambiant sont nombreux et variés; chacun d'eux nous renseigne plus spécialement sur certaines catégories d'activités extérieures et, de plus, les documents que nous recueillons par son entremise sont, si j'ose m'exprimer ainsi, rédigés dans une langue particulière au sens considéré. En conséquence, les renseignements qui nous arrivent par nos divers récepteurs diffèrent les uns des autres pour deux raisons : d'une part, parce que chacun d'eux a son domaine spécial d'observation, ensuite parce que chacun d'eux nous transmet le résultat de ses investigations au moyen de sensations de qualités différentes.

Les qualités de ces sensations sont plus nombreuses qu'on ne Tadmet généralement et, si l'oi^ commet ordinairement cette erreur, c'est que, par leur localisation anatomique, des récepteurs distincts en réalité sem-

blent confondus. Par exemple, ce sont nos yeux qui nous renseignent à la fois sur la forme des corps et sur leur couleur, deux qualités que nous devons cependant séparer Tune de Tautre, puisque, d'une part, nous distinguons nettement les formes d'un ensemble uniformément coloré et que d'autre part, nous pouvons connaître la couleur d'un milieu homogène et amorphe. Ainsi, nos yeux contiennent h la fois le récepteur des formes visuelles et le récepteur des couleurs, deux qualités qui, au premier abord du moins, semblent irréductibles l'une à l'autre et qui le sont bien, en effet, au point de vue humain^ en ce sens qu'il est impossible à l'homme, avec les seuls moyens humains, d'établir entre ces deux qualités une comparaison, une commune mesure.

Il n'y a pas toujours une différence aussi tranchée entre les qualités que nous fait connaître un organe en apparence unique; il faut, par exemple, une étude déjà assez approfondie de l'acoustique pour se rendre compte de lexistence, dans ce que nou»fait connaître notre oreille, de qualités aussi indépendantes que la hauteur et le timbre; et même tout le monde n'est pas d'accord sur le nombre des qualités d'ordre acoustique.

Le contact des parties non spécialisées de notre corps avec des objets extérieurs nous fait connaître des qualités variées ; il nous renseigne d'une manière plus ou moins obtuse sur la forme de ces objets; il nous apprend leur température (c'est, nous l'avons vu précédemment, la qualité humaine de la chaleur) ; le contact d'un corps électrisé nous fait connaître l'état électrique du corps par rapport à nous, et la sensation qui l'enregistre est toute différente de celle qui enregistre une forme ou une température; enfin le contact de certaines parties plus exercées de notre corps avec les objets voisins nous donne aussi une sensation qui varie avec la nature môme de la surface de l'objet, indépendamment de toutes les qualités

précédemment exprimées; je reconnais ainsi, au simple palper, du papier, du cuir, du savon, etc.. Voilà des sensations entièrement distinctes et que notre langage nous oblige à confondre plus ou moins, comme s'il n'y en avait qu'une, sous la dénomination de tact; nous disons que nous reconnaissons au toucher ces qualités si différentes, mais nous disons aussi, indifféremment, que nous voyons les formes visuelles et que nous voyons les couleurs, comme si ce n'étaient pas là des opérations irréductibles.

Par l'intermédiaire de notre organe olfactif, nous avons connaissance de certains corps extérieurs particuliers; nous recueillons à leur sujet deux sortes de documents, d'une part des renseignements fort peu précis (mais ils sont bien plus précis chez les chiens) sur l'endroit où ces corps sont placés par rapport à nous, d'autre part une notion, très précise au contraire, de la nature des émanalions qu'ils produisent.

Avec notre organe gustatif, nous ne pouvons guère obtenir qu'une seule donnée relative à la nature des produits solubles qui proviennent du corps étudié.

Toutes les remarques précédentes suffisent à prouver qu'au point de vue de la connaissance humaine où nous nous plaçons, il vaut mieux renoncera la définition ordinaire des physiologistes, et appeler sens l'organe relatif à la réception d'une sensation donnée; il est évident alors que l'homme a plus de cinq sens externes, puisqu'il faut y ajouter, par exemple,^ celui de la couleur, celui de la température, etc..

Enfin, puisque nous parlons de sensations irréductibles les unes aux autres, nous devons signaler encore les sensations internes, la sensation de durée et la sensation d'effort. Pierre Bonnier a imaginé avec raison le sens des attitudes qui, si on lui donne toute l'extension qu'il mérite, peut contenir le sens intime et l'une de ses parties les plus importantes, le sens commun...

On voit combien est peu philosophique cette affirmation répétée partout que l'homme a cinq sens!

Passons d'abord en revue les diverses sensations externes.

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