CHAPITRE III
Adaptation des phénomènes
Les explications données dans les deux précédentes leçons nous ont déjà préparés à comprendre le véritable sens de ce mot « adaptation », qui exprime le plus profond aspect sous lequel la science envisage l'univers. Ici encore nous allons voir que l'évolution de la science, en n'importe quel ordre de réalités, consiste à passer du grand au petit, du vague au précis, du- faux ou du superficiel au vrai et au profond, c'est-à-dire à découvrir ou à imaginer d'abord une immense harmonie d'ensemble ou quelques grandes et vagues harmonies extérieures auxquelles on substitue peu à peu d'innombrables harmonies intérieures, un nombre infini d'infinitésimales et fécondes adaptations. Nous allons voir aussi que l'évolution de la réalité, précisément inverse ici, comme ailleurs, de celle de la connaissance, consiste en une ten-
Il4 LKS LOIS SOCIALES
dance incessante des petites harmonies intérieures à s'extérioriser et à s'amplifier progressivement. — Incidemment, nous ne manquerons pas de noter, comme nousTavons fait plus haut, que, si le progrès du savoir nous fait découvrir des harmonies nouvelles et plus profondes, il nous révèle aussi bien des dysharmonies inaperçues et plus profondes elles-mêmes. Mais d'abord commençons par quelques définitions ou explications nécessaires. Qu'est-ce, au juste, qu'une adaptation, une harmonie naturelle? Prenons un exemple, en dehors de la vie, où le lien téléologique de l'organe à la fonction est si clair qu'il n'a pas besoin d'être expliqué : soit le bassin d'un fleuve. On voit ici une montagne ou une chaîne de collines adaptée à Técoulement des eaux du fleuve, et les rayons du soleil adaptés au soulèvement des eaux de l'Océan en nuages, puis les vents adaptés au transport de ces nuages vers les cimes des monts, d'où ils retombent en pluies et entretiennent les sources, les ruisseaux, les rivières, affluents du grand cours d'eau. Il y a donc équilibre mobile, circuit d'actions enchaînées et se répétant — se répétant avec variations. — Un être vivant, pourrait-on dire, est un circuit pareil, seulement beaucoup plus compliqué et où l'adaptation est non pas unilatérale, comme dans
ADAPTATION DES PHÉNOMÈNES ll5
l'exemple cité, mais réciproque. L'organe sert à Taccomplissement de la fonction vivante, et réciproquement la fonction vivante sert à Tentretien de Torgane ; mais, dans le régime des eaux de la planète, si la montagne est adaptée à l'écoulement des eaux, l'écoulement des eaux, loin de servir à maintenir la montagne, a pour effet de la dénuder et, peu à peu, de la supprimer. C'est aussi sans nulle réciprocité que la chaleur solaire est adaptée à l'irrigation du sol.
C'est toujours, rappelons-le, une harmonie qui se répète. On vient de le voir, montrons-le par d'autres exemples. Chaque planète d'un système solaire, considérée mécaniquement, c'est-à-dire comme un point qui se meut, présente le spectacle d'une harmonie entre son penchant à tomber sur le soleil et sa tendance à s'en écarter tangentiellement : il y aurait opposition si ces deux forces centripètes et centrifuges tendaient à s'exercer sur la même ligne droite, mais, comme elles sont perpendiculaires l'une à l'autre, il y a adaptation. (Opposition et adaptation se transforment ainsi l'une en l'autre dans la nature.) (i) Or la gravitation de la planète est la répé-
(1) Une trombe, un cyclone, est aussi une harmonie atmosphérique, un circuit d'actions dû à l'accord de deux forces qui ne s'entravent pas, mais se complètent en leur résultante.
Il6 LES LOIS SOCIALES
tilion, la répélilion variée, de cette adaptation méca- . nique. Considérée môme géologiquemenl, au point de sa composition stratigraphique et physico-chimique, une planète est un agencement très harmonieux de strates superposées, et, si Ton en croit sur ce point M. Stanislas Meunier, cet agencement se répéterait dans chaque planète, il se répéterait même dans la constitution générale du système solaire ; car une coupe théorique de la terre donne, du centre à la circonférence, une succession de couches incandescentes, puis solidifiées, puis liquides, puis gazeuses, chacune nécessaire à la suivante, et cette succession est analogue à celle des natures d'astres qu'on trouve en partant du soleil comme centre et allant jusqu'aux extrémités du système, jusqu'à Neptune, qui est gazeux. Peu nous importe, du reste, la vérité de cette analogie.
Un agrégat quelconque est un composé d'êtres adaptés ensemble soit les uns aux autres, soit ensemble à une fonction commune. Agrégat signifie adaptât. Mais, en outre, divers agrégats qui ont des rapports ensemble peuvent être co-adaptés, ce qui constitue un adaptât d'un degré supérieur. On pourrait distinguer ainsi une infinité de degrés. Pour plus de simpHcité, distinguons seulement deux degrés de l'a-
dapta lion. L'adaptation du premier degré est celle que présentent entre eux les éléments du système que Ton considère ; l'adaptation du second degré est celle qui les unit aux systèmes qui les entourent, à ce qu'on appelle, d'un mot bien vague, leur milieu. L'ajustement à soi diffère ainsi beaucoup, en tout ordre de faits, de l'ajustement à autrui, comme la répétition de soi (habitude) diffère de la répétition d'autrui (hérédité ou imitation), comme l'opposition avec soi (hésitation, doute) diffère de l'opposition avec autrui (lutte, concurrence). Souvent ces deux sortes d'adaptation sont dans une certaine mesure exclusives l'une de l'autre ; en fait de constitutions politiques, on a fréquemment remarqué que les plus cohérentes avec elles-mêmes, les plus logiquement déduites, présentant au plus haut point les caractères de l'adaptation du premier degré, étaient les moins adaptées aux exigences de leur milieu traditionnel et coutumier, et, réciproquement, que les plus pratiques étaient les moins logiques. La même remarque est applicable aux grammaires des langues, auxreligions, auxbeauxarts, etc. : la seule grammaire parfaite, aux règles sans nulle exception, c'est celle... du volapiick. Elle est applicable aussi bien aux organismes : il en est de parfaits, à cela près qu'ils ne sont point viables.
Il8 LES LOIS SOCIALES
et qui seraient plus viables s'ils étaient moins parfaits. La perfection de raccommodation peut nuire à sa souplesse (i).
Ces préliminaires indiqués, montrons la vérité de nos deux thèses, énoncées plus haut. Les partisans des causes finales ont fait tout ce qu'ils ont pu pour discréditer l'idée de finalité. Il n'en est pas moins certain que c'est du moment où Ton introduit cette notion, môme sous sa forme mystique et la moins rationnelle, dans la conception du monde, que date le premier balbutiement de la science. A la vue de l'univers étoile, qu'a rêvé la conscience primitive? Une adaptation immense, unique, chimérique, née de l'illusion qu'on a appelée géocentrique : toutes les
(i) Une vue de l'esprit, une idée, étant donnée, le progrès intellectuel à partir de cette idée (mélange de vérité et d'erreur en général) peut se faire en deux sens différents : 1* dans le sens d'une adaptation du premier degré seulement, c'est-à dire d'une harmonisation graduelle de cette idée avec elle-même, de sa différenciation et de sa cohésion interne (développement de beaucoup de théologies et de métaphysiques); 2« dans le sens d'une adaptation du second degré, c'est-à-dire d'une harmonisation graduelle de cette idée avec les données des sens, avec les apports extérieurs de la perception et de la découverte (développement scientifique). —- Dans le premier cas, le progrès consiste souvent à passer d'une erreur moindre à une erreur plus grande.
