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CHAPITRE II

Théoriquement, raspect-répéiilion des phénomènes est le plus important à considérer. Mais leur aspectopposition, pratiquement, au point de vue des applications de la science, présente un intérêt majeur. Et jusqu'ici, depuis Aristote, il n'a cessé d'être, sinon tout à fait méconnu, du moins confondu dans le pêlemêle des différences quelconques.

Ici, comme plus haut, nous dirons que le progrès des sciences a consisté à remplacer de vaines, superficielles et grossières oppositions en petit nombre, aperçues ou imaginées tout d'abord, par des oppositions subtiles et profondes, innombrables, péniblement découvertes, et à remplacer des oppositions extérieures par des oppositions intérieures au sujet considéré. Il a consisté aussi, ajouterons-nous de même, à dissiper des dyssymétries ou des assymétries

apparentes el à leur substituer beaucoup de dyssymétries ou d'assymétries cachées et plus instructives. Cherchons les oppositions dans le ciel étoile. Le jour et la nuit, et d'abord le ciel et la terre, ont commencé par faire antithèse, et les cosmogonies religieuses, les embryons de l'astronomie et de la géologie naissantes ou aspirant à naître, ont vécu de cela. Puis des oppositions plus vraies, mais encore mal comprises ou toutes subjectives ou superficielles, ont apparu : le zénith et le nadir, ce qui n'est que l'antithèse du haut et du bas poussée à bout, — les quatre points cardinaux opposés deux par deux, — l'hiver et l'été, le printemps et l'automne, le matin et le soir, midi et minuit, le premier et le dernier quartier de la lune, etc. Toutes ces oppositions ont été conservées, il est vrai, par la science grandissante, mais en perdant beaucoup de leur importance et de leur signification primitives. L'ouest, pour les sauvages, n'est pas, comme pour nous, une orientation toute relative à notre position en regardant l'étoile dite polaire ; l'ouest, pour eux, est le lieu de la félicité posthume, du séjour éternel des âmes ; pour d'autres, c'est l'est. De là, l'orientation rituelle des temples et des tombeaux. Le premier et le dernier quartier de la lune, pour nous, n'ont assurément pas le sens imagi-

naire et si considérable que leur attribue la superstition des agriculteurs primitifs, et encore celle de nos paysans. La nouvelle lune^ suivant ceux-ci, a la vertu de faire pousser rapidement, et la vieille lune d'empêcher de croître tout ce qu'on plante à Tune ou à l'autre de ces deux phases lunaires. C'est un vestige de la distinction antithétique des jours fastes et néfastes.

Ces oppositions ont donc été conservées, mais à titre superficiel et conventionnel. D'autres ont été supprimées : par exemple, celles du céleste et du terrestre, du soleil et de la lune, et l'importance de celles-ci, comme de celles-là, a passé à d'autres qui sont tout autrement profondes. D'abord, la découverte de la nature elliptique, parabolique ou hyperbolique, des courbes décrites par les astres, planètes ou comètes, a permis d'apercevoir la parfaite symétrie des deux moitiés de chacune de ces courbes aux deux côtés du grand axe. (Je dis parfaite, sauf les perturbations, qui sont de mutuelles répétitions de ces courbes les unes par les autres dans l'intérieur d'un même système.) En outre, on a aperçu que les ellipticîtés planétaires allaient croissant et décroissant alternativement, avec une grande régularité, par des oscillations autour d'une position d'équilibre. —

Tarde. — Les Lois sociales. 4

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Enfin, Tanlithèse astronomique profonde, universelle, continue, fondement de tout le reste, c'est celle de Tégalité entre Tattraction que chaque masse ou molécule subit et celle qu'elle exerce. Chacune d'eUes est aussi attirée qu'attirante, et c'est là une des plus belles illustrations de la loi mécanique de l'opposition universelle, qu'on appelle la loi de l'action égale et contraire à la réaction.

La physique et la chimie, comme l'astromie, ont débuté par des pseudo-contraires. Les quatre éléments conçus par les premiers physiciens s'opposaient deux à deux : l'eau et le feu, l'air et la terre. On imaginait entre certaines substances des antipathies innées. Des idées plus saines sur la nature vraie des oppositions physiques et chimiques se sont fait jour quand on a découvert le caractère en quelque sorte opposé des bases et des acides, surtout des électricités de nom contraire, ainsi que la polarité lumineuse. L'idée de polarité, qui a joué un si grand rôle dans les théories physico-chimiques, a marqué un progrès immense sur les conceptions antérieures, jusqu'à ce qu'elle-même ait été expliquée par la nolion des ondulations dans lesquelles on Ta résolue ou on est en voie delà résoudre. De même que la lumière, la chaleur, l'électricité, apparaissent comme des pro-

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pagations sphériquos ou linéaires do vibrations infinitésimales et infiniment rapides, la combinaison chimique tend à être considérée comme un enchevêtrement d'ondes harmonieusement unies : mais ici nous touchons au domaine de Vadapiaiion. Il n*est pas jusqu'à Tattraction qu'on n'ait souvent expliquée par des poussées de vibrations éthérées. Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins certain que les gravitations elliptiques des astres, aux dimensions près, sont comparables aux ondes physiques, va-et-vient de molecules suivant des ellipses très allongées, et qu'ici comme là il y a rythme ondulatoire. Nous voyons, en somme, combien, par le progrès des sciences, le champ de l'opposition s'est étendu et approfondi, et qu'à de vagues oppositions qiialiiaiives se sont substituées des oppositions quantitatives^ précises ef rythmées, tissu de la toile du monde. La merveilleuse symétrie des formes cristallines propres à chaque substance chimique est la traduction graphique, l'expression visuelle de ces oppositions rythmiques des mouvements innombrables qui la constituent. Et n'est-ce pas aussi à cette rythmicité des mouvements intérieurs des corps qu'il faut peut-être demander l'explication ultime de la loi de Mendeleef qui nous îpoptfe les groupes de substances comice forn^arit ail-'

tant de gammes superposées et périodiquement répétées, clavier auquel manquent çà et là quelques touches, que nous découvrons de temps en temps ?

Mais, en même temps que révolution des sciences physiques faisait découvrir des oppositions et des symétries plus profondes, plus nettes, plus explicatives, elle révélait aussi des assymétries, des arythmies, des inoppositions plus importantes. Elle montrait, par exemple, qu'il n*y a pas, dans le système solaire, de corps planétaire qui rétrograde, qui aille en sens directement inverse du sens général ; il n'y a d'exception que pour certains satellites. La configuration des nébuleuses que découvrent nos télescopes est souvent dyssymétrique. Nous n'avons pas la moindre raison de penser qu'il y ait symétrie entre révolution et la dissolution d'un système solaire, si dissolution il y a, ni entre la formation des couches géologiques successives d'une planète et son morcellement final, si Ton adopte à cet égard les idées de M. Stanislas Meunier. La dissémination des astres dans le ciel reste, après comme avant les progrès de l'astronomie, ce qu'il y a de plus pittoresque et de plus capricieux. Ou plutôt le sublime désordre de ce spectacle apparaît d'autant plus frappant, d'autant plus profond, qu'on a fait plus de progrès dans la

connaissance des forces équilibrées, symétriquement opposées, qui semblent constituer tout cela. — Quel astronome à présent rêverait, comme les anciens, une anti-terre, un antichton, où tout serait inverse du terrestre ? — A mesure que la géographie de notre planète nous est mieux connue, nous sommes davantage frappés de Tabsence de toute symétrie dans la configuration des continents et des chaînes de montagnes, et le réseau pentagonal d'Élie de Beaumont ne séduit plus personne. Les progrès de la cristallographie même ont fait remarquer des dyssymétries d'abord Inaperçues, et dont Timportance a été mise en relief par les travaux de Pasteur... Mais je ne puis qu'indiquer ce sujet.

Dans le monde vivant, les grosses ou apparentes oppositions — la vie et la mort, la jeunesse et la vieillesse — ont été les premières saisies, et celles que je viens de citer ont été une des plus anciennes similitudes constatées entre les animaux et les plantes, rudiment d'une biologie générale. 11 n'a pas été possible non plus de ne pas remarquer la symétrie des formes vivantes, si frappante et si étrange par son universalité. Mais on a imaginé une foule d'oppositions

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vivantes sans réalité ou sans valeur. Parmi celles-ci, on peut ranger les anges et les démons, puisqu'ils sont conçus, les uns et les autres, comme des espèces d'animaux supérieurs. Pareillement, pour le sauvage, et parfois pour l'illettré de nos jours même, la grande opposition vivante est celle des êtres bons ou mauvais à manger, des plantes alimentaires et vénéneuses, des animaux utiles et nuisibles. C'est là ime opposition subjectivement vraie, mais imaginaire en tant qu'elle est objectivée, comme elle l'est instinctivement par rignorant de toutes races. — Les médecins ont longtemps conçu la maladie et la santé comme deux états précisément contraires, et les causes de la maladie comme précisément inverses de celles de la santé. L'erreur homéopathique, au fond, est née de cette illusion. La maladie et la santé, ainsi conçues, sont des entités verbales, que les progrès de la physiologie ont dissipées. La déviation pathologique rentre dans le fonctionnement physiologique, elle ne lui est pas opposée. — La dissolution individuelle a été aussi regardée comme l'inverse de l'évolution, la vieillesse comme une enfance retournée. Ce point de vue n'a pu être décidément éliminé qu'après que Tembryologie a fait connaître la traversée d'une série de formes ancestrales qui, évidemment, n'ont rien d'in-

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versement analogue dans les phases du d(^clin s(^nile.

