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remarque pas vos cheveux blancs, quand il commence, lui-même, comme vous, à se courber sous les atieinles de l'âge; celui qui a subi, enfant, vos peliles colères d'enfanl, sait supporter, vieillard, vos bouderies sexagénaires... n'a-l-il pas aussi l'habitude de trouver près de vous une semblable indulgence?
Somme toute, en affections sérieuses, dans la vie, pour être heureux, soyons tenaces. En fantaisies, faisons le contraire.' Une maîtresse nous trompe... quittons- la... Nous pouvons lui plaire encore... mais elle nous trompera de nouveau, et, un jour, elle 'nous abandonnera. Un ami nous blesse, pardonnons-lui... il peut nous blesser encore, mais il nous aimera toujours.
Puisque nous -sommes en veine de digressions, un mot, avant de continuer notre récit, sur nos trois amis.
Ce livre n'est que la troisième partie et le complément d'une série de romans qui ont paru sous le titre générique des Femmes honnêtes.
Dont la première partie a pour litre :
Lydie.
El la secoude :
Minette.
Nous nous permettons donc de prévenir notre aimable lecteur que, pour faire connaissance plus approfondie avec quelques-uns des personnages des Loretles vengées, il devra demander à son cabinet de lecture et Lydie il Minette.
— ôi —
Cecisoildil francliemenl en manière de réclame; pourquoi nous on cacherions-nous? Nous poursuivons noire récit.
Au moment où nous le prenons, Tiiéodore Spindier a vingt-iiuil ans. C'est un grand et beau garçon, un artiste de premier ordre comme pianiste.
il possède six mille livres de rente.
El il a rompu, il y a quinze jours, avec ses deux dernières maîtresses, une coryphée de l'Opéra, une femme d'avoué.
Théodore Spindier a pour principes de faire toujours marcher deux intrigues de front. Et, chose assez bizarre, il les entame comme il les termine, presque toujours à la même heure. Il fonde sa conduite sur ceci : qu'il déleste tout ce qui est dépareillé.
Fabien de Crosne a vingt-sept ans. Il est brun, de petite taille.
Il a une très-agréable figure.
Trente mille francs de rente.
Et il est brouillé depuis une semaine avec madame Zoé Gobi-rl.
Une ravissante indigène de la rue des Martyrs...
Qui adorait Fabien... mais qui adorait par lrop,égalemeni, les cachtMiiires et les rubis.
Fabien a sacrifié les inlérêls de son cœur à ceux de sa bourse; jusqu'il cette heure, sa bourse et son cœur ne s'en plaignent point.
— où —
Maurice Daioz a viiigl-hiiil ans comiiieSpiruller; comme Spiiidler, il esl grand; comme Spiiidicr, il est beau... comme Spindier, il esl arlisle.
Seulement, il a des renies de moins que Spindier.
Mais son crayon esl infatigable, son pinceau habile...
Maurice Daioz aura un nom avant peu.
En allendant, il se conienlede peu pour vivre...
Il rêve la gloire...
El il regrelle l'amour.
Une charmante petite veuve... qu'il possédait il y a deux ans...
Et qui esl morte six mois après avoir été obligée de se séparerde Maurice pour se remarier à un riche négociant.
El maintenant, quant au caractère de nos trois amis, quanta leur esprit, leurs peiicbanls, leurs goûts, les deux chapitres précédents me dispensent, n'est-ce pas, d'explications qui vous ennuieraient peut-être et qui me faligueraient à coup sûr.
Je vous ai esquissé, au physique, le portrait de nos trois héros.
Au moral, mon récil, que je reprends, vous apprendra mieux à les juger que je ne le ferais moi-même en consacrant un chapitre tout entier à ce sujet.
— Ah! lu vas à Chalou, dit Fabien à Maurice; et tes dessins pour .Michel Lcvy, flâneur... voilà huit jours de
perdus pour eux... — Je Iravaillcraidavanlage la semaine proclinine. Pour l'inslanl je suis en irain de me chauffer au soleil, — Ma foi, il esl certain que la matinée est engageante...j'aienvie d'alleraux Tuileries voir des femmes iionnèles... Depuis que je suis veuf et, surtout, depuis notre conversation à la suite des Filles de Marbre... l'en souviens-tu, Maurice?... le soir... en nous promenant, avec Spindier? — Oui! oui. — Eh bien! je ne sais, mais il m'a pris un désir furieux de courir après l'inconnu.
Tiens! tu devrais en faire autant, Maurice... Tàle donc, de ton côté, des folles amours... nous comparerons ensuite en connaissance de cause.
A ce moment, mademoiselle Alice Ozy, du théâtre des Variétés, montait en voilure en face de nos amis.
Mademoiselle Alice Ozy fut cause que Maurice ne répondit qu'en anonaiit à Fabien :
— Tu es bon, toi, avec les folles amours... quand cela me tenterait, il faut de l'argent pour se permettre ces facéties-là... — Laisse donc... tu viens d'admirer pour rien, une de nos plus gracieuses divinités du jour, comme on chantait sous le premier Empire; qui te dit que cela te reviendrait plus cher d'adorer... et d'être adoré.
Le tout est de savoir s'y prendre! N'est-il pas vrai, Spindier?
— Sans doute. Près de ces dames, l'argenl est tout ou n'est rien.
Cela dépend seulement de la manière dont on sait \c< disposera comprendre l'amour.
Envoiedes fleurs à une lorelle, Maurice, en même temps qu'un autre lui enverra des diamants: si tu lui plais, elle mettra tes fleurs dans de l'eau et les diamants de ton rival dans un tiroir.
C'est à toi à te conduire de façon que l'on oublie les diamants.
Et qu'on change d'eau tes fleurs...
Mais l'heure s'avance; adieu, messieurs.
Quand nous reverrons-nous?
— D'aujourd'hui en huit, chez moi, si vous vouiez, dit Fabien; nous dînerons ensemble. — C'est convenu. Au revoir. Amuse-loi bien à Cliatou, Maurice. — Je tâcherai. Au revoir.
Les irois amis s'étaient serré la main.
Maurice remonta le boulevard pour se diriger du colé du chemin de fer de Versailles.
Spindier prit un régie qui passait.
Fabien s'en alla par la rueVivienne et le Palais-Royal.
Tout en fumant son cigare, car Fabien de Crosne fumait continuellement, n'en déplaise aux gens qui abhorrent le tabac... sous quelque formequ'ils le rencontrent... et qui le couvrent de malédictions... chaque fois que l'oecasion s'en présente.
Je ne sais pas pourquoi, je me figure que ces genslà sont, la plupart, de mauvaise foi ( je parle des hommes, bien entendu), et qu'ils ne disent tant de ma! du cigare,
lES J.OKETTES VENGÉES, T. 1 . 3
par exemple, que parce que la plus simple cigarelle île Waryland leur donne le mal de mer!...
Absolument comme les femmes qui Irouvenl slupide qu'on aime... el qu'on soil aimée...
Parce qu'elles ne savent ni l'un ni l'autre...
Mais je cause irop.
Fabien de Crosne s'en allait donc, en fumant son cigare, vers les Tuileries.
Et, chemin faisant, il jetait des regards curieux sur chaque femme honnête qu'il apercevait.
Et rien que sur les femmes honnêtes.
Oh! il ne s'y trompait pas!
Pour peu qu'il soil jeune, observateur et amateur, je garantis qu'en moins d'un an, un homme doit savoir distinguer, dans Paris, à sa toilette, à son air, à sa tournure, la lorettede la femme honnête, l'actrice de la femme mariée, la vraie jeune fille, avec sa vraie bonne, de la fausse Agnès en compagnie de sa fausse servante...
Et bien d'autres nuances dans l'espèce féminine parisienne, qu'il serait trop long d'énumércr ici.
Fabien avait ditvrai à ses amis. Sans se rendre compic de ce qui l'enlrainalt, il se sentait désireux de changer d'amours.
Il abandonnait le certain pour l'incertain.
Vénus pour Junon...
Junon qui oublie son royal époux pour écouter les soupirs du géant Eurymédon...
Il voulait voir enfin comment dit : « Je l'aime! » une femme à qui la loi et ses serments le défendent...
Une femme mariée.
De la rue Vivienneà la rue Saint-Honoré, Fabien avait dépensé environ quatre-vingts à cent regards au profit de quatre-vingts à cent femmes honnêtes.
Et, vraiment, le pauvre jeune homme en était à regretter sa dépense, tant il avait peu rencontré d'objets dignes de sa curiosité.
Dame! c'est Irisle à avouer, mais il y a bien plus de lorelles jolies que de jolies femmes honnêtes.
Cependant, en entrant aux Tuileries, Fabien, qui mettait rarement le pied dans ce jardin, fut frappé d'une douce surprise à l'aspect d'une dame qui passait alors devant lui.
C'était une femme de vingl-quaire ii vingt-cinq ans, une blonde aux yeux bruns, fraîche, blanche... légèrement replète, et cependant d'une taille svelle et élégante.
Elle était mise avec lu simplicité la plus riche et la plus distinguée, tout à la fois.
Elle tenait une ombrelle de sa main droite...
De l'autre, un volume.
Et devant elle, à quelques pas, escorté d'une bonne, un enfant, un petit garçon de sept à huit ans, gambadait en courant après son cerceau.
— Parbleu! se dit Fabien, en s'arrètant pour contempler sa charmante rencontre, à la bonne heure, au moins,
voilà une jolie femme! Quels yeux!. . quels beaux cheveux!... eison pied! et sa taille!...