ADAPTATION DES PHÉNOMÈNES ll9
étoiles sont pour la terre ; la terre et, sur la terre, une ville, un bourg, sont le point de visée du firmament qui s'inquiète perpétuellement de la destinée de ces êtres éphémères que nous sommes. L'astrologie a été le développement logique de cette grandiose et imaginaire adaptation du ciel à la terre et à Thomme. L'astronomie véritable a non seulement fait évanouir cette absurde harmonie, mais elle a brisé l'unité de l'harmonie céleste, elle l'a morcelée en autant d'harmonies partielles qu'il y a de systèmes solaires, séparément cohérentes, symétriquement coordonnées, mais reliées entre elles par des liens bien douteux et bien vagues, groupés en nébuleuses informes, en constellations disséminées, étincelant désordre. Amoureuse de l'ordre, comme elle l'est avant tout, la raison humaine a donc dû renoncer à chercher dans le groupe total du monde, dans le Cosmos, le plus haut objet de son admiration, les traits les plus marqués d'une coordination divine. Elle a dû descendre au système solaire pour les trouver, et là, à mesure qu'elle a mieux connu ce petit monde, ce n'est pas tant l'ensemble que les détails de ce beau groupement de masses qui a provoqué son ravissement. Plus que les rapports des planètes entre elles, le rapport de chacune d'elles avec ses satellites, et,
mieux encore, sur la surface de chacun de ces globes, sa formation géologique, le régime de ses eaux, sa composition chimique, Tont frappée de surprises, lui ont révélé un accord étroit. Ce n'est plus vers l'immense coupole des cieux que doit se tourner dorénavant l'âme religieuse pour y adorer la sagesse profonde qui meut ce monde ; c'est plutôt dans le creuset du chimiste qu'elle doit regarder pour y scruter le mystère de ces harmonies physiques les plus précises assurément et les plus merveilleuses de toutes, plus admirables que le pêle-mêle étoile : les combinaisons chimiques. Si, moyennant un microscope assez fort, nous pouvions percevoir l'intérieur d'une molécule, combien l'enchevêtrement prodigieux des mouvements elliptiques ou circulaires qui probablement la constituent nous semblerait plus fascinateur que le jeu, assez simple après tout, des grandes toupies célestes !
Si du monde physique nous passons au monde vivant, ici encore nous constatons que la première démarche de la raison a été de concevoir une grandiose et unique adaptation, celle de la création organique tout entière, végétale ou animale, aux destins de l'humanité, à sa nourriture, à son amusement, à sa protection, à l'avertissement de ses périls cachés. La
divination augurale et le totémisme, répandus cliez tous les peuples à Torigine, n'ont pas d*autre fondement. Et les progrès du savoir ont eu beau dissiper cette illusion anthropocentrique, il en est resté quelque chose dans l'erreur savante, si longtemps régnante parmi les naturalistes philosophes, de se représenter la série paléontologique comme une ascension en droite ligne vers Thomme, et de regarder chaque espèce éteinte ou vivante comme une note dans un grand concert qu'on appelait le Plan divin de la nature, édifice idéal et régulier dont rhomme était le sommet. Péniblement, à force de démentis accumulés par l'observation, il a bien fallu se déprendre d'une idée si chère et reconnaître que ce n'est point du tout dans les grandes lignes de révolution des êtres, si ramifiée et si tortueuse, ni môme dans les grands groupements de leurs espèces différentes en une faune ou une flore régionale, malgré l'adaptation remarquable révélée par les cas de commensalisme ou les rapports des insectes avec les fleurs de certains végétaux, que la nature déploie le plus sa merveilleuse puissance d'harmonie, mais que c'est surtout dans les détails de chaque organisme. Les cause-finaliers^ je crois, ont compromis l'idée de fin pour en avoir fait un emploi abusif, erroné, mais
12îi LES LOIS SOCIALES
non pas excessif; au contraire, je leur reprocherais plutôt d'en faire un usage beaucoup trop restreint, avec leurs habitudes unitaires d'esprit. Il n'y a pas une fin dans la nature, une fin par rapport à laquelle tout le reste est moyen ; il y a une multitude infinie de fin^ qui cherchent à s'utiliser les unes les autres. Chaque organisme, et dans chaque organisme chaque cellule, et, dans chaque cellule peut-être, chaque élément cellulaire, a sa petite providence à soi et en soi. Ici, donc, comme plus haut, nous sommes conduits à penser que la force harmonisante — celle du moins dont la science positive a le droit de s'occuper, sans nier nullement la possibilité d'une autre — est non pas immense et unique, extérieure et supérieure, mais infiniment multipliée, infinitésimale et interne. La source, à vrai dire, de toutes les harmonies vivantes, de moins en moins saisissantes à mesure qu'on s'éloigne de ce point de départ et qu'on embrasse un plus vaste champ, c'est l'ovule fécondé, l'intersection vivante de lignées qui se sont rencontrées là, en un croisement parfois heureux, principe de nouvelles aptitudes qui se répandront et se propageront à leur tour, grâce à la sélection des plus aptes ou à l'élimination des moins aptes.
Arrivons au monde social. Les théologiens, qui ont de tout temps été les premiers sociologues, des sociologues sans le savoir, conçoivent souvent le réseau de toutes les histoires des peuples de la terre comme convergeant, depuis les débuts de l'humanité, vers Tavènement de leur cuite. Lisez Bossuet. La sociologie a eu beau ensuite se laïciser, elle ne s'est pas affranchie du même genre de préoccupations. Comte a magistralement transposé la pensée de Bossuet, qu'il avait raison d'admirer: pour lui, toute l'histoire de l'humanité converge vers l'ère et le règne de son positivisme à lui, sorte de néo-catholicisme laïque. Aux yeux d'Augustin Thierry, de Guizot, d'autres historiens philosophes vers i83o, le cours tout entier de l'histoire européenne ne paraissait-il pas converger... vers la monarchie de Juillet? A vrai dire, ce n'est pas la sociologie que Comte a fondée, c'est encore une simple philosophie de l'histoire qu'il nous offre sous ce nom, mais admirablement déduite; c'est le dernier mot de la philosophie de l'histoire. Comme tous les systèmes qu'on a nommés ainsi, sa conception nous déroule l'histoire humaine, cetécheveau si embrouillé, ou plutôt ce pêle-mêle confus d'écheveaux multicolores, sous l'aspect d'une seule et même évolution, seule et unique représentation
(l'une sorte de trilogie ou de tragédie unique, agencée suivaat les règles du genre, où tout s'enchaîne, où chacun des trois états enchaînés se compose de phases liées les unes aux autres, chaque anneau adapté et rivé exclusivement au suivant, où tout se précipite irrésistiblement vers le dénouement final.