Longtemps après que les sciences de la vie ont commencé à se constituer, les physiologistes ont encore imaginé une opposition, factice autant que savante, entre l'animalité et la végétation : à leurs veux, la respiration animale était précisément l'inverse de la respiration végétale et détruisait ce que celle-ci avait produit, la combinaison de l'oxygène et du carbone. La physiologie comparée, par Claude Bernard et d'autres, a démontré le caractère superficiel de cette inversion et l'unité fondamentale de la vie dans les deux règnes, non pas opposés mais divergents. En revanche, à ces oppositionfT fausses ou vagues de groupes d'êtres à groupes d'êtres, d'êtres à êtres, ou, dans un même être, d'entités à entités, le progrès du savoir a substitué, dans l'intimité des tissus, d'innombrables, d'infinitésimales oppositions très réelles : celles de l'oxydation et de la désoxydation de chaque cellule, du gain et de la dépense de force?. Ici encore, c'est sous la forme du rythme bien plus que de la lutte que l'opposition est apparue fondamentale et féconde.

Mais, en môme temps, se sont fait jour des dyssymétries nouvelles et plus cachées : et, pour n'en citer qu'un exemple, l'étude des fonctions céré-

braies, en permettant de localiser la faculté du langage dans rhémisphère gauche, a établi une dyssymétrie fonctionnelle des plus importantes entre les deux moitiés du cerveau. Ce n'est paé le seul cas où la symétrie de forme existante entre les organes correspondants des deux côtés du corps, la main droite et la main gauche, l'œil droit et l'œil gauche, etc., s'est trouvée recouvrir la dyssymétrie ou l'assymétrie profonde de leur rôle. En outre, comme je le disais plus haut, l'idée théorique, fort ancienne, et en apparence spécieuse, que la dissolution des êtres vivants, des types vivants, doit être précisément l'opposé de leur évolution, a dû disparaître devant les progrès de l'observation. Et cette absence de symétrie entre ces deux versants de la vie, sa montée et sa descente, soit dans les individus, soit dans les espèces, a un grand sens : elle tend à prouver que la vie n'est pas un simple jeu, une balançoire de forces pour ainsi dire, mais une marche en avant, et que l'idée de progrès n'est pas un vain mot» Elle tend à faire considérer l'opposition des phénomènes, leurs symétries, leurs luttes et aussi bien leurs rythmes, et pareillement leurs répétitions, comme de simples instruments du progrès, des moyens termes.

La sociologie donne lieu à des considérations analogues. A Torigine, car, à certains égards, elle est fort ancienne, elle a débuté par être une mythologie ; et, mythologiquement, elle s'est complue à tout expliquer en histoire par des luttes fantastiques, par des guerres imaginaires autant que gigantesques entre des dieux bons et des dieux mauvais, des dieux de la lumière et des dieux de la nuit, des héros et des monstres. Les métaphysiques, non moins que les raythologies, ont abusé des combats ; elles ont imaginé aussi des oppositions de séries, directes et rétrogrades, des développements de l'humanité en un sens suivis de développements en sens inverse. Sur ce point Platon et les philosophes hindous se donnent la main. Hegel, avec ses ambitieuses généralisations, avec son groupement de peuples sous la bannière d'Idées antagonistes, Cousin, avec son antithèse imaginaire entre l'Orient-infini et la Grèceiîriie, sont aussi d'excellents spécimens des antinomies sociologiques du passé. Tout cela est dissipé, on ne daigne plus même opposer maintenant — surtout depuis la stupéfiante européanisation du Japon en quelques années — la prétendue immutabilité innée des Asiatiques à la prétendue progressivité innée des Européens.

Les économistes ont déjà rendu un signalé service à la science sociale en substituant à la guerre comme clef de rhistoire la concurrence, sorte de guerre non seulement adoucie et atténuée, mais à la fois rapetissée et multipliée. Enfin, si Ton adopte notre manière de voir, c'est une concurrence de désirs et de croyances qu'il faut considérer au fond de ce que les économistes appellent la concurrence des consommateurs ou celles dés co-producteurs, et, généralisant cette lutte, l'étendant à toutes les formes linguistiques, religieuses, politiques, artistiques, morales, aussi bien qu'industrielles, de la vie sociale, on verra que la vraie opposition sociale élémentaire doit être cherchée au sein même de chaque individu social, toutes les fois qu'il hésite entre adopter ou rejeter un modèle nouveau qui s'offre à lui, une nouvelle locution, un nouveau rite, une nouvelle idée, une nouvelle école d'art, une nouvelle conduite. Cette hésitation, cette petite bataille interne, qui se reproduit à millions d'exemplaires à chaque moment delà vie d'un peuple, est l'opposition infinitésimale et infiniment féconde de l'histoire ; elle introduit en sociologie une révolution tranquille et profonde.

Et, en n^en^e temps, dans cette n^ôme manière de

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voir, le caractère simplement auxiliaire et subordonné de l'opposition sociale, môme sous sa forme psychologique, est révélé par la mise en évidence de beaucoup d'assymétries ou de dyssymétries qui n'apparaissent pas tout d'abord. J'ai dû, et cette distinction n'a guère trouvé de contradicteurs, distinguer entre le réversible et V irréversible en tout ordre de faits sociaux, et il s'est trouvé que l'irréversible était toujours ce qu'il y avait de majeur: par exemple, la série des découvertes de la science ou de l'industrie. On a vu aussi s'accentuer, par le fait même de ces oppositions psychologiques innombrables dont la vie de tout individu social se compose, son originalité individuelle, son génie propre^ qui ne s'oppose à rien, et dont ce qu'on appelle le génie d'un peuple, ou, si Ton aime mieux, le génie d'une langue, le génie d'une religion, est Texpression collective et abréviative. On a vu aussi s'entretenir, par le jeu même de ces petites oppositions infinitési-' maies dont je viens de parler, le côté esthétique de la vie sociale, par lequel elle n'est comparable ni opposable à rien.

Mais ce n'est là qu'un sommaire coup d'œil et trèâ incomplet ; il importe d'entrer plus intimement dans 00 sujet si peu exploré et qui mérite de l'être. Enten-

dons-nous bien, en premier lieu, sur les divers sens de ce mot : Opposition. Dans mon livre sur V Opposition universelle^ j'ai proposé une définition et une classification auxquelles je me permets de renvoyer. Résumons-les rapidement à notre point de vue actuel. L'opposition est conçue à tort, vulgairement, comme un maximum de différence. Elle est, en réalité, une espèce très singulière de répétition, celle de deux choses semblables qui sont propres à s'entre-détruire en vertu de leur similitude même. Les opposés, les contraires, forment donc toujours un couple, une dualité, et ils sont opposables non pas en tant qu'êtres ou groupes d'êtres, choses toujours dissemblables et sui generis par quelque côté, non pas même en tant qu états d'un même être ou d'êtres différents, mais en tant que tendances^ en tant que forces ; car, si on regarde certaines formes ou certains états comme opposés, le concave et le convexe, le plaisir et la douleur, le froid et le chaud, c'est en raison de la contrariété réelle ou supposée des forces par lesquelles ces états ont été produits. Déjà nous voyons par là qu'on doit éliminer, dès le début, comme autant de pseudo-oppositions, toutes les antithèses des mythologies ou des philosophies de l'histoire qui se fondent sur de prétendues contrariétés de nature^

entre deux peuples, entre deux races, entre deux formes de gouvernement : la république et la monarchie par exemple (voira cet égard certains hégéliens), entre Toccident et T orient, entre deux religions : la chrétienté et l'islam, entre deux familles de langues innées: langues sémitiques et langues indo-européennes. Ce sont là des contrastes accidentellement et partiellement vrais si Ton envisage les côtés par lesquelles les choses dont il s'agit, dans certaines circonstances plus ou moins passagères, nient et affirment la même idée, désirent et repoussent le même but, mais ce sont des contrastes chimériques si, comme semblent le croire beaucoup d'anciens philosophes, l'antipathie de ces choses les unes à l'égard des autres est jugée essentielle, absolue, innée.