Ali!... s'il m'était permis de m'approclier d'un tel trésor...
Je crois qu'en effet un baiser d'une bouche pareille doit valoir dix baisers de Colonelle... de Jane Jlercier ou de Marie Del val...
A cet instant, la dame, faisant volte-face, revenait du côté de Fabien.
Et le petit garçon, qui sautillait toujours près de son cerceau , ne se trouvait qu'à deux pas du jeune homme.
Tout à coup la bonne jeta un cri.
La dame bàla sa marche.
L'enfant avait heurté du pied un gros caillou et était tombé par terre, la tête la première.
— Voilà mon affaire! pensa Fabien.
Il s'élança vers l'enfant avant que sa mère et sa bonne ne l'eussent rejoint; il le ramassa : le pauvre petit s'était fait, dans sa chute, une énorme bosse au front.
— Mon Dieu! que tu es hèle, mon ami!... Tu ne tiens donc pus sur tes jambes!... le voilà encore tout plein de poussière!
C'était la mère qui parlait à son fils.
— Cher petit chéri... tu t'es fait mal... ne pleure pas, ma vie!...
C'était la bonne qui embrassait et essuyait l'eufanl.
— Monsieur, n'pril l:i dame en «'adressant à Fabien,
je vous suis très-reconnaissante de la peine que vous avez prise... IMais les enfants sont insupporlal)Ies, voyezvous! mon fils ne vient pas se prouiener une fois ici sans qu'il ne lui arrive quelque accident.
El elle ajouta, en voyant son fils qui, déjà consolé, jouait dans les bras de Fabien, avec les breloques de ce dernier :
— Donnez-le donc à sa bonne, monsieur, il va vous salir.
Fabien obéit; l'enfant retourna à sa bonne... Une minute après, peu soucieux de sa bosse au froni, il courait de nouveau après son cerceau.
La mère s'était assise sur une des chaises qui bordaient l'allée.
— Si on lui donnait à boire un peu d'eau sucrée? hasarda Fabien en prenant place près de la dame. — Oh! à quoi bon... il ne pense déjà plus à sa chute... el puis... il a sa bonne qui ne le quittera plus mainlcnanl... c'est une brave fille qui l'aime beaucoup. — Plus que madame sa mère, pensa Fabien.
Mais il n'était pas là pour faire de la pliilogéniture.
— Ce jardin est délicieux, au reste, pour les enfants, n'esl-il pas vrai, madame? reprit-il; ils y ont de l'air... de l'espace... — Oui, reparlil la dame en étouffant un mignon bâillement, pour les enfants... c'est délicieux... mais pour les grandes personnes... quand on est forcé de se promener ici tous les jours... — Mais qui vous empêche d'y apporter des distractions... La lecture sous
ces beaux arbres doit avoir un double charme... La dame tendit ù Fabien le livre qu'elle tenait à la main.
— Un roman nouveau d'Alexandre Dumas... ça ne m'amuse pas... je n'ai pas le courage de l'achever.
Fabien ouvrit le livre. C'était une des œuvres les mieux réussies du spiriluel conteur.
— Mazette! pensa le jeune homme, elle n'a pas une plainte pour son enfant qui se blesse...
El elle ne s'amuse pas aux romans de Dumas...
Qu'est-ce que c'est que celte femme-là!
Dès qu'on se prend à mésestimer les gens, on est tout près de les traiter sans gène.
Tout en remeltant le livre à la dame, Fabien la regarda... comme il eût regardé Colonetle... Jane Mercier ou Marie Delval, dans leur boudoir.
— Si les romans vous ennuient, madame, dit-il, que n'en faites-vous vous-même?
Belle comme vous l'êtes, il ne dépend que de vous, il me semble, de voir naître sous vos pas les plus ravissantes aventures.
La dame considéra une seconde Fabien d'un air ébahi.
Enfin, elle rougit faiblement. Elle avait fini par comprendre qu"on lui adressait, à brùle-pourpoint, une semidéclaration.
— J'ai un mari, fit-elle, qui ne s'arrangerait peut-être pas du rôle que je pourrais lui donner dans ces romans! — Bah! les maris s'arrangent de tous les rôles possi-
b!es... et puis.... on ne les consulte pas là-dessus? — Vous croyez?
Ce vous croyez? avait été prononcé si gaiement que Fabien répondit aussitôt non moins gaiement :
— J'en suis sûr.
En osant saisir, du bout des doigts, une petite main qu'on retira sans trop de précipitation. Mais la bonne et l'enfant se rapprochaient.
— Madame, dit la bonne, Alfred s'est drôlement cogné, allez... voyez comme c'est gros et rouge à son front... Il n'y pense pas, mais je crois qu'il vaudrait mieux rentrer pour qu'il boive un peu de vulnéraire... ce cher petit!... — Rentrons donc, repartit la dame.
Et se tournant vers l'enfant :
— Tu es bien désagréable, va, Alfred, avec tes sottises, ajoula-t-elle. — Demeurez-vous loin, madame? fit Fabien. — Pas trop... non, monsieur... rue Croix-des- Petits-Cbamps. — C'est que, si vous le permettiez... cet enfant souffre sans doute... j'aurais été chercher une voiture.
Au mot de voiture, Alfred bondit.
— En voilureî ah! oui! je veux aller en voiture, moi, là! s'écria-t-il.
La dame ne disait pas non, si elle ne disait pas oui. Fabien s'éloigna vivement.
Quelques instants après, il revenait reprendre la dame, la bonne et l'enfant.
Il montait avec tout cela en voilure.
Des Tuileries à la rue Croix des Petils-Champs, la dislunce n'esl pas longue, il esl vrai; un quart d'heure, (oui au plus, suffit pour la franchir.
Mais un quart d'heure vaut un jour quand on n'eu perd pas un instant.
En se séparant de la dame, devant sa porte, Fahien apprit qu'elle se nommait madame de Romany, que son mari avait une place supérieure dans l'administration du
chemin de fer de Strasbourg qu'elle ne voyait jamais
personne et que M. de Romany n'était jamais chez lui.
Bref, Fabien savait encore qu'on rallendrail le lendemain soir...
El qu'Adrienne de Romany avait la bouche la plus pure (lu monde...
— Une conviction obtenue assez facilement, dans un instant où l'ciifant et la bonne regardaient à la portière... — Un rendez-vous et un baiser au bout d'une heure de connaissance... c'était vif!... Mais cela n'eût pas marché plus vite avec une danseuse de la Porte Saint-Martin, se disait Fabien, en s'étendant tout seul dans le véhicule qui le ramenait rue Navarin.
Qu'est-ce que c'est donc que cette jolie femme qui n'aime ni son enfant, ni Dnnias...
Et qui est toujours seule chez elle.
Allons! pour un premier essai des femmes honnêtes je trouve que ça va bien... trop bien!
Maurice n'est qu'un niais, je le lui répéterai dans liiiil jours!
Emma Rosp.
Le convoi poiirVersailIes allait partir; la cloclie sonnait.
Maurice, tout seul dans un compartiment, commençait .'i lire un journal qu'il avait acheté pour charmer les ennuis (le la roule.
A ce moment, poussée par un employéqui lui criait avec cette aménilé qui caractérise les gens des chemins de fer :
— Allons! fichtre! madame, dépêchez-vous, vous voyez bien qu'on pari!
Une femme se précipita dans le compartiment où se trouvait Maurice.
Au reste, il élail temps en effet, car aussitôt un coup de sifîlel retentit... la locomotive se prit à gémir et le convoi à rouler.
Cependant Maurice avait naturellement jelé un regard sur cette compagne de voyage qui lui arrivait d'une façon si inopinée.
Elle était jeune, jolie, parfaitement mise...
Mais ce ne fut pas ià ce qui frappa le plus Maurice.
Elle avait les yeux rouges... on voyait qu'elle venait de pleurer... qu'elle avait envie de |)leurer encore.
El Maurice se sentit ému à cet aspect... il laissa tomber son journal... sa mine s'allongea... peu s'en fallut que des larmes ne montassent aussi à ses paupières...
C'est étonnant comme le ciiagrin est contagieux... surtout d'une jolie femme à un jeune homme.
Quelques minutes se passèrent ainsi, la dame dans un coin du compartiment, Maurice dans un autre; elle, l'œil lixe, la respiration gênée comme une personne poursuivie par une pensée douloureuse... lui, le regard toujours attaché sur elle avec une douce expression de pitié.
Enfin, elle secoua la tête... elle essuya ses yeux qui se mouillaient de nouveau... et, pour la première fois, les tournant vers Maurice, elle s'aperçut de l'observation dont elle était l'objet.
Et elle rougit et sourit tout à la fois.
Maurice, lui, se contenta de rougir tout simplement, honteux d'avoir été pris en flagrant délit de curiosité sentimentale.
El de ramasser son journal... el de se remellre à iire pour se donner une contenance.
Mais cela ne devait passe terminer ainsi.
Après avoir rougi et souri, la dame, au lieu de reprendre sa contenance de Madeleine, ainsi qu'on pouvait s'y allendre de la part d'une personne en apparence si désolée, continua de regarder Maurice, d'abord avec étOBnement... puis avec une sorte de plaisir.
Maurice qui, du coin de l'œil, remarquait fort bien qu'on ne le perdait pas de vue, ne savait que penser de l'étrange conduite de cette dame.
Mais ce fut bien autre cbose quand i! s'aperçut qu'elle abandonnait son coin pour s'asseoir en face de lui...
Quand il sentit deux genoux effleurer les siens...
