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Les lorettes vengées

C'élail le 2rJ du mois domaidelaprésenlo année 18S3. xMinuit sonnaii à la Bourse. Trois jeunes homuiessorlaienl (lu lliéàlre du Vaudeville où l'on reprësenlail alors Les Filles de Marbre. Ils renionlèrenl la rue Vivienne, en- Irèrenl dans un bureau de labac sur leur gauclie, pour prendre des cigares...

Puis, côle à côle, ils s'en allèrent, suivant les boulevards, vers la Madeleine, discutant tous trois le mérite de la pièce qu'ils venaient de voir...

LES LORETTES VEIVGÉES, T. I. 1

Je me lrom|)o, il n'y en avait que deux qui disculaienl; le troisième semblait se conlenler d'écouter en envoyant au vent les bouffées de son londres.

— Oui, disait l'un, je soutiens que cette œuvre est de la plus haute importance... et que ses auteurs méritent, plus que nul de leurs confrères, la prime que le gouvernement alloue, cliaque année, à l'ouvrage le plus moral représenlé sur un des théâtres de-Paris. Tiens! Fabien, je voudrais les connaître ces messieurs Théodore Barrière et Lambert Thiboust... je parie que ce sont de vertueux pères de famille... des pères de famille d'esprit... ça se voit... quoi qu'en disent les célibataires... vivant dans I horreur des mauvaises mœurs... le dégoût des folles amours... la haine du treizième arrondissement. Oui, certes, les gens qui ont fait les Filles de Marbre... ceux qui ont écrit la fameuse tirade :

« Allons! mesdemoiselles... descendez de vos voitures! il y a assez longtemps que les femmes honnêtes vont à pied... »

Ce n'est peut-être pas absolument ça qu'il y a dans la tirade... mais c'en est le sens, du moins...

Eh bien! les écrivains qui ont osé cette fulminante apostrophe aux Laïs, aux Aspasies de nos jours, doivent être, je le répète, des hommes sérieux, des hommes d'élite... qui se font du ihéâlre un marchepied pour arriver à de plus hautes régions littéraires...

Kt (|ui, en attendant, niellent un radenas à leur

cœur cl de la glace sur leurs sens... porlenl un voilr vert à la ville, comme de vieilles filles, pour abriter leur pudeur, el un faux nez avec des besicles quand ils sont. coulrainls, pour les répétitions de leurs pièces, de fréquenter ces horribles, ces affreuses, ces maudites charmantes comédiennes...

Qui leur fournissent peut-être bien, il est vrai, leur petit contingent de cooopération, comme talent el comme beauté, quant aux succès qu'ils oblicnnent...

Mais qu'ils n'en délestent et qu'ils n'en niéprisenl pas moins, parce que, la plupart du temps, les actrices ne sont que des lorettes plus ou moins déguisées... n'est-ce pas?

— Ah! ail! ah! Qu'il est bêle, ce pauvre Maurice, avec ses idées puritaines! comme on voit bien, mon cher, que lu es une brave nature el que lu seras un grand arliste... Mais que tu n'as pas eu encore à ta disposition quelques milliers de francs à jeter par la fenêtre pour apprendre ce que tu ignores de la vie!...

— D'abordj je nie qu'il soil utile d'être riche pour apprendre à vivre... d'autant plus que je ne le trouve guère savant, toi qui as vingt mille livres de rente... Ensuite , la réflexion sur ma pauvreté... — Allons! lu vas te fâcher, à présent? Qui le parle de pauvreté! Eh! lu possèdes plus que moi... sans contredit... tu as le génie... je n'ai que l'or...

Mais enfin...

— Mais enfin, lu veux me prouver qu'il faudrait que j'eusse passé quelque lenips dans le monde des lorelles, ton monde favori, pour le juger sainement? — Ceci me paraît assez raisonnable, qu'en (Tenses-tu? Pour faire un civet prenez un lapin .. Soit... cepcndani, je puis avoir une opinion basée sur ce que j'entends... sur ce que je vois... — C'est-à-dire sur ce qu'on te rapporte... et sur ce qu'on te laisse entrevoir... Oui... tu peux avoir une opinion... seulement, je la soutiens mauvuise...

Et je le prouve par un seul fait : tu crois à la conviction des écrivains.

Tu n"es qu'un honnête niais!

— Bon! laissons les écrivains tranquilles... puisque avec loi il faut admettre que l'esprit... le style... — Et le cœur... mais le cœur aussi... — Eli bien!... que l'esprit, le slyle... el le cœur, quand ils en ont, ne sont que des instruments dont ces messieurs se servent... — Pour gagner de l'argent... lu y es... après? — Après! du moins, pour en revenir à quelques œuvres littéraires, en général, lu ne contesteras pas qu'elles n'aient une certaine influence sur les niasses...

