HONORE CHAMPION. LIBRAIRE
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PRÉFACE
Il a déjà été beaucoup fait pour l'histoire de Paris, et il y aurait autant de présomption que dlngratitude à méconnaître les services rendus par les Sauvai, les Jaillot, les Lebeuf, les Berty, sans compter les autres historiens que nous appellerons volontiers minores.
Mais, en dépit de ces précieux travaux, on ne peut encore étudier d'un peu près un point quelconque de l'histoire parisienne sans rencontrer aussitôt une foule d'obscurités et de lacunes, sans reconnaître quHl reste beaucoup à faire et sans éprouver le besoin d'une enquête plus complète et plus approfondie sur chacun des quartiers de Paris, sur chacune des époques de sa vie de capitale et de cité.
Le présent travail est une étude sur un point très spécial, mais très important de cette histoire en formation.
Dans un ouvrage précédemment publié sur la Bourse de Commerce et sur les monuments si divers élevés auparavant sur son emplacement, nous avons été souvent surpris, en fouillant les documents inédits et autres, de nous trouver en présence d'une catégorie parfaitement caractérisée de personnages, itahens d'origine et financiers de profession, auxquels l'histoire a donné le nom générique de Lombards. Mais il nous a paru qu'aucun
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écrivain n'avait pris jusqu'ici la peine d'étudier spécialement le rôle capital joué par eux, en France, et particulièrement à Paris. Leurs noms se trouvent mentionnés dans toutes les histoires, dans toutes les chroniques, dans tous les mémoires, mais ces importants personnages y sont mal appréciés, méconnus ou, qui pis est, calomniés. Le jugemem porté sur eux, presque toujours défavorable, est le plus souvem très injuste. Les uns les confondent sans distinction avec les Juifs dans les mêmes malédictions et les mêmes invectives; les autres prétendent que les Lombards se souciaiem peu, en France, des anathèmes de rÉglise, parce qu'ils étaient étrangers, comme s'ils n'avaiem pas été bons cathohques, aussi respectueux que les Français du pouvoir de l'Église et des Papes; d'autres, enfin, les accusent de tous les crimes, de toutes les rapines, de toutes les malversations dans les finances publiques et de maints autres méfaits encore : assurémem c'est aller trop loin, et nous croyons en donner des preuves irréfutables.
Un des auteurs qui se sont le plus occupés d^eux est Bourquelot : Fauteur de YÉtiide sur les foires de Champagne ne pouvait passer sous silence les principaux clients de ces foires célèbres dans le monde entier; mais ce qu'en dit Bourquelot malgré ses consciencieuses recherches est loin d'être complet.
Nous n'avons pas la prétention d'avoir épuisé la matière sur ces marchands-financiers, ni sur le rôle qu'ils om joué dans notre histoire ; nous sommes persuadé qu'après nous il y aura plus et mieux à faire qu'à glaner : des documents qui nous sont restés inconnus jetteront de nouvelles lumières sur la ques-
tion des Lombards et permettront de pousser plus loin ces investigations. Qu'il nous suffise de dire qu'attiré par la nouveauté de ces études, nous nous sommes contenté de rechercher et de fournir des matériaux avec lesquels on pourra, des maintenant, asseoir sur des bases solides les travaux que de plus habiles ne manqueront pas de terminer quelque jour.
Cette explication nous fournit l'excuse nécessaire sur le peu de corrélation apparente qu'on pourra trouver entre tels et tels documents pubUés par nous.
La tentation est grande assurément, pour le chercheur, de généraliser et de conclure, comme d'établir entre les divers fragments tirés par lui de la mine immense et confuse des documents et des textes, un hen solide et continu. Cette tentation, nous Pavons éprouvée très vive, et pourtant nous y avons résisté. Il nous a paru qu'au point où en est actuellement la science, toute prétention à des conclusions définitives serait encore prématurée, téméraire et sujette à l'erreur. Le pénible, mais si attrayant labeur de la recherche et de la sélection, du classement et de la publication nous a semblé être notre tâche spéciale, en attendant mieux.