Quand il entendit une voix harmonieuse prononcer ces mots, à la suite de deux lunu! hum! préparatoires :
— Pardon, monsieur, ne seriez-vous point, par hasard, parent de M. Frédéric BLTlhier?
Maurice tressaillit. D'instinct, il devinait un début d'aventure; d'instinct il comprit qu'il était en face d'une iorette.
Il salua el répondit :
— Non! madame, non... je ne connais nullement M. Frédéric Berthier. — Vraiment! oh! c'est que vous lui ressemblez d'une manière si extraordinaire! reprit la dame. — Que vous avez cru le retrouver en moi... cl que cela vous a été désagréable, peat-ctre, avouez-le...
Siirloul si ce M. Frédéric Berlliier, ;i qui je resscmlile tnni, est celui qui a eu la cruauté de faire couler les larmes... dnnl j'aperçois encore des traces sur votre visage.
En ce cas, madame, plutôt que de continuer de vous déplaire, à la prochaine station je quitterai ce waggon pour enirer dans un autre...
Qu'ordonnez-vous?
La compagne de Maurice partit d'un grand éclat de riie.
— Vous en aller parce que vous ressemblez ii une personne.., que je connais! s'écria -l-elle. Non! non!... monsieur, je ne suis pas si exigeante! Eh bien, oui, ce Frédéric Berlhier est celui qui m'a mise dans l'élat où vous me voyez!... j'en conviens... et pourquoi m'en cacherais-je... ce n'est pas un crime de pleurer, n'est-ce pas? Surloul quand on n'a rien :i se reprocher pour sa pari...
Mais, après tout, je n'ai pas envie de me changer en romaine parce qu'il a plu à un homme, qui n'a qu'à se h-uer de moi, de me rendre malheureuse...
Je le quitte... ça doit me suffire... comme vengeance... Quant à mon chagrin, je l'aurai bieiilôl oublié, puisqu'il m'y force...
El voilà!... Les femmes sont trop bêles de se rendre malades pour des stupidités pareilles...
— Trop bonnes de s'abimer les yeux, lorsqu'ils sont
aussi beaux que les vôlres, madame, pour dus gens qui ne méritent pas ce sacrifice.
La lorelte minauda.
— Déjà des compliments! fit-elle. Maurice lui avait pris la main.
— Mais enfin que vous a donc fait ce vilaiti M. Frédéric Berlhier? reprfl-il.
Il savait que rien ne rapproche comme les confidences. Et puis, avant de se lancer, il n'était pas fàclié d'apprendre à quoi s'en tenir sur le plus ou moins d'importance des toris de 31. Frédéric et des suites qu"ils pouvaient avoir.
Emma Rose, c'était le nom de la loretle, ainsi que Maurice l'apprit quelques instants plus tard, sourit encore à son interlocuteur avant de lui répondre.
Elle pressentait, de son côté, qu'un si prompt et si vif intérêt pour ses peines pouvait bien avant peu se métamorphoser en un sentiment plus tendre.
Mais, probablement, l'idée de cette métamorphose ne lui répugna point, car elle reprit :
— Oh! ce serait trop long à vous conter... et ça ne vous amuserait guère sans doute...
M. Frédéric Borthier est un jaloux... voilà tout ce que je puis vous dire
il s'en est allé de son côté à Choisy-le-Roi... je m'iMi vais, du mien, à Chatou.
— C'est à moi de profiler de la brouille, ponsa Mai!rice.
— uo —
Je trouve à faire une éUwlede lorellc... ne la laissons pas échapper!
— Soit, répliqua-t-il... ne parlons donc plus de M. Frédéric, madame, et, mieux encore, comme je me rends moi-même à Clialou, laissez-moi espérer qu'en dépit de ma ressemblance avec ce monsieur, il me sera permis de tout tenter pour vous le faire oublier tout à fait! — Ohl tout à fait! repartit la loretle, c'est beaucoup dire! — Mettons un peu... — Un peu... ce ne sérail plus assez!... — Eli bien!... ne disons rien et agissons... Nous verrons à quoi cela nous mènera. Le préférez-vous ainsi?
Et 3Iaurice, qui s'enhardissait de plus en plus, osa approcher ses lèvres du front de sa compagne. Elle le repoussa.
— Mais, voyez, s'écria-t-elle en alTectant un air de pudeur outragée qui lui seyait à ravir, mais, voyez à quoi une pauvre femme est exposée en voyage...
Comment, monsieur, voilà un quart d'heure au plus que nous causons, et vous m'embrassez déjà!...
Mais je ne vous connais pas, monsieur, songoz-y donc! mais je ne sais même pas votre nom!...
— N'est-ce que cela? repartit Maurice.
Il s'était assis à côté d'elle, il avait entouré de son bras une taille de nymphe.
En quelques mois, il lui apprit qui il était.
— Vous êtes peintre, s"ccria Emma Rose, ah! quel bon-
lieur! Vous me ferez mon porlrail, n'est-ce pas? — Je vous ferai dix porlrails... dans dix poses différentes, si vous voulez. — Au pastel, n'est-ce pas?... j'adore le pastel... on dirait des couleurs en velours. — Au pastel... à riiuile... au crayon rouge et blanc... à l'aquarelle... à la sépia... en miniature... comme il vous plaira. — Vous vous moquez de moi, je crois! — Non... je vous trouve charmante... et je parle longtemps pour avoir longtemps le droit de vous regarder.
El, tout en causant, nosamisde fraîche date oubliaient, lui, son aversion jurée, huit jours auparavant, pour la détestable engeance des loretles... elle, ses serments à M. Frédéric Berthier... son chagrin en s'éloignant de ce monsieur...
Ce qui tendrait à prouver, qu'en fait de convictions comme en fait d'amours, il faut toujours compter sans les éventualités.
Après cela, n'oublions pas, pourjugermoinssévèremenl la conduite de Maurice et celle d'Emma Rose, que l'un ne cherchait qu'une étude, et que l'autre ne souriait si vite à cet adorateur nouveau que parcequ'il ressemblait extraordinairemenl à son dernier amant.
Le convoi s'arrêta.
On était à Chatou.
— Ah çù! fit Emma Rose en s'en allant au bras de Maurice, mais vous ne m'avez pas dit, avec tout ça, ce que vous veniez faire à Chatou! Moi, j'y ai ma maison, ma
bonne qui m'y altendeiil... mais vous... vous y venez sans doute voir une maîtresse? — J'y viens voir un ami et sa femme. — Oh! un ami et sa femme... je con/lais ces liisloires-là... vous êlesTamant de la femme... — Du tout! et la preuve, tenez, que ma visite n'a pas l'imporlanceque vous lui donnez, c'est que je suis tout prêta vous la sacrifier... à condition que vous me permettrez de ne pas vous quitter.
Emma Rose réfléciiit une seconde.
— Ne pas me quitter... jusqu'à ce soir, j'y consens, reparlil-ello... Est-ce ainsi que vous l'entendez?
Maurice montra son sac de nuit qu'il tenait à la main.
— C'est que, fit-il, vous voyez... je devais passer une huitaine citez mon ami... j'ai apporté tout ce qu'il faut pour cela...
Et si je vous quille... à dix ou onze heures du soir, par exemple... le moment ne sera guère convenable pour aller réclamer riiospilalilé offerte...
— Eh bien! vous coucherez à l'auberge... Oh! il y a des auberges dans le pays. — Vous croyez? — J'en suis sûre... Après cela, si vous préférez me dire adieu tout de suite et vous rendre chez votre ami...
Pour toute réponse, Maurice serra sous le sien le bras de la jeune femme.
Ils étaient arrivés devant une sorte de chalet fermé de Ions côtés par des haies vives, et d'une physionomie tout à fait pittoresque.
— Voilà mon séjour, dit Emma Rose; on m'a loué cela pour la saison, mais comme on est en Allemagne, pour linslanl, je puis y traiter qui bou me semble. — Ah! il paraît, pensa Maurice, que Frédéric Berlliier n'est que l'amaïude cœur, puisqu'il y a un on qui loue les maisons de campagne.
Emma Rose avait tiré une sonnette.
Une bonne et un chien accoururent en même temps. La bonne était une grosse fille à l'air sans façon ; le chien était un havanais à la toison soyeuse, aux pattes fines, aux oreilles pendantes.
La lorelte, la bonne et le chien, tout cela se mêla, se caressa, se parla à la fois, deux minutes.
Puis Emma Rose dit un mot tout bas à Euphrasie, h bonne, qui considérait Maurice avec de grands yeux; elle jeta une dragée à Tomy, le havanais, qui remuait déjà la queue en flairant l'étranger, comme un chien bien appris qu'il était.
Et l'on entra se rafraîchir.
Mademoiselle Euphrasie avait débarrassé Maurice de son sac de nuil. Emma Rose se relira un moment dans sa chambre pour revêtir un costume de campagne : un grand peignoir de soie écrue, un large chapeau de paille suisse.
—Allons! s'écria-t~elle gaiement en revenant au jeune homme qui achevait un grog au rhum en jouant avec Tomy; allons! je suis tout à vous ma.'ntenanl, M. Wau-
— bi —
lice; venez visiter d'abord mes propriétés, puis nous irons, si vous voulez, faire un tour en bateau... car j'ai un bateau à moi aussi... vous verrez... Redowa... rien que ça de nom!...
Oh! je veux que vous ne regrettiez pas d'avoir abandonné pour moi votre ami... et sa femme!...
— Et cette lâche ne vous sera pas difficile, je vous le promets, repartit Maurice.
