‹ Les Lolos. Histoire. Religion. Mœurs. Langue. ÉcritureChapitre 3 sur 32 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les Lolos se disent venus de la région située entre le Thibet et la Birmanie, et tout au commencement de leur histoire ils placent douze patriarches qui leur auraient appris la manière de se vêtir, de travailler et de vivre.

De ces douze patriarches Tun surtout est resté dans la mémoire de ce peuple primitif, comme protecteur insigne. Ils l'adorent, je le dirai plus loin, sous le nom de Poitj ainsi que son épouse sous le nom de No. Dans la tradition du déluge, les Lolos parlent du mont Mouto d'où ils seraient partis. Sous quelle forme ont^ils débouché au Yun-nan? Leur tradition est muette; mais il est vraisemblable qu'ils étaient conduits par les chefs de familles ou tribus; peut-être même n'étaient-ils que deux, Tun appelé Blanc {tou), l'autre appelé Noir (na); c'est, pour moi, le seul moyen d'expliquer cette tradition qui divise les Lolos en deux espèces, les blancs et les noirs (1).

D'après une version indigène, ceux*ci seraient descendus de trois frères; mais les descendants du plus jeune se seraient confondus avec les deux autres frères.

Ce qui est constant, c'est que le blanc était l'aîné et le noir le cadet; mais» par une interversion inexpliquée, les descendants du noir ont formé la tribu patricienne appelée napouj et les descendants de l'aîné sont devenus les serfs de l'autre, tout en se subdivisant en un grand nombre de tribus (naseu^ ho, kolou, gnisoUj gni, ashi, adje, etc.).

La tradition rapporte que les Lolos étaient soumis à dix-huit seigneurs ou midzemou à qui le peuple payait une redevance annuelle; quant au bien foncier il appartenait à celui qui le cultivait. C'est encore actuellement le régime de la propriété chez cette race; en sorte qu'un seigneur peut aliéner la redevance qui lui est due, mais il ne peut pas aliéner le fond qui ne lui

(1) Malgré toutes meâ recherohes, je n'ai pas pu découvrir chez les Lolos ce qui aurait donné lieu à cette distinction entre Ifoir et Blanc. Je ne la rejette pas ; mais je ne l'accepte que sous bénéfice d'inventaire,

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appartient pas. Plus tard ces dix-huit seigneuries furent obligées de reconnaître un chef ou roi sous le nom de guemou; ce roi résida où est maintenant la capitale de la province, à Yunnan sen.

Les Chinois» en s'emparant plus tard de ce pays, n'ont fait que mettre des mandarins où habitaient les seigneurs; et dans les parties conquises, mais non soumises, ils ont donné le titre de mandarin aux seigneurs indigènes; c'est ce qu'on appelle des t'ou^se-koan i "^ 'gp.

Le vice-roi lui-môme habite là justement où résida le guemou ou roi lolo.

La capitale était divisée en dix-huit quartiers et chaque seigneur en possédait un; il reste encore des vestiges de cette antique possession.

Dans la cour royale étaient plantés dix-huit arbres ; chaque seigneur en possédait un pour y attacher son palefroi lorsque le mo;nent était venu de faire acte de vasselage.

On dit que ces dix-huit arbres existent encore.

Pendant que les seigneuries étaient héréditaires, la royauté probablement ne Tétait pas; la couix)nne devait appartenir au plus fort; de là sans doute des compétitions sans nombre, des guerres civiles fréquentes, que l'histoire n'a pas enregistrées.

Los Lolos en se multipliant débordent de leurs anciennes limites et forment de nouveaux noyaux indépendants des seigneurs; mais encore il se trouve au milieu d'eux des hommes audacieux qui les dominent. Ainsi la tribu gni, que j'évangélise, se souvient des étapes qu'elle a dû faire pour arriver de Tali jusqu'ici; elle garde la mémoire de trois hommes puissants qui se sont fait un nom : Adle, Joke, Dzeshi. J'ai visité les restes de leurs châteaux.

Pendant ce temps, la Chine, bien loin de former une seule nation, était elle-même divisée en un grand nombre d'États feudataires visant tous à l'indépendance; et il est probable qu'elle n'existerait pas encore comme nation si en Tan 220 av. J. C. le génie de Che Hoang-ti, roi de Ts*in ^ ^ ^ ^^ ne l'avait unifiée en abattant toutes les têtes et en renversant tous les trônes.

Ambitieux comme il l'était, il voulut étendre son empire jusqu'à la mer du sud. Il enrôla parmi les gens de guerre «tous ceux qui n'avaient pas de profession fixe, tous les marchands qui n'avaient pour commerce que des objets de luxe,» et il jeta cette armée au sud du Fleuve Bleu. La conquête dura deux ans, mais il ne put la conserver. Elle fut renouvelée par Koang-outi :« s: ^^ ('^6 ap. J.-C), et par Yang-ti jt| Iff (605 ap. J.-C). Je crois bien que les Chinois furent battus, car en 790 l'empereur Té-tsong, de la dynastie des T'ang, envoie un ambassadeur au roi du Yun-nan pour l'aider à vaincre le Thibet.

