‹ Les loisirs d'un campagnardChapitre 6 sur 51 · FN. NN · texte numérisé non relu

FN. NN

des primeurs, il faut d’abord les faire lever en terre chaude ; mais pour peu qu’il se hâte de les exposer en plein air, elles risquent fort d’être grillées par la gelée, car le thermomètre marquera 20 degrés un jour et descendra à zéro la nuit suivante. Il ne sait jamais s’il doit se réjouir ou non de voir pousser les jeunes plantes. Si la journée est chaude, il brüle de les voir lever ; mais que le vent du nord fasse sentir son souffle glacé, et le voilà tout tremblant de peur que les semences n'aient déjà rompu leurs frèles enveloppes. Son printemps se passe dans des craintes continuelles qui finissent souvent par se réaliser.

Et la terrible lune rousse, effroi des jardiniers!

J'ai souvent remarqué en février et mars que la neige fondait sur les rameaux et au pied des arbres en pleine vie beaucoup plus vite que sur les bois morts et sur les toits, et j'en ai conclu que les plantes, comme les animaux, ont une température moyenne qui leur est propre et qui leur permet jusqu’à un certain point de résister au froid et à la chaleur. Il est certain que les racines des arbres pompent, en s’enfonçant profondément dans la terre, une eau plus chaude que l'atmosphère d'hiver, plus fraîche que celle d'été. Je crains plus pour mes espaliers le refroidissement que la gelée, et je prends mes précautions contre la lune rousse.

Entendons-nous, cependant, quand je dis la lune rousse, c’est pour me servir de l'expression usitée dans

les campagnes, car cet épouvantail des paysans est

50 k LES LOISIRS D'UN (CAMPAGNARD.

une pure superstition. On sait qu’on appelle ainsi la lune qui, commençant en avril, devient pleine à la fin de ce mois ou, plus ordinairement, dans le courant de mai. De fait il n'existe aucune différence entre la lune d'avril et celle des autres mois de l’année; l’astre des nuits n’est pour rien dans les désastres qu’on lui attribue et qui sont dus à un refroidissement rapide et à l’'évaporation.

Le matin, bien qu'il n’ait pas gelé de la nuit, on trouve parfois toutes les pousses de l’année roussies, gelées; les paysans s’en prennent à la lune, qu'ils couvrent de leurs malédictions. En effet, plus le ciel est pur et serein, plus rapidement la chaleur de la terre s'exhale et se perd dans l’espace ; la couverture de nuages qui, comme un écran, s'opposerait au rayonnement du sol et lui renverrait sa chaleur, intercepte en même temps la iumière de la lune ; le mal n'arrive donc que lorsqu'elle brille de tout son éclat. Aussi, bien qu'elle soit étrangère au phénomène, le Jui a-t-on attribué. Lorsque le soleil, au printemps, commence à prendre de ia force, la différence de température entre le jour et a nuit est plus marquée, les plantes alors, les jeunes rameaux sont gonflés de sève, mouillés de rosée, et il faut attribuer les gelées locales qui les détruisent à la rapide évaporation de cette humidité lorsque, au lever du soleil, la température s'abaisse subitement.

Des expériences scientifiques nombreuses ont mis à néant l'influence que l’on attribue vulgairement à la

lune, soit sur la végétation des plantes, soit sur les changements de temps. De même qu'elle agit sur la mer pour produire les marées, a-t-on dit, de même elle doit agir sur l'air et produire des marées atmosphériques et par conséquent influer sur le temps. Mais bien que cette opinion soit assez généralement répandue parmi les marins et les habitants de la campagne, elle n’est pas confirmée par les observations météorologiques, et des savants tels que Biot, Arago et Faye, l’ont constamment combattue.

Les marées océaniques produites par l’action lunaire obéissent dans leur apparition au mouvement de notre satellite, et comme le passage de cet astre au méridien retarde chaque jour de cinquante minutes, les marées retardent en moyenne de la même quantité d’un jour à l’autre, et on les calcule avec une exactitude rigoureuse. Si la lune agissait de même sur l'atmosphère, le temps devrait changer avec la même régularité; ce qui n’a point lieu.

Est-ce à dire que l'attraction de la lune ne se fait pas sentir sur les couches atmosphériques? Nullement, et l’on a même reconnu que son influence déterminait un mouvement comparable au flux et au reflux. Seulement, comme l'océan atmosphérique a quelque soixante kilomètres d'épaisseur et que sa densité est huit cents fois moindre que celle de la mer, cet effet ne se fait sentir que dans les couches superficielles de la masse gazeuse; il est imperceptible dans les couches inférieures, et le baromètre n’en

accuse absolument rien. C'est-à-dire, n’exagérons pas, et avouons que l'illustre Laplace, l’immortel auteur de la Mécanique céleste, après avoir soumis à l'analyse l'influence de la lune sur l’atmosphère terrestre, a reconnu que cette action pouvait faire varier le baromètre d’un centième de millimètre !