11 disait vrai. Quand, à vingt-huit ans, l'amour, ou seulement ce mauvais drôle de dieu qui lui ressemble tant, le désir, se met sur votre passage, vous oubliez bien vile l'amitié... et son pol-au-feu qui vous réclament.
Emma Rose était jeune, jolie, amusante. Oh! pour son coup d'essai, Maurice avait vraiment fait un coup de maître! Il la regardait courir comme une biche, devant lui, dans les allées du jardin... et il courait avec elle... il l'écoutait chanter, rire, dire des folies... et il chanlail, riait et disait des folies...
On s'assit d"abord une heure sur le gazon, et tout en cfTeuillanl des fleurs, tout en savourant quelques baisers... qui n'étaient cependant pas encore ornés de toul l'abandon que Maurice leur eùl désiré, on jacassa littérature, arts, toilette, sentiment... oh! sentiment surtout!... c'est là un de ces sujets de conversation inépuisables... sur le gazon... entre un baiser et une rose qu'on jette au vent.
Puis, bras dessus bras dessous toujours, on se dirigea \ut ly livicre...
On monta en bateau...
Quant à ce plaisir, nonobstant les charmes ilu paysage et de la promenade, il fut moins du goût de Maurice.
Un bateau ne marche pas tout seul. Il faut ramer pour le conduire. Maurice ramnii donc... et quand on a aux mains deux énormes machines à l'aide desquelles on frappe l'eau en cadence, le moyen d'être en même temps galant et aimable!
Il est vrai qu'Emma Rose était bien ravissante à voir, couchée, souriante et rêveuse... à l'avant de Redowa !
Et que les rives de la Seine, du côté de Bougival, sont bien délicieuses!
Cependant, nous le répéions, quand celte promenade nautique fut achevée, Maurice ne supplia point à genoux lajoretle d'en recommencer immédiatement une seconde.
Il était près de six heures... le diner attendait nos amoureux.
Voilà encore une charmante chose qu'un premier diner avec une femme qui vous plaît!
Surtout lorsqu'elle avoue franchement qu'elle a faim et qu'on se sent en appétit soi-même.
iMaurice avait néanmoins fait quelques façons avant de se mettre à table. Il lui eu coûtait, malgré tout, d'acccpler si vile une telle invitation.
Mais Emma Rose s'était si gentiment écriée :
— Ah! si^vous faites des cérémonies... et puis il n'y a que de mauvais restaurants dans le p.iys.
— ÎJO —
Que noire arlisle avait aussilôt rengainé sa susccpliliililé.
II accc'pliiil tin cIîiut aujourd'hui, domain i! en offrirait un aiilrc... parlant quitte. Il est des situations où il n'y aurait plus d intrigue possible avec ces délicatesses-là.
On dîna donc, et on dîna fort bien, même. El l'on bul une bouteille de madère et une autre de clianibertin el une troisième bouteille de Champagne, ma fol.
Au café, il n'était plus question ni de Paris, ni de l'Allemagne... ni de M. On... ni de M. Frédéric... ni des amis qui attendaient Maurice.
L'univers consistait pour nos amoureux en ce chalet... où ils se irouvaienl heureux.
Le monde, c'élaienleux... el puis Euplirasie aussi, qui les servait en souriant... et un peu encore Tomy... qui avait pris sa part du repas et des caresses.
On retourna au jardin; il faisait nuit; tant mieux! Le soleil esl gênant pour l'amour qui vient de bien dîner. On se promena vingt fois dans la même allée... On se répéta cinquante fois les mêmes paroles, on savoura cent f(iis le même baiser...
Puis... puis...
Que voulez-vous, il se faisait lard et Maurice n'eût point trouvé d'auberge ouverte peut-être?
El il était d'ailleurs si enchanté de continuer ses premières études de lorelle!
Quant à Emma Rose, à qui vous allez sans doute re-
prodicr de se monirer bien promplenienl infidèle à son Frédéric... qui i'avail Uni fait pleurer,
Pour son excuse, rappelez-vons d'abord que Maurice ressemblait énormément à Frédéric.
Aicmène, la femme d'Ampliilryoïi, fulelie bien coupable dans les bras de Jupiier, voyons?
Je sais bien que la silualion n esl pas absolumenl analogue... mais Emma Rose n'était pas une Aicmène non plus!
Enfin, acceptez cet axiome, que les hommes qui rudoient leurs maîtresses devraient posséder imprimé en lellres d'or, dans un cadre, au chevet de leur lit :
— Toute femme que son amant a fait pleurer te malin doit être consolée par lui, au plus lard, le soir!... s'il ne veut qu'elle se fasse consoler par un autre la nuit!
NylTie.
En sa qiialilc de iniisicien , Théodore S|iiiidlcr avail souvent rendu service à des vaudevillistes de ses amis, en leur faisant des airs pour leurs pièces. Cela lui avait valu ses entrées dans plusieurs théâtres, dani; la salle ainsi que dans les coulisses, et Spindier usait assez fréquemment de son droit dans son acception la plus amusante, le foyer des artistes et les coulisses. Il savait y trouver des distractions et mieux encore parfois : du plaisir.
Ce soii'-lâ, le lendemain du jour où nous l'avons renconlré à la suite d'un déjeuner avec Maurice el Fabien; ce soir-là, Spindier venait d'entrer au foyer d'un des plus petits llié/itres dn boulevard du Temple. C'étail <Ians un entr'acte. On jouait, à cette époque, une féerie à ce théâtre. Le foyer qui, d'ailleurs, n'est guère plus vaste qu'une loge très-ordinaire de portier, se trouvait donc encombré d'artistes, de figurants, de musiciens... car dans la plupartdes théàtresde Iroisièmeordre, où l'espace manque, la direction est forcée ainsi, contre l'usage des grandes boutiques où chaque caste d'artistes a son foyer particulier , de mêler tous Ifs rangs, tous les emplois dans l'unique asile qu'elle puisse offrir à ses pensionnaires au repos.
Théodore Spindier considéra uo instant ce spectacle assez pittoresque de fées, et de petites flûtes, de princes et de simples guerriers, de génies et de clarinettes, de paysannes et de régisseurs, se coudoyant mutuellement, au nombre d'une trentaine environ, en demandant tous un jieu d'air là oii il y en avait à peine pour six personnes.
Mais comme ce n'était pas la première fois qu'il jouissait de ce singulier coup d'oeil, Spindier ne s'y arrêta pas longtemps. Sur une banquette en face de lui, devant une glace spécialement réservée à Vusage de messieurs et mesdames les artistes dans l'exercice de leurs fonctions, se tenait assise une jeune femme assez jolie et qui, indifférente à tout ce qui se disait et se faisait autour
d'elle, se livrait tranquillement, malgré ses splendides vêlements de fée, à un vulgaire travail de broderie anglaise.
Ce fut vers celte femme que Spindler se dirigea.
— Bonsoir, Sylvie, dit-il en s'asseyanl près d'elle. Sylvie leva les yeux, et un éclair de joie anima ses traits
un peu fatigués, un peu tristes, sous leur couche de rouge et de blanc.
— Ah! c'est vous, Théodore, repartit-elle en tendant au jeune homme une main qu'une duchesse n'eût pas désavouée, vous devenez rare... que faites-vous donc? vous êtes amoureux quelque pari, sans doule. — Ma foi non! au contraire! je n'aime personne pour le moment, tel que vous me voyez...
Mais j'ai appris iiier que... tout était fini chez vous... et, en ancien ami, j'ai voulu être un des premiers à vous féliciter.
Sylvie poussa un soupir.
— En effet, dit-elle, tout est fini... vous pouvez... me iféliciier, Théodore. — Diable! mais vous recevez mes
compliments d'une manière assez morose...
Est-ceque vous n'êtes pas heureuse de voire mariage, voyons, Sylvie?
L'actrice secoua la tète comme pour chasser loin d'elle une pensée fâcheuse.
— Si fait! si fait! reprit-elle, je suis heureuse, trèslieureuse... et je serais bien difficile de ne pas l'être.
n'esl-ce pas? Une pauvre jeune première de pelil Itiéâire, lelle que moi, se marier... el à un homnte du monde... à un homme qui a un nom... mais c'est magnifique... el chacune ici envie mon sort... el il y a cerlainemenl de quoi l'envier!
En s'exprimanl de la sorte, Sylvie souriait... mais ce sourire était si étrange que Spindler ne savait s'il était véritablement l'expression du bonheur ou s'il n'était pas la digue opposée à des larmes prêles à déborder.
Le point était scabreux. Spindler ne jugea pas convenable de l'approfondir à ce moment; et puis il était venu là pour dépenser quelques minutes le plus gaiement i ossible et non pour provoquer des confidences qui pouvaient ne l'intéresser que médiocrement.
Sans se préoccuper plus longtemps de cet incident, il allait continuer la conversation avec l'actrice en lui donnant un autre tour... mais Sylvie se leva.
— C'est mon entrée, dit-elle, le troisième acte com- .nienee... Partez-vous tout de suite, Théodore? — Non! s'il vous est agréable que je reste.
Sylvie hésita...
— Oui! restez... reprit- elle enfin, je ne suis pas de la fin de la pièce... je monterai me déshabiller bien vile et nous nous en irons ensemble... j'ai un service à vous demander.
Est-ce convenu?
— C'est convenu, mais... votre mari... est-ce qu'il
ne vient pas toujours, couime dordinaire , vous prendre? — Adrien est à Beauvais pour quinze jours... il est parti hier. — Ah! aii!... c'est différent... Eh bien! je vous attends. Dépêchez-vous. — Je vais chanter mes couplets au galop... soyez tranquille! je n'ai pas besoin de me gêner, ils sont dix-sept dans la salie!
