‹ Les loisirs d'un banniChapitre 50 sur 65 · LA CHATTE · texte numérisé non relu

LA CHATTE

Le matin quand nous nous levons , Nous courons embrasser nos pères ,

JEt puis gaîmentuous travaillons Sous les yeux de nos bonnes mères»

Parmi nous jamais d'indigcns , Chacun travaille avec courage ; On se soulage entre parens :

Voilà comme on est au village.

Voici ce que le vieux chat lui répondit ;

N'avoir que de riches amis , 'Eviter l'homme de mérite ,

Flatter lies grands, fuir les petits , Voilà ce qui vous accrédite.

Fermer sa porte à son parent ,

Et croire Thonncur inutile, Mépriser son frère indigent :

Voilà comme on est à la ville.

IBiavo , .m'écriai-je , après avoir lu ces couplets, bravo ! ah ! que de gens d'esprit voudraient avoir pensé comme ces bétes , et avoir composé ces vers !.... A la fin de la pièce, toute la salle retentit d'applaudissemens et de cris : on demanda l'auteur , et les auteurs furent nommés sous des noms supposés j mais la pièce, qui était imprimée i5 jours avant sa représentation, m'apprit le véritable nom de ces auteurs : dans ce pays c'est comme à Paris. Ce que c'est que la modestie !... Trois bêtes furent donc nommées comme auteurs de cotte

Lluolle ; ce irio me rappela aussilôt celui qui figura long - temps sur les affiches du Vaudeville, MM. Barré, Radet et Desfontaines. Laissons reposer les morts ?.. . .

Dans une loge grillée , j'aperçus plusieurs animaux qui faisaient beaucoup de bruit, cherchant à se faiie remarquer du public; on les eût pris pour des gens de condition : tant l'or"ueil les dominait! Mon conducteur m'apprit que c'était la loge de messieurs les journalistes. « Ce gros animal, que voyez làbas et qui s'agite si fort , me dit-il , est un âne que l'on appelle Martin ; ce chien tacheté de brun , qui, pour le moment rattache sa cravate et arrange négligemment son jabot , est natif de Malthe ; cet autre à qui vous trouvez un air hargneux , est un ancien abbé ; quant à ce mulet qui paraît si fier et si hautain, c'est un journaliste d'un talent rare ; il passe pour une fameuse bêle , et jouit même à la cour d'une certaine considération ; il a élé élevé dans un château brillant, et n'a toujours vécu qu'avec de la luzerne.

Eolin nous sortîmes du théâtre, et mon érudit conducteur inédit en souriant: «Venez avec moi, je vais vous conduire dans un iicu

où vous vous amuserez : dans cet endroit est la réunion de nos sa vans. » Il me prévint qu'il allait me faire introduire dans l'Institut, et que j'assisterais à "une séance. Sur le mot /njtituty je me récriai beaucoup. En vain essayat-ilà me persuader que rien ne me plairait plus que cette séance académique , où devait assister , disait il j un puissant personnage) 5 je ne voulus jamais consentir à m'y rendre. Il me semblait que je voyais déjà tous ces animaux assemblés sous le même toit 5 et cela me rappelait la séance de l'Institut , à laquelle j'avais eu le loisir de dormir pendant lalectured'un sermon svaXebieii du prochain. Mon singe m'assura que rien n'était plus coniique avoir que cette réunion, et que je m'ennuyerais beaucoup moins que dans une soirée de l'Opéra. Rien ne put me décider j je me rappelais encore cette réception à laquelle j'avais assisté j et l'épigramme que l'on avait faite sur l'Académie , me revint de suite à l'idée. La voici :

De rinstitut , Bou... gratte à la porte , L'adcrctlTons-noiis? pins tard on y pourra songer j La bétisc aujoiircrhiii serait cncor trop forte, Pour aller pas à pas, noiuiuons d'abortl ...ger.