La lune, comme chacun sait, n’est point lumineuse par elle-même ; la lumière que nous recevons d'elle

n’est qu’un reflet de celle du soleil. On s’est demandé

longtemps si, en nous renvoyant la lumière du soleil, elle ne nous renvoyait pas aussi un peu de sa chaleur. Pour s’en assurer, le physicien italien Melloni eut l’idée de concentrer les rayons lunaires sur la boule d’un thermomètre au moyen d’une forte lentille, et il n’obtint aucun résultat sensible.

On peut donc affirmer que la lune n'intervient en aucune façon dans la production ou la cessation du beau et du mauvais temps; qu’elle n’est pas plus rousse au printemps qu'en toute autre saison; qu’elle est innocente du gel des bourgeons et des jeunes pousses, et qu'en résumé il n’y a lieu ni de lui imputer les phénomènes atmosphériques que nous tenons pour nuisibles ou fâcheux, ni de lui faire honneur de ceux qui nous sont agréables ou utiles.

Toutefois, la lune peut servir quelquefois à pronostiquer le temps à très courte échéance; en effet, son aspect varie suivant l'état du milieu interposé entre elle et nous et peut par conséquent fournir certains indices. La lumière qu’elle nous renvoie éprouve,

ne

en traversant un air humide ou agité, des modifications que la météorologie rationnelle permet d'interpréter avec assez de certitude. Si le disque ou la portion de disque que la lune nous montre brille de cet éclat argenté si cher aux poètes, il y a lieu de compter pour le lendemain sur une belle journée. Mais, si la lune présente une teinte rougeâtre; si sa face est terne et blafarde; si ses contours sont indécis et tremblants; enfin, si elle apparaît entourée d’un large cercle bleuâtre, c'est que l’air des régions supérieures est agité ou surchargé de vapeurs diffuses. Il

faut alors s'attendre à du vent, à des bourrasques, à

de la pluie; en un mot, à du mauvais temps ; mais la lune par elle-même n'y est pour rien.

«Ce qui n'empêche pas, dit mon voisin, ancien soldat d'Afrique, que mon général, le maréchal Bugeaud, un rude lapin, y avait une confiance absolue. Il avait expérimenté un vieux dicton de son pays disant :

Au cinq de la lune on verra Quel temps tout le mois donnera.

et avait reconnu que, pendant toute la durée d'une lunaison, le temps se comporte onze fois sur douze comme il s’est comporté le cinquième jour de cette lune, si le sixième jour le temps est resté le même qu’au cinquième, et il croyait à la justesse de cette règle à tel point qu'il n’entreprenait aucune expédition militaire, aucune AR agricole sans en consulter les données. »

D'un autre côté, Arago, Babinet et bien d’autres savants ont toujours proclamé qu'il était impossible d'annoncer avec certitude aujourd’hui le temps qu'il fera demain. Quant à ceux qui ont la prétention de pronostiquer à l’avance et jour par jour les variations atmosphériques pour l’année entière, comme les Mathieu Laensberg et autres Mathieu, ils spéculent sur la bêtise humaine et atteignent leur but, qui est de vendre leurs petits almanachs.

Mais, pour en revenir à notre lune rousse, les meilleurs moyens, pour éviter les effets désastreux qu'on lui attribue, sont d’abriter les espaliers, les cultures, au moyen de nattes, de châssis; le plus léger réseau suffit pour concentrer la chaleur terrestre et faire obstacle à la gelée. Dans les vignes et les champs, on brûle à l'aube des herbes humides au-dessus du vent, afin que la fumée, remplaçant les nuages, épaississe l’atmosphère et s'oppose au rayonnement du sol.

Allons, allons, malgré tout cela, il y a encore de beaux jours pour ceux qui aiment à interroger et à contempler la nature. Et voici les hirondelles qui nous ramènent le beau temps et l'espérance.

Les hirondelles.

L'hirondelle, ce doux oiseau qui recherche la société de l’homme et semble mettre sous sa sauvegarde ce qu'il a de plus cher : sa couvée, ses enfants,

LE PRINTEMPS. 5à revient chaque printemps aux lieux qui l'ont vue naître.