Toute opposition vraie implique donc un rapport entre deux forces, deux tendances, deux directions. Mais les phénomènes par lesquels ces deux forces se réalisent peuvent être de deux sortes : qualitatifs ou quantitatifs, c'est-à-dire formés de phases hétérogènes ou de phases homogènes. Une série de phases hétérogènes est une évolution quelconque, qui peut être toujours conçue (à tort ou à raison) comme réversible, comme susceptible de rétrograder

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î^iiivant vmphpmiaprépisément inverse. Par exemple, d'un morceau de bois uij chimiste, n^oypnnant unq stuie d'opératipns chirï^jqups, finir» P^r extraire dp reaii-de-yip, pe giji ne yeut pas (iire que, par une série fi'ppér^tions inyeFses, il sera possible de recpnstïluer Ip îï^prpe^ji de J^ois, î^ajs sj cp n'est pas posyilïlç, c'est au mpiiis irnaginable. Tel est le rêve d'anciens philosopl^es ei^ ce qui ppncerne Jes transfonnatipns de Thunianité, IJne série de phases honiogènp^ est çpttp pyolutipi? d'ui^ gpnrp spécial qu'on njipeljp augn^ent^tip^ ou dimipuf-ion, cpoissaîîcp ou dLMirpissance, hausse pu bî^isse. Un'pstpcis nécessaire d insister pour fairp rp^^arqijer combien, à mesure que la 9pipRcp sppialp se (}pve)pppe avec la civilisatior^j les ppppsitipns prépises pt mesurables de cet ordre vont se révélant et se multipliant, sous la forme du cpurs de la Ppiirse, des diagrammes sta* lislïques où la hausse pt la baisse de telle ou telle valieur, la hausse et la baisse de tel pu tel genre fie f*riininalité, du suicide, (le la natalitp, de lamatrimo* ninlit^, dp la prévoyance mesurée par les livrets (les euisses d'épargne ou les assurances, etc., s'enregis- Lrcn| en courbes ondulatoires.

Jp viens de 4istinguer les oppositions de série (évolua lioii pt contre-évplutipn) et les pppositipns dp degré

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(augixientaiion et diminution). Une catégorie bien plus importante encore à considérer est pelle des oppositions de sigtie^ ou des oppositions diqméirales, si l'on aime mieux. Bien que celles-ci soient souvent confondues avep les précédentes dans la langue mathéipatique, où moins et plus symbolisent aussi bien le qpptraste dupos/Zi/et du ne^a/z/que celui de Taugments^tion et de la diminution, il n'en est p^s moins vrai que Faccroissement ou le décroissement alternatifs d'une même force dirigée dans un même sens constituent une opposition tout autre que celle de deux forces dont luné pst dirigée de A à B, Tautre de B à A, toutes deux sur la même ligne droite. De môme, l'oppositiop entre l'accroissement et le décroissement d'une créance ne doit pas se confondre avec celle de cette créance et d'une dette égale ; le plus ou le moins de penchant au vol et à Ja m^lfaisance, dans une société, est autrp chose que l'antithèse entre cp penchant et le penchant ^ la donation et à la bienfaisance* Pour donner tout de suite l'explication psychologique de ces contrastes sociaux et de beaucoup d'autres, disons que l'augmentation, puis la diminution de notre croyance affirmative en une idée, religjpuse ou scientifique, juridique ou politique, est tout autre chose que notre affirmation puis notre

négation de cette môme idée, et que laugmentation puis la diminution de notre désir d'un objet, par exemple de notre amour d'une femme, est tout autre chose que notre désir puis notre répulsion de ce même objet, notre amour puis notre haine de cette femme. Il est vraiment curieux de constater que ces quantités subjectives, croyance et désir, comportent deux signes opposés, Tun positif, l'autre négatif, et qu'en cela elles sont tout à fait comparables aux quantités objectives, aux forces mécaniques dirigées en sens inverses sur une même ligne droite. L'espace est ainsi constitué qu'il comporte une infinité de couples de directions opposées Tune à l'autre, et notre conscience est ainsi constituée qu'elle comporte une infinité d'affirmations opposées à des négations, une infinité de désirs opposés à des répulsions, et ayant précisément le même objet. Sans cette double singularité, dont la coïncidence est singulière, l'Univers ne connaîtrait point la guerre et la discorde, et tout le côté tragique de la destinée serait aussi inconcevable qu'impossible.

Remarque essentielle. Les oppositions quelles qu'elles soient, de séries, de degrés ou de signes, peuvent avoir lieu entre des termes réalisés soit dans un même être (une même molécule, un même orga-

nisme, un même /no/), soit dans deux êtres différents (deux molécules ou deux masses, deux organismes, deux consciences humaines). Mais il importe de bien distinguer ces deux cas. Cela importe d'abord au point de vue d'une autre distinction non moins essentielle et qui consiste à ne pas confondre le cas où les termes sont simultanés et celui où ils sont successifs. Dans le premier cas, il y a choc, lutte, équilibre ; dans le second cas, il y a alternance, rythme. Dans le premier cas, il y a toujours destruction et perte de force; dans le second, non. Or, quand elles se produisent dans le sein de deux êtres différents, les oppositions quelconques, qu'elles soient de séries, de degrés ou de signes, peuvent être simultanées ou successives, luttes ou rythmes; mais, quand leurs termes appartiennent à un même être, à un même corps ou à un même moi, elles ne peuvent être simultanées aussi bien que successives que si elles sont des oppositions de signes. Quant aux oppositions de séries et de degrés, dans cette hypothèse, elles ne comportent que des termes successifs, alternatifs. Par exemple, il ne se peut que la vitesse d'un mobile dans une même direction donnée augmente et diminue à la fois, ce n'est possible que successivement ; mais il se peut qu'il soit animé à la fois

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de deux tendances â se diriger en deux sens contraires : c'est le cas de Téquilibre, symbolisé souvent par la symétrie de formes opposées, notatnment dans les cristaux. Pateillemetit, il île se peut que rdindur d'un homme pour une femme soit tout à la foië en train d'augmenter et de diminuer, cela n'est possible qu'alternativement, mais il se peut qu'il àinie à la fols et haïsse cette même femme, antinomie dii cœur réalisée par tant de crimes passionnels. Il rie §e peut que la foi religieuse d'Un homme aille â la fois en croissant et en décroissant, cela n'est possible que sucbessivement, mais il se peut qu'il pbrte à la fois dans sa pensée, sans s'en douter le plus souvenl; l'slffîrriiàtiôn énergique et la négation itnplicile non moins énergique de certains dogmes, telle crbyatifee chrétienhë et tel préjugé mondàih ou politique qui la nie. Etiflri, il ne se jpeUt, évidemitienti que la même moléciilë passe à là fois par une certaine série de thaiisformations chimiqiies et par la tratlsformation inverse, ni que le inêiiie homme perçoive à la fois en deux feeiis opposés la même série d'états psychologiques, bêla n'est possible que successivement. Au contraire, rien n'est plus habituel que de voir à la fois, dans lifa système de corps, astronomiques ou autres, un corps qui va de l'aphélie au périhéHe pendant qu'un dutre

OPPOSITION DKS MîÉNOMÈNES 77

corps va du périhélie à râpliélie, ou un corps qui s'accélère pendant qu'un àulre se refroidit ; et rien n'est plus ordinaire que dé voir dans une société une personne dont l'ambition oii la foi grandit pendant que cette même anlbition oti cette même foi déclirie chez une âiitre, où bien une personne qui, faisant un voyage circulaire, traverse ujle certaine série de sensations visuelles; pendant qu'Utle autre personne suit l'itinéraire inverse, parcourt inversement c^tte môme gamme sensationnelle.

La discussion de chacune des espèces d'oppositions distinguées de là sorte nous entraînerait trop loin. Bornons-nous à quelques considérations générales. D'abord, s'il y a des oppositions extérieures (appelons aitisi les oppositions de tendances entre plusieurs êtres, entre plusieurs honirilës), elles ne gont rendues possibles (}ue pâbce qu'il ^ a du qu'il peut y avdirdes oppositions internes (ehtrè tendances différeiites d'titi même être, d'un hièmé hdmmë). Ceci s'appHquë àiix oppdsitions de sériés et de degrés comme aux dppor sitionsdè signés, mais ^drtoilt à ces deriiières. S'il y a dès hommes ou des ghoUpes d'honimes qui évoluent dans tel sens pendant que d'autres hommes ou d'autres groupes d'hommes évoluent en sens inverse, du naturalisme à l'idéalisme en fait d'art, par exemple,

OU de Tidéalisme au naturalisme, — du régime aristocratique au régime démocratique ou de la démocratie à Taristocratie, etc., — c'est que chaque homme peut évoluer et contre-évoluer de la sorte. S'il' y a des peuples et des classes où la foi religieuse grandit pendant que, chez d'autres peuples ou d'autres classes, elle décline , c'est parce que la conscience de chaque homme comporte les accroissements ou les décroissements d'intensité de la croyance. S'il y a enfin des partis politiques ou des sectes religieuses qui affirment et qui désirent précisément ce que d'autres partis et d'autres sectes nient et repoussent, c'est parce que l'esprit et le cœur de chaque homme sont suceptibles de contenir le oui et le non^ le pour et le contre, à propos d'une même idée ou d'un même dessein.