Nous pensons qu'aucun historien ne trouvera excessif le scrupule qui nous a empêché de mettre, par un facile effort d'imagination, entre les anneaux brisés de la chaîne que nous reconstituons à grand'peine, une cohésion qui n'y est pas encore. Il manque trop de mailles au réseau pour que nous nous permettions, par un travail hâtif de rapprochement, d'en resserrer arbitrairement le tissu.
LES LOMBAHDS. - TOME I.
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ffnrt Guidé par de premières indications, Autre . été notte rfott. G»'^' ^ J „„„ ^
„.,.nt .,é, vagues, m nom. p.r «emP ■ ,„u,„a,e Wenne; attiré et encoutage par les prem lues nous avons recherché, . travers le, docunten.s I s p^s es,' .es p.ns «rents .ori.iu. et de caractère dans des docu.,e;ts (ran„.s o. étrangers - italiens e, anslars souv
,a trace des Lombard, installés en France. Les retrouver, les de : L, »us le .,as,ne des noms déSgurés ou es^seu ^
„,.„es, étabh, leur origine, leurs relations mutuelles daffi. e „ ae parenté, leurs rapports avec les Françars et .v« s
compatriotes; les suivre da.s leurs pérégrin.t.ons un», recoustimer pièce à p.éce, en un mot, ce <,.e nons a pel e o» „ . dossrer ,. d. ces personnages s, importants, ma,s s, peu
nus • telle a été notre tâche.
U„ exemple fera comprendre la méthode ,.e nous avons ,u„i.. Nous prendrons le fameux Mouche ,ui joua un s, grand ,„c de ,.S„ . .,08. Croit-on ,ne sa trace n'appararase ,»en France > Lo.n de là ■. nous 1. trouvons tantôt à P.r.s. tant., à Florence, tantôt » Allemagne, tantôt en Flandre e. encore a, 1kurs et partout ,1 a (allu le suivre, perdam et re.ro.vam sa p.s.e. A rés avoir consul.é les ouv.ag.s français dans ,es,uels nous supposions rrouver des renseignem... sur les Lombards, nous uons aperçûmes ,.e loin de se h.er parmi nons, conrm o^ „„i. généralemem, ces marchands nomades cons.rva.en. tou s des relatrous avec les maiso^-méres, c.s..à-di.e avec les hefs des compagnies, res.és . Florence. . Pis., . S.enne, Gènes, «rc. Ces, par e.c.p.ion seulemem ,u on .rouve les
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Lombards installés en France sans esprit de retour; la meilleure preuve en est que généralement ils n'amenaient même pas chez nous leurs familles. Nous ferons remarquer, par exemple, combien peu nombreuses furent les familles qui s'établirent définitivement en France. Pour quelques Cassinel, quelques Accorre, quelques Chauchat, combien en voyons-nous s'en retourner en Italie, emportant le gain de leurs spéculations, la plupart du temps heureuses.
Il nous parut dès lors impossible de ne pas retrouver sur eux des détails complémentaires dans les publications itahennes.
Notre espérance ne fut pas déçue; au contraire, les documents italiens, à en juger par ceux qui ont été pubhés jusqu'ici, doivent être beaucoup plus nombreux que ceux que nous possédons aujourd'hui. Nous ne parlons pas, bien entendu, des travaux des Muratori, ni des Patrie Monumenta, mais des publications récentes, des revues, des journaux historiques.
Déjà, en 185 1, M, Paul-Émile Giudici avait tiré de l'oubli deux lettres des Cerchi, datées de 1290 et 1291, et qui sont d'une importance capitale pour le sujet qui nous occupe; plus tard, vers 1868, M. le Corn. Peruzzi pubHait une histoire spéciale des banquiers de Florence, dans laquelle il offrait à ses compatriotes des documents qui n'intéressent pas moins l'Italie que la France et que lui seul pouvait connaître, puisqu'il les trouvait dans les archives de sa famille; plus récemment, en 1871, M. Cesare Paoh découvrait d'autres pièces infiniment précieuses ; nous voulons parler des lettres siennoises des Tolomei qui remontent à l'année 1253.
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Lorsque notre premier travail sera complété par une seconde partie : Us Lombards chr^ eux, dans laquelle nous nous occuperons de leur vie privée, de leurs habitations, de leurs opérations commerciales, de leur comptabilité, des moyens employés pour la tenir, de leur manière de calculer, de leurs marques et de leurs jetons, alors nous nous promettons de présenter, avec plus de développements et plus de preuves à l'appui, le rôle joué chez nous par ces étrangers.
