‹ Les Lombards en France et à Paris (volume 2)Chapitre 18 sur 52 · LES PRÉCURSEURS · texte numérisé non relu

LES PRÉCURSEURS

Arabes. — Syriens. — Juifs. — Lombards. Du vie au xive Siècle.

Les Premiers Commerçants en Occident.

Les plus anciens commerçants dont nous ayons pu retrouver les traces, en Occident, et particulièrement en France, sont les Arabes, les Syriens, les Juifs et enfin les Lombards. Nous négligeons, avec intention, les rel-ations forcées qui ont existé de tout temps avec les peuples voisins, tels que les Wisigoths et les Suèves d'Espagne, les Irlandais, les Gallois, les Frisons, etc. Nous passerons rapidement en revue les premiers cités, pour nous attacher spécialement à ceux qui font l'objet de cette étude, aux Lombards.

Les Arabes.

M. Heyd, dans son Histoire du Commerce du Levant, au Moyen- Age, écrit un très curieux chapitre sur les monnaies arabes, en argent (dirham) qu'on trouve enfouies sous terre, en Russie, en Suède, en Allemagne (côtes de la Baltique), et jusque sur les côtes d'Angleterre : plus de trente mille ! la plupart du temps en morceaux, en réalité des coupures, et que les commerçants,

arabes ou indigènes, échangeaient dans ces contrées, du vme au xc siècle (795 à 955 et après).

En France, à Arles, l'évêque d'Orléans, Théodulfe, rencontrait dans la circulation, en 812, des monnaies arabes, niais celles-ci venaient, selon toutes les probabilités, des Arabes d'Espagne, avec les cuirs de Cordoue, les tapis, les tissus de couleur, draps, etc.

Les Arabes se rendirent-ils personnellement dans ces contrées si distantes de leur pays? Ces monnaies furent-elles, au contraire, rapportées par des commerçants indigènes, qui s'en seraient servis pour leurs transactions ? toutes questions qui n'ont pas encore rencontré de solutions satisfaisantes.

Les Syriens.

Avec les Arabes, les premiers commerçants dont l'histoire fasse mention, en Occident, sont les Syriens, dont la capitale, Antioche, était florissante au VIe siècle.

A l'époque mérovingienne, on les rencontre non seulement à Naples, à Narbonne, à Marseille et à Bordeaux, mais à Orléans, à Tours et même à Paris, dont le siège épiscopal fut acheté par un personnage de cette nation, Eusebius, Synts negotiator, que Grégoire de Tours mentionne vers 551. Il raconte également des détails assez significatifs sur un autre marchand syrien, Eulronius, ù Bordeaux. (Hist. des Fr., 1. X, ch. xxvi; 1. VII, ch. xxx.) Grégoire rapporte encore que lors de l'entrée de Gontran à Orléans (585), le peuple qui chantait les louanges du roi, en allant à sa rencontre, se servait de la langue des Syriens, des Latins et même de celle des Juits, ce qui laisserait supposer qu'il y avait à cette époque une assez grande quantité de Syriens à Orléans et qu'on y parlait alors le latin, l'hébreu et le syriaque. « De tous les idiomes de l'Orient, le svriaque est sans contredit celui qui sous le rapport de la tonne et de la signification des mots, offre avec l'hébreu les rapports les plus

intimes. » — Ceci expliquerait déjà suffisamment le grand nombre des Juifs alors. — « Cette langue a produit une foule de monuments théologiques, littéraires et historiques, tels que les œuvres de S. Ephrem, la chronique de Bar-Hebraeus, les Acta martyrum orientalium, etc. »

Parmi les populations de la Gaule au \T siècle, M. Longnon cite les Romains (Gallo-Romains), les Thuringiens, les Alemans, les Alains, les Bretons, les Saxons et les Gascons — toutes populations se servant d'idiomes autres que ceux mentionnés par l'évêque de Tours, à l'exception des Gallo-Romains. (Cf. A. Longxon, Géographie de la Gaule au vie siècle. — E.-M. Quatremère, Dictionnaire syriaque-latin.')

Les Syriens importaient de la soie, des cuirs, du vin de Gaza, de Sarepta, etc., et, au temps de Dagobert Ier, on les rencontrait à la foire de Saint-Denis, avec les Provençaux, à côté des Longobards et des Espagnols. (H., t. I, p. 20, 21. — Pardessus, DipL, II, p. 5.)

Les Juifs.

« Les Juifs ont également joué de très bonne heure un rôle considérable dans le commerce, en Occident. Méprisés de toutes les nations au milieu desquelles ils vivaient, ils ne faisaient cause commune avec aucune d'elles. » Narbonne, Marseille, Arles, Gênes, Naples, Palerme, etc., étaient leurs centres préférés; à Clermont, en 576, ils étaient plus de cinq cents.

Un Juif, Priscus, était l'agent de Chilpéric, fils de Clotaire Ier, pour ses achats; un autre, Salomon, l'agent de Dagobert Ier.