Par là je suis loin de vouloir identifier les luttes extérieures avec les luttes internes. En un sens, elles sont incompatibles ; en effet, c'est seulement quand la lutte interne a pris fin, quand l'individu, après avoir été tiraillé entre des influences contradictoires, a fait son choix, a adopté telle opinion ou telle résolution, plutôt que telle autre, c'est quand il a fait ainsi la paix en soi-même que la guerre devient possible entre lui et les individus qui ont fait un choix

opposé. Mais, pour que la guerre éclate, cela ne suffit pas. Il faut en outre que cet individu sache que les autres individus ont choisi le contraire de ce qu'il a choisi. Sans cela, l'opposition extérieure des contraires simultanés, aussi bien que successifs, serait comme n'existant pas et ne présenterait en rien les caractères d'une lutte extérieure, qui la rend réellement efficace. Pour qu'il y ait guerre religieuse, ou lutte religieuse, il faut que chaque fidèle d'un culte sache que les fidèles de tel autre culte nient précisément ce qu'il affirme, et il faut que cette négation — non pas adoptée imitativement, mais au contraire repoussée par lui — se juxtapose dans sa conscience à sa propre affirmation dont elle redouble l'intensité. Pour qu'il y ait concurrence économique, par exemple entre des candidats à l'achat d'une maison, il faut que chacun d'eux sache que sa volonté d'avoir cet immeuble est contre-carrée par ses compétiteurs, qui veulent qu'il ne l'ait pas. Et il veut d'autant plus Tavoir qu'il sait que ceux-ci ne veulent pas qu'il l'ait. Sans cette condition, la concurrence par elle-même est stérile, et les économistes ont eu le tort ici de ne pas distinguer assez nettement le cas où il n'y a pas, chez les concurrents, conscience de leur concurrence, et la mesure très variable de cette

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conscience, les degrés infinis qui la séparent de rinconsciënce complète.

Voilà pourquoi j'avais raisoii de dire tout â l'heure qu'il faut chercher Tôpposilion sociale élémentaire, non pas, comme on pourrait le croire à première vue, dans le rapport de deux individus qui se contredisent ou se contrarient, mais bien dans les duels logiques et téléologiques, dans les combats singuliers de thèses et d'antithèses, de vouloirs et de noaloirs, dont la conscience de l'individu social est le théâtre. On pourra, il est vrai, me demander : En quoi donb l'opposition î^implement psychologique diffère-t-elle de l'opposition sociale? Elle en diffère par sa cause et surtout par ses effets. Par sa causé : un solitaire reçoit de ses sens deux perceptions en apparence contradictoires, il hésite entre deux jugements sensitifs, l'un qui lui dit que cette tache là-bas est un lac, l'autre qui lui dit le contraire ; voilà une opposition interne dont l'origine est toute psychologique, et le cas est infiniment rare. On peiit affirmer sans crainte de se tromper que tous les doutes, toutes les hésitations dont souffre l'homme le plus isolé, né dans la plus sauvage des tribus, sont dus à la rencontre en lui-même ou bien de deux rayons d'exemples, qui sont venus interférer dans son cerveau, ou

OPPOSITION DES piii^:nomî:nes 8I

bieii d'Un rayon d'exemples qui s'est croisé avec ufie perception des sens. En écrirant, j'hésite souvent entre deux locutions Synonymes^ dont chacune se présente comme préférable à l'autre dcllls la circonstance donnée : ici ce sont deu* rayons imitatifs qui ont interféré en moi ; j'entends pat* là les deux séries d'hommes qui à partir du premier itivènteûr de Viitï de ces mots et du premier inventeur de l'autre, sont venus aboutir à inoi. 'Car j'ai appris chàcuti de ces mots d'un individu qui l'a appris d'uil autre, et ainsi de suite en remontant jusqu'au premier qui l'a prononcé. (C'est là ce que j'appelle, encore linefois, un rayon imitalif; la totalité de rayons de ce genre qui s'échappent d'uh inventeur, d'un initiateur, d'un novateur quelcotique, dont l'exemple s'est propagé, est ce que j'appelle un rayonnement imitatif. Là vie sociale se compose d'un entre-croisemeht touffu de rayonnements de ce genre, entre lesquels les interférences soht innoitibrables). Autres exemples : Je suis juge et j'hésite entre une opinion qui se fonde sur une série d'arrêts conformes à l'avis émis par tel auteur, Marcadé ou Demolombe, et une opinion opposée qui s'appuie sur une autre série d'arrêts émanant de tel autre commentateur ; encore une interférence de deux rayons imitatifs. De même quand, pour éclairer mon appartement, j'hé-

site entre le gaz et rélectricité. Mais, quand un jeune paysan, devant un coucher de soleil, ne sait s'il doit croire la parole de son maître d'école qui lui assure que la chute du jour est due à un mouvement de la terre et non du soleil, ou le témoignage de ses sens qui lui dit le contraire, dans ce cas il n'y a qu'un seul rayon imitatif, qui, par son maître d'école, le rattache à Galilée. N'importe, cela suffit pour que son hésitation, son opposition interne et individuelle, soit sociale par sa cause.

Mais c'est surtout par ses effets ou plutôt par son inefficacité que l'opposition simplement individuelle diffère de l'opposition sociale élémentaire, qui est cependant individuelle aussi. Quelquefois l'hésitation de l'individu reste renfermée en lui, ne se propage ni ne tend à se propager imitativement chez ses proches ; dans ce cas, le phénomène reste purement individuel. Mais, le plus souvent, le doute même est contagieux presque autant que la foi, et toute personne qui, dans un milieu fervent par exemple, devient sceptique, ne tarde pas â être le foyer d'un scepticisme rayonnant autour d'elle : peut-on nier alors le caractère social de l'état de lutte interne qui est propre à chacun des individus de ce groupe?

Mais envisageons la question d'une manière encore

plus générale. Quand l'individu prend conscience de la contradiction qui existe entre un de ses jugements ou de ses desseins, ou de ses idées ou de ses habitudes — dogme, tournure de phrase, procédé industriel, espèce d'arme ou d'outil, etc. — et un jugement ou un dessein, une idée ou une habitude, d'un autre homme ou d'autres hommes, il arrive de trois choses Tune. Ou bien il se laisse influencer complètement dans le sens d'autrui, il abandonne brusquement sa manière propre de penser et d'agir, et dans ce cas il n'y a pas de lutte interne, il y a eu victoire sans combat, ce n'est qu'un des continuels phénomènes d'imitation dont la vie sociale est faite. Ou bien l'individu ne subit qu'à demi l'influence d'autrui, c'est le cas que nous venons de considérer plus haut, et le choc alors est suivi d'un amoindrissement de sa force plus ou moins entravée et paralysée. Ou bien il réagit contre l'idée ou l'habitude étrangère, contre la croyance ou la volonté qui le heurte, et affirme ou veut d'autant plus énergiquement ce qu'il affirmait et voulait déjà. Mais, dans ce dernier cas même, où il tend toutes les énergies de sa conviction ou de sa passion pour repousser l'exemple d'autrui, il y a en lui un trouble, une lutte intime, d'un autre genre, il est vrai, aussi tonifiante que la précédente était

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énervante. Et ce trouble aussi, encore iiiietix qilë l'autre, précisément parce qii'il est une surexcitation et non une paralysie des forces individuelles, est propre à se répandre contagieusement ; de là la scission d'une société en partis. Un tiouveau parti est toujours formé d'ufi groupe de gens qui ont adopté, les uns après les autres^ les iins fi l'éxéniple dès autres, une idée ou une résolution contraire à celle qui régnait jusque-là dans léUrs milieux et dont feiixmêmes étaient imbus. D'autre part, ce dogmatislilé nouveau, devenu plus intolérant et plus intetise à mesure qu'il sfe répand, suscite contre lui la coalition de ceux qui, fidèles aux traditions, ont fait ilh choix précisément contraire, et voilà deux fanatismes en présence.