Cette étude plus approfondie permettra entre autres, d'apprécier davantage, un règne capital dans notre histoire, celui de Philippe le Bel, ce personnage mal connu, ambigu et mystérieux encore aujourd'hui.
uQu'il est difficile,» s'écrie Burckhardt, .en présence de l'insuffisance des sources historiques, de reconstituer, même à peu près, l'image d'un Frédéric II ou d'un Philippe le Bel! » Le savant historien de Baie a raison; on sent, en effet, tout ce qui nous manque encore pour apprécier à sa juste valeur le règne de ce prince, quand on Ut les études même les plus consciencieuses sur ce souverain et sur son époque. Au point de vue spécial qui nous préoccupe, nous tenons cependant à citer le nom de Boutaric. C'est lui qui, dans La France sous Philippe le Bel prend, le premier, la défense de deux de ces Lombards dont les noms se retrouvent inscrits à chaque page ■ de l'histoire de ce roi : nous voulons dire Biche et Mouche.
{Biccio et Musciatto.)
Depuis, des érudits de grand mérite ont dépouillé des fonds inexplorés et mis en lumière certains coins de l'histoire générale
du règne; mais nous croyons que pour résoudre une des questions les plus importantes de cette époque, c'est-cWire celle des finances, il faut premièrement étudier l'action de ces Lombards, trop négligés jusqu'ici (0. Ce sont eux, en effet, qui détiennent presque exclusivement, pendant de longues années, l'administration des finances : ne sont-ils pas monnaiers, maîtres généraux des monnaies, receveurs des dîmes et des impôts sur la trappe, à Paris et souvent en province ? Ne sont-ils pas , aux foires colossales de Nîmes et de Champagne, chargés de percevoir les impôts — qui montent à des millions! — frappés sur leurs compatriotes? Un Betin Cassinel (Betino Cassinelli) n'apparaît-il pas — voir notre chapitre IX — à certains moments, par la multiplicité et l'étendue de ses pouvoirs, sous l'aspect d'une sorte de ministre des finances (-)?
(i) M. Ad. Vuitry, dans ses belles Éludes sur Je régime financier de la France avant lyS^, Paris, 1878, in-80, n'a consacré que quatre pages aux Lombards (t. I, p. 103-107) et que cinq autres pages aux mesures fiscales dont ils furent l'objet (p. 484-489).
Nous ne pouvons nous empêcher d'exprimer ici le regret que le savant écrivain leur ait accordé une si petite place; les Lombards méritaient mieux; leur rôle est plus considérable que celui des Juifs. Il faut attendre l'époque des Fugger, — que rien ne nous autorise d faire remonter au Barthélémy Fuger, bourgeois de Lyon, en 1243, ni au Duran Fuer, de Lyon, marchand fréquentant les foires de Champagne, en juin 1229, comme le fait M. Francisque Michel {Mes gascons), — pour trouver des particuliers s'élevant seuls et parvenant à d'aussi hautes situations par leur propre initiative. Il n'en est pas de même , à ce point de vue , de Jacques Cœur, qui est pendant longtemps un personnage officiel, et qui occupe dès l'origine un emploi officiel, celui de monnaier.
(2) D'après les extraits des livres de comptes, bien incomplets, que nous * publions, page 175 et sq., l'addition de la somme passée entre les mains de Betin Cassinel, du 23 mars 1298 au mois de décembre 1300, se décompose ainsi : 1298 == 348,308 1. 3 s.; 1299 = 255,782 1. 3 s. 3 d. ; 1300=: 53,652 1. 5 s. et donne le total de 657,722 1. 11 s. 3 d.