Le grand maître des postes, Aboul-Kassim-Ibn-Khordadbeh, nous apprend que les Juifs transportaient, sur les quatre grandes routes fréquentées par les marchands, au IXe siècle : d'Occident en Orient, des eunuques, des esclaves des deux sexes, de la soie, des fourrures et des sabres ; d'Orient en Occident, du musc, de l'aloès, du camphre, de la cannelle et autres épices.

D'où venaient les Juifs ?

On l'ignore : le nom « Radanites » sous lequel ils sont désignés signifie littéralement : coureurs de pays, migrateurs.

Dès le VIe siècle, ils frétaient des navires.

Au ixe siècle, des vaisseaux se trouvant, un jour, en vue de l'un dés ports de la Gaule Narbqnnaise, on crut, du rivage, reconnaître des marchands juifs, mais Charlemagne, qui était présent, n'y fut pas trompé : c'étaient des pirates normands.

(H., t. I, p. 125-128. — GÉRAUD.)

Au xme siècle, ils possédaient l'industrie de la teinture des étoffes en Syrie, celle du verre à Tyr et à Antioche. — A Caffa ils étaient divisés en deux sectes : les Talmudistes et les Karaïtes. (H., t. I, p. 179; t. II, p. 174, 710 et 65.)

Enfin, parmi tous ces étrangers, ceux qui occupent la première place dans les relations commerciales de l'Occident sont les Lombards.

Ce serait faire injure aux Lombards que de les assimiler aux Juifs. Si quelquefois la royauté les a poursuivis pour leur extorquer de fortes sommes, jamais nous ne voyons les populations soulevées contre les Lombards. En étudiant sérieusement lys poursuites dirigées contre eux, on est forcé de les trouver bien anodines, puisqu'on les voit, le lendemain, revenir plus nombreux.

De plus, il est tout à fait inadmissible que les rois de France puissent se montrer bien sévères pour des gens qui leur rendent d'aussi grands services en Orient, où ils ont été, pendant près d'un siècle, les banquiers des Croisés, un peu avant l'époque que nous étudions. Nous reviendrons sur cette question, absolument nouvelle, dans le travail que nous nous proposons de publier sous ce titre : Authenticité des Chartes des Croisades, qui fera suite à cette étude.

Le Lombard n'est pas, à la vérité, sans défaut : il vole, il

tue... comme les autres; il a même les vices particuliers aux Italiens, il viole, etc., mais jamais la réprobation publique ne va jusqu'à le chasser de la ville, où il semble, au contraire, vivre avec les habitants, en parfaite intelligence. Il contracte des alliances dans le pays, et peut acheter le droit de bourgeoisie. Bien plus, il s'}' établit comme Renier Accorre, ce financier, grand propriétaire à Provins, ou comme Geraldus Calciati (Géraud Chauchat), bourgeois de Clermont, panetier du roi et son trésorier en Auvergne, et d'autres encore. (Cf. Ecole des CI)., t. XXVIII, 1867, p. 64-81. — Bid. de la Société de VHist. de France, 1875, p. 206. — J. 1046 n° 16. A.N. — Tanon, Les Justices de Paris.)

On trouve dans le Lombard tout le génie italien. Au XIe et au xne siècles, il joue, en France, dans le commerce, le même rôle d'initiateur que ses compatriotes joueront dans les arts, au xve et au xvie siècle, et plus tard en politique.

Aussi M. Renan a-t-il pu considérer avec raison Biche et Mouche, ces financiers lombards de Philippe le Bel, comme « les avant-coureurs de ces légions d'Italiens, consommés dans l'art de gouverner, qui au x\T et au xvne siècle, furent les agents de la politique et de l'administration françaises. »

Opinion générale et populaire sur les Lombards.

Nous ne voudrions pas cependant qu'on se fit d'illusions sur les Lombards: leur réputation fut toujours détestable. {Histoire littér. de la France, XXII.)

En général, ils sont mal renommés dans nos chansons de geste , telles <\\i Aimer i de Karbonne (p. 464.) — Chevalerie Vivien (p. 507.) — Hervis de Met^ (p. 591.)

La réputation d'embonpoint, de couardise était faite aux Lombards, comme le prouvent les vers suivants :

Oiez, dist l'autres, du glouton parjure:! Lombart resemble , tant est gros et enflés.

{Ogier le Danois, p. 648.)

Dans le plus grand nombre de manuscrits du Roman de la Rose, on lit :

Maie-Bouche, que Diex maudic !

Ot sodoiers de Lombardie.

(Ed. Méon, t. I, p. 158.)

Raimbert de Paris les accuse de déloyauté :

Vesci Lunbars, poi i a loialtage, Traïtor sont et plain de cuvertage.

(Le chevalier Ogier de Danemarche, V, 4980, t. I, p. 203.)

Un autre trouvère déclare que

Bien est honniz qui en Lombart se fie. (Les enfances Vivien, fr. 6985, f° 181, col. 1, v. 25. B. N.)

Dans une autre chanson de geste :

Vos estes . I . Lomharz de Lombardie nez, Certes anvers ma dame vos estes perjurez.

(Li romans de Parise la Duchesse, p. 156.)

Ailleurs, on" les accuse d'avidité (I), d'avarice, de folie {Le Siège de Thcbes, ms. 6987, fol. 47 r°. c. 4, v. 3. B. N.) et d'un vice encore plus honteux.