Sylvie sourit franchement, celte fois, à Spindler.
Et le jeune homme la regarda s'éloigner vraiment charmante dans son costume de gaze et d'or... avec ses belles épaules nues... ses longs cheveux bruns bouclés... sa jambe nerveuse... sa taille cambrée... son bras arrondi.
— Tiens! tiens! se dit-il ensuite... le mari est à Beauvais...
Ça serait drôle!
Une mauvaise pensée, une pensée d'homme qui aime les femmes et qui ne considère la vertu chez elles que comme un myllie... et vous savez que telle éiait la manière de voir, à cet égard, de Spindler, venait de pousser dans le cerveau de noire musicien.
Miiis pour expliquer comment cette mauvaise pensée avait pu lui pousser si vile, nousdevonsdireaussi que cette Sylvie, qui venait d'épouser deux semaines auparavant M. Adrien de Haller, un homme du monde, en effet, le fils d'un ancien employé supérieur avec lequel elle avait vécu d'abord quatre années, nous devons donc avouer que Sylvie avait été jadis la maîtresse de Théodore Spindler.
Un litre dont elle s'élaii parée auprès de bien d'autres encore, au reste, avanl ou après Spindler.
El que, par conséquent, si Spindler, avide de distraclion et l'occasion lui semblant belle, avaitpu,à Taspecldes charmes de l'actrice, rêver, pour son plaisir, avec elle, ce qu'on pourrait nommer en style de théâtre, w)te reprise...
A défaut de principes moraux, puisqu'il songeait ainsi à tromper un pauvre mari absent, Spindler s'appuyait du moins surd anciens droits.
Ceci offert, non comme excuses du crime, mais en manière de circonstances atténuantes. On en trouve bien pour des pères qui ont coupé leurs enfants en quatre.
Depuis le comme;jcemenl du monde, qui le nie? le fruit défendu a été, de tous les fruits, celui auquel nous nous accordons à trouver le plus de saveur. C'est honteux à avouer, mais c'est comme cela.
Une fois ses désirs exhumés de la cendre où ils avaient reposé pendant plus de cinq ans, Spindler n'eut pas de cesse qu'ils ne fussent aussi vifs et aussi brillants que jadis.
Défiez- vous des libertins, mesdames, ils aiment comme ils oublient : à volonté.
Sylvie reparut au foyer où Spindler l'attendait depuis vingt minutes.
Elle avail repris ses habillements de ville.
Elle lui fit un signe qui signifiait : Je m'en vais la preniière... restez encore une minute... il ne faut pas que nous partions ensemble devant tout le monde.
Il obéit. Il fredonna en lisant le lableaii des amentles el des répélitions. 11 échangea quelques paroles avec le comique de rendroil...
Puis il quitta à son tour le foyer. Sylvie se promenait à deux pas du lliéùlre dans la rueBasse, il l'eut bientôt rejointe.
— Où allons-nous? lui dit-il. — Mais... où vous voudrez, répliqua-t-elle, pourvu que nous puissions causer un peu. — Allons souper, hein? — Souper, répéta Sylvie en arrêtant un regard surpris sur son ancien an.ant, mais vous oubliez donc que je suis mariée, Théodore... je ne soupe plus... — Bah!... avec un vieil ami... el puisque voire mari est à Beauvais!
Allons?
La pauvre Sylvie ne répondit rien... un souper... en lête à tête... avec un jeune homme...
Spindier avail beau faire sonner bien haut son litre d'ami; Sylvie n'était pas novice... elle apercevait parfaitement les oreilles du loup sous la peau du mouton.
Mais Spindier reprit, en donnant à sa voix ses intonations les plus caressantes :
— Voyons, Sylvie... nous ne pouvons causer dans la rue, vous en conviendrez... prendre une voilure... c'est ennuyeux à celte heure... et puis il fait froid ce soir. Comment, vous avez peur de souper!... ce n'est pas possible... — Peur... ce n'est pas le mot, balbutia l'actrice, mais... — Mais vous craignez qu'on ne vous voie
— bo —
enlranl nvoc moi au rcslaiirgnlî... Il me semble qu'on vous verra lout aulanl ici...
Tenez... décidons-nous... baissez votre voile cl marchons... nous serions déjà arrivés si vous l'aviez voulu...
D'abord, si vous me refusez... je n'écoute pas ce que vous avez à me conler... je prends mes jambes à mon cou et je me sauve!
Sylvie quitta le bras de Spindler.
— Ah! c'est mal ce que vous dites là , Théodore, fii-elle. — EIi bien! oui, c'est mal, reprit-il, honteux lui-même de son moyen d'intimidation, je suis fâché de ce que je vous ai dit, Sylvie...
Mais aussi vous êtes si peu aimable... moi qui vous porte tant d'intérêt, toujours, cl qui serais si heureux de vous le prouver.
Un nouveau soupir s'échappa du sein de l'actrice. Elle iiésitail encore...
Enfin, reprenant le bras du jeune homme :
— Allons! dit-elle simplement.
Elle avait baissé son voile. Ils remontèrent la rue Basse, Iraversèrenl le boulevard et entrèrent chez Donvalet, la Maison d'Or du Marais.
Il y avait longtemps que Sylvie n'avait franchi le seuil d'un cabinet particulier en autre compagnie que celle de son dernier amant ^ mainienanl son mari, Adrien de Ilaller; aussi, en se trouvant seule, de la sorte, avec Spindler dans un de ces réduits inventés pour prouver
- ca —
l'excellence de la maxime latine : sine Cerero el Bacchu Venus friyet, l'actrice rougit et pâlit tout à la fois...
Spiiuller, qui suivait de l'œil tous ses mouvements, s'empressa de la faire asseoir sur le canapé du lieu, el dans le but de la rassurer sans doute pour le moment, il prit place sur une chaise, séparé d'elle par la table.
Cependant il avait commandé le souper... un souper fin... il se souvenait que Sylvie était gourmande...
Quand on a mis un pied dans l'abime, il en coûte moilié moins de peine de risquer le second. El puis, manger n'engage à rien...el Sylvie avail dîné assez légèrement, à ce qu'il paraît...
Vers les deux tiers du repas, entre la salade de légumes ella meringue glacée, à leur cinquième ou sixième verre de voinay, Spindier avail abandonné sa chaise... franchi la barrière en forme de table, et était allé s'asseoir aux côtés de son ancienne maîircsse.
Jusqu'alors il n'avait été question entre eux que de banalités : de théâtres, de pièces, d'acteurs, d'auteurs... Plus rapprochés, la conversation devint plus intime.
Spindier, qui continuait de ne pas vouloir effaroucher sa compagne, s'empressa, pour se faire pardonner son changement de position, d'attaquer le sujet qui avait provoque cet entretien.
— Eh bien! ma bonne Sylvie, dit-il, voyons! maintenant que nous sommes à notre aise, tons les deux... que je n'ai plus froid cl plus faim cl que vousêles bien per-
suadée qnc je ne dévore pas malgré eux les gens que j'aime, causons donc sérieusemenl. Vous m'avez parié d'un service que vous allendiez de moi. Quel est ce service? D'abord, là, sans façon... si c'est... quelque petite somme que vous désirez de mon amitié, ne vous gênez pas... Depuis six mois je suis assez sage... je fais des économies... et pourvu que vous ne me traitiez pas trop en millionnaire... je me mets à votre disposition.
Il était diSicile d'être plus aimable el plus généreux tout à la fois. Sylvie en remercia Spindier par un sourire. Néanmoins ce ne fut pas sans un peu d'embarras qu'elle répondit :
— Vous avez deviné, Théodore... j'ai en effet besoin... de quelque argent... ob ! une petite somme d'ailleurs, comme vous pensez bien!... Par une négligence inconcevable... Adrien, en parlant, a oublié de me donner la clef de...
Spindier interrompit, d'un geste, Sylvie.
— Les affaires de ménage ne me concernent pas, ditil. Combien vous faut-il? — Jlais... deux... deux cents francs... s'il vous est possible... je vous les rendrai |dès que...
Le jeune homme arrêta de nouveau la jeune femme.
— Si vous me les rendiez, ce ne serait plus amusant ni pour l'un ni pour l'autre.
Il avait tiré son portefeuille de sa poche; il griffonna quelques mots sur une page blanche, l'arracha et la présenta à Sylvie.
— os —
— Tenez, continua-l-il, voici un bon sur mon banquier... rue de Provence, 25... mettez cela dans voire porte-monnaie... et n'en parlons plus... ça n'en vanl pas la peine.
Et buvons.
Sylvie obéit à Spindler. Fît tandis qu'elle glissait le papier dans sa pri.-on de maroquin, Spindler, tout en portant son verre à ses lèvres, se disait :
— C'est assez singulier, quoique ça... Comment, elle est nouvellement mariée... à un garçon ricbe, assure-ton... et elle me demande de l'argent... Sapristi!... je ne me figurais pas avoir si bien deviné... bum!...elle a envie d'un bijou qu'il refuse de lui donner. ..c'est cela... el elle le fait payer à un ancien amant!...
Oh! que les femmes sont rouées!...
Sur cette finale, Siiiudler prit sa physionomie la plus doucereuse... Sylvie continuait de lui sourire.
— Il n'y a qu'une chose qui me peine, fit-il en lui tendant la main, dans le service que je viens de vous rendre, chère amie, c'est que par sa nature même il s'oppose à ce que je vous en demande une récompense, que j'aurais certes réclamée irès-franchenienl pour tout autre.
