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LES SENS CHIMIQUES

Nous faisons immédiatement cette remarque intéressante que, parmi les documents que nous fournit chacun des cinq organes appelés communément « organes des sens », il y en a toujours un qui est relatif à la nature chimique de l'objet étudié; nous pouvons faire de la chi- • mie avec nos cinq sens. La couleur, le timbre, le palper, l'odeur et la saveur sont autant de renseignements chimiques, et suivant les cas, il y aura avantage à se servir de tel ou tel de ses sens pour Tétude chimique d'un corps. Voici, par exemple, un cornet à pislon; il a la couleur du laiton, le timbre du laiton (ou au moins un timbre métallique qui le distingue d'un instrument en cristal, par exemple); le toucher ne nous renseigne guère sur sa substance, mais nous apprend cependant qu'il n'est pas en bois; enfin, si l'instrument n'est pas très propre, il a Todeur de laiton et la saveur métallique.

Je suppose, pour un instant (ce qui est d'ailleurs peu vraisemblable), qu'il existe un corps dont la nature chimique soit entièrement définie par Tune quelconque des cinq qualités que je viens d'énumércr : couleur, timbre, palper, odeur, saveur; autrement dit que, étant donnée l'une de ces cinq qualités du corps, les quatre autres soient, par là môme, fatalement déterminées. Cela ne peut se produire que si ce corps très spécial jouit à la fois de la rare propriété d'avoir une couleur, un timbre, un palper, une odeur, une saveur caractéristiques de sa nature. Mais enfin, si cela est réalisé, les cinq qualités que nous percevons par cinq voies différentes nous apprendront une chose unique, la nature chimique de l'objet.

Le Dantec. — Lois. %.

En d'autres termes, la nature chimique de Tobjet pourra venir à notre connaissance, exprimée dans cinq langages différents, le langage couleur, le langage timbre, le langage palper, le langage odeur et le langage saveur. Si nous attribuons au corps en question un nom spécifique A, cela créera pour nous deux langages nouveaux nous permettant de le définir complètement : le langage phonétique qui parle à notre récepteur de sons et le langage graphique qui parle à notre récepteur de formes visuelles.

En réalité, sauf chez les Chinois et les peuples voisins, ces deux derniers langages sont équivalents, en ce sens que les hommes ont établi entre eux une relation conventionnelle que Ton connaît quand on a appris à lire; nous leur donnerons donc désormais Tappellation unique de langage courant, sans prendre la peine de spécifier que ce langa/^e est exprimé graphiquement ou phonétiquement.

L*exis*Ance du langage courant sera fort commode quand il s'agira de comparer les documents que nous recueillons dans les cinq premiers langages, lesquels, nous l'avons vu, sont intraduisibles Tun dans l'autre; nous pourrons en effet les traduire tous séparément dans le langage courant, ce que nous ferons en disant que le corps étudié a la couleur de A, la saveur de A, l'odeur de A, etc., et cela introduira une relation entre des qualités primitivement irréductibles. Je me rappelle à ce sujet une bonne farce qu'un de mes camarades d'école voulut faire il y a une vingtaine d'années à notre professeur de minéralogie; il découpa avec soin dans une tablette de chocolat un solide identique à l'un des cristaux naturels que nous devions apprendre.à connaître et dont nous avions l'habitude de comparer la couleur à celle du chocolat; puis il alla porter son ouvrage au maître en lui disant qu'il avait trouvé cela pendant les vacances (dans le pays, bien entendu, que nous savions contenir les gisements

(lu minéf&] en question). L'excellent homme ne s y laissa pas prendre; il dit gravement avec une mimique expressive : « Couleur, chocolat! Odeur, chocolat! Saveur, chocolat! » et il croqua le faux cristal en disant avec satisfaction : « C'est du chocolat. »

Il n'arrive pas souvent, si môme cela arrive jamais, qu'une seule des qualités orcjanoleptiques d'un corps définisse entièrement ce corps; l'odeur, cependant si caractéristique, de l'acide prussique ne suffit pas à le distinguer de Tessence d'amandes amères. La connaissance que nous donne d'un corps l'une de ses qualités organoleptiques n'est donc pas, en général, complète; nous ne percevons, avec l'une de ces qualités, que l'un des aspects du corps; deux corps peuvent avoir le môme aspect couleur et différer par Faspect odeur ou Taspect saveur. Pour connaître la nature chimique d'un corps nous recueillerons donc toutes ses qualités organoleptiques ce qui sera quelquefois suffisant, souvent imparfait. Et, dans ce dernier cas, nous devrons recourir pour déceler la nature du corps, à des phénomènes que nous étudierons au moyen de sens autres que les cinq sens chimiques ' précédemment cités. La science que Ton appelle chimie fait usage de tous nos moyens de connaître, qu'elle applique indirectement à son objet spécial. Et voilà un premier point qui caractérise la science par rapport à la connaissance humaine directe; la science applique à Tétudc d'un phénomène spécial des moyens humains d'investigation autres que ceux que la sélection naturelle a développés chez nous par l'expérience naturelle de ce phénomène spécial. Connaître un son par l'ouïe c'est agir humainement; l'étudier au moyen du récepteur des formes visuelles c'est agir scientifiquement; j'espère montrer bientôt que c'est môme là le caractère

1. J'entends par là, non pas ce qu'on appeUe ordinairement les cinq . sens de l'homme, mais les sens simples qui nous donnent les sensations de couleur, de timbre, de palper, d'odeur et de saveur.

le plus remarquable des études scientifiques; c'est par là que la science est féconde.

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