Voici ce que dit Faux-Semblant dans le Roman de la Rose :

S'il i a chastel ne cité

Ou bogres soient récités Néis s'il ièrent de Melan , Car ausinc les en blasme-1'en :

Ou se nus homme oultre mesure Vent à terme OU preste à usure , Tant iert d'aquerre curieus, Ou s'il i est trop luxurieus, etc.

(Le Roman delà Rose, v. 11927, Ed. Méon, Paris. î.xi;. t. 11. p. $66.)

(i) Vie de Si Thomas de Canterbury, Berlin, 1838, in-8°, page 41, vers 20.—

lh on DE Mi ky. Tournoiement d'anlechrist, p. 71. v. [2-28. — Froissart.

Chroniques, 1. I, part. I, an. 1549; t. I, p. 276, col. 2.

L'auteur de la Bataille des VII ars nous montre des chevaliers lombards, suivant les allégoriques personnifications de la Loi et du Décret et leur donne pour guide la Rhétorique. {Œuvres de Rutebeuf, t. II, p. 420, additions.)

Anelier écrit (vers 1850-185 1) :

Empero la patz fero com fan en Lombardia , Q.'us assegura' 1 autre to a ve sa milloria.

Pourtant ils firent la paix comme on fait en Lombardie, que l'un assure à l'autre jusqu'à ce qu'il voie son avantage. (Guillaume Anelier, Hist. de la guerre de Navarre. — Ed. Fr. Michel, Paris, 1857, gr. in-40.)

Enfin, les troubadours Bertrand de Born et Richard Cœur de Lion les regardent comme des fainéants {Choix de poésies originales des troubadours, t. IV, p. 142. — Richard Cœur de Lion, Le Parnasse occitanien, t. I, p. 14.)

Leur mauvaise réputation les suit d'âge en âge. Au xvie siècle, dans le Sermon Joyeux ancien théâtre français, publié par

Viollet Le Duc, t. I, p. 214, on lit encore :

Les Lombars, selon leurs usages, Sont foulx par force d'estre saiges(i).

1. Voici quelques autres appréciations populaires, sur les Lombards, que nous devons à l'obligeance de M. Sébillot.

Un auteur du xne siècle les juge ainsi :

Le roi était riche homme, sage et de grand art; il sut bien que cardinaux sont avides et lumbars convoiteux. sont d'avoir plus que vilain de essart. (Th. Le Mart., 56, xne siècle. — Littré, Dict.)

Mettre en gages à Juif et à Lombart (se ht dans le Liv. des Met., 100. —

XIIIe s.)

Bon orfèvre, soutil lombart

Prestant or a autrui prière.

(Eust. DESCHAMrs, Poes. mss. f° 356. — xivc s.)

Si sont Lombards de leur nature riches et couards. (Froissart, 1. IV, ch. xx ; t. III, p. 109. — P.)

Murmurationes Romanorum, versatias Tuscorum, insolentias Lombardorum.

Influence des Lombards.

Néanmoins, ce sont les marchands et les financiers italiens qui introduisent, parmi les monétaires français, les mots dont ils se servent et leur apprennent les secrets de leur art. (Acad. des Lise, et Belles-Lettres, t. IX, 1831. Procédés employés par les monétaires, p. 201, par Moxgez, dans ses Mémoires sur l'art du monnayage cbe^ les anciens et les modernes.}

C'est en les fréquentant, ou en les employant, que les

(Pétrarque, Variarum ep. 3, éd. Fracassetti, t. III, p. 313. — P.) Murmures des Romains, fourberies des Toscans, insolences des Lombards.

Une vieille chanson populaire française dont nous n'avons que la traduction, porte :

Schùtze uns der Herrgott gut

Vor ner Frau, die sich schminken thut ,

LTnd vor der Hitze der Picarden,

Und vor den Bissen der Lombarden.

Quand les Anglais parlent d'un paresseux, ils disent qu'il a la fièvre lombarde. (Internationale Titulaturen. — Q. Frh. v. Reinsberg-Duringsfeld. 2 vol.

in- 18. (Leipzig, 1863.)

Li plus sage homme sont en Lombardie. (Prov. xme s., Crapelet.)

Les grâces du Lombard : trois dez sur la table. (xvme siècle. Oudin, Curiosités.)

Dans un modus ordinandi compotos, du temps de Charles le Bel, on voit que financier italien ou usurier était synonyme : « funmeie Italicorum scu usurariorum. » (Histor.des Gaules, t. XXI, p. 519.)

Patience de Lombard : c'est-à-dire celle du prêteur qui est en peine de savoir s'il sera payé. (Li; Roux DE Lincy.)

Boucon de Lombard : c'est-à-dire du poison. (Le Roux de Lincv. Dicl.

comique lib. et salir.)

Pitié de I.omb.irt,

Labour de Picart,

Humilité de Normand,

Patienche d'Allemand,

Larghèce de François,

Loyauté d'Anglois,

cion de Bourguignon,

ne valent pas un bouchon.

(xm« s. Crapelet.)