Sylvie serra la main de Spindler en détournant la tête.
— Il ne s'agit pas du service... mais de la manière dont vous l'avez rendu, répliqua-t-elle. Je suis prêle... à vous accorder toutes les récompenses... possibles... — Oh! possibles... tout est possible... avec un peu de
bonne volonté! — Oui, mais pas avec un mari. — Un mari... un mûri!... quand un mari n'est pas près de sa femme, cest absolument comme si la femme n'avait pas de mari...
Allons! Sylvie!... Sylvie...
Le jeune homme pressait sonex-maîlresse contre lui... Elle lui avait accordé un baiser... il en avait pris vingt... Elle le regardait... il était toujours beau... elle était toujours femme...
Au dehors tout était silence sur les boulevards déserts. Au dedans... le verrou du cabinet availété poussé adroitement par Spindler, sans que Sylvie s'en aperçût.
— Te souviens-tu, lui disait-il tout bas, te souvienslu de nos amours et de nos plaisirs? Tu n'étais pas plus jolie que maintenant, mais tu m'adoraisalors... Les beaux jours... les belles uuitsquenous avons passésensemble!... et comme tu étais fière à mon bras au théâtre ou au bal !... et comme tu étais ravissante dans mes bras... partout où il nous plaisait d'aimer.
Oh! jet'en prie, Sylvie, cesattraits que j'ai tant defois admirés, liiisse-moi les admirer encore!... Oublions du monde tout ce qui ne se rapporte pas seulement à nous deux... Quelques instants de bonheur... qui le saura?... personne!... et nous nous retrouverons, moi à vingt-deux ans, toi à dix-huit... et nous nous adorerons encore quelques minutes !... Tant de joies ne rachètent-elles pas une faute, Sylvie, si c'en est une que d'oublier...
LES LORETTES VEISGÉES, T. I. 5
Pauvre Sylvie! pourquoi son mari élail-il à Beauvais? Pourquoi avait-elle eu besoin d'argenl? Pourquoi availelle accepté de souper avec Spindier !
Allons! se disait Spindier en rentrant chez lui vers les trois heures du malin, cela m'a coûté deux cents francs, mais je ne les regrette pas.
Elle est toujours charmante cette Sylvie!
El ce pauvre Adrien!... épousez donc votre maîtresse... épousez donc une actrice...
Quand je disais, l'autre soir, à Maurice elà Fabien, que les femmes ne connaissent la vertu que de nom !...
Voilà une ex-loretle qui trompe son mari au bout de trois semaines de mariage!
Parbleu! j'irai demain chez Octave Peschère... il m*a invité depuis longtemps... sa femme a des yeux magnifiques...
Avant de revoir Fabien et Maurice, il faut que j'aie deux exemples ù leur citer à l'appui de mon dire.
La lorelte a eu son tour... à la femme honnête mainlenanl!
Près dn mari.
Exaclau rendez-vous, le lendemain de leur renconire aux Tuileries, Fabien de Crosne arrivait sur les huit heures du soir chez madame de Romany.
On l'allendait, car on s'était mise en frais de toilette.
On le reçut de la façon la plus gracieuse.
Et on le fil asseoir à ses côtés dans un salon, qui servait en même temps de chambre à coucher à l'un des maîtres du logis, à tous les deux peut-être, car il s'y trouvait un lit... un lit fort élégant, il est vrai... avec des rideaux de damas doublés de soie bleue.
Maurice se livniil ii ces observalioiis en prenant place près de la dame; elle le devina h ses regards, car elle s'écria :
— Je vous demande pardon, monsieur, de vous recevoir dans une pièce où l'on couche... mais nous sommes logés si pelilemenl que j'ai été forcée de placer mon lit dans le salon... ce qui n'est guère convenable sans doute. — Voire lit!... repartit Fabien en appuyant un peu sur le molvotre... alors, monsieur votre mari... — Oh! mon mari couche dans un cabinet à côté... oui... il y a cinq ans déjà que nous dormons séparés. — El vous avez bien raison, fit. Fabien en souriant.
AilonS; pensa-t-il, voilà de ces détails qu'il n'est pas inutile de eonnaîlre... et ce qu'il y a de très -agréable, c'est que je n'ai pas eu besoin de la presser beaucoup pour les apprendre.
— Et voire pelii garçon, reprit-il, pour continuer la conversation, comment va-t-il? sa bosse au front n'a pas eu de suites, j'espère? — Pas la moindre!... il n'y pensait plus le soir. — Est-ce que je n'aurai pas le plaisir de l'embrasser? — IVon... sa bonne vient de le coucher; oh! les enfants, il faut les coucher de bonne heure; sans cela, le soir, ils sont si turbulents et tapageurs... il n'y aurait jKis moyen de demeurer tranquilles avec eux. — El... RI. voire mari? dit Fabien, qui n'élail pas fâché d'enlamer avant tout le chapitre des éventualités, il est sorti? — Oui... il est à son cercle... où il va lous les soirs... cl il uc rcnire jamais que sur les dix heures...
Nous avons le temps de causer.
D'ailleurs, s'il arrivait... je vous ai reneonlré chez madame Lebel, vous vous souviendrez de ce nom, n'estce pas? Vous m'avez demandé la permission de me rendre visite... j'ai accepté... cela suffirait.
Mais il ne rentrera pas, soyez tranquille!
— Oh! je suis parfaitement tranquille, madame, repartit Fabien, et ce que j'en disais... 11 faut prévoir les circonstances fortuites, n'esl-il pas vrai? Et quoique ma présence près de vous n'ait rien de coupable, malheureusement... — Malheureusement, répéta madame de Romany en laissant voir ses blanches dents... Comment, monsieur, vous regrettez de n être pas criminel? — Cela vous étonne, madame, mais si je désirais rester toujours sage près de vous, cela serait bien plus surprenant, il me semble... Belle et séduisante comme vous l'èles, vous ne pouvez inspirer que de douces pensées... et... — El... allons, laissez mes mains, monsieur Fabien... où je me fâche... vous les embrassez trop!... Causons et causons tranquillement, cela vaudra mieux. — Causons donc... ou plutôt, tenez. . j'aperçois un piano... vous êtes musicienne... faisons de la musique, voulez-vous?
Une exjiression d ennui voila les traits de madame de Romnny.
— Oh! musicienne... pas beaucoup, répliqua-l-elle... j'ai un peu travaillé... au pensionnat... mais depuis que je sois mariée... je touche à peine à mon piano.
Après cela, si cela peul vous faire plaisir.
— Ali! elle n'aime pas la musique non plus! se disait Fabien.
Cependant, madame de Romany availouverl son piano. Elle préluda un inslanl... puis elle jouailla une valse... une sclioliscli, el... une ouverture... Elle abandonnait chaque morceau après Tavoir commencé.
— Je ne sais rien, je ne sais plus rien!... s'écria-t-elle. Et ses doigls se promenaient sans goût et sans art
sur les touches...
Quoique Fabien, pour l'encourager, murmurât à chaque inslanl :
— Oh! c'est très-joli!... oh!... c'est délicieux... ohî c'esl ravissant!
La vérité est que cela étail fort mauvais.
El que lorsqu'elle quilla le piano, heureuse d'en avoir fini avec la musique, Fabien applaudit surtout, parce qu'il élait Irès-heureux, de son côté, de la voir achever son œuvre machinale.
Déciilément, celle femmc-Ià n'avait de poétique que la figure. Encore Fabien la irouvait-il moins bien depuis qu'il savait qu'elle ne comprenait pas plus Rossini qu'Alexandre Dumas...
El qu'elle couchait son fils à huit heures pour qu'il la laissai tranquille.
— Eh bien! dit-elle en reprenant sa première place, tandis que Fabien, un peu rerroidi malgré lui, examinait
des gravures; eli bien! monsieur... c'est donc fort curieux ces tableaux, que vous nie laissez là pour les conlempler?
Fabien se retourna pour considérer madame de Roniany qui, en l'inlerpellanl ainsi, lui faisait une petite moue de dépit assez drôle. Somme toute, si elle n'était pas une Sévigné comme espril, du moins elle pouvait passer pour une Miiion coiimie beauté.
Il revint vivement vers elle, décide à ne plus lui parler (ju'amour, puisque c'était le seul genre de conversation qu'elle semblât apte à comprendre.
Jlais parler amour... dans un salon... assis tous deux surdesfauleuils... et avecun mari en expectative... comme l'épée de Damoclès... d'abord, c'est gênant... ensuite c'est dangereux! Il est matériellement impossible de se dire ainsi tout ce qu'on a à se dire.
En prenant congé vers les dix heures moins un quart de madame de Romany, Fabien risqua ces mots :
— Adrienne... jesuisfou de vous... ayez pitiédemoi... nous voir ici, c'est charmant, sans doute, mais c'est bien peu commode. Consentez à me rendre une petite visite... voulez-vous?
Adrienne fit un signe négatif.
— Aller chez vous!... oh! non! répliqua-t-ellc. D'abord je ne sors jamais sans ma bonne... mon mari le sait bien. — Vous amènerez votre bonne... qu'importe! — Quelle plaisanterie! etpuisceneserait pas convenable, avouez-le!
Fabien demeurait inîcrdil. On lui opposait lù un cas de conscience auquel il n'avait guère songé, certes, on celle occasion. Une femme qui vous reçoit chez elle... qui passe deux heures à se laisser embrasser... et qui vous dit ensuite du plus grand sérieux :
— - Il ne sérail pas convenable que j'allasse chez vous!
