‹ Les loisirs d'un campagnardChapitre 36 sur 51 · AN · texte numérisé non relu

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d’admirables bouquets de graines écarlates ; le genévrier unit ses baies bleuûtres et parfumées à son feuillage toujours vert ; les rameaux du fusain sont garnis de fruits quadrangulaires, dont l'enveloppe de carmin

se déchire et montre les graines orangées. La viorne obier est chargée de fruits rouges ; l’aubépine s'est transformée en un arbre de corail, et de nombreux églantiers égayent les buissons par leurs calices charnus et couleur de feu. Des mûres bleuâtres se montrent près des grappes violacées du sureau ; le chèvrefeuille, qui entoure les arbres de ses longues spirales, apporte son contingent de baies orangées, et le sorbier des oiseaux perd chaque jour, au profit des voyageurs aériens, les baies rouges et succulentes qui font pencher ses rameaux vers la terre.

Il est rare que le mois d'octobre se passe sans que les gelées légères viennent donner le signal de la chute des feuilles. La couleur du feuillage est d’abord changée, et des nuances diverses s'étendent sur la lisière des bois. Chäque arbre nous offre alors un coloris nouveau, quile distingue et le sépare des autres. Le jaune le plus pur colore les feuilles du bouleau ;

les hêtres sont chargés de feuilles mortes d’un brun

rouge ; les cerisiers sauvages offrent toutes les teintes de l’orangé et du rouge vif; les feuilles du sumac et du cornouiller deviennent d’un rouge éclatant; comme le bouleau, le peuplier passe du jaune pâle au jaune intense ; le noyer noircit, ainsi que le poirier sauvage aux feuilles ternies et décolorées. Mais, au milieu de cette variété de couleurs, si pittoresque et si chère aux artistes, qui paraîtrait devoir encore plaire à Fœil, règne un certain ton de tristesse et de mélancolie, qui annonce que dans peu vont disparaître ces der-

niers ornements de la nature végétale et que nous entrons dans la saison des brouillards, des frimas et des vents. Toutes ont perdu cette fraîcheur de la jeunesse, ce ton de santé et de force qui leur donnait sur leur pétiole une position si gracieuse ; maintenant flétries, leur forme est changée, leur pétiole fléchit; tristement inclinées vers la terre, le moindre vent les abat.

Les hirondelles sont parties, les jours deviennent courts ; les pampres rougissent sur les coteaux. Le soleil, dont les traits commencent à s’émousser, répand comme une poussière d'or sur les feuillages nuancés par l'automne de teintes infinies. Les blés sont coupés, les prairies fauchées. La campagne est encore belle à voir sous un ciel sans nuages; mais elle n’a plus la fraicheur incomparable du printemps, ni la vigueur de l'été. Souvent le premier frisson de l’automne vient vous surprendre au milieu d’une belle journée. Un orage ou une saute de vent suffisent pour faire varier le thermomètre de 10 degrés en quelques heures, et l’on ne peut plus aller au bois sans se munir d’un pardessus.

Oui, dans ces jours d'automne où la nature expire, A ses regards voilés je trouve plus d’attraits.

C’est l’adieu d’un ami, c’est le dernier sourire Des lèvres que la mort va frapper pour jamais.

Non pour jamais, comme le dit Lamartine, mais pour quatre ou cinq mois au moins; car, fort heureusement, tous les ans la nature renaît de ses cendres,

Le campagnard a des regrets; il songe aux longs jours ensoleillés, aux tièdes soirées, &ux nuits étoilées si douces, qui vont faire place aux journées courtes et assombries, aux nuits longues et froides, aux brouillards et aux frimas. Le paysan, lui, ne regrette rien; les vicissitudes des saisons lui sont indifférentes, pourvu qu’elles viennent en leur temps et favorisent son exploitation. La neige, la gelée, la pluie, la bise, sont pour lui du bon temps, aussi bien que la chaleur et le soleil, suivant les circonstances. Je me plaignais devant un paysan d’un automne tellement pluvieux qu'on emportait après ses bottes la terre des champs : «— Ah! monsieur, me dit-il, c’est un riche temps; ces pluies vont humecter la terre et faciliter le labour qui doit précéder les semailles d’automne. » Je parlais en chasseur et lui en agriculteur. Mais il y a encore à faire au jardin ; c’est à ce moment qu'il faut préparer la campagne prochaine. Quand le vent du nord-ouest commencera à souffler pour tout de bon, j'aurai mis mes fraisiers à l'abri sous une couverture de feuilles sèches, émondé ma vigne, lié les tendres arbrisseaux, préparé un plantureux festin de fumier au pied de mes arbres fruitiers, rentré dans la serre les orangers et les grenadiers. Le verger et le potager offrent des produits intéressants. Les fruits d'hiver doivent être cueillis par un temps sec, posés doucement dans des paniers, puis portés dans la fruiterie. Le potager offre encore à récolter presque tous les produits qu'il a fournis pen-

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dant l'été. Les fleurs sont devenues plus rares dans les jardins; cependant on en peut réunir encore

un nombre assez considérable qui brillent avec éclat. :

Outre les roses du Bengale, noisette, muscade, la sauge éclatante et les nombreux dahlias, on a encore des asters, des phlox, des bruyères, des hélianthes, des hibiscus, des chrysanthèmes, des fuchsias, etc.