Français se perfectionnent un peu dans l'art de la gravure des coins, dit Le Blanc.

C'est par la même raison que nos négociants adoptèrent les expressions commerciales qu'apportèrent, en France, avec leur industrie, les Lombards, et particulièrement à Lyon, les Florentins, chassés de l'Italie par les guerres des Guelfes et des Gibelins, qui l'ensanglantèrent depuis le xir-' jusqu'au xivc siècle : tels sont les mots agio, cambiste, bilan, usance, banquc{l\ loy ou alloy (alliage — legd), escharcetè (faiblage sur le poids, eschars ou faible de poids — scarciïa, scarso), essai, essayer ( — saggio, saggiare), et non exagium comme le prouve Mongez, p. 221.

Les Lombards sont-ils les inventeurs de la lettre de change ?

On prétend, et on répète encore tous les jours, en France, que les Italiens avaient trouvé des systèmes financiers nouveaux,

Se aulcun Lombart me vient livrer bataille,

Prendre nos biens par exécution,

Je le payray, par bien, quoy qu'il en aille.

{Ane. Thèdl. franc., coll. Jannet, t. III, 247.)

De mercuriale, de persiguière [me torchai], mais j'en eus la caquesangue de Lombard. (Rabelais, I, 13.)

Tcsmoings les usuriers de Landerousse, qui naguère se pendirent voyant les bleds et vins ravaler en prix et bon temps retourner. (Rabelais, II, 3.)

Ces citations permettent de se l'aire une idée de ce que le peuple entendait généralement par un lombard; lombard est, pour lui, synonyme, d'abord de riche usurier, puis de fainéant, trompeur, etc., toutes les qualités, en un mot, que Boccace réunit dans le portrait qu'il nous a laissé d'un de ses compatriotes et que nous publions plus loin in extenso.

(1) Littré donne comme étymologie du mot banque, le mot banc, sur lequel était assis le changeur. Banea, en italien, signifie tabh-àbacus. Quant ;U1 mot moule, qui signifie banque, endroit où l'on reçoit et où l'on prèle de l'argent à petit intérêt, il a fourni le mot monte ai pieta, d'où banque ou mont de piété, dont on attribue l'invention aux Lombards, et qui porta même ce nom : le Lombard, jusqu'au siècle dernier. Un moule di pieta, autorisé par décret du Vatican, fonctionnait à Florence en 1495. Le mot bancherius se trouve dès 1300, 24 octobre, et n'est pas moderne comme on l'a cru quelquefois.

inventé les lettres de change, etc. Ce serait sortir des bornes de ce travail que de rechercher la part prise par les Lombards dans les innovations financières de cette époque, qu'on leur attribue, à tort suivant nous. Du reste, les documents nous feraient défaut actuellement. Nous nous contenterons de dire que nous partageons l'avis de Pouqueville. (Acad. des Lise, et B.-L. — Mémoire historique sur le commerce et les établissements français du Levant (500-1800), par Pouqueville, t. X, 1833, p. 513.)

« Les banquiers, écrit-il, les alèateurs et les courtiers en savaient autant il y a vingt siècles, que l'École moderne de nos financiers, auxquels les premiers n'ont laissé à combiner ni en bien, ni en mal.

« En lisant attentivement les harangues de Démosthènes et les historiens qui ont parlé de la jurisprudence maritime, on demeurera convaincu que ce fut dans Athènes, au Lesché (bourse) du Pirée, qu'on connut primitivement les chartesparties, les assurances, les contrats de prêt à la grosse, les lettres de change et jusqu'aux monnaies fictives (I). »

Nous croyons donc que les Lombards n'ont rien inventé : ils n'ont fait qu'appliquer sur une plus vaste échelle, en le perfectionnant, ce qui avait existé de tout temps.

La plupart de nos écrivains croient, comme M. Pigeonneau (Histoire du commerce de la France, t. I, p. 259), que « c'est de l'ère lombarde que datent chez nos ancêtres la science du commerce et la naissance du crédit. » Nous n'oserions pas être aussi affirmatif. Que les Italiens aient développe le crédit, qu'ils aient élargi la science du commerce, oui ; qu'ils l'aient inventée, non. Nous savons que, bien avant de nouer leurs relations avec nous, ils avaient des rapports commerciaux avec les Grecs, avec les Byzantins. Ces derniers, dont la réputation ne le cède en rien à celle des Lombards comme souplesse d'in-

(i) On trouve dans les lois de MenOU, IOOO ans avant l'ère chrétienne, les règles du prêt à la grosse. Alauzet. Commentaire du code de commerce. Paris. 1868. Introduction. Les cylipdres assyriens du 1. ouvre et surtout ceux de Londres portent des contrats de ventes et d'achats, en somme d'affaires financières, conclues au moyen d'intermédiaires.

telligence, n'auraient-ils pas, eux aussi, une part à réclamer dans l'invention de ces moyens d'échange, que l'on veut toujours, chez nous, attribuer aux Italiens ? Encore, ces Grecs, si l'on s'en rapporte au passage de Pouqueville cité ci-dessus, n'auraient-ils été que des héritiers éloignés de leurs grands ancêtres.