Cependant, j'étais indécis si je me laisserais conduire à l'Institut , où si je prierais mon singe de me faire voir quelques curiosités plus amusantes , lorsque des cris aigus vinrent frapper mes oreilles. Une quantité prodigieuse d'animaux couraient pèle-mCle , en poussant des cris effroyables. Rien n'était plus curieux à voir que cette populace composée de chiens , de chats , de singes , de loups , de renards , de cigognes , de chevaux , de jumens , de perroquets , de perruches , et autres citoyens animaux , criant tous ensemble. Je ne pus comprendre ce qu'ils disaient j mais mon guide me dit qu'ils criaient, ojU'e le Prince ! ce qui équivaut aux cris de vive le Roi î

« Ce peiqile, dls-je à mon singe, aime donc 35 beaucoup son souverain ^ ces démonstra- » tions de joie le prouvent. — Ne vous abusez 33 pas , me répartit-il : une partie des gens que 33 vous voyez , est à sa solde, etilsgaguenlleur 33 argent. L'esprit dugouvernemeni, quand un 33 gouvernement a de l'esprit, grandit tout , 3» fortifie tout j il élève graduellement sa base: 5> parmi nous les passions sont trop grandes. 33 Venez avec moi , je vais vous conduire au 33 palais du Roi , et vous y verrez dles choses 33 qui vous surprendront. Ce peuple que vous

( 'Me)

» cnlendez crier ^ précède la marche du Roi , » <.H dans un instant nous verrons ce Mo- » narque traverser cette place. » Nous enlenclîines, en effet j le passage du Prince.

« Cependant , dis - je à mon singe , je 3> croyais avoir remarqué , jusqu*à présent > 3> une grande sagesse dans votre gouverne- 35 ment. — Dans notr(3 gouvernement , reprit » mon mentor , un très- petit nombre d'indi- » vidus est dirigé par des principes j l'intérêt » gouverne tout le reste. Sous le nom d'honn neur, les grands veulent la primauté 5 etsous :>5 celui de liberté , les petits veulentrégalilé^ » Soyez persuadé qu'on ne pourra pas plus exi- 3> 1er de la terre ces terribles passions, que de » bannir les vents du ciel : à tort on s'en plaint » cependant, car un calme parfait empêche - 33 rait de naviguer 5 l'état a besoin de passions, 33 comme le vaisseau a besoin de vents.. .. »

Je fus très-sur pris d'entendre raisonner de lu sorte un semblable animal. Eh quoi ! me dis-je , les bêtes raisonnent donc aussi sur la politique : où diable va-t-elle se nicher ? Mais ssa conversation me plaisant, je la continuai ainsi :

c< Existe -il- il parmi le peuple quelques.

( 3-17 ) il discussions , quelque iesprit de parti ? — Le M peuple , nie dii mou sinise , est une bètc 3> biule, que l'on charge alla de rempècher j5 de ruer j malgré de tristes expériences , il se 55 ibrrae toujours un parti , qui souvent cause 55 sa ruine 5 car l'e&prit de parti est à un gou->- 55 vernement , ce que le fanatisme est à la »'«- 55 ligion j et détruit ce qu'il parait désirer oon<" 55 server , et met le feu au bâtiment pour 55 l'éclairer. 5i J'admirai la justesse de oe rai^- .sonneraent, et ne sus que lui répliquer.

Un instant après , Je vis arriver beaucoup de mulets, qui marchaient d'un air grave, et semblaient être des gens de condition ; ils continuèrent leur marche avec ordre. Des loups , marchant quatre par quatre, formaient un singulier cortège j venaient ensuite des cigognes et'des grues. Bientôtj''aperçus d^s chevaux noirs avec des panaches blancs sur ia tête : il y en avait environ cent. Huit junjens blanches arrivaient ensuite , portant suv un palanquin 'l-eur puissant Monarque, qn\ était un jeune éléphant ; au - dessuis de sa télé volait un aigle qui tenait en son bec une couronne de laurier; une guenon était assif.e à côté, et faisait la grimace au peuple enchiinté d'une telle fa-

veur du régent 5 réléphant, desoncôlë, saluait ce peuple affamé de voir un roi. Des anesses, d'une beauté surprenante , fermaient le cortège , et étaient suivies d'un concours prodigieux de monde animai. De chaque côté du palanquin , on voyait plusieurs chevaux qui avaient la permission de sauter , cabrioler, et faire ranger le peuple par leurs ruades j ils remplissaient les fonclioDS de gendarmes. Nous suivîmes le cortège d'un peu loin , parce que, de mon naturel, n'aimant pas la foule, je ne voulais point me faire marcher sur les pieds par cette populace un peu pesante. «Mais, » dis-je à mon singe conducteur, si votre 3î monarque est chéri de tout son peuple ^ 5> pourquoi cette marche imposante ? Dans » ma patrie notre prince n'est environné que 35 de l'amour de ses sujets. — Peu importe 3> l'amitié qu'un peuple a pour son souverain , M ne lui faut-il pas toujours ce qu'on appelle » une représentation. Que signifierait un 3> monarque se rendant dans tel ou tel en- M droit avec l'équipage d'un mincebotirgeois ? w on rirait , on blâmerait la mesquinerie de » sa cour, cl l'on aurait raison. Il est donc » absolument nécessaire à un monarque d'à-