Il nous semble presque impossible de donner une idée, même approxima-
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On pense bien que de si hautes situations, ou si l'on veut, de tels empiétements n'ont pas été sans soulever chez les hommes de ce temps et chez les historiens du nôtre, des protestations et des hostilités violentes. Les Lombards, d'ailleurs^ n'ont pas manqué d'abuser de leur influence : on en verra, de reste, la preuve dans les documents qui suivent. (Voir p. 36 : Ordonnance de 1^2^.) Mais il faut être juste^ même avec des étrangers indiscrets et envahissants; il ne faut nier ni les ser-
tive, du capital énorme représenté par cet argent en espèces, actuellement. Malgré les théories, plus ou moins ingénieuses des auteurs qui ont essayé d'établir des tableaux comparatifs de la valeur des monnaies aux diflférentes époques, nous continuons à regarder la solution de la question comme très hypothétique. C'est un problème, pour ainsi dire insoluble, par la seule raison que les données n'en sont pas posées d'une façon suffisamment exacte. Si, en effet, on réfléchit à la rareté de plus en plus grande alors du numéraire, qui, s'immobilisant dans les ornements (trésors) des églises, s'enfouissant peut-être, comme on l'a dit, dans les cachettes des Juifs, ou s'écoulant vers cet Orient où l'on retrouverait encore aujourd'hui, au dire des explorateurs modernes, des pièces de monnaie de ces temps reculés ; si on réfléchit à cette rareté, qui arrêtait l'essor du crédit, entravait les échanges et paralysait l'industrie et le commerce, si on songe en outre à la quantité d'or et d'argent fournie par la découverte du Nouveau Monde qui fit plus que décupler, en un siècle, la quantité du numéraire en circulation; enfin, et ceci s'adresse aux partisans de la théorie du grain de blé, si on songe que depuis les nouveaux procédés de mouture de la fin du xviiie siècle, la même quantité de froment produit un rendement de pain trois fois supérieur, comment veut-on établir une proportionnalité quelconque avec des données aussi élastiques?
Que si, malgré ces observations générales, nous étions obligé de formuler un avis, nous croyons qu'en soutenant que la somme maniée par Betin Cassinel s'élevait non pas à des centaines de mille francs , mais à des millions — cinquante millions pour le moins, valeur relative aujourd'hui, — nous serions fort près de la vérité.
. Après cette affirmation, étonnante au premier abord, mais que nous pourrions, jusqu'à un certain point, appuyer sur des preuves concluantes, — entre autres le nombre des talemeliers à Paris de 1296 à 1300, inclusivement, — saurait-on, sans injustice, méconnaître le rôle des Lombards dans notre histoire? L'impôt de 16,000 1. t. payé par eux, en 1295, représente un chiff're d'affaires de 3,840,000 L t.
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vices qu'ont pu rendre, ni les talents qu'ont pu déployer les Lombards, à une époque où personne en France ne possédait la science et la tradition des choses financières.
Il est inadmissible que la Royauté française devenue, comme on Ta dit, sous saint Louis, la plus grande puissance morale du Moyen âge; il est inadmissible qu'un pouvoir dont l'autorité s'était accrue, sous Philippe le Bel, au point de tenir tête à la papauté; il est invraisemblable, enfin, que cette Royauté, qui avait à son service des hommes d'autorité, des légistes consommés et sans scrupule, des Nogaret, des Plassian, des de Flotte, des Marigny, se soit servie si longtemps des Italiens, sans avoir trouvé, momentanément tout au moins, leur collaboration inévitable et leurs services nécessaires. Eût-on confié aux mains étrangères des Biche, des Mouche, des Cassinel l'administration plus ou moins étendue des finances et des monnaies si l'on se fût cru en état de faire autrement (^) ?
Pour beaucoup d'historiens français les Lombards sont, avant tout, des aventuriers étrangers. Sont-ce vraiment des aventuriers que ces agents, habiles et expérimentés, de compagnies puissantes et ces membres de familles très connues, quelquefois illustres?
Pour étrangers, certes ils le sont, mais n'oublions pas qu'aux époques dont il s'agit, les gens de Marseille, de Bordeaux, de Montpellier, d'Avignon, etc., ne sont guère plus Français.
C'est peut-être également ici qu'il faut rendre justice aux
(i) Nous négligeons, avec intention, la marine, sur laquelle nous reviendrons dans les études qui suivront.