El retournant aux Filles de Marbre, en parliculier, lu avoueras à mon exemple... — Que c'est un drame à Va fois amusant, touchant, rempli de mots spirituels, (}e scènes attachantes... joué à ravir par Fecbler, Félix el mademoiselle l'argueil...

El qui rapjiorlera longtemps de fructueuses recelles aU théâtre.

Mais que néanmoins...

— Tu lui préfères la Dame aux Camélias... ton infâme Manon Lescaut travestie... — Je lui préfère la Dame aux Camélias... mon infâme Manon Lescaut... travestie, si tu veux... mais bien joliment travestie alors... car personne n'a songé à la reconnaître...

El Teùt-on reconnue, que nui ne se fût jiermis encore de faire un crime à Marguerite de mourir conimeManon... à Armand... d'aimer comme Desgrieux...

Tant Armand et Marguerite savaient bien aimer e' mourir l'un et l'autre,

— Ilumî... j'en conviens... Après tout... il y avait quelque chose dans la Dame aux Camélias... — Tu es bien bon. — Mais la lorelle qui aime, c'est l'exception. — Comme la femme du monde ou la bourgeoise... Il n'y a pas beaucoup de lorettes qui soient fldèles, c'est vrai... mais parmi les femmes honnêtes .. voyons, loi, qui en ta qualité d'homme moral ne fréquentes que les gens mariés... oîj as-tu rencontré des principes si solidement établis qu'il soit absolument impossible de les ébranler... sinon de les démolir?...

3Iais alors tu n'aurais donc jamais eu de maîtresse, mon pauvre Maurice!

— Raille tant qu'il te plaira, je n'en persiste pas moins à être persuadé qu'il existe plus de cœur et plus de bonnes qualités chez les femmes honnêtes que chez les lorettes...

Dans ces natures iMevées, soignées, protégées, au sein de la famille,

Que parmi ces filles abandonnées souvent à ellesmêmes dès leur enfance...

Puis jetées dans un courant de vices et de hontes...

— Persiste tant que lu voudras, je n'en continue pas moins de soutenir qu'il y a tout autant de bonnes qualités et de cœur chez les lorettes que chez les femmes du monde.

Et quand je dis autant, je suis généreux pour les femmes honnêtes...

— El je termine en certifiant que les Filles de Marbre sont une des meilleures pièces de noire époque.

— Et je me résume en assurant que la Dame aux Camélias est un chef-d'œuvre d'âme et de vérité. — Qu'il est temps de renverser du piédestal que l'oisiveté et le libertinage leur ont élevé ces misérables créatures, l'opprobre de leur sexe, la ruine et la désolation du nôtre... — Qu'il est bon de ne pas faire d'hypocrisie... de ne point flétrir , à tout jamais, les unes au profit des autres... quand on préfère le plus souvent les unes aux autres... parce que les premières sont généralement plus amusantes que les secondes. .

Et puis, que tu vas me donner du feu... parce que mon cigare s'est éteint...

— Et puis, que je ne te donnerai pas de feu... parce que mon cigare s'est éteint comme le tien... dans la chaleur de la discussion...

Ce qui ne prouverail guère que nos paroles aient été bien brùlanles de persuasion...

Mais que voilà Spindier, qui n'a pas proféré un mol, mais qui, en revanclie, n'a pas cessé de fumer...

Qui nous aidera à nous rallumer tous les deux, d'abord.

Et qui, ensuite, nous donnera, à son tour, sa manière de voir sur les Filles de Marbre et la Dame aux Camélias...

— Allons! Spindier! — Allons! Spindier!

En parlant ainsi, Maurice et Fabien firent volte-face vers celui qui, soit indifférence, soit distraction, n'avait pas, jusque-là, mis un mot du sien dans la conversation de ses deux compagnons.

.Mais au lieu de se prêter au désir de Maurice et de Fabien, c'est-à-dire, de leur livrer ce feu sacré qu'ils attendaient de lui, Spindier, saisissant chacun d'eux par un bras, leur dit à voix basse :

— Regardez donc...

Maurice et Fabien se retournèrent,

A quelques pas derrière eux se tenait une femme qui s'était arrêtée au moment où ils avaient fait halle euxmêmes en se plaçant devant Spindier...

Et qui semblait les considérer tous trois avec une curieuse attention.