Avec Spencer, déjà, un grand pas est fait vers une plus saine intelligence de l'adaptation sociale : ce n'est plus à un Drame unique, c'est à un certain nombre de Drames sociaux différents que sa formule de l'évolution sociale est applicable. Les évolutionnistes de son école, en formulant ainsi des lois du développement linguistique, du développement rehgieux, du développement économique, politique, moral, esthétique, entendent aussi, implicitement du moins, que ces lois sont susceptibles de régir non pas une seule suite de peuples auxquels on réserve le privilège d'être appelés historiques, mais tous les peuples qui ont existé ou existeront. Seulement, sous forme multipliée et avec des dimensions moindres, c'est toujours la même erreur qui se fait jour : celle de croire que, pour voir peu à peu apparaître la régularité, l'ordre, la marche logique, dans les faits sociaux, il faut sortir de leur détail, essentiellement irrégulier, et s'élever très haut jusqu'à embrasser d'une vue panora-
ADAPTATION DES PHENOMENES 12i)
mique de vastes ensembles; que le principe et la source de toute coordination sociale r(^side dans quelque fait très général d'où elle descend par degré jusqu'aux faits particuliers, mais en s'affaiblissant singulièrement, et qu'en somme l'homme s'agite mais une loi de l'évolution le mène.
Je crois le contraire en quelque sorte. Ce n'est pas que je nie qu'il existe, entre les diverses et multiformes évolutions" historiques des peuples, coulant comme des rivières dans un mt^me bassin, certaines pentes communes ; et je sais bien que, si beaucoup de ces ruisseaux ou do ces rivières se perdent en route, les autres, par une suite de confluents, et à travers raille remous, finissent par se confondre en un m^me courant général, qui, malgré sa division en bras divers, ne semble pas destiné à se fractionner en multiples embouchures. Mais je vois aussi que la véritable cause de ce fleuve final né de ces rivières, de cette prépondérance finale d'une évolution sociale — de celle des peuples appelés historiques — parmi toutes les autres, est la série des découvertes de la science et des inventions de l'industrie qui ont été s'accumulant sans cesse, s'utilisant réciproquement, formant système et faisceau, et dont le très réel enchaînement dialectique, non sans sinuosités non plus, semble se re-
fléter vaguement dans celui des peuples qui ont contribué à le produire. Et, si Ton remonte à la source véritable de ce grand courant scientifique et industriel, on la trouve dans chacun des cerveaux de génie, obscurs ou célèbres, qui ont ajouté une vérité nouvelle, un moyen d'action nouveau, au legs séculaire de rhumanité et qui, par cet apport, ont rendu plus harmonieux les rapports des hommes en développant la communion de leurs pensées et la collaboration de leurs efforts. A Tinverse, donc, des philosophes dont je viens de parler, je constate que le détail des faits humains renferme seul des adaptations saisissantes, que c'est là le principe des harmonies moindres perceptibles dans un domaine plus vaste, et que, plus on s'élève d'un petit groupe social très uni, de la famille, de l'école, de l'atelier, de la petite église, du couvent, du régiment, à la cité, à la province, à la nation, moins la solidarité est parfaite et frappante. Il y a, en général, plus de logique dans une phrase que dans un discours, dans un discours que dans une suite ou un groupe de discours ; il y en a plus dans un rite spécial que dans tout un credo ; dans un article de loi que dans tout un code, dans une théorie scientifique particuHère que dans tout un corps de science ; il y en a plus dans chaque travail exécuté
par un ouvrier que dans Tensemble de sa conduite. Il en est ainsi, remarquons-le, à moins qu'une individualité puissante ne soit intervenue pour réglementer et discipliner les faits d'ensemble. Dans ce cas, — qui, d'ailleurs tend à devenir de plus en plus fréquent, car la civilisation se caractérise par les facilités qu'elle offre à un programme individuel de réorganisation sociale de se réaliser, — dans ce cas, il n'est pas toujours vrai que l'harmonie des agrégats soit en raison inverse de leur masse ; souvent même — et de plus en plus souvent — les plus volumineux peuvent être les plus harmonieux. Par exemple, l'administration française, organisée par le despotique génie de Napoléon, est au moins aussi bien adaptée à son but général que peut l'être le moindre de ses rouages au but particulier de celui-ci ; le réseau du chemin de fer de l'État prussien est aussi bien adapté à sa fin stratégique que peut l'être à ses fins commerciales ou autres chacune de ses gares ; le système de Kant, celui de Hegel, celui de Spencer, sont aussi cohérents dans leur ordonnance générale que le sont quelques-unes des petites théories partielles qui leur ont servi de matériaux. Une législation bien codifiée peut présenter autant d'ordre dans l'arrangement de ses titres et de ses chapitres que chacune des
128 LKS LOIS SOCIALES
lois partielles qu'elle amalgame en présente dans le lien de ses diverses dispositions ; et, quand une religion a été refondue par une vigoureuse théologie, renchaînement de ses dogmes peut être ou paraître plus logique que chacun d'eux pris à part. Mai^, comme il est facile de le voir, ces faits, en apparence contraires à ceux que je viens d'énoncer plus haut, concourent en réalité avec ceux-ci à montrer dans le génie individuel la vraie source de toute harmonie sociale. Car ces belles coordinations ont dû être conçues bien availt d'être exécutées ; elles ont commencé par n'exister que sous la forme d'une idée cachée dans quelques cellules cérébrales avant de couvrir un territoire immense.
Dirons-nous maintenant que Yadaptation sociale élémentaire est, au fond, celle de deux hommes dont l'un répond, en parole ou en fait, à la question d'un autre, verbale ou tacite ? Car la satisfaction d'un besoin, tout comme la solution d'un problème, c'est la réponse à une question. Dirons-nous donc que cette harmonie élémentaire consiste dans le rapport de deux hommes dont l'un enseigne et dont l'autre s'instruit, dont l'un commande et dont l'autre obéit, dont l'un produit et l'autre achète et consomme, dont l'un est acteur, poète, artiste, et dont l'autre est
ADAPTATION DES PIIÉNOMKNKS 12<)
spectateur, lecteur, amateur ? ou bien, qui collaborent ensemble à la même œuvre ? Oui, et, quoique ce rapport implique celui de deux hommes dont Fun est modèle et l'autre copie, il en est bien distinct.
