‹ Les lois sociales: esquisse d'une sociologieChapitre 10 sur 29 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il est temps de finir, mais, en finissant, résumtjn*^ les conclusions principales auxquelles nous avyti>été conduits, et cherchons la signification de leur rapprochement. Nous avons vu que toute science \ï\ de similitudes, de contrastes ou de symétries, et d'harmonies, c'est-à-dire de répétitions, d'oppositions * t d'adaptations, et nous nous sommes demandé quellr était la loi de chacun de ces trois termes ainsi qut^ !<* rapport de chacun d'eux avec les autres. Nous avons vu que, malgré son penchant naturel, et, à prioii si légitime en apparence, à s'attacher aux phéoumènes les plus grands, les plus volumineux, les plu8 prestigieux, pour expliquer les moins visibles, l'esprit humain a été irrésistiblement amené à trouver le principe des choses, en tout ordre de faits, dans les faits les plus cachés, dont la source, à vrai dire, lui reste insondable. Cette constatation devrait lui causer

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une grande surprise, mais il n'en est rien, tellement l'habitude de Tobservation scientifique nous a rendu familier ce renversement de Tordre rêvé par la pensée naissante. La loi de la répétition, donc, qu'il s'agisse de la répétition ondulatoire et gravitatoire du monde physique ou de la répétition héréditaire et habituelle du monde vivant, ou de la répétition imitative du monde social, est la tendance à passer par voie d'amplification progressive d'un infinitésimal relatif à un infini relatif. La loi de l'opposition n'est pas autre : elle consiste en une tendance à s'amplifier dans une sphère toujours grandissante, à partir d'un point vivant. Ce point, socialement, c'est le cerveau d'un individu, la cellule de ce cerveau où se produit, par une interférence de rayons imitatifs venus du dehors, une contradiction de deux croyances ou de deux désirs. Telle est l'opposition sociale élémentaire, principe initial des plus sanglantes guerres, de même que la répétition sociale élémentaire est le fait individuel du premier imitateur, point de départ d'une immense contagion de mode. La loi de l'adaptation, enfin, est pareille : l'adaptation sociale élémentaire, c'est l'invention individuelle destinée à être imitée, c'est-àdire l'interférence heureuse de deux imitations, dans un seul esprit d'abord ; et la tendance de cette har-

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monie tout intérieure à Torigine est non seulement de s'extérioriser en se répandant, mais encore do s'accoupler logiquement, grâce à cette diffusion imitative, avec quelque autre invention, et ainsi de suite, jusqu'à ce que, par des complications et des harmonisations successives d'harmonies, s'élèvent ces grandes œuvres collectives de Tesprit humain, une grammaire, une théologie, une encyclopédie, un corps de droit, une organisation naturelle ou artificielle du travail, une esthétique, une morale.

Ainsi, en résumé, il est certain que tout vient de l'infinitésimal, et, ajoutons-le, il est probable que tout y retourne. C'est l'alpha et l'oméga. Tout ce quj constitue l'univers visible, accessible à nos observations, nous savons que tout cela procède de l'invisible et de l'impénétrable, d'un rien apparent, d'où sort toute réalité, inépuisablement. Si nous réfléchissons à ce phénomène étrange, nous nous étonnerons de la puissance du préjugé, à la fois populaire et scientifique, qui fait regarder par tout le monde, par un Spencer aussi bien que par le premier venu, l'infinitésimal comme insignifiant, c'est-à-dire homogène, neutre, sans rien de caractérisé ni de spirituel. Illusion indéracinable ! Et d'autant plus inexplicable que nous aussi, comme tout être, nous sommes des-

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Unes à rentrer prochainement, par la mort, dans cet infinitésimal d'où nous sommes sortis, dans cet infinitésimal si méprisé — qui pourrait bien être au fond, qui sait ? tout Tau delà vrai, tout Tasile posthume, vainement cherché dans les espaces infipis... Quoi qu'il en soit, quelle raison avons-nous de juger à priori, ne connaissant pas le monde élémentaire, que le seul monde visible, le monde spacieux et volumineux, est le théâtre de la pensée, le siège de phénomènes variés et vivants? Comment pouvons-nous le supposer, quand nous voyons à chaque instant jaillir un être individuel, avec sa physionomie propre et rayonnante, du fond d'un ovule fécondé, du fond d'une partie de cet ovule, d'une partie qui va se oir^ conscrivant et s'évanouissant à mesure qu'on la vise mieux, jusqu'à je ne sais quel point inimaginable ? Ce point, source d'une telle différence, cominent le juger lui-même indifférencié? Je sais bien ce qu'on va m'objecter : la prétendue loi de l'instabiHté de l'homogène. Mais elle est fausse, mais elle est arbitraire, mais elle a été imaginée tout exprès pour concilier avec le parti pris de croire indifférencié en soi l'indistinct à nos yeux, l'évidence des diversités phénoménales, des exubérantes variations vivantes, psychologiques et sociales. La vérité est que l'hétéro-