— Or, il était près d'une heure du malin alors... et sans y prendre garde, peut-être, Maurice et Fabien, en

causant, Spindier, en fiimani, nos jeunes gens avafenl liasse les boulevards... puis la rue Royale cl la place de la Concorde...

El au moment dont il est question, ils se trouvaient dans les Champs-Elysées... à la hauteur environ des constructions du Palais de Cristal, au milieu d'une complète solitude.

En s'apercevanl, à la fois, et du lieu oii leur promenade les avait entraînes, et de la présence, au moins étrange, d'une femme à pareille heure, en pareil lieu...

El d'une femme mise avec élégance...

A la lueur d'un bec de gaz ils pouvaient à peu près juger de sa toilette.

Maurice et Fabien laissèrent échapper une exclamation d'étonnemcnt.

— Qu'est-ce que c'est que celte femme? dil Fabien à Sjiindler. Est-ce qu'il y a longtemps qu'elle est derrière nous? — Depuis notre sortie du théâtre. — Ah bah! c'est donc ça que tu n'ouvrais pas la bouche!... c'est sans doute une de tes victimes qui veut savoir où tu cours... gredin... — IVon! ma parole d'honneur... plusieurs fois j'ai entrevu son visage... elle m'a paru belle... fort belle même, mais je ne la connais pas. — Alors... elle m'appartient peut-être, à moi .. qui sait... d'ici je ne distingue point son visage... je m'en vais aller à elle... et...

Maurice retint Fabien qui s'élançait déjà.

— El... si elle ne t'appartient pas plus qu'à Spindier,

fat, que lui diras-tu?... — Parbleu. . j'en serai quille l)our l'avoir saluée et pour lui offrir mon bras... si elle est vrainienl aussi belle que Spindler raflirnie...

Allons! sois tranquille! je n'ai pas envie de l'enlever sans la regarder...

D'ailleurs, une femme seule, à une heure du malin, dans les Champs-Elysées... et qui a l'air de suivre trois hommes...

Ou c'est une farceuse qui cherche fortune, ou c'est une honnête personne qui rentre chez elle en se servant discrètemenl de notre compagnie pour éviter les mauvaises rencontres.

El dans l'un ou l'autre cas, il n'y a aucun mal à l'aborder.

Là-dessus Fabien se dirigea vers l'inconnue.

Elle n'avait pas bouge pendant l'entretien des trois amis.

Entrelien dont elle devait bien comprendre qu'elle élail le sujet.

Elle ne bougea pas davantage en voyant l'un des trois venir à elle.

Seulement, elle flt un geste de côté... un geste qu'elle adressa à quelqu'un que Fabien ne put distinguer dans l'ombre, quoiqu'il eût les meilleurs yeux du monde...

Et, comme par enchantement, aussitôt une calèche superbe, attelée de deux magnifiques chevaux, chasseur derrière, cocher et laquais poudrés devant, accourut, sur

les bas côlés de l'avenue el se linl immobile, voilure, chevaux el laquais, eu face de la dame.

— Oh! oh! se dil Fabien, nous avons équipage... cl équipage de prince, ma fol... el nous nous amusons à suivre à pied irois pauvres jeunes gens... Qu'esl-ce que ça signifie ?...

Il ii'élaii plus qu'à deux pas de la dame... il ôla son chapeau...

— Pardon, monsieur, fit-elle sans lui laisser leiemps d'enlamer la conversation, et en faisant elle-même vers lui un des deux pas qui restaient, pardon... mais je devine ce qui vous amène à moi... vous désirez savoir si vous me connaissez d'abord...

Ensuite, m'offrir votre bras...

El peut-être, en voire nom comme en celui de vos amis, me demander, avouez-le, pourquoi je me suis allacbée à vos pas depuis votre sortie du Vaudeville?...

Eh bien, monsieur, quant à me reconnaître... regardez-moi bien... vous êtes bien sûr que vous ne m'avez jamais vue nulle part, n'est-ce pas?

Quant ù m'olTrir votre bras... c'est trop d'amabilité... el ma voiture, que voilà, vous dispense de ce soin...

Enfin, quant aux motifs qui ont pu me pousser... à ni'occuiier un peu de vous et de vos amis...

Si vous daignez accepter, ces messieurs el vous, à souper sans cérémonie chez moi... à deux minutes d'ici... avenue Marbeuf...

— Ib -

A table, je m'y engage, je vous expliquerai ces motifs...

Explication qui n'aura rien de désagréable pour aucun de vous, je l'espère.

Eh bien! messieurs, que répondez-vous?