La vendange. —- Histoire et culture de la vigne. — Le phylloxera. Légende de Bacchus. |

Au point de vue agricole, il n’est rien de plus solennel, de plus gracieux, de plus renommé que les vendanges. Chez tous les peuples qui ont cultivé la vigne, chez tous ceux où la civilisation s’est successivement établie, les vendanges ont toujours été une occasion de satisfactions, de plaisirs, de réjouissances. Ce précieux végétal nous vient de l'Asie. La Bible nous montre Noé plantant la vigne et faisant du vin au sortir de l’arche. C'était des environs de l’'Hébron, en Palestine, que venaient ces merveilleux raisins de la terre promise que les messagers de Josué avaient tant de peine à porter. La mythologie grecque attribue à Dionysos ou Bacchus la découverte du vin. Ils le représentaient couronné de pampres, sur un char trainé par des tigres ou des panthères, emblèmes de la fureur que l'ivresse inspire ; quelquefois aussi par des lynx ; mais j'avoue que j’en ignore la raison, car le lynx n’a de particulier que la vue perçante qu’on

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lui attribue; or, un homme ivre peut bien y voir double, mais non pas de loin.

Les Phéniciens, qui voyagèrent de bonne heure sur les côtes de la Méditerranée, introduisirent la culture de la vigne dans les îles de l’Archipel, dans la Grèce, la Sicile, l'Italie, l'Espagne et la Gaule. Dans cette dernière contrée, ce fut sans doute le territoire de Marseille, fondée par les Phocéens six cents ans avant notre ère, qui posséda les premiers plants de vigne, et c’est de là qu'après avoir été suffisamment multipliés ils furent répandus dans une grande partie des provinces de la Gaule.

A l’époque de Jules César, les habitants de la république marseillaise et ceux de la Gaule narbonnaise possédaient déjà une grande quantité de vignobles productifs. Plus tard, la culture de la vigne avait encore fait de plus grands progrès et Rome recherchait les vins de la Gaule. Mais cet état de prospérité fut de courte durée : l’an 92 de notre ère, le cruel Domitien, sous prétexte que la culture de la vigne nuisait à celle des céréales, fit arracher toutes les vignes dans

les Gaules. Cette proscription dura près de deux

siècles ; ce ne fut qu’en 281 que le sage et valeureux empereur Probus rendit aux Gaulois la liberté de replanter la vigne. Ce fut avec enthousiasme que la population entière se livra à cette belle et grande restauration, et les plants apportés de l'Italie, de la Grèce, de la Sicile, devinrent le point de départ des

innombrables cépages qui couvrent encore aujourd’hui

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les divers vignobles de la France. Charlemagne accorda une large protection à la culture de la vigne. Les prélats eux-mêmes, imitant l'exemple donné par saint Martin, à Tours, et par saint Remy, à Laon, la favorisèrent d'autant plus que l’Église était métaphoriquement appelée la Vigne du Seigneur. Les couvents possédèrent des vignes, et c’est aux abbés de Citeaux qu'on doit le célèbre clos Vougeot.

Ce qui peut paraître singulier, c’est que les vins du Beauvoisis et de l'Ile-de-France ont Joui autrefois d'une certaine réputation. Les crus d'Argenteuil, de Pierrefitte, de Marly et de Montmorency étaient fort estimés ; quant à celui de Suresnes, dont Henri IV prisait tant le vin blanc, c’est une réputation usurpée et due à une erreur géographique. Ce vin venait, en effet, du pays de Suren, aux environs de Vendôme.

Au temps où Paris, enfermé dans l’île de la Cité, s'appelait Lutèce, les ilots qui l’avoisinaient étaient plantés de vignes, et l’un d’eux s'appelait même l’île aux Treilles. On en tirait un vin fort estimé, si l’on en croit les auteurs du temps, et qui était destiné aux commensaux du roi. On voit, en effet, dans une charte de 1160, que Louis VII fait don au chapelain de la sainte Chapelle de Saint-Nicolas du Palais, de six muids de vin du cru des vignes qu’il avait dans l’île aux Treilles, derrière le palais.