Vers 860, le roi du Yun-nan bat les Chinois et s'empare du Tonkin.

HISTOIRE. o

Nous arrivons en 1265 au moment où Marco Polo se met au service de Koubilaî-klian (en chinois Hou-pi-lié ^ tj^ ^X), Le voyageur vénitien semble diviser le Yun-nan en deux royaumes : le Tcha-ghan-djang à l'ouest et le Ka-ra-djang à Test. Le général mongol Ouriangcadaï les aurait soumis tous les deux, tout en les conservant intacts.

Cependant, en 1394, Hong-ou gt ^, de la dynastie des Ming, fait dresser une carte de l'empire qui donne le Fleuve Bleu pour limite sud à la Chine. En 1400, Kien-wen |^ 3fc ^^* Hoei-ti ]^,^, successeur de Ilong-ou, dépossédé par un de ses oncles, se retire au Yun-nan, où il reste trente-huit ans caché. Un grand nombre de Chinois le suivent, et s'y établissent. Ils forment actuelment le fond de cette population chinoise que nous nommons penti-jen ou min-kia JJ^. Ces derniers se sont alliés à des femmes de race indigène. Tous, ces pen-ti-jen se disent venus d'un endroit appelé Kao~che~kiao, de la province de Nankin (1).

Vers 1660 le P. Gabriel de Magalhâes qui mourut à Pékin en 1677, après un séjour de vingt-neuf ans à la cour des empereurs de la dynastie tartare des Ts'ing, actuellement régnante, ayant parcouru toutes les provinces de Chine, rend ainsi compte de celle du Yun-nan :

«Entre les cités et les villes de cet empire, j'en compte plusieurs situées dans les provinces de Yun-nan, de Quei-cheu, de Quam-si et de Su-chuen, et qui toutefois ne paient aucun tribut à l'empereur et ne lui obéissent point, mais à des princes ou seigneurs particuliers ou absolus. Ces villes, pour l'ordinaire, sont de telle sorte entourées de hautes montagnes et de rochers escarpés, qu'il semble que la nature ait pris plaisir à les fortifier. Au dedans de ces montagnes, il y a des campagnes et des plaines de plusieurs journées de chemin, où l'on voit des cités du premier et du second ordre, et beaucoup de villes et villages (2). Les peuples soumis à ces seigneurs se servent de la langue chinoise avec les Chinois; mais outre celle-là ils ont leur langage particulier.»

Plus tard les Pères Fridelli et Bonjour sont envoyés au Yun-nan pour en relever la carte. Le P. Bonjour meurt sur les frontières de la Birmanie. Son compagnon étant aussi tombé malade, le P. Régis, président du tribunal des mathématiques, vient achever le travail commencé.

Or voici ce que l'un d'eux écrit sur le Yun-nan : «La nation des Lolos dominait dans le Yun-nan ; elle était divisée entre plusieurs seigneurs souverains. Les Chinois, après avoir bâti quel-

(1) Il serait intéressant de savoir, mais je n'ai pu vérifier, si les habitants de Kaoche-kiao ont souvenance qu'une partie de leur iwpulation a émigré jadis au Yun-nan.

(2) J'ai bien de la peine à m'imaginer que les Lolos ont eu des villes de premier et de second ordre ; car, en fait de chefs, ils n'ont jamais eu que leurs seigneurs, dont les châteaux s'élevaient le plus souvent en des lieux solitaires.

ques forts et quelques villes dans les plaines qui étaient restées incultes, et après avoir rendu quelques combats, prirent le parti de s'attacher ces peuplades en donnant à perpétuité à leurs seigneurs les sceaux et les honneurs des mandarins chinois, avec les titres de préfets, à condition qu'ils reconnaissent l'empereur et se placent sous la dépendance du gouverneur de la province dans les affaires ordinaires autant que les Chinois mandarins du même rang, et qu'ils recevraient l'investiture de leurs terres en n'exerçant point la juridiction qu'après avoir reçu l'agrément de sa majesté, qui s'engage, de son côté, à transmettre leurs titres à leurs plus proches héritiers». (Cf. La Frontière sino-annamite par M. Devéria).

Telle est encore actuellement la situation politique des indigènes de la province du Yun-nan (1).

Pendant la dernière révolte, trompés par les Mahométans iqui se disaient leurs frères, ils se sont mis de leur côté contre les Chinois. Invincibles dans leurs montagnes, mais trahis par leurs faux frères, ils se soumirent aux vainqueurs, en conservant contre eux une haine que le mépris dont ils sont l'objet ne fait qu'aviver chaque jour.

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