On le voit, sous sa forme dogmatique et violente, comme sous sa forme sceptique et énervée, là juxtaposition individuelle de termes opposés est sfciciàle à la condition de se répandre imitât ivement. S'il en était autrement, il faudrait dire qu'il n'y a riéh de âocial dans des faits tels que ceux-ci: la rivalité de "deux langues, le français et l'allemand, le français et l'anglais, sur leurs frontières respectives, en Belgique, en Suisse, dans les îles normandes ; ou la rivalité de deux religions, pareillement limitrophes. L'une de

ces langues, Tune de ces religions, empiète constamment àur l'autre, à la suite d'inceèsants combats qui se livrent, non pas entre hommeè riyaux, mais, dans chaque esprit, dans chaque conscience, entre deux lociitidhs rivaliBS, entre deux croyances rivales. Estil rien de plus intéressant socialement que ces alluviotis linguistiques et religieuses ? D'oppositions psychologiques tout procède donc socialemefat, et c'est là qu'il convieril de remonter toujours. Il n'en est pas moins vi'ai qu'il importe beaucoup de ne pas confondre les deux formes sous lesquelles l'opposition se présente à nous, l'une dans laquelle le combat des deux termes juxtaposés a lieu dans l'individu même, l'autre dans laquelle l'individu n'adopte que l'un des deux termes opposés, quoiqu'ils soient tous deux juxtaposés en lui, et où le combat, par conséquent, n'a lieu que dans ses rapports avec d'autres hommes. On peut se demander à ce sujet, et je më le suis demandé depuis longtemps dans l'un de mes premiers articles (i), ce qu'il y a de pire pour une société, d'être divisée en partis ou en sectes qui se combattent de leurs programmes et de leurs dogmes opposés, en peuples qui guerroient, ou d'être com-

(1) Article reproduit plus tard dans mesj- Lois de Vimilation (premier chapitre, presque in fine).

8b LES LOIS SOCIALES

posée d'individus en paix les uns avec les autres, mais individuellement en lutte chacun avec soi, en proie au scepticisme, à Tirrésolution, au découragement. Vaut-il mieux cette paix de surface qui recouvre Tétat de guerre sourd et continu des âmes aux prises avec elles-mêmes, ou dirons-nous que les guerres les plus meurtrières, les guerres religieuses même et tous les accès du délire politique dans les révolutions les plus sanglantes sont préférables à cette torpeur ? S'il était vrai que nous n'avons à opter qu'entre ces deux solutions, avouons que le problème social serait étrangement ardu. Or ne semblet-il pas qu'il en soit ainsi et que les hommes ne cessent momentanément de se faire la guerre sur les champs de bataille ou de se combattre avec acharnement dans l'arène de la concurrence industrielle ou de la compétition politique, que pour retomber dans le malaise profond des âmes anxieuses, indécises, découragées, hésitantes entre leurs prêtres et leurs docteurs qui se contredisent, entre les vieilles maximes d'une morale respectée de bouche et les pratiques contraires d'une morale qui n'ose encore se formuler? Et n'est-il pas manifeste que, lorsque les hommes mettent fin à leur écartèlement intérieur, à leurs ballottements, à leurs tiraillements de doc-

trines et de conduites contradictoires, c'est pour se ranger en deux camps suivant l'option différente qu'ils ont faite, et se remettre à guerroyer ? Entre la guerre extérieure ou la lutte interne, nous n'aurions qu'à choisir. Ce serait le dilemme offert aux derniers rêveurs, — dont je suis — de la paix perpétuelle.

Mais la vérité, heureusement, est moins triste et moins désespérante. L'observation montre que tout état de lutte, extérieur ou intérieur, aspire toujours et finit par aboutir à une victoire définitive ou à un traité de paix. Pour la lutte intime, sous quelque nom qu'on la nomme, doute, irrésolution, angoisse, désespoir, cela est évident : la lutte ici apparaît toujours comme une crise exceptionnelle et passagère, et nul ne s'aviserait de la considérer comme l'état normal, ni de la juger préférable avec ses agitations douloureuses à la paix soi-disant amollissante du travail régulier sous l'empire d'un jugement bien assis et d'une volonté décidée. Mais, pour la lutte extérieure, pour la lutte entre hommes, en est-il autrement ? X'histoire, bien comprise, fait voir que la guerre évolue toujours dans un certain sens, et que cette direction, cent fois reproduite, facile à démêler en somme à travers les broussailles et les enchevêtre-

menls historiques, est propre â hbiië faire dtiglirëi' sa future disparition après sa raréfaction graSiiellè. Par suite du rayonnement itnitatif, en effet, qui travaille incessamment et souterrainement, potir ainsi dire, à élargir le champ social, les phënométies sociaux vont s'élafgissant, et la guerre participe â ce mouvement. D'une multitude infinie de très petites, mais très âpres guerres ënti*e petits clans, oii passe à un nombre déjà bieil moindre de guerres uti peu plus grandes, mais mbitis haineuses, entre petites cités, puis entre grandes cités, piiis entre peuples qui vont grandissant, et enfin on arrive à uiie èfe de très rares conflits très grandioses, mais sans férocité aucune, entre des colosses nationaux que leur grandeur même rend pacifiques.

Je m'arrête pour remarquer qiie, par ce passage du petit au grande du petit très iiombrétix au gfaiid très rare, l'évolution dé la guerre, et en général de tout phénomène social, semble fcôntredire l'évbldtibn des sciences telle que je Tai exposée jiisqd'ici. Mais, en fait, elle n'en est que la côîitre-épreuve et la cohfirmation. C'est justement parce que tout, dans le monde des faits, Va dii petit au grand, que; dàhs le monde des idées, miroir renversé du preitiier, tout va du grand au petit et, par les progrès de râtiàlysë,

n'atteint qu'eh dernier lieu les faits élémentaires, véritableiiient explicatifs.

Revenons. A chacune de ses étapes, à chacun de ses élargissemeiits, qui sont avant tout des apaisements, la guerre en somme a diminué ou du moins s'est transformée d'une manière favorable à son évanouissement ultérieur. Chaque agrandissement des États, de tribus devenues cités, de cités royauiîies, empires, immenses fédérations, a été la suppression des combats dans une région de plus en plus étendue. Il y a toujours eu sur la terre, jusqu'à not^e époque, des régions, même étroites, une vallée resserrée enti*e des montagties, une grande île, un fragment bien découpé d'une surface continentale, plus lard le poùrtotir d'une mer intérieure, qui ont été régardées longtemps conime une sorte d'Univers distinct par leurs habitâtits ; et, quand ce petit univers-là était enfin pacifié par une série de conquêtes qui èri avaient réduit toutes les localités sous un même joug, il semblait que le but final, le but toujours poursuivi, la pacification universelle, fût atteint. On se reposait ainsi un moment dans l'empire des Pharaons, dàrls l'Empire Chinois, dans le Pérou des Incas, dans certaines îles du Pacifique, dans l'Empire romain. Le malheur était qu'à peine entrevu,

9o LES LOIS SOCIALES

le terme fascinateiir reculait, la terre apparaissait plus grande qu'on ne Tavait cru ; des relations se nouaient, bientôt belliqueuses, avec de puissants voisins, dont on ne soupçonnait pas jusque-là Texistence, et qu'il fallait conquérir aussi, ou par lesquels il fallait être conquis, pour asseoir définitivement la paix du monde. La continuation des guerres, c'est en somme l'extension graduelle du champ de la paix. Mais cette extension ne saurait être indéfinie ; ce mirage anxieux ne saurait être à jamais tourmentant, puisque ce globe a des limites et que depuis longtemps nous en avons fait le tour. Ce qui caractérise notre époque, ce qui la différencie profondément, en un sens, de tout le passé, quoique les lois de l'histoire s'appliquent à elle comme à ses devancières, ni plus ni moins, c'est que, pour la première fois, la politique internationale des grands États civilisés embrasse dans ses préoccupations, non plus, comme autrefois, un continent ou deux, mais la totalité du globe, et qu'ainsi le terme dernier de l'évolution de la guerre se dévoile enfin, perspective si éblouissante qu'on n'ose y croire, perspective d'un but difficile à réaliser assurément, mais d'un but bien réel, qui n'a plus rien de décevant, qui, si on l'approche, ne saurait reculer. N'y a-t-il pas là de quoi électriser tous

OPPOSITION DES PHÉNOMÈNES 9l

les cœurs ? Après avoir assis la Paix dans les limites d'un fleuve, tel que le Nil ou le fleuve Amour, ou sur le littoral d'une petite mer, après avoir été, comme Ta montré MetchnikofT — et comme l'expliquent à merveille les lois du rayonnement imitatif — fluvialile, puis méditerranéenne, la civilisation devient océanique, c'est-à-dire planétaire, et c'est maintenant que, l'èrede ses crises de croissance étant close, sa grande floraison peut commencer.