Mais, à mon avis, il faut pousser l'analyse plus loin encore et, comme je viens de l'indiquer, chercher l'adaptation sociale élémentaire dans le cerveau môme, dans le génie individuel de l'inventeur. L'invention, — j'entends celle qui est destinée à être imitée, car celle qui reste close dans l'esprit de son auteur ne compte pas socialement* — l'invention est une harmonie d'idées qui est la mère de toutes les harmonies des hommes. Pour qu'il y ait échange entre le producteur et le consommateur, et d'abord pour qu'il y ait don au consommateur de la chose produite (car l'échange est le don mutualisé et, comme tel, est venu après le don unilatéral), il faut que le producteur ait commencé par avoir à la fois deux idées, celle d'un besoin du consommateur, du donataire, et celle d'un moyen* apte à le satisfaire. Sans cette adaptation intérieure de deux idées, Inadaptation extérieure appelée don, puis échange, n'eût pas été possible. De même, la division du travail entre plusieurs hommes qui se répartissent les diverses parties d'une même opération exécutée auparavant
l3(> LES LOIS SOCIALES
par un seul n'eût pas été possible si celui-ci n'avait eu ridée de concevoir ces divers travaux comme les parties d'un même tout, comme les moyens d'un même but. Au fond de toute association entre hommes, il y a, je le répète, originairement, une association entre idées d'un même homme.
Qu'on ne m'objecte pas que cette adaptation des idées les unes aux autres ne mérite le nom de sociale que lorsqu'elle s'est exprimée en une adaptation des hommes les uns aux autres. Souvent, en effet, elle s'exprime autrement, et même, il semble que cet autre genre d'expression tend à prévaloir. Après qu'un travail fait par un seul homme a été remplacé par une division du travail entre plusieurs hommes, il arrive fréquemment qu'une nouvelle invention a pour effet de faire accomplir par une seule machine toutes les phases de l'opération. Dans ce cas, la division du travail, l'association des travaux entre hommes, n'a joué, entre l'association des idées dans le cerveau du premier créateur de l'œuvre et l'association des ressorts dans la machine, que le rôle d'un moyen terme. Ce n'est point alors dans le groupe travailleur que s'est incarnée l'idée de génie, elle s'est matériahsée dans des morceaux de fer ou de bois. Et ce cas tend à se généraliser par les progrès
ADAPTATION DES PIlÉXOMKNES l3l
de la machinofacture. Supposez, — par impossible, — que toute la production humaine s'opère ainsi, par les machines. Il n'y aura plus de division ,du travail, puisqu'il n'y aura plus ou presque plus de travail, et on peut dire, si l'on veut, qu'il n'y aura plus d'harmonie sociale à proprement parler, mais il n'y aura que plus d'unisson social ; et cet unisson, bien plus désirable encore que cette harmonie, n'aura-t-il pas été l'effet de ces innombrables et infinitésimales adaptations cérébrales ? Où trouver des facteurs sociaux plus puissants que ces faits, qui ne seraient qu'individuels ?
Nous venons de voir que l'évolution de la sociologie l'a conduite, ici comme ailleurs, à descendre des hauteurs chimériques de causes grandioses et vagues à d'infinitésimales actions réelles et précises. Montrons à présent, ou plutôt indiquons — car l'espace nous manque pour une exposition détaillée, — que l'évolution de la réalité sociale, précisément inverse de celle de la science sociale, a consisté dans leur passage graduel d'une multitude de très petites harmonies à un nombre moindre de plus grandes et à un très petit nombre de très grandes, jusqu'à ce qu'on arrive, dans un avenir indéfini, à la consommation du progrès social en une civilisation unique et
Tarde. — Les Lois sociales. 8
l32 LKS LOIS SOCIALES
totale, aussi harmonieuse que possible. Bien entendu, cette loi d'élargissement progressif ne doit pas s'entendre ici de la tendance à la diffusion imitative d'une invention ou d'un groupe d'inventions ; ce serait revenir à la loi de l'imitation, que nous connaissons déjà. Il ne s'agit pas même de l'agrandissement incessant que ce rayonnement imitalif procure à l'harmonie sociale qu'on appelle la division du travail et qui devrait s'appeler plutôt la solidarité des travaux. Une industrie restant la même, sans nul nouveau progrès, la coopération sociale qui en résulte grandit à mesure que, d'une part, les besoins cfe consommation auxquels elle répond, d'autre part les actes de production par lesquels elle y répond, se propagent par imitation au delà de la région, d'abord très circonscrite, où elle a pris naissance. Si important que soit le phénomène d'agrandissement des marchés, prélude habituel de la fédération des peuples, ce n'est pas celui dont il s'agit ici* A vrai dire, il est bien rare que, sans nul progrès intrinsèque de l'industrie, ce progrès extrinsèque puisse s'accomplir.
C'est de ce progrès intrinsèque que nous voulons parler, c'est-à-dire de la tendance d'une invention, d'une adaptation sociale donnée, à se compliquer et
ADAPTATION DES PHÉNOMÈNES l33
se grossir en s'adaptant à une autre invention, à une autre adaptation, et engendrant de la sorte une adaptation nouvelle qui, par d'autres rencontres et d'autres alliances logiques du même genre, conduira à une synthèse plus haute : et ainsi de suite. Ces deux progrès, le progrès d'une invention en extension par sa propagation imitative, et son progrès en compréhension en quelque sorte par une série d'hymens logiques, sont certainement très distincts, mais, loin d'être inverses (et malgré l'opposition habituelle à d'autres égards entre l'extension et la compréhension des idées), ils marchent de front et sont inséparables. A chaque alliance cérébrale de deux inventions en une troisième, quand, par exemple, l'idée de la roue et l'idée de la domestication du cheval, après s'être propagées indépendamment Tune de l'autre (pendant des siècles peut-être) se sont fusionnées et harmonisés dans l'idée du char, il a fallu nécessairement, pour les faire se rapprocher dans un même cerveau, le fonctionnement de l'imitation, comme il avait déjà fallu, pour l'apparition de chacune d'elles, que leurs éléments fussent apportés dans l'esprit de leurs auteurs par divers rayonnements d'exemples. Bien mieux, à chaque synthèse nouvelle d'inventions, il faut en général un rayon-
l34 I-KS LOIS SOCIALES
nement imitalif plus vaste que les précédents. Il y a un entrelacement continuel de ces deux progressions, la progression imilative, uniformisante, et la progression inventive, systématisante. Elles sont liées Tune à l'autre par un lien qui n'a rien de rigoureux sans doute, — car, par exemple, une série assez longue de théorèmes ardus a pu se dérouler dans le cerveau d'un Archimède et d'un Newton sans nul apport d'éléments fournis par des savants étrangers dans l'intervalle de chacune de ces découvertes, — mais ce lien est assez habituel pour que nous nous attendions toujours à voir l'étendue du champ social et l'intensité des communications sociales, l'ampleur et la profondeur des nationalités sinon des États, grandir en même temps que la richesse des langues, la beauté architecturale des théologies, la cohésion des sciences, la complexité et la codification des lois, l'organisation spontanée ou la réglementation des travaux industriels, le régime financier, la coordination et la complication administratives, les raffinements et la variété de la littérature et des beaux-arts. Il n'en est pas moins vrai, encore une fois, qu'il faut bien se garder de confondre, comme on le fait souvent, le progrès de Vinstruction^ simple fait d'imitation, avec le progrès de la science^ fait d'adapta-
ADAPTATION DES PHÉNOMÈNES l35
lion ; ni le progrès de rindustrialismo avec le progrès de l'industrie même; ni le progrès de la moralité avec le progrès de la morale ; ni le progrès du militarisme avec le progrès de l'art militaire ; ni le progrès de la langue, en entendant par là son expansion territoriale, avec le progrès du langage, en entendant par là le raffinement de sa grammaire ou l'enrichissement de son dictionnaire. Si la science progresse pendant que l'instruction cesse de se répandre davantage, cela revient-il au même que si l'instruction se propage de plus en plus pendant que la science reste stationnaire, et peut-on dire que, dans les deux cas, il y a eu, pour parler vaguement, progrès des lumières? Non, ce sont là deux choses sans commune mesure. Chaque gain de la science, chaque vérité qui s'ajoute à son agrégat, — à son adaptât, — de propositions d'accord entre elles, est non pas une simple addition, mais une multiplication plutôt, une confirmation réciproque. Mais chaque écolier nouveau qui s'ajoute aux autres, chaque nouvel exemplaire cérébral qu'on édite d'une science enseignée n'est qu'une unité de plus additionnée aux autres. Pour être exact, reconnaissons qu'il y a là quelque chose de plus qu'une addition : car la communion d'intelligence, qui résulte de là, par suite de la simi-
l36 LES LOIS SOCLVLKS
litiide (le renseignement donné aux divers enfants, accroît en chacun d'eux sa confiance (i) en ses connaissances et est une adaptation sociale aussi, et non des moins précieuses.