Les premières monnaies d'or furent frappées, en France, par saint Louis. A Florence, qui eut de For avant Venise, elles ne le furent qu'en janvier 1253. Or, la lettre de change a précédé de longtemps l'émission de la monnaie d'or, et à notre avis, l'explication en est assez facile. Nous avons des lettres de change de 1207, de 1214 — du banquier génois Rubeus — et très vraisemblablement, ce n'étaient pas les premières, et, plus vraisemblablement encore, d'autres peuples, grecs, arabes, juifs peut-être, en avaient-ils fait usage longtemps auparavant.

Rôle des Lombards.

Les Républiques ou mieux les « Communes » italiennes produisent de bonne heure des hommes extraordinaires. Grâce à eux l'Europe occidentale fait d'immenses progrès dans la voie des transactions. Ils sont, en effet, admirablement placés pour cela. Leurs billets, leurs lettres de change, en un mot, leur crédit, rendent les relations plus faciles. Ils vont partout, ils sont partout; ils fournissent d'argent en Orient les armées de Philippe Auguste, de Richard et de saint Louis, et tirent sur la reine Blanche de Castille, des traites qui sont datées de Saint- Jean d'Acre.

Non contents d'exporter les marchandises fabriquées chez eux, les draps d'or de Lucques ou de Florence, les tissus de Venise, les fils d'or et d'argent de Milan, ils servent encore d'intermédiaires entre l'Occident et l'Orient où ils vont chercher la soie et les pierres précieuses que mettront en œuvre les joailliers et les orfèvres ou qui serviront à décorer les vêtements (robes, chapeaux, ceintures, etc.) des seigneurs de France, d'Angleterre ou des Flandres.

Les marchands Vénitiens, Génois, Pisans, possèdent des flottes qui rapportent d'Orient toutes ces richesses qu'ils étalent sur leurs comptoirs, à Paris, à Londres, aux foires de Champagne, de Narbonne et de Nîmes. Ils ne se gênent pas, du reste, pour « envoyer aux Egyptiens, au moment des croisades, des munitions de guerre, des armes, et en particulier des lances et des galères toutes prêtes, mais au retour de ces coupables voyages, les capitaines italiens en seront quittes pour une absolution facilement obtenue et ne songeront qu'à recommencer. » (Renan, loc. cit.)

Ces crimes de lèse-chrétienté étaient punis par l'excommunication, la confiscation des biens du capitaine ou du pilote coupable : bien plus, celui qui parvenait à le saisir était autorisé à le garder en esclavage. (H., t. I, p. 386.)

C'est ce mouvement commercial prodigieux, concentré dans leurs mains, n'offrant de comparable, de nos jours, que le trafic de l'Angleterre, qui explique et leur fortune et leur grand nombre partout, et en particulier à Paris.

Ce n'est malheureusement que longtemps après que nous songerons à les imiter. « En France, l'activité commerciale s'éteint à la fin du moyen âge. Jacques Cœur secoue un instant cette torpeur, mais ce ne fut qu'une lueur aussi fugitive que celle d'un météore. » (H., t. II. p. 717.)

A cette époque les Italiens étaient, pour ainsi dire, les seuls chargés de ces opérations. Aussi, M. Bourquelot s'est-il trompé, à notre avis, en écrivant (p. 199, loc. cit.) : « Il est certain aussi qu'il venait des Écossais aux foires de Provins, par des passages du Nécrologe de l'Hôtel-Dieu de cette ville. Le premier de ces documents porte : « V° Kalcmi. Julii. Petrus Scott et Opicidyani sociique cor tan Scotontm dederuni uoHs unum equum, pro qui bus taie mur fuccre perpétuant memoriam. »

Le second : « La mefon & les chambres de /V~, que H Efquo^ tient. »

Il est évident qu'il s'agit ici de la compagnie des Escoz(I)

(1) Je dois faire remarquer que le mot « liscot <> avant le XI1« siècle signifie généralement h landais. Jehan Scot Erigène était, comme son nom l'indique,

un fils de la verte Erin. L'Hcossais était un Vicie, etc.

(Scotti, de Plaisance); le nom d'Opicidyani le prouverait, de reste; les Ecossais ne songeaient pas à faire du commerce et se tenaient dans leurs clans, sur les bords de leurs lacs et sur leurs montagnes, a l'époque où les maisons des commerçants lombards surpassaient comme architecture les palais de nos rois; où leurs propriétaires menaient une vie plus luxueuse et étaient plus riches que nos princes du sang et où le commerce, les sciences, les beaux-arts, la poésie plaçaient l'Italie du Nord incontestablement au premier rang de la civilisation en Europe. (Cibrario, Econ. polit. — Francisque Michel, Les Écossais en France et les Français en Ecosse, 2 vol. in-8, 1862. Introduction, P- 6.)

Civilisation avancée des Lombards.