Tandis que l'étrangère parlait, S|)indler et Maurice, comme attirés par une puissance irrésistible , s'étaient peu à peu rapprochés d'elle, sur les traces de Fabien.

De sorte que le discours qu'elle avait entamé en s'adressantà Fabien seul en premier lieu, elle le terminait devant les trois amis réunis.

Cependant, aucun d'eux ne lui répondait.

C'est que chacun d'eux la considérait dans une sorte d'extase.

C'est que chacun d'eux n'avait pas la force de parler, tant il sentait toutes ses facultés concentrées sur un seul sentiment : l'admiration.

L'inconnue se prit à sourire en promenant sur les trois amis un regard étrange.

— Pas de réponse! dit-elle. Est-ce que je vous fais peur, messieurs? — Non! madame, non! vous ne le pensez pas! s'écria Fabien, qui, le plus jeune et le plus ardent, recouvra le premier la parole pour se disculper dune semblable accusation. — Mais nous n'avons pas riionneur de vous connaître, madame, ajouta Spindier, non moins ravi que Fabien de la beauté de la dame, mais plus expérimenté et plus prudent.

El... votre proposilion, loule gracieuse qu'elle esl...

— Esl difllcilenienl acceplable, dit à son tour Maurice, qui, à défaut de la froideur qu'il essayait en vain de donner à son regard, invinciblement rivé à celui de l'inconnue, cherchait du moins à prêter à sa voix et à son langage une nuance de sévérité de circonstance.

La dame sourit encore.

— Ah! ah! reprit-elle, il faut vous prier, messieurs!... Vraiment!...

Vous faites des façons devant une jolie femme... Un souper aux truffes et au xérès.

— Je ne bois que du xérès, messieurs, je vous en avertis.

Et... qui sait!... peut-être une aventure... originale!...

Allons!...

Monsieur Maurice Daloz... je vous prie de venir souper avec moi...

Monsieur Théodore Spindier, je serais heureuse de souper avec vous...

Monsieur Fabien de Crosne, je vous invite à souper.

En prononçant ces trois phrases, l'étrangère avait, tour à tour, posé le bout de sa main droite dégantée, et fine et blanche comme une main de reine, sur le bras de chacun de ceux h qui elle s'adressait.

Et tous trois avaient, l'un après l'autre, tressailli, comme frappés d'une commotion électrique.

Le chasseur avait ouvert la portière de la laièclie...

Sans regarder s'ils la suivaient, l'inconnue passa devant Spindier. Maurice et Fabien, et monta en voilure.

Mais il parait qu'il était de loule inutilité qu'elle les priai encore.

Car à p.'ine s'élail-eile assise sur les coussins moelleux de sa calèche, que les trois amis se préci|)ilaienl, comme de vrais fous, auprès d'elle.

La voilure s'arrêta avenue Marbeuf, devant une sorte de pavillon de forme golhique, que nos trois amis ne se rappelaient pas avoir jamais remarqué dans leurs excursions aux Champs-Elysées.

Un jardin, clos par une grille dorée, précédait ce pavillon, et de tous les côtés, autour d'eux, à la clarté de la lune qui semblait briller exprès, radieuse, au firmament, pour leur permettre de jouir des merveilles de celle oasis, Fabien, Maurice et Spindier, escortant l'inconnue, apercevaient les fleurs les plus rares el les plus belles, et aspiraient les parfums les plus iuaves el les plus délicieux.

Ou atteignit un péristyle au bas du perron duquel deux valets de pied, galonnés sur toutes les coutures, allendaieni leur maîtresse, un candélabre à vingt bougies à chaque main.

La dame gravit d'un pied léger les marches de marbre.

— Conduisez ces messieurs au salon, lil-elle à l'un des valets.

Et elle ajouta en s'adressani aux trois amis :

— Vous permellez, n'csl-ce pas? le lemps de changer de loiletle, el je suis à vous.

Puis elle disparut.

Le valet ouvrit une porte, à droite du péristyle.

Les jeunes gens le suivirent.

Il posa ses candélabres sur une cheminée...

El s'éloigna à son tour...

Nos compagnons d'avenlure se trouvaient seuls...

Et après avoir jeté un coup d'œil sur ce qui les environnait, ils tlenicurèreiil stupéfaits...

De leur vie ils n'avaient vu rien de si somptueux, de si élégant, de si gracieux... de leur vie ils n'avaient admiré autant de richesses jointes à autant de goût!... Objets d'arts, meubles précieux, velours, soieries, dentelles, on avait tout prodigué pour orner ce salon vraiment féerique...