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érudits italiens dont les travaux nous seront indispensables pour mener notre œuvre à bonne tin. Depuis quelques années, grâce à eux, nous sommes en possession de documents d'une valeur inestimable pour notre histoire nationale. Sans parler des travaux des savants distingués qui ont collaboré à VOrient latin, on peut trouver dans les publications particulières des éditeurs de Florence, de Bologne, de Gênes et d'ailleurs, des textes inconnus et précieux, des correspondances comme celles que nous citions plus haut, des sources d'informations qui remontent au xiif siècle et qui concernent autant notre histoire que la leur. Beaucoup de ces lettres exhumées par les savants italiens sont écrites de Paris ou adressées à des correspondants séjournant dans cette ville; dans toutes on parle des foires de Champagne, de Troyes, de Provins, de Bar, de Lagny; une lettre des Cerchi, par exemple, nous fournit, ainsi qu'une lettre des Tolomei, des renseignements tout à fait nouveaux sur les poursuites dirigées à Paris et en France par la royauté, contre leurs compatriotes, leurs associés. Combien sont peu connues encore les impositions et les exigences dont furent victimes, à tort ou à raison, les Lombards, de la part de cette royauté toujours à court d'argent, pour laquelle tous les moyens de s'en procurer étaient bons!
Une autre erreur est l'assimilation du Lombard au Juif. Nous ne saurions trop nous élever contre cette confusion, source et point de départ d'une foule d'accusations sans fondement contre les Lombards.
Nous n'avons pas eu dans ce travail, à nous occuper des Juifs,
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qui ont été étudiés dans les savants ouvrages de MM. Moss- MANN : Les Juifs de Cohnar et d'Alsace, etc., 1886, in-8°; Bardin- NET : Les Juifs d' Avignon; Saige : Les Juifs du Languedoc; Mal- VEZiN : Les Juifs à Bordeaux, 1875, in-8°; Depping : Les Juifs au tnoyen-âge, 1825, iî^-8°; Th. Reinach : Histoire des Lraélites depuis leur dispersion, 1885, in- 12°, et dans h Revue des Études Juives. Dans cette dernière publication, disons-le en passant, un article de M. Is. Loëb sur les Livres de comptes des Juifs de Vesoul, nous fournit un détail d'une grande importance; il nous montre les Juifs de Vesoul. empruntant de l'argent aux Lombards et réduit ainsi à leur juste valeur plus d'une théorie hasardée sur les luttes sourdes et les rivaHtés entre Juifs et Ultramontains.
Le Juif n'a pas eu à cette époque le rôle qu'on lui attribue : il a pu fournir jadis aux rois de France et d'Angleterre des agents capables de leur procurer certaines marchandises rares et précieuses, certains produits, certains bijoux; mais jamais nous ne le voyons se produire comme le Lombard et s'élever aux plus hautes situations du royaume.
Le Juif est serf, mainmortable,, vendable, échangeable, sans patrie, sans droit de posséder des biens fonds, ni même de cultiver la terre pour lui; c'est un être méprisé et ridicule, quoique craint, qu'on reconnaît à son bonnet et à la roue obligée cousue sur sa poitrine.
La loi commune n'est pas faite pour le Juif, soumis à des lois d'exception, souvent au bon plaisir du seigneur ou de l'abbaye dont il dépend. Il est exclu de toute charge publique et privée et ne peut prendre en gages ni terres, ni maisons.
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S'il revient toujours après avoir été persécuté, martyrisé, chassé, c'est qu'il se trouve encore mieux en France, pays riche à cette époque et fertile en bonnes affaires, que dans les contrées voisines où il meurt de faim.
Quand les malheurs s'abattront sur nous, pendant la guerre de Cent Ans, il s'en ira: il se souviendra alors de ces nations voisines où l'on ne vit pas aussi bien qu'en France, mais où du moins TAnglais et le paysan désespéré ne sont pas là pour vous faire un mauvais parti. Il cherchera un refuge au-delà de nos frontières ou dans les pays encore détachés du royaume tels que la Provence, la Franche-Comté, l'Alsace^ la Lorraine, la Flandre, la Gascogne, qu'il sera forcé d'habiter à la suite de l'arrêt de proscription de Charles VI du 17 septembre 1394. Il n'en reviendra que sous Henri II (^552) pour n'avoir sa complète émancipation qu'en 1789.