Dès les premiers jours d'avril, on voit les hirondelles arriver en foule dans nos campagnes et dans nos villes, et s'empresser de prendre possession du

L'hirondelle.

nid qu’elles ont construit une des années précédentes. Qui ne les a vus glissant dans l'air, tantôt rasant le sol, tantôt planant au-dessus de nos têtes, ces petits oiseaux gracieux ef brillants sous leur plumage noir ? A peine l’œil peut-il les suivre dans les mille détours de leur vol capricieux; mais ce qu'il aperçoit encore moins, ce sont les myriades de moucherons, de

tipules et d'insectes ailés de toutes sortes qu'ils poursuivent dans leur vol.

Leur bec, court et largement fendu, est ouvert au vent et forme avec leur vaste gosier une sorte d’entonnoir dans lequel s’engouffrent à tout moment les insectes.

Tant que le ciel est serein et l’atmosphère tiède, les insectes volent haut et les hirondelles s'élèvent avec eux; mais quand la pluie menace ou que le froid se fait sentir, tout ce même butin se tapit sur les plantes, au milieu des herbes, ou même à terre, et les hirondelles se rapprochent alors du sol pour les saisir ; elles chassent alors en rasant la terre, la surface des eaux, et jusqu'au pavé de nos villes, en frôlant de l’aile le bas des murailles. C’est ainsi qu'elles nous débarrassent de mille insectes nuisibles et nous rendent d'importants services.

Quand une saison plus douce vient remplacer la saison des frimas; quand la nature rajeunie sort du long sommeil dans lequel elle a été plongée, la sève coule plus abondante dans les végétaux, qui bientôt vont se couvrir de feuilles et de fleurs ; les nombreux animaux qu'un froid rigoureux à endormis sortent de leur état de torpeur, et des myriades d'insectes qui semblaient avoir disparu commencent à voir le jour, se propagent avec une incalculable rapidité, peuplent l'air et envahissent la terre. Bientôt ils répandraient partout le ravage et la mort, si la nature, par une de ces admirables compensations dont elle nous offre

tant d'exemples, n'avait mis des obstacles à cette effrayante multiplication.

De nombreux oiseaux, dont la nourriture habituelle se compose d'insectes, ont été choisis par elle pour atteindre ce but, et l’hirondelle est surtout l’un de ceux auxquels l’homme est redevable de cet immense service. Sa petite tête arrondie, presque sans cou, son corps en ovale allongé, ses pattes courtes, ses longues ailes en faux, sa queue fourchue, en font un des plus fins voiliers parmi les oiseaux. Aussi volet-elle toujours. Elle mange en volant, boit et se baigne en volant, et toujours en volant nourrit ses petits.

L'hirondelle attire l’attention par la grâce et la promptitude de son vol. Tantôt elle s'élève audacieusement vers le ciel, et presque au même instant elle fond sur le sol de toute la rapidité de ses ailes; tantôt, changeant mille fois de direction, elle retourne par un mouvement brusque sur les lieux qu’elle vient de parcourir, les quitte de nouveau pour y revenir encore, et décrit ainsi, en jetant des petits cris de joie, des courbes infinies qui s’enlacent, se fuient, se rapprochent et forment un dédale inextricable.

Les mœurs de l’hirondelle ne la recommandent pas moins que la gracieuseté de ses mouvements. Véritable amie de l’homme, elle semble ne se plaire que dans les lieux dont il fait sa demeure ; de son logis, elle fait le sien, place dans l'angle de sa fenêtre, au milieu des villes, le nid où elle déposera sa tendre

progéniture, ou bien cherche un refuge sous le toit paisible de la chaumière. Et, je vous l’ai dit, sous le toit qui avance de ma maison, des hirondelles ont fait leur nid. Je le leur ai vu construire, et chaque année, au commencement du printemps, le couple fidèle revient l’habiter. Ce fait curieux, sur lequel on a émis des doutes, est cependant acquis à la science par les expériences nombreuses faites d’abord par le célèbre naturaliste italien Spallanzani, et répétées depuis par un grand nombre de personnes; un cordon de couleur attaché à leur patte rendit impossible toute espèce d'erreur. L'année suivante, toutes celles qu'il avait marquées revinrent exactement au mème nid. Il reconnut par le même moyen un autre fait non moins Curieux, c’est l’indissolubilité de l’union des hirondelles entre elles; une fois formé, le couple ne se sépare plus; la vie de l’un est étroitement liée à celle de l’autre, et, quand il arrive que l’un d’eux succombe sous le plomb meurtrier, l'autre ne tarde pas à mourir. Que de touchants exemples offre la nature à ceux qui savent l’observer. Tout ce que les facultés intellectuelles les plus élevées peuvent inspirer de sentiments les plus exquis de tendresse et d'amour pour la famille; tout ce que la plus prudente sagacité dicte d’ingénieuse prévoyance et d’habileté dans l'exécution du nid, la nature s’est plu à le réunir dans l'instinct merveilleux des hirondelles.