L'Italie, au xme siècle, pouvait déjà se glorifier d'un grand nombre d'artistes distingués et mêmes célèbres. Cicognara (JStoria délia Seul tara, t. III, p. 62) signale un tractatns litmbardiciis de omni scientia artis pingendi, du ixe siècle, mentionné sur un document des archives de S. Zenon de Vérone. Il cite encore Benedetti Antelami, sculpteur des bas-reliefs du Baptistère de Parme (11 96); Biduino, sculpteur des architraves des vieux temples de Lucques et de Pise (1180); Viligelmo, sculpteur (dôme de Modène) 1099 (?); Bonanno, fondeur de la porte du dôme de Pise et constructeur de la tour; Gruamonte (1166), Enrico (11 67), sculpteurs des architraves et des chapiteaux de l'église de Pistoïe. Sur l'architrave de la porte principale de Saint- André à Pistoïe, on lit ces mots : « ...les ouvriers furent Villanus et Bathus, fils de Tignosus (1166). »

Pour prouver davantage l'antériorité des artistes lombards nous nous contenterons de citer les monuments des villes lombardes secondaires avec les dates de leur construction. Ainsi, sans nous arrêter à Gênes, Florence ou Venise, nous rencontrons à Plaisance, le Dôme, 1222-1233; le clocher, 1333;

l6 LES LOMBARDS EN FRANGE.

le Palazzo del Commune, 1281; San Francesco, 1278; San Antonino, 1350; — à Lucques, le Dôme, 1060-1070; réédifié, 123 3-1 308; Saint-Michel, 1 288-1 377; — à Crémone, le Dôme, 1107; le Baptistère, 11 67; le Torrazo, de 121 mètres de haut, 1261-1284; le Palais public, 1245; — à Sienne, le Dôme, 1264, façade de 1379; San Domenico, 1220- 146 5; San Francesco, 1326; San Spirito, 1345; Palazzo publico, 1289-1309; Palazzo Buonsignori (xive siècle); — à Pistoïe , le Dôme du xne siècle restauré en 1240 (Nicolas de Pise); le Baptistère, 1337; le Palazzo del Commune, 1294-13 85; le Palazzo pretorio (xive s.); l'Ospedale del Ceppo, 1218; Saint-André, 1196; Saint-Barthélémy, 1167, etc., etc.

Où trouver, dans l'Europe, un développement artistique comparable à celui-là?

Au xve siècle, la vie matérielle en général était plus élégante et plus raffinée chez les Italiens que chez aucun autre peuple de la terre, dit J. Burekhardt dans son ouvrage sur la Civilisation en Italie au temps de la Renaissance. Il aurait, croyons-nous, pu en dire autant du xive. Tout concourait chez les Italiens à atteindre ce résultat, particulièrement les conditions climatériques. Dans les rues des villes italiennes, bien pavées au XVe, l'usage des voitures était commun. A Milan, à la fin du xve siècle, il y avait plus de soixante voitures à quatre chevaux et d'innombrables voitures à deux chevaux, la plupart dorées, richement sculptées et toutes garnies de soie.

A Paris même, n'était-ce pas une Italienne, une Florentine, fille de marchands, Catherine de Médicis, qui vers la fin du XVIe y introduisait l'usage des « coches? » Et un peu plus tard, le Parlement ne suppliait-il pas Henri IV d'abolir l'usage des carrosses dans les rues de la capitale ?

Si, au xvic siècle, les Italiens sont « les maîtres de l'Occident pour tout ce qui peut former l'homme de société par excellence, » il faut convenir qu'un pareil résultat avait demandé plusieurs siècles de préparation. A notre époque, qui ne peut être comparée à aucune autre, au point de vue du progrès, les exemples ne nous manquent pas pour nous croire en droit d'alîir-

mer qu'un semblable degré de civilisation, de raffinement dans les mœurs, de politesse dans les usages, de goût dans les arts, demande plus d'un siècle d'apprentissage.

Quand on lit les détails sur l'éducation d'un Italien de qualité, vers 1500, et qu'on le voit, après avoir travaillé le latin, naturellement, l'italien et d'autres langues telles que le grec et le français, passer le restant de sa journée entre les mains du maître de gymnastique, qui lui apprend à luctari, excurrere, natare, equitare, venari, aucupari, ad palum et apud lanlstam ictus inferre aut declinare, cœsim punctimve hostem ferire, hastam vibrare, sub armis hyemem juxta et astatem traducere, lanceis occursare, veri ac communis Martis siiuulacra imitari (ajoutons-y l'étude de la musique, le jeune élève est quelquefois un virtuose) ; on se demande si, vraiment, nous faisons mieux, en France, sous Louis XII, et même aujourd'hui. Il faut ne pas oublier qu'en Italie cette éducation est donnée très souvent au fils du marchand et non pas seulement au noble comme chez nous.

Au xme siècle, Pise avait un Andréa, un Giunta, et bientôt après Andréa Ugolino, le contemporain de Giotto (f 1355); Lucques, un Berlinghieri ; Florence, Cimabue ; Venise, une liste trop longue à énumérer, ainsi que Sienne, Milan, Gênes, Rome, etc.