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gène seul est instable et que l'homogène est stable essentiellement. La stabilité des choses est en raison directe de leur homogénéité. La seule chose parfaitement homogène — ou paraissant telle — dans la Nature, c'est TEspace géométrique, qui n'a point changé depuis Euclide. Veut-on dire simplement que le moindre germe d'hétérogénéité, introduit dans un agrégat relativement homogène, comme le levain dans une pâte, y provoque nécessairement une différenciation croissante ? Mais je le conteste : dans un pays d'orthodoxie, d'unanimité rehgieuse ou politique, l'introduction d'une hérésie, d'une dissidence, a bien plus de chance d'être résorbée ou expulsée avant peu que de croître aux dépens de l'Eglise ou de la politique régnante. Ce n'est pas que je nie la loi de différenciation dans ses applications organiques ou sociales, mais elle est bien mal comprise si elle empêche de voir la loi d'uniformisation croissante qui s'y mêle et s'y entrelace. En réalité, la différenciation dont on veut parler, c'est plutôt l'adaptation dont nous parlons; et, par exemple, la division du travail dans- nos sociétés n'est que l'association ou la co-adaptation progressive des divers travaux par des inventions successives. Prim?tivement circonscrite au ménage^ elle va se répétant et s'amplifiant sans

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cesse, s'étendant d'abord à la cité, où les divers ménages, autrefois semblables les uns aux autres, mais différenciés intérieurement, deviennent dissemblables les uns aux autres, mais séparément plus homogènes ; puis devenant nationale, et internationale. — Il n'est donc pas vrai que la différence aille croissant, car, à chaque instant, si de nouvelles et autres différences apparaissent, d'anciennes différences s'effacent; et, en tenant compte de cette considération, nous n'avons nulle raison de penser que la somme des différences, si tant est qu'on puisse sommer des choses sans commune mesure, ait augmenté dans l'univers. Quelque chose de bien plus important qu'une simple augmentation de différence s'y accomplit incessamment, la différenciation de la différence elle-même. Le changement même y va changeant, et dans un certain sens qui, d'une ère de différences crues et juxtaposées, comme de couleurs criardes et non fondues, nous achemine à une ère de différences harmonieusement nuancées. — Quoi qu'on puisse penser de cette vue, il n'en reste pas moins inconcevable que, dans l'hypothèse d'une substance homogène soumise depuis l'éternité à la discipline niveleuse et coordinatrice des lois scientifiques, un univers tel que le nôtre, éblouissant d'un si grand luxe

de surprises et de caprices, ail jamais pu exister. Du parfaitement semblable et parfaitement réglé, qu'aurait-il pu naître si ce n'est un monde éternellement et immensément plat ? Aussi, à cette conception courante de l'univers comme formé d'une poussière infinie d'éléments tous semblables au fond, d'où la diversité aurait jailli on ne sait comment, je me permets d'opposer ma conception particulière qui le représente comme la réalisation d'une multitude de virtualités élémentaires (i), chacune caractérisée et ambitieuse, chacune portant en soi son univers distinct, son univers à soi et en rêve. Car il avorte infiniment plus de projets élémentaires qu'il ne s'en développe ; et c'est entre les rêves concurrents, entre les programmes rivaux, bien plus qu'entre les êtres, que se livre la grande bataille pour la vie, éliminatrice des moins adaptés. En sorte que le sous-sol mystérieux du monde phénoménal serait tout aussi riche en diversités, mais en diversités autres, que l'étage des réalités superficielles.

Mais, après tout, cette métaphysique que j'indique importe assez peu à Texposition qui l'a précédée, et

(i) Voir, à ce sujet, dans nos Essais et Mélanges (Storck et Masson, Paris-Lyon, 1895) l'étude intitulée Monadologie et Sociologie,

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je n'cmels cette hypothèse qu'entre parenthèses, en faisant remarquer que, rejetée môme, elle laisse debout les considérations plus solides et plus positives présentées plus haut. Elle permet seulement d'embrasser sous un môme point de vue les deux sortes de vérités, en apparences étrangères les unes aux autres, que nous avons recueillies tout le long de notre chemin : à savoir, celles qui ont trait à la progression régulière des répétitions, des luttes, des harmonies universelles, au côté régulier du monde, aliment de la science, — et celles qui sont relatives au côté sauvage du monde, proie exquise de Fart en renouvellement perpétuel, à la nécessité éternelle, ce semble, du divers, du pittoresque, du désordonné, grâce au fonctionnement même de l'assimilation, de la symétrisation, de l'harmonisation universelles. Rien de plus aisé à comprendre que cette apparente anomalie, si l'on suppose que les originalités sous-phénoménales des choses travaillent non à s'effacer mais à s'épanouir, à éclater en haut. Dès lors tout s'explique ; et, de même que les rapports mutuels de nos trois teimes, répétition, opposition, adaptation, sont aisément intelligibles quand on considère la répétition progressive comme fonctionnant au service de l'adaptation qu'elle répand et que, par ses interfé-

rences, elle développe, à la faveur parfois de l'opposition, que, par ses interférences d'autre sorte, elle conditionne aussi, — de même, on peut croire que toutes trois collaborent ensemble à l'épanouissement de la variation universelle sous ses formes individuelles et personnelles les plus élevées, les plus larges et les plus profondes.

(Octobre 1897.)

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