REVISION DES EXPÉRIENCES DE MUTILATION
Chez les protozoaires, toute mutilation qui n'entraîne pas la mort est, sauf chez les paramécies, corrigée bien vite parla composition chimique, c'est-à-dire par l'hérédité ; la composition chimique dirige en effet, la forme d'équilibre des protozoaires vivants. Est-ce donc à dire que, chez les
protozoaires, la forme dépende uniquement de l'hérédité et pas du tout de l'éducation ? Il serait exagéré de Taffirmer ; mais la vie individuelle étant très courte et ne durant que l'intervalle de deux bipartitions, les divergences provenant de Téducation sont minimes, parce que les protozoaires vivent toujours dans des conditions à peu près identiques. D'autres animaux unicellulaires, des bactéries par exemple, présentent, dans des conditions très défavorables, des formes tout à fait aberrantes et qu'on appelle formes dCinvolution, Telle bactérie qui, dans un milieu où elle se multiplie abondamment, ressemble à un bâtonnet, peut prendre la forme d'une poire ou d'une sphère dans certaines circonstances ; il faut dire d'ailleurs que cet état est dangereux pour les bactéries et peut entraîner la mort ; de plus, il suffit de reporter les formes d'involution dans un milieu normal pour que des bactéries normales dérivent des bactéries d'involution.
La paramécie présente, seule de tous les êtres unicellulaires, le cas d'une victoire de l'éducation sur l'hérédité. Bien des gens trouveront peut-être qu'il est abusif déconsidérer comme un acte d'éducateur, la mutilation d'une paramécie au moyen d'un scalpel ; cependant les mutilalions entrent bien dans le cadre de l'ensemble de circonstances que nous avons appelé éducation. Supposez de plus que la paramécie possède un appendice, nuisible dans certaines conditions; en coupant cet appendice on lui rendra un service indéniable. Eh bien ! les expériences de mérotomie nous apprennent que, si nous avons effectué cette opération sur une paramécie, l'appendice ne récidivera pas ; il récidiverait au contraire chez un stentor ou tout autre protozaire. En d'autres termes, et en nous en tenant au cas de la mutilation, nous pouvons dire que chez la paramécie l'éducation a un résultat durable; chez tous les autres protozoaires au contraire, le résultat, momentanément obtenu par l'éducation, sera très vite
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détruit sous Tinfluence de Thérédité ; ce qui vérifie pour tous les protozoaires autres que la paramécie le proverbe : Chassez le naturel il revient au galop !
L'éducation des protozoaires nous laisse, il faut bien le dire, assez indifférents. Il n'en est plus de môme pour les animaux plus élevés en organisation et qui se rapprochent de nous à mesure qu'on monte Féchelle. Or, en ce qui concerne les mutilations, nous devons classer tous ces animaux -en deux catégories.
Dans la première se placent ceux qui sont susceptibles de régénération des membres coupés ; en vain voudrionsnous imposer h une hydre, à une étoile de mer, à un crabe, à un triton, une forme tronquée différente de sa forme spécifique, en vain essaierions-nous de décider un himbriciiliis à vivre sans tête ; tous nos efforts resteraient infructueux; du moment qu'un de ces anioiaux continue à vivre, il reprend la forme normale de son espèce, c'està-dire la forme que lui assigne son hérédité; les effets de l'éducation sont moniehtanés, l'hérédité finit toujours par l'emporter.
Dans la seconde catégorie, plus intéressante pour nous puisque nous nous y trouvons nous-mêmes, se placent les espèces chez lesquelles la régénération n'a pas lieu ; un homme à qui on coupe un bras devient manchot et le reste indéfiniment. Si donc l'on s'en tient à ce cas très grossier des mutilations, les animaux de ce groupe se montrent susceptibles de voir corriger définitivement, par une éducation appropriée, certains caractères qui semblaient fatalement inhérents à leur hérédité. Je le répète, ce que les expériences de mutilation nous ont appris, nous n'avons pas le droit de l'appliquer à autre chose qu'à des mutilations; ce n'est que par une généralisation peutêtre injustifiée que nous pouvons songer à étendre nos conclusions au fait de l'extirpation d'une tare cérébrale ; contentons-nous donc d'avoir signalé -ce côté très sédvil-
sant de la question et revenons à ce que nous enseignent les expériences relativement à la morphologie externe du corps*.