Et cependant, je le répète, tout y étaildisposé avec un soin si délicat, si pur, avec une recherche si distinguée, qu'on ne savait ce qu'on devait louer le plus, en ce lieu, de sa magnificence ou du charme qui vous y enivrait.

— Ali ont rêvons-nous! s'écriaFabien,qui,s'arrachnnl le premier à sa surprise, recouvra la parole el regarda ses compagnons. Où sommes-nous ici!... Dansquelque palais des Mille et une Nuits sans doute!...

Commenl! il y a, à Paris, aux Champs-Elysées, une femme qui possède une demeure pareille, et nous ne le savions pas!...

Spindler secoua gaiement la tète.

— Je ne conçois rien àcequi nousarrive, répliqua-t-il. Mais comme après lout l'avenlurc ne s'annonce pas

d'une façon pénible... je me laisse aller sans chercher à deviner oiî je vais.

Si c'est un rêve, en effet, que nous faisons à trois... une espèce de rêve en association que je ne connaissais pas encore, par parenihèse... eh bien!... rêvons donc!...

Nous verrons bien quand nous nous réveillerons!...

— Et il sera toujours temps, d'ailleurs, de nous pincer mutuellement le petit doigi du moment où le rêve cessera de nous séduire, ajouta Maurice.

Fabien se prit à rire à ces derniers mois.

— Ah! ah! fit-il, monsieur Maurice, l'homme grave, vous aussi, vous vous laissez aller!...

Passe encore pour des vicieux fieffés tels que Spindler et moi!...

Mais, vous... comment, vous!... vous osez avouer que vous ne craignez pas pour votre vertu... à cette heure?

Chez une femme que je ne soupçonne guère descendre en ligne directe de la déesse Vesla... à en juger par sa conduite, plus que légère, à notre égard...

Dans une maison... qu'il est impossible que l'hymen ail ainsi construite et meublée... l'amour seul est capable de commettre de ces ruineuses folies...

Près d'un souper... dont nous ne pouvons pas prévoir le dénoùmenl... si les lieures que nous avons à y passer

doivoiil èlre pour nous, comme prestiges, à la liauleur des" quelques inslanls qui l'ont précédé...

Maurice haussa les épaules.

— La raison a le jour cl le plaisir les nuits, répli(|nal-il; lu m'ennuies, Fabien, avec la morale... Il fait nuit... laisse-moi adorer le plaisir...

Notre liolesse esl belle...

— Oh! oui! bien belle! répéta Spindler.— Trop belle! soupira Fabien. — Elle nous reçoit bien, poursuivit Maurice.

Si elle aime un de nous, tant mieux encore!

Pour ma part, je déclare que, quel que soil son choix, si vraiment elle choisit, el loute charmante que je la trouve, je ne me montrerai cependant pas jaloux!... Ni moi! — Ni moi!

Les trois amis s'enlre-regardèrenl, comme étonnés de celle fralernelle simililude d'opinion, assez extraordinaire.

Ils avaient raison en pareille circonstance.

— Donc, puisque nous nousenlendons si bien, reprit Maurice...ne nous inquiétons pas de l'avenir el attendons!... — Allendons ! répélèrenl Sjjindler el Fabien. — C'est moi, messieurs, qui vous attends, fil une voix derrière eux.

Les trois amis se relournèrenl.

L'inconnue élail là, debout, près d'une portière levée sur une vasle salle où rayonnait un splendide couvert.

— A lable, n'est-ce pas? ajoula-l-elle en souriant. — A table, s'écrièrent ensemble les jeunes gens qui se hàlèrcnt (lo rejoindre In châtelaine.

En vérité, elle était bien belle, celte femme! Maurice, Fabien et Spindler avaient raison.

Elle élail grande et mince, oh! irès-mince... el pourtant, on devinait à la ricliesse des formes de son sein à peine voilé sous les plis d'un peignoir de mousseline anglaise, à la rondeur de son bras, à l'ampleur de ses hanches, que toute mince et grande qu'elle était, on devait rencontrer en elle ces attraits vigoureux que la statuaire antique accordait si parcimonieusement à ses déesses, mais que Pradier, en revanche, donnait avec tant de générosité aux siennes...

Autres temps!... autres allraits!...

Son front blanc et petit élail orné de pièces d'or qui brillaient sur sa chevelure brune dont les flots retombaient en tresses le long de ses épaules. Elle avait de grands yeux bleus frangés de longs cils noirs, sous lesquels son regard élincelait comme un diamant enchâssé dans du jais; son nez était droit avec les narines légèrement échaiicrées et mobiles. Une bouche mignonne et purpurine, qui laissait voir, lors de ses étranges sourires, des dents comme des perles... un leinl pâle el rosé tout à la fois, une oreille modèle...