Il est vrai qu'alors même que la guerre aura pris fin, toute lutte douloureuse entre hommes n'aura point disparu. Il en est d'autres formes, la concurrence notamment. Mais à la concurrence aussi, opposition sociale d'ordre économique, et non plus politique, ce qui vient d'être dit peut être appliqué. Gomme la guerre, la concurrence va du petit au grand, du très petit très nombreux au très grand très peu nombreux. La concurrence, dès son début, se présente sous trois espèces : la concurrence entre les producteurs du même article, la concurrence entre les consommateurs du même article, et la concurrence entre producteur et consommateur, vendeur et acheteur du même article. Car, s'il s'agit d'articles différents, il n'y a nulle opposition réciproque des

92 LES LOIS SOCULES

désirs; il y a plutôt adaptation réciproque, quand les articles sont susceptibles de s'échanger.

Mais, d'abord, puisqup naqs touchons là à jin sujet des plus délicats pt qu'il ne nous convient de Taborder pour le moment que par un côté spécial, en dehors de tout parti pris collectiviste ou autre, faisons quelques observations d'une véfité non douteuse. Concurrence est un mot ambigu qui signifie à la fois ou tour à tour concours et lutte^ et c'est pourquoi la dispute s'éternise entre ceux qui maudissent justement cette chose équivpque, dont jls n'envisagent que le côté opposition, et peux qui non moins justement la Iquent à raison des inventions pivilisatrices qu'elle a suscitées, envisagée par son côté adaptation. Mais c'est sous son aspect défavorable que nous la considérons ici.

Il n'est nullement essentiel aux désirs dps divers consommateurs ou des divers producteurs d'un même objet, ni même aux désirs des uns confrontés avec les autres, de se combattre, de se contredire. Producteur et acheteur sont toujours d'accord en ce sens que l'un veut acheter ce que l'autre veut vendre, il est vrai pas toujours au même prix, mais il est toujours un prix qui les accorde et met fin au débat entre eux* Les désirs des producteurs n'ont rien non plus de con-

traire, tant qup chacun d'eux a sa clientèle et son débqviphé, momentanément inextensibles comme sa productipp ; ils ne deviennent contradictoires qu'au furet ^ mesure que, les moyens de production venant à s'étendre, chacun d'eux désire produire plus et s'approprier la production d'autrui. Il est vrai que, la civilisation ayant pour effet d'agrandir sans cesse les moyens d'action, cette lutte entre co-producteurs est inévitable et doit devenir de plus en plus vive. Quant aux flésirs des consommateurs d'un article donné, on pf3Utdire que, loin de s'entre-nuire, les compétiteurs à l'achat d'un mên^e article s'entr'aident le plus souvent, quand la production de cet article est de nature à inarober du même pas que sa consommation : car, plus il y a de gens désireux d'acheter des bicyclettes, plus le prix des bicyclettes s'abaisse. Les désirs des consommateurs ne sont vraiment en contradiction que dans le cas — assez fréquent pour les articles de première nécessité et aussi pour les articles de grand luxe — QÙ il y a moins d'exemplaires de la chose dem^indée qu'il n'y a de demandes et où ils ne sauraient se multiplier aussi rapidement que se multiplient, par la contagion de la mode, les désirs dont elle est l'objet. Cela dit, reqlarquons, pour fevenir à notre idée de

94 l'ES LOIS SOCIALES

tout à rheure, que chacune des trois espèces de concurrence distinguées ici se conforme à la loi indiquée. Entre vendeur ou acheteur, les petits marchandages des tout petits marchés primitifs sont incessants et innombrables ; peu à peu ils sont supprimés, mais pour être remplacés par ces grands marchandages auxquels donne lieu, dans les conseils municipaux, la fixation de la taxe municipale du blé ou de la viande ; et, quand ceux-ci sont supprimés à leur tour, c'est pour être remplacés par de plus grands marchandages encore, par les discussions des Chambres où se débattent des projets de loi qui tendent à favoriser, par l'imposition ou la suppression de certains droits de douane, les intérêts de la masse des producteurs ou ceux de la masse des consommateurs nationaux. Les sociétés coopératives dites de consommation, c'est-à-dire où le consommateur et le producteur île font qu'un, sont nées du besoin de mettre fin à l'espèce de concurrence dont il s'agit, et elles vont se développant comme elles. — Entre acheteurs, la concurrence va aussi (i) s'élargissant : dans

(i) En temps de disette, de nos jours, il n'est pas un sac de blé qui, dans le fond du dernier village de Crimée ou d'Amérique, n'ait pour compétiteurs — non pas quelques voisins, comme autrefois, — mais des marchands de toutes les nations européennes ; de même qu'il n'est pas, en temps

OPPOSITION DES PHÉNOMÈNES gS

les tout petits marchés primitifs, la compétition d'un sac de blé, d'un tète de bétail, est restreinte à quelques personnes ; à ces innombrables petites compétitions, qui se terminent soit par des unions d'intéressés, soit trop souvent par de petites sociétés locales d'accaparement, succèdent, quand les marchés commencent à s'étendre en se raréfiant, des compétitions plus étendues, déplus en plus étendues, qui aboutissent, elles aussi, tantôt à des unions importantes, telles que les syndicats agricoles, tantôt à des sociétés d'accaparement plus vastes, aux trusts et aux kartells gigantesques que l'on sait.

Mais arrivons à la concurrence la mieux étudiée, et, en réalité, la plus intense, parce qu'elle est la plus consciente, celle des producteurs entre eux. Elle commence par des rivalités sans nombre entre des petits marchands se disputant des marchés minuscules, primitivement juxtaposés et à peu près clos les uns aux autres; mais, à mesure que ceux-ci, par l'abaissement de leurs barrières, se confondent en

ordinaire, de tableaux de maître, de vieux livres, pour Tachât desquels, dans le plus obscur des châteaux français, on n'ait à redouter maintenant, non plus quelques amateurs du voisinage, ou de la province, ou de la France entière, mais des milliardaires américains.

Tarde. — Les Lois sociales.

96 hBS LOIS SOCIALES

marchés plus grands et iiioins nombreux, les petites boutiques rivales se fusionnent aussi, soit de gré soit par force, en fabriques plus grandes et moins nombreuses, où le travail producteur, qui naguère était jalousement opposé à lui-même, est à présent harmonieusement coordonné ; et la rivalité de ces fabriques reproduit, sur une plus grande échelle, celle des boutiques d'autrefois : jusqu'à ce qu'on arrive, par l'agrandissement graduel dps iiiarchés, qui tendent à devenir le marché unique, à quelques géants de l'industrie et du commerce, qi|i rivalisent aussi entre eux, à moins qu'ils ne s'entendent.

En somme, la concurrence se développe par côrcles concentriques qui vont s'él^rgissant. Mais l'élargissement de la concurrence a pour condition et pour raison d'être l'élargissement de l'association. De Tassociation ou du monopole, objectera-t-on. Soit, mais le monopole n'est qu'une des deux solutions que le problème de la concurrence comporte, de mênae que l'unité impériale n'est qu'une des deux solutions du problème de la guerre. L'un de ces problèmes peut se résoudre par l'association des individus comme l'autre par la confédération des peuples- Du reste, le monopole même, à force de s'étendre, s'adoucit ^ et^ s'il devenait universel, dans certaines

espèces de production — terme où il tend et que M. Paul Leroy-Beàulieu a tort, je crois, de juger à jamais et abâoliiment inaccessible (i), — il serait probablement plus supportable dans certains cas que Tétat de concurrence aiguo auquel il aurait été substitué. La concurrence tend à une inonopolisatiôn aii mbins partielle et relative ou à une association de

(i) Un monopole est toujours partiel et relatif. Sans doute, M. Paul Leroy-Beaulieu a raison de dire que la concurrence n'aboutit jamais au monopole absolu et complet, et l'exemple qu'il cite, celui des grands magasins, du Bon Marché par exemple, qui, après avoir supprimé la concurrence de tant de petites boutiques, a vu surgir celle du Louvre^ du Printemps, de la Samaritaine, etc., semble h première vue des plus probants. Mais, en réalité, dans un certain rayon et dans une certaine mesure^ chacun de ces colosses du commerce à monopolisé une situation que des milliers de petits magasins se disputaient ; chacun d'eux à sa clientèle propre en province et qui, pour des raisons quelconques, de caprice ou de mode, lui est acquise exclusivethent. Le plus souvent, c'est tout simplement parce qu'il a la réputation, sur tel articlcy de l'emporter en qualité sur ses concurrents. En réalité, cette soi-disant concurrence que les grands magasins se font entre eux (outre qu'elle peut facilement être tempérée, atténuée par des ententes entre eux, beaucoup plus faciles, vu leur petit nombre, qu'elles ne l'étaient entre les petits magasins très nombreux auxquels ils se sont substitués), cette concurrence tend à devenir de plus en plus une simple division du travail, ou plutôt une répartition de monopoles partiels qu'ils se sont partagés où qu'ils se partagent peu à peu.

concurrents, comme la guerre tend à Técrasement du vaincu, ou à un bon traité avec lui, et, dans les deux cas, à une pacification au moins partielle et relative aussi. A cela ont servi les agrandissements des États conquérants. Les grands États modernes, en prenant la place des fiefs du moyen âge, ont fait régner une paix bien incomplète, je le sais, et bien courte jusqu'ici, mais dont Tétendue et la durée vont grandissant, comme les armements grandioses de l'heure présente. Nier que la concurrence aboutisse au monopole (ou à l'association) et se persuader qu'on prend ainsi la défense de la concurrence contre ses détracteurs, c'est repousser au contraire la seule excuse qu'elle puisse alléguer: c'est comme si, pour défendre le militarisme contre les attaques dont il est l'objet, on s'évertuait à démontrer qu'il n'est pas vrai que la guerre porte la paix dans ses flancs à la suite de la victoire. La guerre, il est vrai, ne traverse la paix que pour renaître de la paix même et sur une plus grande échelle, et, de même, la concurrence ne s'apaise momentanément dans l'association que pour renaître de l'association même sous la forme de rivalités entre associations, entre corporations, entre syndicats, et ainsi de suite ; mais on arrive ainsi, finalement, à des associations géantes

qui, ne pouvant plus grandir, ne pourront, après s'être combattues, que s'associer.