Mais, avant d'aller plus loin, arrêtons-nous pour faire plusieurs remarques importantes. En premier lieu, notons à quel point Tidée d'adaptation devient plus précise et plus claire quand on passe du monde physique et môme vivant au monde social. Savonsnous au juste ce que c'est que l'adaptation d'une molécule acide à la molécule basique avec laquelle elle se combine, ou ce que c'est que l'adaptation d'un grain de pollen à l'ovule qui, fécondé par lui, donnera naissance à un individu nouveau, souche
(i) Remarquons, en passant, que cette similitude des enseignements est complète à l'école primaire seulement, qu'elle est moindre à l'école secondaire, malgré l'uniformité des programmes du baccalauréat, et qu'elle est bien moindre encore aux écoles supérieures, où le désaccord libre des doctrines est si fréquent. Et le caractère subordonné et médiateur de la Contradiction, de la Discussion, apparaît en ceci, que l'enseignement supérieur, où elle règne, tend toujours à descendre dans l'enseignement secondaire, où elle est déjà moins marquée, et à l'école primaire, où elle est nulle. Les contradictions des savants ne servent à rien ou ne servent qu'à dégager des adaptations de vérités à l'usage futur des instituteurs ruraux.
ADAPTATION TiE^ PÏIK^OMI^^K:S 1^7
peut-être d'une nouvelle race? Nous n'en savons rien. 11 est vrai que, lorsque deux ondes sonores, en interférant, au lieu de s'entre-détruire s'entr'aident et produisent un renforcement du son ou un timbre inattendu, nous sommes un peu mieux éclairés sur la nature du phénomène ; mais c'est qu'à vrai dire, ce simple renforcement de son, ou môme la production de ce timbre, qui n'est une création originale qu'au point de vue subjectif de nos sensations acoustiques, n'ont rien de commun avec le fait, objectivement novateur, de la combinaison chimique. De même, quand deux espèces animales ou végétales, en se rencontrant, se servent mutuellement d'aide et de parasite Tune à l'autre, ce cas très clair de mutualisme vivant donne lieu à un simple accroissement de leur bien-être et de leur propagation et ne doit pas être confondu avec le cas de la fécondation, qui reste très obscur. Mais, quand une interférence heureuse se produit entre deux rayonnements imitatifs, quelle qu'elle soit, elle est toujours transparente pour notre raison. Elle peut consister simplement à les stimuler l'un par l'autre — comme lorsque la propagation du bec Auer favorise celle du gaz et réciproquement, ou comme lorsque la propagation de la langue française favorise celle de la littérature
l38 LES LOIS SOCIALES
française qui la favorise à son tour. — Il se peut aussi que cette interférence ait une efficacité plus profonde et provoque une invention nouvelle, foyer d'une nouvelle imitation rayonnante, — comme lorsque la propagation du cuivre, se rencontrant un jour avec celle de Tétain, a suggéré Tidée de fabriquer le bronze, ou comme lorsque la connaissance de l'algèbre et celle de la géométrie ont suggéré à Descartes l'expression algébrique des courbes. — Mais, dans le dernier cas comme dans le premier, nous voyons très clairement que l'adaptation est un rapport logique ou téléologique et qu'elle se ramène à l'un ou à l'autre de ces deux types : tantôt elle est, comme la loi de Nevsrton, comme n'importe quelle loi scientifique, une synthèse d'idées qui auparavant ne semblaient ni se confirmer ni se contredire, et qui maintenant se confirment mutuellement, conséquences d'un même principe ; tantôt elle est, comme une machine industrielle quelconque, une synthèse d'actions qui, naguère étrangères les unes aux autres, s'entre-servent par un ingénieux rapprochement, moyens solidaires d'une même fin. L'invention du char (déjà complexe, nous le savons), l'invention du fer, l'invention de la force motrice de la vapeur, l'invention du piston, l'invention du rail :
ADAPTATION' DKS PHÉNOMÈNES l'^lj
autant d'inventions qui paraissaicnl étrangères les unes aux autres et qui se sont solidarisées dans celle de la locomotive.
En second lieu, qu'il s'agisse d'une synthèse d'actions, d'une invention scientifique ou industrielle, religieuse ou esthétique, théorique en un mot ou pratique, le procédé élémentaire qui l'a formée est toujours ce qu'on peut appeler un accouplement logique. Quel que soit en effet le nombre d'idées ou d'actes qu'une théorie ou une machine synthétise, il n'y a jamais eu que deux éléments à la fois qui se soient combinés, adaptés l'un à l'autre, dans le cerveau de l'inventeur ou de chacun des inventeurs qui ont successivement collaboré à sa formation (i). Dans sa Sémantique, M. Bréal faisait dernièrement, à propos du langage, une remarque très fine, qui vient à l'appui de cette observation générale : « Quelle que soit la longueur, dit-il, d'un (mot) composé, il ne comprend jamais que deux termes. Cette règle n'est pas arbitraire : elle tient à la nature de notre esprit qui associe ses idées par couples. » En un autre passage relatif
' (1) Voir, dans les Lois de Vimitation^ le chapitre sur les lois logiques de l'imitation^ notamment p. 175, p. I95 et suiv., — et, dans la Logique sociale, le chapitre sur les lois de l'invention.
mm.
l4o LES LOIS SOCLVLES
aux ligures schémaliques par lesquelles James Darmesteter a essayé de rendre visible aux yeux révolution des sens des mots suivant des voies difTérentes, le mOme auteur écrit : « Il faut bien se rappeler que ces figures compliquées n'ont de valeur que pour le seul linguiste : celui qui invente le sens nouveau (d'un mot) oublie dans le moment tous les sens antérieurs, excepté un seul, de sorte que les associations d'idées se font toujours deux à deux. » — Toujours, de même que les oppositions d'idées, nous l'avons vu. Il serait facile, mais bien long, de montrer la généralité de ce procédé en prenant successivement sur le fait chaque découverte ou chaque perfectionnement ajouté à une découverte antérieure dans Tordre scientifique, dans l'ordre juridique, dans l'ordre économique, politique, artistique, moral. Indiquons plutôt ici pourquoi il en est ainsi, comment la chose est rendue possible et nécessaire.