INFLUENCE DE l'aGE AUQUEL EST OPÉRÉE LA MUTILATION
La grenouille et les autres batraciens anoures (privés de queue à Tétat adulte) font partie de la catégorie des êtres dépourvus de la faculté de régénération ; mais il faut bien spécifier que cela est vrai seulement à condition que l'animal opéré soit adulte; les mutilations opérées sur les têtards de ces espèces sont au contraire suivies de régénération, et c'est là une constatation favorable à la théorie qui attribue au squelette un rôle important dans ces phénomènes. Il y aurait donc, même pour les espèces qui, à l'état adulte, sont susceptibles de modifications éducatives permanentes, une période juvénile pendant laquelle Thérédité l'emporterait fatalement sur l'éducation comme cela a lieu, toute la vie, pour les tritons, les crabes, etc.. Cette remarque, si nous la transportons dans le domaine humain, semble en contradiction avec les faits, puisque, prise au pied de la lettre, elle signifierait que réducation a une influence moins durable sûr les enfants que sur les hommes. Mais il faut bien remarquer que les enfants, lorsqu'ils voient le jour, ont déjà neuf mois d'existence et ont dépassé l'âge où là régénération est possible ; dans les campagnes bretonnes, il arrive souvent que des enfants mal surveillés ont les pieds ou les mains mangés par des cochons, et les pauvres malheureux restent infirmes toute leur vie ; les membres coupés ne repoussent pas !
1. Conduit par des idées théoriques, Weismann s'est demandé si, chez les animaux doués de la faculté de régénération, comme les tritons, des mutilations portant uniquement sur des organes internes seraient corrigées parla cicatrisation et il a obtenu un résultat négatif. Ses expériences méritent d'être reprises et demandent surtout à être interprétées scientiflquemont.
Dans Tespèce humaine on n'a pas pratiqué de mutilation sur des fœtus encore parasites dans le sein maternel. Tout au plus savons-nous que le stade à deux blastomères, s'il est accidentellement divisé en deux, donne naissance à deux jumeaux bien constitués, dont chacun a régénéré, par conséquent, la moitié qu'il avait perdue.
Les expériences sur les pré-embryons, expériences qui ont été rapportées avec détail dans le Traité de biologie^ nous ont appris que, sauf peut-être pour le cas des cténophores (encore ne s'agissait-il que de caractères externes), il y a toujours, au commencement du développement individuel, une période plus ou moins longue pendant laquelle aucune mutilation ne laisse de trace définitive, c'est-à-dire, une période pendant laquelle l'hérédité l'emporte fatalement sur l'éducation. Cette période dure jusqu'à la fin de la vie pour beaucoup d'animaux, comme les hydres, les crabes, les tritons ; chez les batraciens anoures elle se prolonge jusque dans la période larvaire ; pour d'autres espèces, elle s'arrête peut-être à un stade plus précoce; nous ne savons pas combien de temps elle dure dans l'espèce humaine.
Du moins devons-nous penser que cette période existe, plus ou moins longue, au début du développement de toutes les espèces, et probablement à peu près jusqu'au moment où la forme spécifique peut être considérée comme acquise. C'est pour cela que nous trouvons un sens à la loi du rapport de la forme à la composition chimique; si les choses se passaient autrement, on devrait prévoir que, dans certains cas, des éducations convenables pourraient donner, à deux individus ayant même hérédité, des morphologies qui les classeraient dans des espèces distinctes.
C'est pour cela aussi que la forme spécifique des êtres