Et cependant l'Italie était à ce moment même en proie aux horreurs des guerres civiles et étrangères. Florence cessait, en 1205, d'être gouvernée par des marquis, et formait avec Pise, Sienne et Lucques, quatre républiques quelquefois liguées, plus souvent rivales, tout à fait distinctes en certain temps, presque confondues en d'autres. En 1280, Florence avait quatorze gouverneurs, sept du parti guelfe, sept du parti gibelin. Les premiers prieurs ne sont nommés qu'au milieu de juin 1282.

D'un côté, la lutte violente entre le Pontificat et l'Empire divisait la nation en deux partis très acharnés; de l'autre, les villes se brouillaient pour des motifs que M. Amaury Duval qualifie dans son Discours sur l'état des beaux-arts au xme siècle (Hist. litt. de la France, t. XVI, 1824) de « puérils et ridicules » mais qui étaient, en réalité, ces rivalités commerciales

Iô LES LOMBARDS EN FRANCE.

terribles que M. Heyd a si minutieusement détaillées dans son Histoire du commerce dans Je Levant.

Émeric David {Histoire de la sculpture française, annotée par J. du Seigneur, Paris, 1853, éd. Lacroix) s'exprime ainsi : « Sans doute on ne me soupçonnera pas de vouloir assimiler nos sculptures des xive et xve siècles aux chefs-d'œuvre des maîtres italiens du même temps. Dans le xic et le XIIe, la France peut être mise en parallèle avec l'Italie. Elle n'avait pas déchu davantage, peut-être moins, au xme siècle, qui est celui de la restauration Vérité , naïveté, tel était le but que s'efforçait

d'atteindre tout homme qui, chez l'une ou l'autre nation, commençait à s'éclairer. » (Introduction, p. 3). Rappelons que cet ouvrage de E. David n'est qu'une réponse à celui du comte Cicognara. Bien plus, de l'aveu même de M. Amaury Duval, il demeure constant qu'au xve siècle, où les arts jetaient un si grand éclat en Italie, nos rois appelèrent des architectes, des peintres, des sculpteurs italiens, etc. L'auteur s'arrête là et ne dit pas un mot du xvie.

Mais écoutons l'opinion d'un juge plus compétent. Dans son Discours sur les beaux-arts {Hist. lit t. de la France, t. XXIV, 1863), M. Renan s'exprime ainsi : «Au xi° et au XIIe siècle, la France surpasse de beaucoup l'Italie dans toutes les directions de l'art. L'Italie, à cette époque, n'avait rien à comparer à nos basiliques romanes, aux peintures de Saint-Savin, au portail de Saint-Gilles près d'Arles. Au XIIIe siècle, la France égale encore sa rivale. Sans doute, elle n'eut pas de Giotto, mais elle eut des architectes supérieurs à ceux de toute l'Europe. Au xivc la France est définitivement dépassée. Les « artistes d'Avignon », c'est-à-dire Simone Memmi ou Simon de Sienne, le Romagnol Tengart, maître Johannes Italiens, graveur de sceaux ; Geminiani de la Tune, Pierre de Terdona, François Baralli, Florent de Sabulo, maître Etienne Grandi, Etienne Blandini, le musicien organiste François Brocard Gampanino, tous Italiens, sont reconnus pour des maîtres qu'on ne pouvait égaler. [Le duc de Berri, cet amateur éclairé, achetait des tableaux aux Italiens.] La France ne recule point, mais l'Italie avance à grands pas et s'en-

gage seule avec un éclat sans pareil dans cette voie glorieuse où tout le monde devait essayer de la suivre »

Voici la conclusion de l'illustre maître : « La fortune de l'art italien tient à des causes profondes et à la supériorité même du génie de l'Italie. Avant tout autre pays en Europe, l'Italie attacha un sens au mot de gloire et travailla pour la postérité

Toutes les couches de l'histoire de l'art sont représentées sur son sol. Chacun de ses chefs-d'œuvre a un nom, une date, une légende. Si elle eût eu nos architectes du xiie et du xme siècles elle eût égalé leur gloire à celle des Bramante et des Michel- Ange. Même les noms obscurs des Raymond du Temple, des Colart de Laon, des Girart d'Orléans, seraient inscrits chez elle au livre d'or. Chez nous, ils n'ont échappé à l'oubli que par le hasard qui les a fait figurer sur d'insipides registres de dépenses,

mêlés aux détails les plus vulgaires : illacrymabiles carent

quia vate sacro. »

On ne saurait mieux dire.

Corrélation entre la richesse et la civilisation des Lombards.

On a soulevé de longues discussions pour savoir quelle influence avait sur le développement de l'art, c'est-à-dire de la civilisation, tel ou tel état social. Quel est le milieu le plus favorable à l'épanouissement des beaux-arts, une monarchie ou une république ?

Du tyran, protecteur des arts, ou du citoyen libre dans une république, lequel est préférable pour le progrès intellectuel du pays?

C'est précisément à propos des Lombards que ces questions se présentent à notre esprit.