(349) » voir un entourage. Noire monarque est ■ 3> bon , personne jusqu'à présent ne se plaint 3J de son genre de nous gouverner; et, vous le w savez, les bons monarques doivent être re- 3> gardés comme des années d'abondances. 3> Profitons au plus vite de leur règne pour yy remplir les magasins de bonnes lois , pour » assurer les libertés et les droits de tous les » citoyens ; et tâchons de nous prémunir » contre les mauvais successeurs , enfin , yy contre les mauvaises années. On ne peut « jamais blâmer , dans celte circonstance, * une juste et sage prévoyance. Les vaches y> maigres et voraces du roi Pharaon , ne man- 55 queront pas d'arriver , peut-être même 55 avant les sept bonnes années révolues, 55

De plus en plus mon singe m'éionnait; tant de sagesse dans ses discours n'était pas naturelle dans une bète. La gravité avec laquelle il me débitait sa morale, l'air d'importance qu'il prenait lorsque j'approuvais ses dissertations , me rappelait ce célèbre auteur venant de faire recevoir une pièce ; il croyait que la terre n'était plus digne de le porter. Je ne veux pas parler ici de l'auteur du Pied de mouton , mais d'un autre.

Le cortège arriva enfin sur une |vla€e où se trouvait un bâtiment d'une singulière structure 5 sur le fronton on y lisait ces mots : Dieu y liberté j patrie , honneur. Le temps ^ placé au-dessus , semblait indiquer ces mots y plus loin l'Envie , la Jalousie et l'Orgueil, se fermant les yeux avec la main, entraient. en. frémissant à la vue de ces mots qui produisaient sur eux le même effet que produisit la têie de Méduse ; mon. singe me dit que ce bâtiment était la chambre des , il prononça le dernier mot si bas , que je ne pus Tentendre j je ne crus donc point de la civilité de le lui faire répéter, me promettant de saisir l'occasion favorable pour lui demander quelle était celte chambre. « Elle est , me » dit - il , toujours occupée par des sangsues , M du matin au soir elles rampent. »

Je fus trompé dans mon attente ^ car mon conducteur ne me dit plus rien si r cette chambre , et je n'osai l'interroger davantage.

Je vis donc descendre sa majesté ; elle fut reçue dans ce lieu au milieu des hurlemens, c'est-à-dire, des cris de joie. Je voulus entamer un» conversaliou sur les institutions

( 35, ) «il! pnys ; mais mon mentor me dit : « C'est as- » se% discourir sut ce chapitre : tout ce qu*un 5> peuple pourra dire en parlicnlier ne sert à 5> ri«n 5 c'est en masse qu'il doit parler : on »' a beau marcher à reculons sur un vaisseau 55 en pleine voile, on crie, on parle ^ on se 55 tourmente , on n'en fuit pas moins route 55 avec lui. 55

Tout à coup un bruit violent éclata dans le bâtiment qui était devant moi ^ c'est-à-dire ,

dans la chambre des Je vis sortir des

bêles de toutes façons , pâles , blêmes 5 les uns jetenl des cris , les autres pleurent 5 toutes sortent pêle-mêle : on se pousse , ou se heurte avec force , c'est à qui sortira le premier du bâtiment j enfin, on arrive sur la place : chacun effrayé se sauve et laisse les spectateurs dansl'étonnement. J'approchai alors d'un ours assez mal léché , c'est un ancien commissaire de police, et lui demandai la cause de ce tumulte. Nous sommes tous perdus , me ditil: un tigre, animal féroce, vient de se jeter sur notre

Je fus réveillé en sursaut au moment où j'allais apprendre ce qui m'importait tant à savoir. Mon cliat , qui poursuivait une souris jusque sur ma table de nuit, avait renversé mon chandelier; et c'était ce bruit qui m'avait privé de la continuation d'un rêve <|ui faisait mes délices. Pourquoi , lorsqu'on est heureux en songe , r^peut-on pas prolonger son sommeil? W

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