Si maintenant nous regardons le Lombard, quelle différence ! Le Lombard a, lui aussi, prêté aux Français de grosses sommes^ mais il faut savoir à quel moment, et dans quelles circonstances; il faut savoir à quelle catégorie de Français il a fait ces avances. C'est en Terre-Sainte, lors des croisades de Philippe-Auguste et de Louis IX, que les Français, les chevaliers français, se trouvent pour la première fois en contact avec lé prêteur italien venu à la suite de ses compatriotes. Qu'on ne croie pas que ces prêteurs, ces financiers fussent les premiers venus; ils portent au contraire les noms des plus célèbres familles de Gênes et de Pise; ils ont des parents dans l'armée des Croisés : n'est-ce pas, comme nous le rappelons dans notre premier chapitre, un Pazzi
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des Pazzi qui plante, le premier, son drapeau sur le sommet de la muraille, lors de la prise de Jérusalem? Cette même famille des Pazzi, sous la forme cette fois d'une compagnie de marchands, se retrouvera plus tard, faisant des spéculations en France et à Paris, où Corso Donati sera leur associé.
Les relations d'amitié et d'affaires étabUes ainsi en Palestine ou en Egypte encouragèrent les Italiens; l'argent même, ainsi gagné avec l'assentiment du suzerain et des rois, servit à acheter en Orient des marchandises que ces industrieux Italiens vinrent plus tard vendre en Europe à ces mêmes Croisés dont ils avaient fait la connaissance sous les murs de Jaffa^ d'Acre on de Damiette. C'est dans ces relations qu'il faut, à notre avis, chercher l'origine du développement extraordinaire que prit le commerce des Lombards en France, en Angleterre, en Flandre, pays riches, pays privilégiés de l'époque pour toutes les branches de la production agricole et industrielle.
Le Lombard a encore sur le Juif, qu'on lui compare à tort, l'avantage de posséder un état civil; il est citoyen d'une république italienne, c'est-à-dire d'une de ces cités indépendantes ou communes, faisant « un commerce d'État qui était la condition même de leur vie, l'origine et le but de toutes leurs institutions. )^ Il est, de plus, patriote, puisqu'il est solidaire et de sa compagnie et de toutes celles de sa ville d'origine; bien plus, de toutes celles des Italiens ou Ultramontains en général. L'esprit d'association a développé chez lui le sentiment et l'idée de patriotisme : il a une patrie qu'il aime et qui le soutient.
Placé sous la sauvegarde des deux consuls de sa nation et du
Wi.
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capitaine des Ultramontains, il est, en outre, protégé par le Souverain Pontife, à qui il sert d'agent : n'est-ii pas banquier de rÉglise et changeur du Pape ?
Avant de s'établir dans un pays, il pose ses conditions, il exige des privilèges, et bien loin d*être l'objet du mépris ou de la risée, il est au contraire un objet d'envie pour sa richesse et ses immunités : exemption de la taille, du guet, du service militaire et d'une foule d'autres charges plus ou moins désagréables et plus ou moins onéreuses. Il peut même acheter le droit de bourgeoisie et se trouve alors soumis, comme les autres habitants, au droit commun. Il peut se marier dans la ville ou dans le pays qu'il habite avec une femme de la localité, il peut s'y étabhr; il est chrétien, bon cathoUque, fréquente les églises et fait des fondations. Il a même le droit d'être enterré dans les églises, puisque c'est grâce à ce droit que nous avons pu reproduire les pierres tombales de plusieurs Lombards. Il crée un collège à Paris; enfin c'est lui qui, par son activité, par ses associations, par ses fréquents voyages, est vraiment, en France, un des plus actifs promoteurs du développement commercial et par suite du crédit.
Le nombre et le montant des faillites supportées par les Lombards, les Bardi, les Peruzzi, les Frescobaldi, les Scali, les Buonsignori et autres, bref par toutes les plus fortes compagnies lombardes, sont la preuve la plus convaincante, sinon la plus flatteuse, du crédit qu'on accordait à ces marchands.
Les façons de procéder des Juifs étaient tout autres.
Et d'abord il leur était presque impossible de subir des fail-
lites comparables à celles que nous venons de citer; tout s'y opposait, et le peu de confiance qu'ils inspiraient et la nature même des opérations auxquelles ils se livraient. Un prêteur sur gages n'a pas besoin de crédit puisqu'il ne fait d'opérations qu'au comptant et qu'il est toujours couvert par la valeur de l'objet qu'il détient et qui représente dix fois la somme avancée. On a soutenu que le Juif pouvait prêter sur parole; nous n'en avons rencontré aucune preuve et le fait nous paraît extrêmement douteux : c'eût été courir trop de risques de la part des deux partis engagés.