Peur nous, l'état social n'a sur le développement de l'art qu'une influence très secondaire, sinon nulle. Sous le tyran le plus cruel — on en a des exemples frappants en Italie, —

comme sous le régime de la liberté la plus absolue, peuvent se produire de grands artistes, et on soutiendrait les deux thèses avec un nombre égal d'excellents arguments à l'appui. Mais, ce que nous croyons pouvoir affirmer, c'est que l'art ne s'est jamais développé avec plus de force que dans les sociétés riches , libres ou non(I). Cette proposition ressemble, au premier abord, à un paradoxe. Qu'on étudie l'histoire des relations commerciales de l'Italie, et on aura l'explication naturelle de sa prospérité et du développement artistique qui en est la conséquence forcée.

On ne saurait se faire une idée des trésors qui entrèrent dans les villes lombardes du XIe au xve siècle, venus tantôt de l'Occident, tantôt de l'Orient. Les croisades, entre autres, furent des sources presque intarissables de richesse. Pour un Pazzo des Pazzi, qui se bat et plante, le premier, son étendard victorieux sur les murailles de Jérusalem, il y a cent de ses compatriotes qui ne sont à ce moment occupés qu'à supputer les intérêts que leur procureront les sommes par eux avancées aux Croisés, et qui, témoins éloignés de la bataille, n'ont qu'un souci, celui de pouvoir mettre à l'abri et leurs richesses et leur personne sur les bateaux toujours prêts à appareiller.

Ce sont ceux-là qui, tandis que les premiers conquièrent la gloire, rapportent, eux, dans leur patrie, ces monceaux d'or qui se transformeront en palais, en tours, en navires, en vêtements, en armes; car dans leurs querelles intestines, dans leurs rivalités de famille, ils déploieront bien plus d'acharnement, sinon de courage, que dans des croisades contre ces Sarrasins avec lesquels ils préféreraient cent lois échanger des marchandises que de belles passes d'armes. La religion, dans les Croisades, n'est qu'une question secondaire pour ces marchands, et même, on peut l'affirmer aujourd'hui sans craindre un démenti, pour la grande majorité de ces nobles chevaliers. Leur

(i) Maures, Portugais, Espagnols, Hollandais, Flamands, etc. ont eu leurs plus grands artistes, architectes, poètes, peintres, au moment de leur plus grande prospérité commerciale.

conduite pendant les sièges, leur genre de vie, leurs dépenses que nous connaissons, sont autant de preuves a l'appui de notre thèse. Chacun compte tirer de l'aventure un profit immédiat, et si, pour le héros de la chrétienté, c'est un duché qu'il convoite; pour le Lombard, c'est de l'argent. Et cet argent, il ne le garde pas comme le Juif, au fond d'un sac ou caché dans un trou ; mais, avec ses idées larges, il devine la puissance de l'association, il se forme en compagnie et il arrive à mettre à exécution ces projets qui peuvent supporter la comparaison avec ceux de nos grandes compagnies actuelles. Est-ce que les associations des Lombards de Gênes, de Venise, se réunissant pour fournir aux croisés des moyens de transport, et en 1191 et en 1270, ne sont pas, toutes proportions gardées, aussi importantes que les différentes compagnies de navigation de nos jours ? Les contrats de nolisation du xne siècle ressemblent sensiblement à ceux que signa la France en 1830, avec des compagnies italiennes, pour le transport des troupes devant Alger.

Les agissements de Biche et Mouche offrent à certains moments de frappantes analogies avec les procédés de nos plus grands financiers modernes.

Nous avons calculé qu'au seul siège d'Acre (1191), les Lombards génois et pisans avançaient aux Croisés l'énorme somme de 26,460 marcs d'argent, de 2,220 livres tournois et 930 onces d'or. A cette époque on n'avait en France aucune espèce d'or — pas plus qu'en Italie. Il est de toute évidence que ces sommes, payées en espèces sur les lieux, étaient apportées, pour la monnaie d'argent spécialement, sur des bateaux qui devaient forcément faire des services réguliers dans certaine saison : nous en avons, du reste, les preuves. Ne pourrait-on pas ainsi expliquer la reconnaissance des princes chrétiens envers de si précieux auxiliaires ? Elle serait autrement tout à fait incompréhensible, puisque le nombre de combattants fournis par les Italiens est de beaucoup inférieur aux autres.

Si nous avançons plus haut, que les Lombards ne voyaient dans les croisades que des entreprises commerciales, c'est que nous savons que quand les Génois fournissaient à saint Louis

un contingent de dix mille hommes et des transports pour sa seconde croisade, ils recevaient, au même moment, à Gènes une ambassade du sultan d'Egypte !

Mais voici qui est plus fort : quand saint Louis, prisonnier, rendait, pour se racheter, la ville de Damietteaux Musulmans, les Vénitiens, les Génois, les Pisans furieux de se voir lésés dans leurs intérêts commerciaux, ne traitaient-ils pas en ennemis les chevaliers français ?

Ces quelques généralités suffisent pour donner une idée du caractère des Lombards. Nous allons maintenant les suivre, pas à pas, dans l'histoire, sans autre but que de fournir, pour l'avenir, des documents aux chercheurs qui voudront approfondir ces questions que nous croyons jusqu'ici ignorées ou dédaignées, mais dont de plus habiles que nous n'auront pas de peine à montrer l'importance (J).

(i) Cf. Littré, Études sur les Barbares, Paris, 1869, in-12, et principalement les pages 372-373 et suivantes.

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