Tel est, à peu de chose près, le portrait que nous pouvons vous donner de celle magnifique créature. "

Mais ce que nous renonçons à vous décrire, parce que nous risquerions de nous tuer à la peine sans réussir à nous faire comprendre, c'était l'expression, la grâce, la

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siiductioii répandues dans loul ce que nous venons de détailler... C'élail le magnéllsnie de sou regard, le velouté de sa voix, la mollesse de ses moindres mouvements...

Enfin... c'était sa physionomie...

En sasseyanl à la lable de renclianteressc, Maurice, Fabien et Spindier, comme au moment où elle les avait priés d'accepter à souper chez elle, demeuraient, de nouveau, immobiles, sous le coup d'une admiration indéfinissable.

Elle s'aperçut sans doute de l'effet qu'elle produisait sur ses hôtes...

Et elle voulut y mettre un terme.

Car elle s'écria :

— Allons! allons! messieurs... nous sommes ici pour souper, d'abord.

Soupons!

A l'instant même, les trois amis sentirent leurs yeux, leurs sens el leurs cœurs délivrés de la fascination qui pesait sur eux.

Des domestiques, desservant un uiaître d'hôtel qui se lenaildansuncoindela salle, faisaient circuler les mets...

Versaient à boire...

Maurice, Fabien et Spindier se mirent ù fêler sans façon el les vins el les mels.

En jeunes hommes qu'ilsélaieiit... elen jeunes hommes qui avaient diuc i'i rinq heures...

Presque un siècle auparavnnl pour des appi'tils de viiig[cinq ans.

D'ailleurs le souper, servi avec un luxe inouï de cristaux et d'argenterie, était digne, en tous points, et de la manière dont on l'offrait et de celle qui l'offrait.

Gibier, poissons, légumes, fruits... les quatre saisons semblaient s'être donné le mol pour réunir là sur celle table leurs productions les plus variées, les plus superbes, les plus délicieuses. La caille elles petites fèves à la crème, les truffes el la truite... la pèche el les cerises... l'orange fraîche et l'ananas... la poularde du Mans et le kaviar de Russie... le gingembre de l'Inde et la transparente gelée de pommes de Rouen, il y avait de tout à ce souper... et de tout ce qu'on mange de meilleur el de plus cher, partout, au printemps, en été, en aulomme et en hiver.

LucuIIus, en plein mai, comme on était alors, eût vainement vendu trois provinces'pour se procurer un pareil festin...

Cambacerès fût devenu fou de joie rien qu'à son aspect!:..

— Messieurs, dit l'inconnue en vidant d'un (rail son verre plein de vin doré de xérès... elle avait dit vrai, elle ne buvait que du xérès; — messieurs , voici trois heures que nous sommes à table... ces heures ont passé pour moi comme trois minutes... heureuse que j'étais de vous posséder à mes côtés...

El je désire qu'à mon exemple vous ne vous soyez pas

nnnuvés non plus à ce souper.

M. il es, len.ps maintenant, sans abandonnernéan-

n^oins vos coupes, si elles eontinuenl de vous pla.re, de

causer sérieusement tous les quatre.

N'est-ce pas votre avis? Maurice, Spindler et Fabien s'inclinèrent en s.gne

d'assentiment.

-Jusqu'à présent, par une discrétion qui me naite

pour^nvi la dame, vous avez dédaisné de me presser

sur es motifs qui m'ont engagée à vous appeler chez mo.. jotiMue Savais promis,aureste,devousfa.recon-

naître quand il serait nécessaire.

L\ encore, i„s,»'ap*eM.nd,.e vous ne „, a

,ta,a„Jé ni mon no., ni n,a po.iUon ^»- « '"™'' ;^,, Je n'en allendais pas moins, messieurs, je le reconnais,

de votre courtoisie!...

Et un peu aussi, je vous l'avoue, de voire goût a-

,.el à vos autres jeunes hommes pour les aventur s Mai. à cette heure, je vous le répète, il esl temps d en-

lamer le chapitre des explications. ^. . ,. „. que

Je vais vous dire en deux mots qu. je su., et ce que

je pense.

Et ce que je veux.

L'inconnue fil un geste.

Les domestiques disparurent.

Elle poursuivit <'n se le\anl :

— Messieurs... je me nomme Diavoliiia...

Je suis IlalienDe.