Le nid de l’hirondelle est un chef-d'œuvre de maçonnerie. C’est ordinairement un demi-sphéroïde

LE PRINTEMPS. 59 creux, bâti en dehors avec de la terre glaise, gàchée au moyen de la salive qui s'écoule de son bec, et matelassée en dedans de plumes et de duvet. Elle l’attache solidement à un mur, à une poutre, à une saillie, sous les avant-loits des maisons ; mais il est toujours abrité contre la pluie et le vent. Lorsqu'il est placé dans l’angle formé par deux murs, il ne représente alors que le quart d’un demi-sphéroïde, adhérant par ses deux faces latérales à la paroi de la muraille. Son bec est le seul instrument dont l’hirondelle se sert pour construire son nid.

Dans nos contrées, les hirondelles font deux ou trois pontes de quatre à cinq œufs, quelquefois six, que la femelle couve pendant quinze jours. Le mâle passe la nuit auprès de sa famille, et, dès l’aube du jour, 1l vole lui chercher de la nourriture. Dès que les petits sont éclos, ce sont des chants d’allégresse, et tous deux semblent se disputer le plaisir d'apporter leur chasse à leurs nourrissons. La tendresse qu'ils montrent pour ceux-e1 est extrême ; ils ne les quittent que lorsqu'ils peuvent entièrement se passer de leurs soins. Leur instruction excite toute leur sollicitude. Quand les petits n’ont pas encore essayé la force de leurs ailes, leurs parents, pour les exciter à voltiger à l’entour du nid, leur présentent de loin dans leur bec une proie qui les attire ; puis, se reculant peu à peu, ils les conduisent ainsi, et comme à leur insu, à une distance plus ou moins grande de leur demeure.

Non seulement les hirondelles ont. la plus grande tendresse pour leur progéniture, mais elles montrent pour leurs semblables beaucoup d’affection et de sociabilité. Lorsqu'une d'elles a besoin de secours, aux cris qu'elle jette, ses compagnes arrivent en foule et viennent aussitôt lui prèter leur appui. Le fait suivant, rapporté par Dupont de Nemours suffit pour donner une idée de la puissance de cet instinct.

« J'ai vu, dit-il, une hirondelle qui s’était malheureusement, et je ne sais comment, pris la patte dans le nœud coulant d’une ficelle dont l’autre bout tenait à une gouttière du collège des Quatre-Nations. La pauvrette, sa force épuisée, pendait et criait au bout de la ficelle, qu'elle relevait quelquefois en voulant s'envoler.

A ses cris, toutes les hirondelles du vaste bassin entre le pont des Tuileries et le Pont-Neuf, et peutètre plus loin, s'étaient réunies au nombre de plusieurs milliers; elles faisaient nuage, toutes poussaient le eri d'alarme et de pitié. Après une longue hésitation et un conseil tumuitueux, une d’entre elles inventa un moyen de délivrer leur compagne, le fit comprendre aux autres, eton commença l'exécution. Toutes celles qui étaient à portée, vinrent à leur tour, comme à une course de bague, donner en passant un coup de bec à la ficelle. Ces coups dirigés sur le même point se succédaient de seconde en seconde. Une demiheure de travail suffit pour couper la ficelle et mettre la captive en liberté.»

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Vers la fin de septembre, les hirondelles se réunissent en nombre considérable et partent pour des climats plus propices. La plupart de celles qui visitent la France quittent ce pays pour se rendre dans le Levant ou sous le ciel brûlant de l'Afrique; quoi de plus surprenant que ces migrations qui ont pour but de retrouver sous un autre climat la chaleur et la nourriture qui va leur manquer dans celui qu’elles quittent ! Comment d'aussi frèles créatures ont-elles la force et l'audace d'entreprendre des voyages si considérables ? Quels sont les guides qui les dirigent vers ces contrées lointaines? De quels sens particuliers sont-elles douées, qui leur permettent de se diriger avec sûreté au milieu de l’immensité des airs, de retrouver au retour le lieu qu'elles ont habité, le md qu’elles ont construit? Ici se présente l’éternel que sais-je de Montaigne.