Nous ne voudrions pas qu'on vît dans les considérations qui précèdent sur la différence existant entre le Juif et le Lombard un parti pris de défendre et d'exalter l'un aux dépens de l'autre. Ce serait absolument contraire au but que nous nous proposons. On verra, de reste, en parcourant notre travail, que nous ne dissimulons pas la mauvaise opinion des contemporains sur ces manieurs d'argent ; mais nous avons voulu prouver que souvent cette opinion ne repose que sur un préjugé; nous avons enfin et surtout désiré établir ce fait trop évident : que Ton connaît très incomplètement et très mal le rôle considérable joué par eux durant deux siècles au moins de notre histoire.
Nous voudrions montrer en même temps, d'ailleurs, que la vérité historique se dégage peu à peu, et que le temps n'est plus où Pon pouvait encore, sans trop de ridicule, avancer des allégations comme celles-ci :
« [Les Juifs] pénétrèrent impunément [en France] en se donnant pour des Italiens, Génois, Vénitiens, Lombards : c'est sous
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cette dénomination qu'ils furent proscrits, en 1349, par Philippe le Bel... (page 39).
... Les Lombards étaient originaires de tous les États de l'Europe... (page 40) (0. »
Ce n'est pas encore assez pour le bibliophile Jacob : il ne craint pas de se servir du nom d'une famille parisienne respectable, ayant fourni des échevins et des prévôts des marchands, et il affuble un juif du nom de Balthazar Culdoe, comme si ce nom de Culdoë avait quoi que ce soit de juif!
Pareilles erreurs deviennent désormais impossibles.
La dernière partie de notre étude sur les Lombards comprendra la liste nominale des prêteurs italiens du xii^ siècle et celle des chevaliers et des écuyers français qui eurent recours à leurs bons offices; et ce ne sera pas une des moindres surprises de retrouver encore quelques noms de ces prêteurs actuellement portés par des familles italiennes. Ce qui ne sera guère moins instructif, ce sera de retrouver et de suivre le même nom français porté par plusieurs personnages appartenant à une même famille, pendant cinq ou six siècles.
Si le public accordait un accueil favorable à cet ouvrage, nous n'hésiterions pas à continuer nos recherches jusqu'en Ita- He, convaincu que dans les villes telles que Gênes, Sienne, Pise, Pistoïa, Lucques et peut-être Florence, de nouvelles découvertes nous seraient réservées.
Le concours que nous prenons la hberté de demander aux
(i)Paul Lacroix, La Danse macabre, histoire fantastique du xve siècle. Paris,
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érudits italiens, si notre livre tombe sous leurs yeux, nous permettra de compléter une page mal connue de notre histoire nationale et particuUèrement des annales, si incomplètes encore, de notre cher Paris.
Nous nous faisons un devoir, en terminant cette préface, d'exprimer notre reconnaissance envers les personnes qui ont bien voulu nous aider dans notre travail et sans lesquelles nous aurions été souvent exposé à une perte de temps considérable dans des recherches difficiles. Nous voulons parler des employés de la Bibliothèque nationale, tant aux départements des Imprimés et des Manuscrits, qu'à ceux des Cartes, des Estampes et du Cabinet des Médailles, et aussi de Messieurs les Archivistes des Archives nationales et du modeste travailleur préposé à la reproduction des sceaux, ces monuments d'authenticité incomparables comme valeur historique. Que ces obligeants érudits reçoivent l'expression de notre sincère gratitude.
Enfin, nous remercions plus spécialement M. Fernand Bournon, qui depuis longtemps s'est voué à l'historiographie parisienne, de nous avoir souvent aidé de ses conseils et de nous avoir ainsi évité des erreurs. Nous avons conduit ce travail avec tout le respect qu'on doit aux documents, et c'est pour cela que nous osons dès maintenant le soumettre, tout imparfait qu'il soit, à l'appréciation du public.
Paris, ler juin 1892.