Cela tient essentiellement à ce que, d'une part, le pas de l'esprit, sa démarche élémentaire, consiste à passer d'une idée à une autre, en liant les deux par un jugement ou par une volition, par un jugement qui montre l'idée de l'attribut impliquée dans celle du sujet, ou par une volition qui regarde l'idée du moyen comme impliquée dans celle du but. D'autre pari, si
resprit passe d'uti jtigemenl ;t un niiïn^ jugement plus coiTi})lcxe, d'une vol il ion à une nuire volilion plus comprchensive, e'est parce *iu'à forée tie se répéter mcnlalcmenl, par celte tlouble (orme trimilation de soi-Tii(>mc fpron uji pelle mémoïre ou liabitude, un jugement se peloloune eu uutîon, tusion de ses doux lermes devenus soudés et indistinels^ el une f volilion, un dessein, se transforme en rt^flexe <le moin a en moins conscient. Far cette Ira nslurma lion inevilable —- qui s'opère en grand, socialement^ sous les noms respeci.és de triidilinn et de coutume — nos anciens jugemeuls sout aptes a eolrer comme noiions danslasubstaneed'un jugement uou veau, nos anciens desseins dans celle d'un dessein nouveau. De la plus basse à la plus haute opération de notre entendement et de notre volonté, ce procède ne change pas; et il n'est pas de découverte Ihéurirjue qui soit autre chose que la jonction judiciaire d'un attribut, cVst-à-dire d'anciens jugements, à un nouveau sujet, comme il n'est pas de découverte pratique qui soit autre chose que la jonction volontaire d'un moyeu, c'est-à-dire d*une ancienne fin voulue f)uur elle-mi'^mo, à une iiouvelle fin. Par ccHe alternance, à la fois si simple et si féconde, de changements inverses, (pii se succèdent indéfiniment, le jugement ou le but d'hier
1^2 LES LOIS SOCLXLES
devenant la simple notion ou le simple moyen d'aujourd'hui qui suscitera le jugement ou le but de demain, destiné lui-même à déchoir à son tour en se consolidant, et ainsi de suite; par ce rythme social, aussi bien que psychologique, se sont élevés peu à peu tous les grands édifices de découvertes et d'inventions accumulées qui provoquent notre admiration : et nos langues, et nos religions, et nos sciences, et nos codes, et nos administrations, et, certes, notre organisation militaire, et nos industries, et nos arts.
Quand on considère une de ces grandes choses sociales, une grammaire, un code, une théologie, Tesprit individuel paraît si peu de chose au pied de ces monuments, que ridée de voir en lui Tunique maçon de ces cathédrales gigantesques semble ridicule à certains sociologues, et, sans s'apercevoir qu'on renonce ainsi à les expliquer, on est excusable de se laisser aller à dire que ce sont là des œuvres éminemment impersonnelles, — d'où il n'y a qu'un pas à prétendre, avec mon éminent adversaire, M. Durkheim, que, loin d'être fonctions de l'individu, elles sont ses facteurs, qu'elles existent indépendamment des personnes humaines et les gouvernent despotiquement en projetant sur elles leur ombre oppressive. Mais comment ces
ADAPTATION DES PHÉNOMÈNES l/JS
réalités sociales — car, si je combats l'idée de Torganisme social, je suis loin de contredire celle d'un certain réalisme social, sur lequel il y aurait à s'entendre, — comment, je le répète, ces réalités sociales se sontelles faites ? Je vois bien qu'une fois faites, elles s'imposent à l'individu, quelquefois par contrainte, rarement, le plus souvent par persuasion, par suggestion, par le plaisir singulier que nous goûtons^ depuis le berceau, à nous imprégner des exemples de nos mille modèles ambiants, comme l'enfant à aspirer le lait de sa mère. Je vois bien cela, mais comment ces monuments prestigieux dont je parle ont-ils été construits, et par qui, si ce n'est par des hommes et des efforts humains?
Quant au monument scientifique, le plus grandiose peut-être de tous les monuments humains, il n'y a pas de doute possible. Celui-là s'est édifié à la pleine lumière de l'histoire, et nous suivons son développement à peu près depuis ses débuts jusqu'à nos jours. Que nos sciences aient commencé par être une poussière de petites découvertes éparses et sans lien, qui se sont groupées ensuite — groupements dont chacun a été lui-même une découverte — en petites théories, elles-mêmes fusionnées plus tard en théories plus vastes, confirmées ou rectifiées par une
Tarde. — Les Lois sociales,. 9
l44 'ES LOIS SOCIALES
multitude ilaulres découvertes, enfin reliées puissamment par des arches d'hypothèses jetées sur elles hautes inventions de l'esprit unitaire; qu'il en soil ainsi, cela est indiscutable. Il n'est pas de loi, il n'est pas de théorie scientifique, comme il n'est pas de système philosophique, qui ne porte encore écrit le nom de son inventeur. Tout est là d'origine individuelle, non seulement tous les matériaux^ mais les plans, les plans de détail et les plans d'ensemble; tout, même ce qui est maintenant répandu dans tous les cerveaux cultivés et enseigné à l'école primaire, a débuté par êtr*e le secret d'un cerveau solitaire, d'où cette petite lampe, agitée, timide, a rayonné à grand'peine dans une étroite sphère à travers les contradictions, jusqu'à ce que, fortifiée en se répandant, elle soit devenue une lumière éclatante.
Mais, s'il est évident que la science s*est coiistruile ainsi, il n'est pas moins certain que la construction d'un dogme, d'un corps de droit, d'un gouvernement, d'un régime économique, s'est opérée pareillement ; et, s'il y à des doutes possibles en ce qui concerne la langue et la morale, parce que l'obscurité de leurs origines et la lenteur de leurs transformations les dérobent à nos yeux dans la plus grande partie de leur cours, combien n'est-il pas probable que leur
ADAPTATION DES PHÉNOMÈNES l45
évolution a suivi la même voie! N'est-ce pas par de minuscules créations d'expressions imagées, de tournures pittoresques, de mots nouveaux ou de sens nouveaux^ que notre langue autour de nous s'enrichit, et chacune de ces innovations, pour être d'ordinaire anonyme, en est-elle moins une initiative personnelle imitée de proche en proche ? et n'est-ce pas ces bonheurs d'expression, pullulant en chaque langue, que les langues en contact s'empruntent réciproquement pour grossir leur dictionnaire et assouplir sinon compliquer leur grammaire ? Nest-ce pas aussi par une série de petites révoltes individuelles contre la morale courante, ou de petites additions individuelles à ses préceptes, que cette morale subit de lentes modifications ? Et est-ce qu'on ne passe pas, à travers des phases successives, d'une ère très antique où les langues étaient innombrables mais très pauvres, chacune parlée par une peuplade, uiie tribu, un bourg, où les morales étaient aussi très nombreuses, très dissemblables et très simples, à notre époque où un petit nombre de langues très riches et de morales très compliquées, sont en train de se disputer l'hégémonie future du globe terrestre ?