Comment, diantre, madame de Romany entendait-elle ses devoirs d'épouse... el où conimençaienl... et où finissaient ses principes?
— Revenez demain... revenez après-demain ici, continua la femme honnête en souriant à Fabien, vous voyez que rien ne nous y empêche de causer... rcirouvons-nous dans la journée aux Tuileries... où je mène souvent promener mon fils... nous aurons là encore quelques heures à nous... mais... quant h ce que vous me demandez, je vous le répète... — C'est impossible... el nous n'en parlerons plus, interrompit assez sèchement le jeune homme.
A un de ces soirs donc, madame... el adieu.
Là-dessus il posa une dernière fois ses lèvres sur la main de madame de Romany, et il s'éloigna... mécontent d'elle... mécontent de lui... mécontent de tout...
Habitué aux amours faciles, Fabien devait être, en effet, rebuté malgré lui à son début dans une voie nouvelle où, s'il n'existait pas plus de vertu qu'ailleurs, il se rencontrait, en apparence du moins, plus d'obstacles.
— Elle est jolie, c'est incontestable? disait-il en s'en allant, oh! bien jolie!... mais elle est bête... archibêle...
Si on pouvait l'avoir loul eniière encore... il n'y aurait que (lenii-nial... il est de ces moments oîi ce n'est pas de l'esprit qu'on songe à demander aux femmes... mais en être réduit aux baisers... et à une conversation... qui manque absolument de sel... mazette!... c'est rude...
Allons!... je resterai deux jours sans y retourner... cela lui donnera peut-être à réfléchir... et elle consentira à venir chez moi... oùnous ne serons pas obligés de passer noire temps niaisement assis dans des fauteuils!
Qui fut dit fut fait. C'était un mercredi que Fabien avait rendu sa première visite à madame de Romany... il ne se représenta chez elle que le samedi.
Cesoir-là, notre jeune homme avait dîné plus largement
que de coutume. Quelques verres de Champagne pétillaient
dans sa tête... Il arriva chez madame de Romany disposé
. à la pousser dans ses derniers retranchements... si les
circonstances leservaienl.
Il était huit heures et demie; madame de Romany avait ouvert elle-même la porte à Fabien.
— Bon! pensa-t-il, la bonne et l'enfant sont de côté encore.
Kt il dit tout haut, par manière d'acquit :
— Vous êtes seule, chère Adrienne?
Mais au grand désappointement de Fabien, elle secoua la tête en répondant :
— Non! mon mari était degarde aujourd'hui... il vient de rentrer.
Fabien faisail déjà un pas en arrière.
— Mais ça ne signifie rien, s'écria-l-elle vivemenl... il est couclié depuis vingl minutes... il dorl... el quand il dorl on jetierail les meubles par les fenêtres qu'il ne se réveillerait pas!
— Ab! vraiment 'votre mari dort si joliment que ça !... Conduit par madame de Romany, Fabien était entré
jusque dans ce fameux salon... où se trouvait le lit de la maîtresse de la maison.
■— Et... où dort-il donc, votre mari? demanda-l-il.
D'abord interdit de cet incident inattendu, il se prenait maintenant à vouloir le faire tourner à son profil.
Pour toute réponse Adrienne ouvrit une petite porte au pied de son lit. Fabien aperçut un couloir.
— Ah! vraiment!... |)oursuivil-il en s'approchant discrètement... oui... oui... je vois... là-bas au fond... il y a un cabinet... c'est là sans doute...
— C'est là !... — Oli ! mais vous êtes très-éloignés l'un de l'autre... c'es\... fort ingénieux!... Mais que vois-je de ce côté, cbèreamic?
Du doigt, Fabien désignait à madame de Romany quelque chose comme une panoplie d'armes bizarres qu'il remarquait accrochée à la muraille du couloir.
Madame de Romany haussa les épaules.
— Ne m'en parlez pas, fit-elle... mon mari a voyagé beaucoup... il est resté deux ans à Java... et il a rapporté de ce pays ces affreux sabres... ces casse-tête... ces
flèches... ces arcs... doiil il ne veut pas se séparer... (jiioiqiie cela ne serve qu'à amasser de la poussière... el que noire pelil puisse se blesser dangereusement un de ces jours en jouanl avec une de ces vilaines armes... dont quelques-unes, je crois, sont empoisonnées.
— Ah! ah!
Fabien n'en dit pas davanlage; seulemeni, à part lui, il pensa que ce mari avait rapporté là des Indes de terribles moyens de venger son honneur... si on se permettait jamais de l'outrager.
Mais Adrienne avait refermé la porte du couloir.
Elle revenait vers Fabien souriante et plus belle qu'il ne l'avait encore admirée.
Fabien eut bien vite oublié les flèches, les casse-tête el toute la panoplie sauvage de M. de Romany.
A vingt-sept ans, quand une idée folle vous germe dans l'esprit, ce n'est point l'ombre d'un danger qui j)eut l'empêcher de s'y développer.
Et Fabien avait, pour le moment, en tête son idée folle.
II entoura de son bras la taille d'Adrienne. 11 approcha ses lèvres des lèvres de la jeune femme... et tout bas, tout bas, comme s'il eût craint, lui-même, de tropenlcndrc les mots qu'il prononçait, il murmura :
— Dites donc, Adrienne... puisque votre mari dort.. . si bien... si... si... je restais?
En parlant ainsi et pour que madame de Romany ne piil se tromper, sans doute, sur le sens de sa pensée,
Fabien lui désignait de l'œil ce lit où i! osail implorer une place.
Hàtons-nous dédire, cependant, qu'il s'attendait à un refus formel, éclatant;
Qu'il ne se permettait de désirer tant tout de suite... que pour obtenir un peu dans quelques minutes.
Bref, nous le répétons, que ce projet de passer de la sorte la nuit dans les bras de la femme, à deux pas du mari, était plutôt alors cbez Fabien le produit d'une surexcitation semi-bachique que le résultat d'une effervescence amoureuse.
Madame de Romany avait rougi beaucoup.
Elle se taisait. C'était déjà bon signe.
Une fois lancé, Fabien ne devait plus s'arrêter, d'autant mieux qu'on ne le retenait guère.
— J'ai remarqué, conlinua-t-il, toujours à voix basse, qu'il existe une imprimerie de journaux dans votre maison, Adrienne... par conséquent, il est facile de sortir à toute heure sans cire remarqué... Je partirai à cinq heures... àsix heures du malin... comme il vous plaira...
El... du moins, j'aurai clé heureux... du moins, j'aurai pu vous prouver combien je vous aime!...
Adrienne considéra une seconde le jeune homme...
Il s'apprêtait à se récrier, sans y croire, sur la cruauté de sa maîtresse...
A renouveler sa pri^^e sans espérer une réponse plus favorable.
0 surprise!
Non... la foudre lombaiil à ce moiiienl sur Fabien ne l'eùl pas stupéfié davantage!
Adrienne lui leiid la main.
Elle rougit encore.
Parole (flionneur! Si ce n'était pas de l'hisloire que nous vous contons là, nous rougirions ici, un peu aussi, nous!
El elle répond à Fabien :
— Dame! si cela vous fait plaisir!
Cinq minutes après, Fabien qui avait fourré sous le lit ses vêtements, ses bottes... caché son chapeau sous un fauteuil,
Fabien se glissait auprès de madame de Komany... au sein de l'obscurité eldu silence.
Il faut convenir que si le silence et l'obscurité sont jamais nécessaires, c'est surtout pour de pareils exploits...
Il ne m'appartient pas de dévoiler certains mystères.
Ma plume, quoique hardie, est chaste... autant que faire se peut, pour de semblables récils...
Je ne décrirai donc, en musiques mots, de la nuit que Fabien passa près de madame de Romany , qu'un fait qui la troubla vers le milieu environ...
El que la manière dont elle se termina.
Sur les deux heures du malin, Fabien, qui avait passablement bu de vin de Champagne, on se le rappelle, et le vin de Champagne se digère très-vite, Fabien... Fabien...
Mon Dieu! vous m'avez compris, n'est-ce pas? C'est triste! mais c'est vrai! Fabien n'était pas amoureux jusqu'à la passion de madame de Romany sans doute; mais eût-il élé près d'elle dans les conditions de l'amant le plus respectueux et le plus tendre tout à la fois, qu'à un moment donné... au bout de quelques heures écoulées dans ses bras... il eût été contraint de confier à sa maîtresse... qu'il avait bu beaucoup de vin de Champagne...
Adrienne devina, comme vous, lecteur, à demi-mot.
Elle se leva.
Certain objet, renfermé dans certain meuble, ne pouvait décemment se trouver dans un salon.
Ou peut-être la bonne les apportait d'ordinaire d'ailleurs, l'un cachant l'autre, quand la bonne n'avait pas reçu l'ordre de se coucher de bonne heure...
Sans faire la couverture...
Parce que madame désirait être seule toute la soirée pour recevoir la visite d'un ami...
Fabien remercia Adrienne dans les termes les plus fleuris...
Plus le service qu'on vous rend es! par sa nature fa-
niilier, vulgaire... plus voire reconnaissance, si vous savez vivre, doit se montrer délicale... élliérée...
^os amoureux s'élaienl recouchés...
Mais ils ne dormaient pas.
Le plaisir ou la peur, l'un et l'autre peut-être, sont deux sentiments qui ne per'meltent pas aisément à des amoureux de dormir...
Tout à coup Adrienne a tressailli...