Mais ce charmant oiseau qui nous montre tant de confiance et nous rend de si grands services, lui savons-nous gré au moins de ses aimables qualités et lui en tenons-nous compte? Oui sans doute... à coups de fusil. Ici, ce sont de tristes désœuvrés qui, pour signaler leur adresse, les prennent pour but et luttent à qui en tuera le plus, n’ayant même pas pour excuse la bonté du gibier qu'ils laissent à terre. Plus loin, dans le Midi, des troupes de chasseurs enragés les attendent au passage et les abattent par milliers. Et, malgré ces méfaits, le pauvre oiseau revient chaque année au milieu de nous.

Bien d’autres oiseaux nous arrivent avec le printemps, chaque jour amène de nouveaux hôtes, et

bientôt chaque buisson est habité, chaque arbre à ses

chansons. Les fauvettes, les bergeronnettes, les rossignols, les mésanges, les roitelets et cent autres accourent peupler nos bois et nos jardins.

Retour offensif.

Quel plaisir d'assister au développement rapide de la végétation ; déjà les jeunes feuilles de mes rosiers ont percé les bourgeons de tous côtés; mes violiers sont en pleines fleurs, et l’or bruni des scrofulaires printaniers brille au milieu des primevères blanches et roses. Les buissons d’épine noire ou prunellier couvrent les coteaux et les haies d’un nuage de fleurs blanches comme la neige, et les touffes vertes du groseillier garnissent lé pied de ses épines fleuries. Le pêcher à fleurs doubles rivalise par avance avec les roses. L'air est tout imprégné des vivifiantes odeurs qu’exhalent les bourgeons du peuplier et de toutes ces plantes dont les parfums se confondent avec la suave odeur des violettes cachées sous l'herbe au pied des arbres et des buissons.

Trop souvent, hélas! dans le courant d'avril, le vent du nord, prenant le dessus, nous ramène momentanément l’hiver. Lorsque je sens de trop bonne heure les vents aux tièdes haleines, je m’en méfie et je songe aux neiges qui fondent et qui refroidissent

ste

l'air; lorsque dans l’humide printemps la terre s'échauffe trop, elle est plus sensible aux rapides refroidissements des nuits, et les vapeurs qui s’en exhalent vont là-haut préparer les froides pluies. On connaît le proverbe :

Mars, avril, s'ils sont trop chauds, Mettent la fleur en défaut Et le printemps au tombeau.

Il y a encore des gelées à craindre, et le plus sage est de protéger ses arbres fruitiers et d’abriter ses jeunes plantes.

Moins prudent que moi, mon voisin, encouragé par la douceur exceptionnelle du temps, coupe avec ses doigts les bourgeons mal placés de ses espaliers, pince les jeunes rameaux de ses poiriers et de ses abricotiers, et coupe les cimes des sarments de ses vignes pour détourner la sève sur ceux qu'il veut conserver, mais le temps n’a que trop vérifié mes appréhensions; l'hiver, faisant un retour offensif, n’a respeeté ni la grâce des fleurs ni le domaine du printemps. Il a neigé, gelé, grêlé impitoyablement. Les fleurs, surprises de tant de secousses, se sont fanées,

les bourgeons eux-mêmes ont été flétris, et le germe

de la vie a été altéré dans le plus grand nombre; mais l'orage s’est apaisé, le soleil darde de nouveau ses plus doux rayons. Cette fois il y a tout lieu de croire que nous en avons fini avec l'hiver.

La pêche au mois d'avril.

Je connais un certain endroit de la rivière où j'ai souvent remporté de brillants succès sur le peuple aux écailles d'argent. Dois-je divulguer mon secret et me trahir moi-même en faveur de mes confrères en Saint-Pierre? Bah ! soyons généreux.

Eh bien, cet endroit est celui où s’assied près de sa digue chenue et ventrue le vieux moulin à eau des Roselles. En cet endroit l’eau murmure au déversoir, la roue tourne, le tic-tac ou la sonnette égaye le paysage fort pittoresque par lui-même et auquel ne nuit en rien ce vieux moulin aux murs verdâtres et au toit moussu.

Les environs de ce moulin sont des lieux privilégiés pour le pêcheur. Les perches s’y donnent rendez-vous à la pointe d’une petite île, entre les touffes de roseaux, et pourchassent les vérons et les ablettes; les gardons se promènent en. flänant parmi les racines des peupliers, attendant les insectes que chaque coup de vent fait pleuvoir sur la rivière; et près du moulin, dans les creux formés par les eaux du déversoir, de gros chevennes ont élu domicile et profitent des nombreuses proies que leur amène le remous de l’eau, dont le trouble les cache suffisamment.

C’est de cette habitude des chevennes de se tenir autour des moulins que leur vient le nom de meunier. Et bien des fois, assis à l'ombre près de la roue,

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