.le suis libre.

Je suis riche.

Et je vous aime tous les trois...

Et je serai à vous trois, je vous le jure, le jour où, tous trois, vous tomberez d"accord avec moi sur un sujet qui m'intéresse...

Et à propos duquel je no serais pas fâchée de vous voir dessenlimenls qui vous manquent.

Eh bien?

En prononçant cet eh bien ? d'un Ion impérieux, Diavolina était retombée sur son siège.

Spindier, Fabien et Maurice se levèrent à leur tour.

lis ne paraissaient pas plus étonnés de l'aveu, au moins bizarre, à notre sens , qu'on venait de leur adresser, que s'ils eussent entendu la chose la plus simple du monde.

Ils ne se sentaient pas froissés de cette promesse de bonheur commun, si brutalement et si impudemment énoncée par cette femme...

El tout en souriant, au contraire, dans la personne de Diavolina, à ce bonheur promis, ils ne songeaient pas même, ô miracle! à se montrer mutuellement jaloux de leur confraternité galante!

Décidément, il y avait du sortilège là-dessous!... Diavolina méritait bien son nom.

El nos trois amis subissaient, dans sa maison, quelque influence surnaturelle.

— EL bien! madame, dit Spindkr, nous sommes !x vos ordres... parlez. — De quel sujet es'-il question oîi nous soyons assez maladroits pour ne pas être de votre avis? reprit Maurice. — Que faut-il faire pour vous prouver que nous ne sommes que vos esclaves? ajouta Maurice.

Diavolina sourit.

— Oh! mes esclaves... il y a longten^ps que vous l'êtes tous trois, je le sais, répliqua-l-elle.

El s'il ne s'agissait que de constater mes droits sur vous... cela ne serait ni long, ni diflîcile, je vous l'alicsle.

Mais c'est une autre fantaisie, où je vous donne un rôle, que je désire satisfaire.

Écoulez-moi bien.

Vous aimez, tous les trois, les femmes, et pourtant vous les connaissez el vous les jugez mal tous les trois.

J'en appelle à vous-mêmes.

Fabien, je veux votre opinion sur les femmes, vous m'entendez?

Maurice, je veux la vôtre.

La vôtre aussi, Spindier.

J'étiiis aux Filles de Marbre, ce soir, comme vous, messieurs... et le diable sait les sottises que j'ai entendues, dans la salle, débitées par vos pareils, dans les

entr'acics de celle pièce, sur les loretles el les femmes lionnèles... les rouées et les vertueuses... les belles el les laides... les niaises el les spirituelles...

Sur toutes les femmes enfin.

Or, une fois par hasard, je liens à faire justice de ces sottises... qui m'ont fatigué l'esprit...

El c'est vous, messieurs, que j'ai choisis pour accomplir celle épreuve.

Voyons, Fabien, vous dites donc?

— Puisque je dois dire ce que je pense, reparlil Fabien... je dis donc qu'à mon avis, il n'y a que chez les loretles qu'on puisse trouver du cœur. — Moi, repril Maurice, je soutiens que le cœur n'existe que chez les femmes du monde. — El moi, fil Spindier, moi qui ai plus vécu que ces messieurs el qui, par conséquent, possède plus d'expérience... j'affirme que la vertu, les qualités, le cœur, tout ce que vous voudrez, sont des merveilles de la création inconnues à quelque femme que ce soit...

Courtisane ou femme mariée...

Fille ou dame...

Laide ou belle...

Et...

— Assez! interrompit Diavolina avec un sauvage éclal de rire, vous divaguez loul à fait, vous, mon cher.

Vos compagnons, peut-être parce qu'ils ont moins vécu, se contentent, du moins, de n'être que bêles... N'importe! vous m'avez ouvert voire âme lous trois,raerci!

Je vous dois une leçon, vous l'aurez.

Dans trois mois, nous nous retrouverons ici, mes maîtres.

Mais jusque-là, comme je vous dois aussi un bonheur!

Puisque je vous al avoué que je vous aimais tous les trois.

Je veux vous en donner les arrhes.

En parlant ainsi, Diavoiina s'était levée de nouveau.

Elle tendait les bras vers les trois amis, ses yeux brillaient., son sein s'agitait avec violence...

Elle semblait plus belle, plus séduisante, plus adorable que jamais.

— Voyons, fit-elle, messieurs, à qui un premier baiser?

— A moi ! à moi ! s'écria Fabien en s'élançant vers la bacchante. — A loi! volontiers! murmura-t-elle.