Il est une troisième grande forme de la lutte sociale, la discussion. Sans doute, elle est impliquée dans les précédentes, mais, si la guerre et la concurrence sont des discussions, l'une est une discussion en actes meurtriers, l'autre en actes ruineux. Disons un mot de la discussion en paroles purement et simplement. Celle-ci aussi, quand elle évolue, — car il y a beaucoup de petites discussions privées qui n'évoluent pas et qui meurent sur place, fort heureusement — évolue comme il vient d'être dit, quoique ici le phénomène soit moins visible. C'est, ne l'oublions pas, quand la discussion mentale a pris fin entre deux idées contradictoires d'un même cerveau, que la discussion verbale est possible entre deux hommes qui ont résolu la question différemment. De même, si la discussion verbale, ou écrite, ou imprimée, entre groupes d'hommes, et entre groupes de plus en plus étendus, se substitue à la discussion verbale entre deux hommes, c'est à la condition qu'elle se soit terminée dans chacun de ces groupes par un accord relatif et momentané, par une sorte d'unanimité, morcelée d'abord en une multitude de

lOO I.ES LOIS SOCIALES

petites coteries^ de petits clans, de petites églises, de petites agoras, de petites écoles qui se combattent, et, enfin, après bien des polémiques, concentrée en un très petit nombre de grands partis, de grandes religions, de grands groupes parlementaires, de grandes écoles de philosophie ou d'art entre lesquels se livrent les suprêmes combats. N'est-ce pas ainsi que l'unanimité catholique s'est peu à peu établie? N'est-ce pas, dans les deux ou trois premiers siècles de l'Église, par d'innombrables discussions très vives, parfois sanglantes, entre les fidèles de chaque église locale, qui finissaient par s'accorder en un petit credo, mais dont le credo, en désaccord sur quelques points avec celui d'églises voisines, donnait lieu à des colloques, à des conciles provinciaux, qui résolvaient ces difficultés, sauf à se contredire parfois entre eux et à transporter leurs querelles au sein de conciles nationaux ou œcuméniques ? L'unanimité politique de l'ancienne France, sous forme monarchique, s'était faite de même, et l'unanimité politique de la France nouvelle, en un sens démocratique, est en train de se faire pareillement. Ce que j'aj)pellerais volontiers l'unanimité linguistique, c'est-à-dire l'unité de la langue nationale, à la suite de rivalités entre dialectes et de provincialismes

OPPOSITION DKS PHÉNOMÈNES lOl

rebelles au purisme orthodoxe, ne s'est pas établi autrement. L*unanimité juridiqUfe s'est faite depuis longtemps d'une manière analogue, par d'innombrables coutumes locales apaisant séparéhient des milliers de discussions de droit (pas toutes, les pro* ces Ite montrent), coutumes elles-mêmes eh conflits, mais accordées en quelques coutumes régionales, qu'une législation uniforme a enfin remplacées. L'unanimité scientifique, opérée lentement, dans une large mesure, par une série de discussions apaisées et renaissantes entre savants, entre écoles scientifiques, donnerait lieu à des considérations pareilles. Parmi toutes les formes de discussion, il en est une, la discussion judiciaire, le procès (civil ou commercial), qui se signale à l'attention. Est-il vrai que le procès aille aussi s'élargissant, et, par ses agrandissements mômes, coure à son apaisement? Oui, si étrange que cette proposition, de prime abord, puisse paraître. D'abord, il est certain que, chez les peuples primitifs, les procès ne diffèrent pas des guerres privées, et, de fait, sans la présence souveraine de l'Etat -juge, la plupart des différends entre plaideurs se termineraient par des coups. Les procès sont des duels atténués, des guerres embryonnaires. Et, réciproquement, les guerres sont des procès de nations.

102 LES LOIS SOTJALES

procès parvenus à leur développement naturel par l'absence d'une autorité supra-nationale. Si donc on compare les querelles judiciaires d'à présent, devant nos tribunaux, à celles du moyen âge, où les parties étaient des champions armés, et à celles des tribus germaines, on se convaincra que l'ardeur litigieuse n'a cessé de s'adoucir. Et j'ajoute qu'elle s'est adoucie par ses élargissements mêmes. On peut dire, en effet, que les questions de droit se sont élargies à mesure que les coutumes locales ont fait place aux coutumes provinciales, et enfin aux lois nationales : à chaque degré de l'unification juridique, chaque forme de procès, c'est-à-dire chaque difficulté de droit, donnant lieu à deux opinions diamétralement contraires, prend un caractère plus général. Or c'est en se généralisant de la sorte que chaque espèce de discussion judiciaire aboutit à son terme final, qui est un arrêt de la Cour suprême tarissant la source de ce genre de procès. Combien de sources pareilles ont été taries au cours même de notre siècle !

M'objectera-t-on, par hasard, que les peuples, à mesure qu'ils se civilisent, deviennent de plus en plus discuteurs, et que, loin de se substituer aux discussions verbales privées, les discussions publiques, les polémiques de presse, les débats parlementaires,

OPPOSITION DES PHÉNOMÈNES lo3

ne font que les alimenter? L'objection serait sans portée. Si les sauvages et les barbares discutent peu — et c'est fort heureux, caria plupart de leurs discussions dégénèrent en querelles et en combats, — c'est qu'ils ne parlent et ne pensent pour ainsi dire pas. Vu le nombre infiniment petit de leurs idées, on peut être surpris qu'elles se heurtent relativement si souvent. Et on peut être stupéfait de voir si processifs des gens qui ont si peu d'intérêts différents. Au contraire, il y a une chose qu'on devrait admirer, et qu'on ne remarque point, c'est que, dans nos villes civilisées, en dépit du flot abondant d'idées roulées en nous par la conversation et la lecture, il y ait, en somme, si peu de discussions, et des discussions si peu vives. On devrait être ébahi devoir cela, de voir les hommes tant penser, tant parler et si peu se contredire, tant agir et si peu plaider, comme de voir si peu d'accidents de voitures dans nos rues si animées et si encombrées, et comme de voir si peu de guerres éclater en nos temps de relations internationales si compliquées et si étendues ! Et qu'est-ce qui nous a mis à peu près d'accord sur tant de points ? Ces trois grandes choses, élaborées successivement par des discussions séculaires : la Religion, la Jurisprudence, la Science. — Remarquons aussi

lO^ LES LOIS SOCLVLES

qu'en pays civilisé, les discussions publiques remportent beaucoup en importance, en intérêt poignant, en vivacité môme, sur les discussions privées, et que c'est l'inverse en pays barbare. Nos séanceâ parlementaires sont d'une violence croissante pendant que le ton des discussions de café et de salon s'adoucit.

En résumé, l'opposition-lutte, dans nos sociétés humaines, sous ses trois formes principales, guerre, concurrence, discussion, se montre à nous comme obéissant à la même loi de développement par voie d'apaisements intermittents et grandissants qui alternent avec des reprises de discorde amplifiée et centralisée, jusqu'à l'accord final, au moins relatif. De là il résulte déjà — et nous avotis bien d'autres raisons de le penser — que Tôpposition-lutte ne joue dans le monde social, comme dans le monde vivant ou le monde inorganique, que le rôle de moyen terme, destiné à disparaître progressivement, â s'éptiiser et s'éliminer par ses propres agrandissements, qui sont une course après sa propre destruction. Et le moment est venu de dire, en effet, ou de redire plus explicitement, quel est le vrai rapport de ces trois grands aspects scientifiques de l'univers, que j'ai appelés Répétition, Opposition, Adaptation des phénomènes.