Les deux rives de la Seine étaient plantées de vignes, et, comme on le voit, Paris a eu ses vignobles, non pas seulement ses treilles royales qui mû-

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rissaient là où passent à présent les rues des Jardins- Saint-Paul et Culture-Sainte-Catherine, mais des clos luxuriants dans lesquels on faisait de belles et bonnes vendanges aux seizième et dix-septième siècles. Le clos Bruneau, les rues de la Ferme-des-Mathurins, des Vignes, Beautreillis, rappellent le temps où Paris avait ses vignobles cultivés avec un soin tout particulier, èt donnant un vin exquis, selon un historien du temps. À en juger par la piquette que donnent aujourd’hui les vignes des environs de la capitale, il faut admettre que les ceps ont bien dégénéré ou que les dégustateurs d'alors n'avaient pas le goût très raffiné.

Les vignes qui fournissent les raisins de table se cultivent sur treilles, en espaliers ou en berceaux; les autres viennent en plein champ; mais pour empèêcher les grappes de trainer à terre et pour qu'elles reçoivent mieux les rayons du soleil, on soutient les ceps avec des échalas, ou on les fait monter sur des arbres ; les anciens aimaient à marier ainsi la vigne à l'orme et au peuplier, et cet usage existe encore en Italie et dans quelques-uns de nos départements du Midi. C’est à cet usage de faire monter les pampres au sommet des arbres que faisait allusion ce mot de Cinéas, ambassadeur de Pyrrhus, qui, trouvant détestable le vin qu'on lui offrait à Rome, dit que «c'était justice d’avoir pendu si haut la mère d’un pareil vin ».

La vigne craint également la trop grande chaleur

et le trop grand froid; ses limites naturelles sont comprises entre les 30° et 50° degrés de latitude, elle demande un sol léger et graveleux et se plaît surtout sur les coteaux découverts exposés au midi. On doit redouter pour elle les gelées du printemps, qui détruisent les fleurs ; la coulure, effet des pluies; les ravages de plusieurs insectes tels que le charançon, l’eumolpe, la pyrale, le phylloxera. — Ce dernier surtout a tellement étendu ses ravages depuis une quinzaine d'années, que la production des vins, qui constituait une des principales sources de la richesse de la France, a diminué de moitié. — Je parle des vrais vins, car cette calamité a donné naissance à une industrie coupable qui consiste dans la fabrication de liquides qui n'ont de vin que le nom, et dans lesquels n'entre pas une goutte de jus de raisin.

Le phylloxera est un petit insecte très voisin des pucerons, dont il rappelle les formes et qui offre à peu près les mêmes habitudes et la même puissance de reproduction. C’est aux racines souterraines de la vigne que s'attaque ce ravageur, et c'est là surtout ce qui le rend si redoutable ; car la cause du mal reste longtemps cachée sous terre et lorsque ce mal devient apparent au dehors, il est sans remède. Les feuilles rougissent, puis jaunissent et se dessèchent, les raisins subissent un arrêt de développement et se rident sans mürir. Lorsqu'il en est arrivé là, le cep ne tarde pas à périr. Si l’on arrache un de ces ceps malades, on trouve ses racines couvertes de nodosités ou renfle-

ments sur lesquels sont rassemblés en grand nombre une sorte de petits poux jaunâtres munis d’un long bec qu'ils enfoncent dans la racine pour en sucer les | sucs, et c’est l’afflux de la sève provoqué par cette succion incessante qui cause les nodosités parsemées

sur les racines.

1, feuille infestée de cupules ; 2, cupule très grossie; 3, radicelles déformées par le phylloxera.

Parmi les nombreux moyens proposés pour la destruction du phylloxera, il en est deux dont l’expérience a démontré l'efficacité réelle ; ce sont : la submersion qui noie l’insecte et l'empoisonnement par le sulfure de carbone.

Bonum vinum lætificat cor hominis, a dit le, Psal-

miste : le bon vin réjouit le cœur de l’homme. Le vin est, en effet, un des plus précieux produits des plantes. Pris avec modération, il met la joie, la force au cœur du travailleur; il est la plus saine, la plus fortifiante des boissons, mais si l’on en use avec excès, il devient un poison et détruit lentement le corps et l'intelligence de l'homme. Voici une jolie légende à ce sujet :

Bacchus, encore enfant, fit un voyage en Hellas pour se rendre à Naxia. Le chemin était long, l’enfant fatigué s’assit sur une pierre pour se reposer. En jetant les yeux à ses pieds, il vit une petite herbe, etil la trouva si belle qu'il pensa aussitôt à l'emporter pour la replanter chez lui. Mais comme le soleil était très chaud, il eut peur qu’elle ne se desséchât avant

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