Ce qu'il faut accorder aux adversaires de la théorie des causes individuelles en histoire, c'est qu'on l'a
faussée en parlant de grands hommes là oii il fallait parler de grandes idées, souvent apparues en de très petits hommes, et même de petites idées, d'infinitésimales innovations apportées par chacun de nous à Tœuvre commune. La vérité est que tous, ou presque tous, nous avons collaboré à ces gigantesques édifices qui nous dominent et nous protègent ; chacun de nous, si orthodoxe qu'il puisse être, a sa religion à soi, et, si correct qu'il puisse être, sa langue à soi, sa morale à soi ; le plus vulgaire des savants a sa science à lui, le plus routinier des administrateurs a son art administratif à lui. Et, de même qu'il a sa petite invention consciente ou inconsciente qu'il ajoute au legs séculaire des choses sociales dont il a le dépôt passager, il a aussi son rayonnement imitatif dans sa sphère plus ou moins bornée, mais qui suffit à prolonger sa trouvaille au delà de son existence éphémère et à la recueillir pour les ouvriers futurs qui la mettront en œuvre. L'imitation, qui socialise l'individuel, perpétue de toutes parts les bonnes idées, et, en les perpétuant, les rapproche et les féconde.
Dira-t-on, par hasard, qu'étant donnée la nature étemelle des choses en présence de l'esprit humain lui-même persistant, la science humaine devait tôt ou tard arriver, n'importe par quel chemin de décou-
ADAPTATION DES PHÉNOMÈNES it^J
vertes individuelles, au point où nous la voyons, où nos petits-neveux la verront, que sa forme future, claire et glorieuse, était déjà prédéterminée dès les premières perceptions du cerveau sauvage, et qu'ainsi Taccident du génie, le rôle de l'individu, importe peu ou va perdant chaque jour de son importance à mesure que Ton se rapproche de cette réalité idéale, platoniquément attractive, qui laisse déjà deviner ses contours ? Mais, cette objection, si elle était vraie, devrait être généralisée, et il s'ensuivrait que, par un enchaînement quelconque de satisfactions et de besoins, nés alternativement les uns des autres, un irrésistible attrait de je ne sais quelles épures divines, invisiblement impérieuses, conduirait inévitablement l'humanité au même terme politique, économique ou autre, à la même constitution, à la même industrie, à la même langue, à la même législation finale ? Jusqu'ici, rien de plus contraire aux faits que cette vue, car, plus les civilisations diverses qui se partagent la terre, la civilisation chrétienne, la civilisation bouddhique, la civilisation islamique, se sont développées, plus leur originalité et leurs dissemblances se sont accentuées. Toutefois, ce qui me plairait en cette manière de voir, c'est qu'elle est idéaliste, mais elle ne l'est pas assez, et par là elle
l48 LES LOIS SOCIALES
Test mal. Il n'y a pas une seule idée ou un petit nombre d'idées, situées en l'air, qui meuvent le monde ; il en est des milliers et des milliers qui luttent pour la gloire de l'avoir mené. Ces idées qui agitent le monde, ce sont les idées même de ses acteurs : chacun d'eux a bataillé pour faire triompher la sienne, rêve de réorganisation locale, nationale ou internationale, qui se développait en se réalisant, qui, même en succombant, s'amplifiait parfois. Chaque individu historique a été une humanité nouvelle en projet, et tout son être individuel, tout son effort individuel n'a été que l'affirmation de cet universel fragmentaire qu'il portait en lui. Et de ces idées sans nombre, de ces grands programmes patriotiques ou humanitaires, qui dominent, comme de grands drapeaux mutuellement déchirés, la mêlée humaine, un seul survivra, c'est possible, un seul sur des myriades, mais lui-même aura été individuel à l'origine, jailli un jour du cerveau ou du cceur d'un homme ; et je veux bien que son triomphe ait été nécessaire, mais sa nécessité, qui se révèle après coup, que nul d'avance n'a prévue, que nul n'a pu prévoir avec certitude, n'est que l'expression verbale de la supériorité des efforts individuels mis au service de cette conception indivi-
ADAPTATION DKS PHÉNOMÈNES l49
duelle. Cause finale et causes efficientes se confondent ici, et il n'y a pas Ueu de les distinguer.
Et c'est parce que toute construction sociale a pour tous matériaux, et pour tous plans même, des apports individuels, que je ne saurais admettro le caractère de contrainte souveraine, dominatrice, de l'individu, qui a été considéré comme l'attribut essentiel et propre de la réalité sociale. S'il en était ainsi, cette réalité ne s'accroîtrait jamais, ces monuments n'auraient jamais pu s'édifier, car, à chacun dejeurs accroissements successifs par l'insertion d'une innovation, mot nouveau, nouveau projet de loi, nouvelle théorie scientifique, nouveau procédé industriel, etc., ce n'est pas par force que cette nouveauté s'introduit, ce ne peut être que par persuasion et suggestion douce. Voyez la manière dont s'accroît le palais des sciences. Une théorie y est longtemps discutée dans l'enseignement supérieur, avant de s'y propager sous forme d'hypothèse plus ou moins probable, puis de descendre dans l'enseignement secondaire, oii elle s'affirme plus résolument ; mais ce n'est, en général, qu'en parvenant à l'enseignement primaire qu'elle dogmatise tout à fait et qu'elle exerce ou cherche à exercer sur l'esprit de ses adhérents enfantins, qui d'ailleurs s'y prêtent avec la meilleure
l5o LES LOIS SOCL^^LES
volonté du monde, la coercition^ nullement despotique, dont on parle. Cela signifie, en d'autres termes, que c'est en vertu de sa persuasivité antérieure que son impériosité actuelle s'est établie, le tout par propagation imitative. Il en est de même d'une nouveauté industrielle qui se répand : elle est un caprice d'une élite avant d'être un besoin du public, et de faire partie du nécessaire. Car le luxe d'aujourd'hui c'est le nécessaire de demain, par la même raison que l'enseignement supérieur d'aujourd'hui, c'est l'enseignement secondaire ou primaire même de demain.