Elle imprima ses lèvres brûlantes sur les lèvres du jeune homme

Un frisson de volupté parcourut tout son être et

Fabien tomba sur le plancher comme une masse inerte.

Cependant Spindicr ne recula pas devant le sort de son ami. — A mon tour, Diavoiina, dit-il. — A ton tour, dit-elle.

Ce baiser-là fut plus long

Cependant Spindicr tomba aussi, semblable à un chêne frappé de la foudre...

— Oh! oh !... fit Maurice, qui considérait avec terreur les deux jeunes hommes étendus aux pieds de la fatale

créature, mais vos baisers sonl dangereux, à ce qu'il me

paraît, madame — Alors... lu les refuses? repartit

Diavolina — Non! sans doute, balbutia l'artiste, qui

cherchait inutilement à résister à l'attraction qui le poussait vers la sirène, mais... mois... — 3Iais... il faut que je te le demande deux fois pour que tu les acce|ites, n'estce pas?

Oh!... je te connais, loi!

Eh bien ! Maurice !... je le veux...

Maurice ferma les yeux en poussant un soupir de douleur...

Le baiser de Diavolina le tuail comme il avait déjà tué Fabien et Spindier...

Le lendemain de celle nuit :

— Oh ! dit Fabien en se réveillant, comme d'ordinaire, sur les dix heures, dans son élégant petit appartement de la rue de Navarin, quel satané rêve j'ai fait! je suis tout brisé!...

. . . Que le diable enlève les Filles de Marbre.' si ce sont elles qui nfoiil valu ça!...

— Saprebleu! s'écria Spindier en se jetant à bas de son lit à la même heure, à peu près , où Fabien quittait le sien, courons vite à mon piano !

J'ai besoin de lui pour me remettre l'esprit!... Que le diable confonde les Filles de Marbre'... elles m'ont donné le cauchemar!... toute la nuit!...

Je ne sais pas ce que dil el ceque pensa Maurice Daioz, en se levant de son côté, ce jour-là.

Mais il élait pâle el souffrant.

Et comme, après avoir ouvert sa fenêtre pour prendre Pair du matin, il apercevait, sur un mur en face de sa maison, unecertaine énorme affiche...

— Encore les Filles de Marbre! s'écria-t-il avec colère ; que le diable les brûle!...

Allons! si francbemenl maudites que cela, les Filles

de Marbre ne pouvaient faire autrement que d'avoir un

immense succès.

En général, le diable aime assez à protéger tout ce

qui semble timbré de sa griffe.

Madame de Boniany.

Huit OU dix jours après ce que nous venons de raconter, par une matinée assez belle, par hasard, du mois île juin, je dis par hasard, parce que, depuis quelques années, je ne sais si vous l'avez remarqué, le mois de juin prend de faux airs de mois de mars, qui lui vont trèsmal, et aux Parisiens plus mal encore.

Par une matinée de juin donc, Fabien de Crosuf, Théodore Spindier et Maurice Daloz se trouvaient réunis de nouveau, sortant tous trois du café qui fait le coin de la rue et du boulevard Montmartre.

Us s'élaienl renconlrés une lieure auparavant; Fabien avail offert une côlelelte à ses amis...

Et maintenant, ils se séparaient, Fabien pour aller faire sa digestion aux Tuileries; Tbéodore, pour se rendre en visite; Maurice, pour rejoindre à Chalou un monsieur et sa femme, qui l'avaient invité à venir habiter une huitaine chez eux.

Au reste, Fabien de Crosne, Théodore Spindler et Maurice Daloz passaient, en générai, peu de jours sans se voir. Compagnonsd'éludes au collège Cbarlemagne , en se retrouvant dans le monde, plus lard, ils avaient senti, hommes, se raviver toutes les sympathies qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre, adolescents, il y a, comme cela, de ces liaisons qui datent d'une partie de barres oud'unedislribulionde prix pour ne selcrminerqu'aumomcntoù,selonla brutale expression d"un paysan de ma connaissance, vous vous disposez à aller manger des pissenlits par la racine. . .

El ces liaisons-là, fort rares d'ailleurs, sont pourtant les plus douces... les plus agréables.

Nous passons souvent noire vie à chercher vainement qui nous devons et pouvons iiimer. Pourquoi ne pas garder, comme amis, avec leurs défauts, soit, mais aussi avec leurs qualités, ceux qui onl partagé les jeux el les (ravaux de noire enfance? Avec le temps, les goûts, le caractère, le cœur change vile, sans doute! Mais le langage el la physionomie se transforment plus lentement. Et puis celui qui vous a vu des cheveux blonds ne

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