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Les deux derniers procèdent du premier, et le second est d'ordinaire, pas toujours, l'intermédiaire entre le premier et le troisième. C'est parce que les forces physiques se propagent ou tendent à se propager en progression géométrique par leur répétition ondulatoire, qu'elles interfèrent ou aussi bien qu'elles s'adaptent en se combinant ; et leurs interférenceschocs ne semblent servir qu'à préparer leurs interférences-alliances, leurs combinaisons. C'est parce que les espèces vivantes tendent à se propager en progression géométrique par la répétition héréditaire de leurs exemplaires individuels, qu'elles interfèrent soit en croisements heureux et féconds soit en combats pour la vie si bien étudiés parles darw^iniens qui n'ont aperçu l'interférence vitale que par son côté meurtrier, où ils ont vu, avec une exagération manifeste, l'unique ou le principal procédé de la création de nouvelles espèces, c'est-à-dire de la réadaptation des espèces anciennes. Et c'est aussi parce que les choses sociales quelconques, un dogme, une locution, un principe scientifique, un trait de mœurs, une prière, un procédé industriel, etc., tendent à se propager géométriquement par répétition imitative, qu'elles interfèrent elles-mêmes heureusement ou malheureusement, c'est-à-dire qu'elles se rencontrent par leur

côté dissonant dans certains cerveaux, où elles donnent lieu aux duels logiques ou téléologiques, premier germe des oppositions sociales, des guerres, des concurrences, des polémiques, et que, par leur côté harmonisable, elles se rencontrent dans des cerveaux de génie, ou même dans des cerveaux ordinaires, en véritables hymens logiques, en inventions, en initiatives fécondes, source de toute adaptation sociale.

Ce sont là trois termes d'une série circulaire, susceptible de tourner sans fin. Car c'est en se répétant par l'imitation que l'invention, l'adaptation sociale élémentaire, se répand et se fortifie et tend par la rencontre de l'un de ses rayons imitatifs avec un rayon imitatif émané de quelque autre invention ancienne ou nouvelle, à susciter soit de nouvelles luttes, soit, directement ou à travers ses luttes, de nouvelles inventions plus complexes, bientôt rayonnantes aussi imitativement, et ainsi de suite à l'infini. — Notons que le duel logique, de même que l'hymen logique, l'élément social de l'oppositionlutte, comme l'élément social de l'adaptation, a besoin de la répétition imitative pour se socialiser, pour se généraliser et croître. Mais il y a cette différence que la propagation imitative de l'état de discorde intérieure entre deux idées ou même de l'état

de discorde extérieure entre deux hommes ayant fait choix l'un d'une de ces idées, l'autre de l'autre, doit fatalement user et faire cesser cette discorde au bout d'un temps, puisque tout combat est épuisant et aboutit à une victoire ; tandis que la propagation imitative de l'état d'harmonie à la fois interne et externe réalisé par l'illumination d'une vérité nouvelle, synthèse de nos connaissances antérieures et communion de notre esprit avec tous les esprits qui la voient luire, n'a aucune raison de s'arn^ter et se fortifie en avançant. Des trois termes comparés, donc, le premier et le dernier dépassent beaucoup le second en hauteur, en profondeur, en importance, et peut-être en durée. La seule utilité du second, de l'opposition, c'est de provoquer une tension des forces antagonistes propres à susciter le génie inventif, l'invention militaire qui, en donnant la victoire à un camp, met fin momentanément à la guerre — l'invention industrielle qui, adoptée ou monopoHsée par l'un des rivaux de l'industrie, lui assure le triomphe, et met fin momentanément à la concurrence — l'invention philosophique, scientifique, juridique, esthétique, quelconque, qui vient trancher brusquement d'innombrables discussions, sauf à en faire naître plus tard de nouvelles. Voilà la

Tarde. — Les Lois sociales. 7

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seule utilité, la seule raison d'ôtre de ropposilion, mais combien de fois l'invention qu'elle appelle ne répondelle pas ! Combien de fois la guerre fauche-t-elle ^^ génie au lieu de le stimuler ! Et combien de talents stérilisés par les polémiques de presse, par les débats parlementaires, par la vaine escrime même des Congrès ! Tout ce qu'on peut dire — et qui vient à l'appui de ce qui précède, — c'est que Tordre historique de prépondérance successive des trois formes de la lutte est précisément celui de leur aptitude à stimuler l'inventivité : de l'ère où la guerre est prépondérante, en effet, on passe à une phase où c'est la concurrence qui prédomine, et enfin la discussion. Dans une société qui se civilise, en outre, l'échange se développe plus vite que la concurrence, la conversation plus vite que la discussion, et l'internationalisme plus vite même que le militarisme*

Nous ne venons de parler que des oppositionsluttes, de celles qui ont lieu entre deux termes simultanés qui se heurtent. Quant aux oppositionsrythmes, qui consistent en termes successifs, qualités ou quantités, n'importe, en hausse suivie de baisse ou en aller suivi de retour et vice versa, il

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semble, à première vue, que ces dernières soient moins énigmaliques que les autres, puisqu'elles ne sont point des paralysies et des destructions mutuelles de forces. Mais, à y regarder de près, ce va-etvient de forces qui font tour à tour le pour et le contre, ou disent le oui ou le non, est encore plus difficile à comprendre que le choc de deux forces qui se rencontrent et s'équilibrent, car, au moins, ces interférences destructives ont-elles un caractère accidentel, non voulu, et nous savons qu'elles sont presque inséparables des interférences créatrices, comme l'ombre du corps ; sans compter que l'équilibre en nous et la neutralisation réciproque de tendances contraires, (le suggestions rivales du dehors, permet à notre originalité naturelle de se faire jour, et c'est là peutêtre une des meilleures justifications de la lutte en général. Mais le rythme semble être un jeu normal cil les forces se complaisent et qu'elles ont voulu ^ soit qu'il s'agisse du rythme qualitatif ou du rythme quantitatif» Et j'avoue que, s'il y avait de sérieuses raisons de penser que ce va-et-vient, ce balancement puéril, eût lieu en grand, c'est-à-dire que la dissolution fût précisément l'inverse de l'évolution ^ la régression de la progression, et que tout se remît ensuite à recommencer indéfiniment sans nulle orien-

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talion d'cnseinl)le, je serais pris d'un désespoir schopenhauerien. Mais, par bonheur, il n'en est rien, elle rythme n'apparaît partout, le rythme un peu précis, régulier, vraiment digne de ce nom, que dans le détail des phénomènes, comme une condition même de leur répétition précise, et, par leur répétition, de leur variation. La gravitation d'un astre ne se répète qu'à raison même de son aller et retour elliptique ; une onde sonore, une onde lumineuse, ne se répète qu à raison d'un aller et retour rectiligne ou circulaire ou elliptique aussi ; la contraction d'un élément muscuculaire, l'innervation d'un élément nerveux, ne se propage non plus dans un muscle ou le long d'un nerf que moyennant un petit processus circulaire qui revient à son point de départ ; et Baldwin a montré récemment que l'imitation est aussi « une réaction circulaire » et qu'on peut la définir : « une réaction musculaire qui cherche à atteindre les stimulus capables de ramener les mêmes états, qui, à nouveau, tendront aux mêmes stimulus et ainsi de suite ». Dans le livre d'où j'extrais cette citation, il étend le mot imitation bien au delà de l'acceptation que je lui avais assignée, et, le généralisant au point d'y faire rentrer à la fois tout le fonctionnement vital comme tout le fonctionnement social, il écrit ; « Le type

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des réactions OU répétitions circulaires^ que nous nommons imitation, est un type fondamental, toujours le même et commun à toute l'activité motrice. » — Mais la répétition, le pas régulier des phénomènes, n'est que la condition de leur itinéraire, de leur évolution, toujours plus ou moins irréguliére et pittoresque, et de plus en plus à mesure qu'elle se prolonge. Or l'aller et le retour rythmique ne présentent quelque précision que dans le pas, nullement dans l'itinéraire. Il en est ainsi, même du rythme quantitatif, de ces hausses et de ces baisses générales que la statistique permet de mesurer dans le cours d'une civilisation en voie de développement. Il est extrêmement rare ici que l'augmentation et la diminution constatées soient égales et semblables, que les courbes ascendantes de la richesse, par exemple, du prix des valeurs de Bburse, de la foi religieuse, de l'instruction, de la criminalité, etc., se reflètent renversées dans des courbes descendantes de même nature et de même allure. Cela est bien connu des statisticiens. J'ai noté ailleurs le caractère irréversible d'une foule d'évolutions sociales, et précisément des plus importantes. Je n'y reviendrai pas.

Concluons que, sous ses deux grandes formes, l'opposition révèle et accentue toujours davantage son

caractère simplement auxiliaire et intermédiaire : comme rythme, elle ne sert qu'à la répétition directement, à la variation indirectement, et disparaît quand celle-ci apparaît. Comme lutte, elle n'est bonne qu'à provoquer l'adaptation, dont nous allons nous occuper maintenant.

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