Ce grand sujet de l'adaptation sociale exigerait bien d'autres développements ; j'en ai esquissé quelques-uns dans mon livre sur la Logique sociale^ auquel je me permets de renvoyer. Mais il faut se borner. Je n'insisterai pas enfin sur cette remarque, malheureusement trop évidente, que, plus les adaptations sont multiples et précises, plus des inadaptations sociales se révèlent, douloureuses, énigmatiques, justification de tant de plaintes. Mais nous sommes en mesure de dire, maintenant, pourquoi les harmonies naturelles, de même que les symétries naturelles, sont rarement parfaites, pourquoi il s'y
ADAPTATION DES PHENOMENES l5l
mêle toujours et s'en échappe des dysharmonies et des dyssymétries qui contribuent elles-mêmes parfois à susciter des adaptations et des oppositions plus hautes. C'est que l'adaptation parfaite et l'opposition parfaite sont les deux extrémités d'une série infinie, entre lesquelles s'interposent d'innombrables positions. Entre la confirmation absolue d'une thèse par une autre et la contradiction absolue des deux, il y a une infinité de contradictions et de confirmation^ partielles, sans compter l'infinité des degrés de croyance affirmative et négative. Une question suivie d'une réponse: voilà l'invention. Mais, à une question donnée, mille réponses sont possibles, de plus en plus exactes et complètes. A cette question : le besoin de voir, il n'y a pas que l'œil humain qui ait répondu dans la nature, il y a tous les yeux d'insectes, d'oiseaux, de mollusques. A cette question : le besoin de fixer la parole, il n'y a pas que l'alphabet phénicien qui ait répondu.
C'est parce qu'il y a, au fond de toute société, une multitude de petites ou de grandes réponses à des questions, et une multitude de questions nouvelles qui surgissent de ces réponses mêmes, qu'il y a aussi un nombre considérable de petites ou de grandes luttes entre les partisans de solutions différentes. La
l52 LES LOIS SOCIALES
lutte n'est que la rencontre d'harmonies, mais cette rencontre n'est, certes, pas le seul rapport des harmonies ; leur relation la plus habituelle est l'accord* la production d'une harmonie supérieure. A chaque instant, soit en parlant, soit en travaillant à n'importe quoi, nous éprouvons un besoin et nous le satisfaisons, et c'est cette série de satisfactions, de solutions, qui constitue le discours ou le travail, et aussi bien la politique intérieure ou extérieure, la diplomatie et la guerre, toutes les formes de l'activité humaine. Ce sont les efforts, incessamment répétés, (les individus d'une nation, pour adapter leur langue à leur pensée du moment (i) qui ont pour effet de modifier et de transformer peu à peu les langues, de susciter des langues nouvelles. Si on avait tenu registre, comme a essayé de le faire dans un coin de la Charente M. l'abbé Rousselot, de tous ces efforts successifs, on pourrait dire le nombre précis A'adaptalions linguistiques élémentaires dont une modification du son ou du sens des mots est l'intégration. Pour adapter leurs dogmes et leurs préceptes religieux à leurs connaissances et à leurs besoins, pour y adapter aussi leurs mœurs et leurs lois, leur
(i) Voir à ce sujet la Sémantique de M. Bréal,
ADAPTATION DES PHÉNOMÈNES l53
morale même, les individus, et principalement ceux qui se sentent les plus inadaptés à leur milieu sinon à eux mômes, font de même des efforts incessiants qui aboutissent à de petites trouvailles accumulées (i),
(i) Si Ton veut faire de la sociologie une science vraiment expérimentale et lui imprimer le plus profond cachet de précision, il faut, je crois, par la collaboration d'un grand nombre d'observateurs dévoués, généraliser la méthode de Tabbé Rousselot en ce qu'elle a d'essentiel. Supposez que vingt, trente, cinquante sociologues, nés en des régions difFérentos de la France ou d'autres pays, rédigent, chacun à part, avec le plus de soin et de minutie possible, la série des petites transformations d'ordre politique, d'ordre économique, etc., qu'il leur a été donné d'observer dans leur petite ville ou leur bourgade natale, et d'abord dans leur entourage immédiat ; — supposez qu'au lieu de se borner àdes généralités, ils notent par le menu les manifestations individuelles d'une hausse ou d'une baisse de foi religieuse ou de foi politique, de moralité ou d'immoralité, de luxe, de confort, d'une modification de croyance politique ou religieuse, qui se sont fait jour sous leurs yeux depuis qu'ils ont l'âge de raison, dans leur propre famille d'abord, dans le cercle de leurs amis ; — supposez qu'ils fassent des efforts, comme le linguiste distingué cité plus haut, pour remonter à la source individuelle des petites diminutions, ou augmentations, ou tranformations, d'idées et de tendances, qui se sont propagées de là dans un certain groupe de gens et qui se traduisent par d'imperceptibles changements dans le langage, dans les gestes, dans la toilette, dans les habitudes quelconques; — supposez cela, et vous verrez que de l'ensemble de monographies pareilles, éminemment instructives, ne pourraient manquer de se dégager les plus importantes
l54 LES LOIS SOCIALES
Et, de temps en temps, quelque grand inventeur, quelque grand accordeur surgit.
Les dysharmonies sont aux harmonies ce que les dyssymétries sont aux symétries, ce que les variations sont aux répétitions. Or c'est seulement du sein des répétitions précises, des oppositions nettes, des harmonies étroites, qu'éclosent les échantillons les plus caractérisés de la diversité, du pittoresque, du désordre
vérités, les plus utiles à connaître non seulement pour le sociologue mais pour l'homme d'État. Ces monographies narratives différeraient profondément des monographies descriptives et seraient tout autrement éclairantes. Ce sont les changements sociaux qu'il s'agit de surprendre sur le vif et par le menu pour comprendre les états sociaux, et linverse n'est pas vrai. On a beau accumuler des constats d'états sociaux dans tous les pays du monde, la loi de leur formation n'apparaît pas, elle disparaîtrait plutôt sous le faix des documents entassés. Mais celui qui connaîtrait bien, dans le détail précis, le changement des mœurs sur quelques points particuliers, pendant dix ans et dans un seul pays, ne pourrait manquer de mettre la main sur la formule générale des transformations sociales, et, par suite, des formations sociales mêmes, apphcable en tout pays et en tout temps. — Il serait bon, pour une telle recherche, de procéder par voie de questionnaire d'abord très limité : on pourrait se demander, par exemple, dans certaines régions rurales du Midi, par qui et comment s'est introduite et s'est propagée parmi les paysans l'habitude de ne plus saluer les propriétaires aisés de leur voisinage, — ou sous quelles influences commence à se perdre la foi en la sorcellerie, aux loups-garous, etc.
ADAPTATION DES PHÉNOMÈNES l55
universels, à savoir les physionomies individuelles. C'est peu de chose, c'est chose bien passagère, une physionomie d'homme ou de femme, affinée par la vie sociale, par la vie d'imitation intense, compliquée et continue. Mais rien n'est plus important que cette nuance fugitive. Et le peintre n'a pas perdu son temps qui est parvenu à la fixer, ni le poète ou le romancier qui Ta fait revivre. Le penseur n'a pas le droit de sourire à la vue de leurs longs efforts pour saisir cette chose presque insaisissable qui n'a plus été et ne sera plus. Il n'y a pas de science de l'individuel, mais il n'y a d'art que de l'individuel. Et le savant, en songeant que la vie universelle est suspendue tout entière à la floraison de l'individualité des personnes, devrait considérer avec une modestie quelque peu jalouse le labeur de l'artiste, si lui-même, en imprimant nécessairement son cachet personnel à sa conception générale des choses, ne lui donnait toujours un prix esthétique, vraie raison d'être de sa pensée.