D'un bond, elle est de nouveau hors de sa couche.
Fabien s'est blotti dans la ruelle.
Des pas se sont fait entendre... des pas traînants, dans des pantoufles, sur le plancher... Une voix prononce quelques mots au chevet du lit des criminels...
Ce sont les pas, la voix d'un mari...
D'un mari... qui n'a probablement pas bu dechampagne... lui...
Mais qui n'en cherche pas moins, parce qu'il paraît qu'il lui serait nécessaire, cet objet en question... si gracieusement désiré un instant auparavant par Fabien près de sa maîtresse...
Et qu'Adrlenne, par une précipitation irréfléchie, a été prendre près de son mari pour apporter à son amant...
0 prosaïsme de la vie réelle!
Vous vous attendiez assurément à quelque événement horrible, n'est-il pas vrai?
M. (le Roiiiaiiy découvrail Fabien dans le lit de sa femme... il iiurlait de rage... il saisissait une sagaïe empoisonnée... el, du même coup porté par une main furieuse, il lrans|)erçail les deux coupables.
Rien de tout cela n'eut lieu, mon devoir est de le reconnaître.
M. de Romany dormait debout, il ne s'étonna même pas que sa femme se fût amusée à lui emprunter... ce qu'il était indispensable qu'elle possédât elle-même de son côté.
11 grommela quelques mots iniiitellijjibles en recevant des mains d'Adrienne ce qu'il cherchait...
Pendant ce temps, Fabien, le misérable! riait à se tordre sous sa couverture. Le croirail-on? au lieu de frémir à ce moment, il avait le front de comparer mentalement ce qu'il entendait avec le grand jeu de la pièce d'eau de Neptune à Versailles.
Au point du jour, cependant, Fabien songea à quitter la place.
Il en est de quelques situations dangereuses comme de quelques médicaments. De prime abord on les subit le rire su."" les lèvres... mais bientôt on sent leur amertume... el on les repousse... et on les refuse.
Fabien s'habilla à la hâte.
Pantalon, gilet, redingote, il eut tout revêtu en moins d'une minute.
A l'excepliou de ses bolles qu'il ne chaussa poini, et pour cause, il ne lui manquait rien!
Il donna un dernier baiser à Adrienne qui était demeurée couchée...
Puis, du pas d'un homme qui va en surprendre un autre (comme les apparences sont trompeuses pourtant! C'était lui qui craignait d'être surpris.
Ou plutôt, la comparaison me paraît meilleure), marchant comme un dindon sur une tôle rouge...
Il traversa le salon... la salle à manger... l'antichambre.
Savez-vous à quoi pensait véritablement Fabien, alors... en s'éloignant ainsi de sa maîtresse?
— Il pensait à elle, parbleu, il regrettait d'être forcé de la quitter sitôt!
Vous n'y êtes pas!
Il pensait à ces flèches empoisonnées que ce mari, trop amateur de curiosités, avait eu l'imprudencede rapporter de Java.
Mais Fabien a atteint le palier; la porte de lappartenienl de madame de Romany est doucement retombée sur lui.
Il peut mettre ses bottes, enfin... il a misses bottes...
Il allume un cigare.
Le cigare, chez les fumeurs, est le correctif né de toutes les grandes émotions.
LES lORETTES A-ENGÉES, T. l. Q
El il descend gaiement l'escalier en chantonnant entre ses dénis ce refrain si connu et si digne de l'être :
Va-fen voir s'ils Tiennent, Jean, Va-t'en voir s'ils viennent!
Les hommes sont de grands enfants. Quand ils ne redoutent plus Croquemilaine, ils lui lirent la langue.
I<oiii du mari»
— RueBoileau, à Auteuil! dit Spindier au cocher en niontaïUbourgeoisemenl dans un simple milord.
Le cocher proféra entre ses dénis une malédiction à rendre jaloux Satan...
Du boulevard Montmartre à Auteuil! Rien que ça de course!... et ça se paye comme uneheure!... une pauvre petite heure!...
Puis il se résigna et fouetta son cheval, qui n'en pouvait mais, à tour de bras... car c'est toujours ainsi
qu'on se conduit quand on est en colère, et cela devrait dégoûter des malédictions, pourtant; on fait ou l'on dil des sottises.
Couché au fond de son véhicule, Spindler ne se préoccupait guère, au reste, de la fureur de l'aulomédon! Spindler, en homme d'esprit qu'il était, ne se préoccupait jamais que de ce qui en valait la peine. Il y a de la sorte, à Paris surtout, une foule d'incidents banals semés sur \olre roule, devant lesquels l'expérience vous apprend à fermer impitoyablement les yeux. Voyons qui se battent, cochers qui se plaignent, faux mendiants qui pleurent, tout cela ne mérite pas un regard, un mot, un sou. Gardons notre courage, nos consolations et noire pitié jiour ceux qui en sont vraiment dignes; ce sera de l'argent, des paroles et des coups de poing de ménagés.
De Paris à Auteuil, en suivant le Cours-la-Reine et les quais, le voyage est fort agréable, surtout quand le temps est beau. Le temps était magnifique ce jour-là, le milord filait sur le macadam comme un coupé... et Spindler souriait au soleil, à la rivière, à la verdure des Champs- Elysées... Tout en souriant à la pensée qui se présentait alors
dans son cerveau...
Il allait voirmadaraePeschère...uneforlJoliefemme...
d'un de ses amis... un ami, comme on en possède par douzaines : un ami sans conséquence; madame Peschère lui plaisait, madame Peschère ne lui semblait pas inattaquable.
El il espérait trouver madame Pesehère seule à sa campagne.
Attendu qu'il venait, sans être aperçu de lui, de rencontrer, cinq minutes auparavant, le mari sur les boulevards de Paris.
Vous concevez maintenant pourquoi Spindler était si joyeux.
Se présenter chez une femme n'est rien: le point capital est de se présenter à projjos.
La pompe à feu, le pont d'iéna, la barrière de Passy avaient déjà disparu derrière Spindler.
Il entrait dans la grande rue d'Auteuii; il donna un regard de convoitise au château de M. Véron, un sourire à la maisonnette, à jour, de notre spirituel comique Arnal... un regret à la superbe propriété, qu'on commençait à morceler, de madame de Montmorency...
Puis il sauta à terre, offrit deux francs à son cocher, qui ne l'en remercia pas plus pour cela, et sonna à une porte.
Il était arrivé rue Boileau, numéro 6.
Il attendit longtemps... assez longtemps pouréprouver la crainte que madame Pesehère ne fût absente aussi... ou très -occupée.
Cela se voit, quand un mari est à Paris...
Enfin, la porte s'ouvrit, Spindler devint radieux; c'était madame Pesehère elle-même qu'il avait devant lui... madame Pesehère qui lui évitait la peine de demander à une domestique :
— Madame est-elle là?
Madame Peschère, de son côlê, ne parut pas désagréablement surprise à l'aspect de Spindler; loin de là.
— Vous, monsieur, s'écria -t-elle, oli! que c'est aimable à vous!...
Elle avait refermé la porte de la rue. Spindler lui baisait doucement la main.
— Mais, continua-t-elle, pourquoi venir si tard... il est sept heures... est-ce que vous avez dîné? — J'ai dîné, madame, je vous remercie, rcparlil Spindler.
Et je dois vous avouer que... si je viens si lard... c'est parce que je ne songeais même pas à venir du tout, il y a une heure... sans une rencontre que j'ai faite, boulevard Bonne-Nouvelie.
— Une rencontre? que voulez-vous dire? — Celle de votre mari. — Ah!... vous avez rencontré mon maria Paris... et c'est pour cela... — C'est pour cela que j'ai pris une voiture et que je suis immédiatement parti pour Âuteuil, oui, madame.
Madame Peschère se mit à rire franchement. C'était une femme de vingt-sept à vingl-liuil ans, non pas très-jolie, mais très-agréable. Elloavaitdefortbeaux yeux pourtant, et une bouche si mignonne, si rose, si délicieuse, qu'elle semblait un nid à baisers...
— Vraimcnl.monsieurThéodore, répliqua-l-elle, vous êtes venu exprès, sachanlque mon mari n'y était pas! Mais sij'élaiscoquetle, dites-moi donc, voilà un aveu... — Que
sans êlre coquelle, je l'espère, vous accepterez pour ce qu'il vaut : l'expressiond'un cœurquivous apparlienl ! — Oh! oh! mais vous m'effrayez, monsieur... el je me repens de vous avoir ouvert... Mais qu'allez-vous donc penser, grands dieux, quand je vous aurai appris que non-seulement je suis veuve pourl'inslant, mais encore... que je suis seule dans celte maison... absolument seule. Ma domestique m'a quittée depuis ce matin. — Je penserai, madame, repartit Spindier en s'emparant, celte fois, des deux mains d'Anaïs Peschère, je penserai que j'ai eu doublement raison de venir vous tenir compagnie, puisque vous êtes si abandonnée. El vous aurez, à votre tour, double molif de me pardonner de vous aimer et de vous le dire.
El déjà Spindier, animé par la certitude d'une solitude complète, devenait audacieux...
Madame Pesciière le repoussa avec assez d'énergie.
— Allons! allons! monsieur Théodore, s"écria-t-elle, mais vous êtes fou... el je ne sache pas avoir jamais provoqué une pareille conduite. J'ai bien voulu sourire... à ce qu'il m'élail permis de prendre, d'abord, pour une
simple galanterie mais quoique je me trouve ainsi, à
celle heure, sans mari... el sans bonne... je vous prie de croire que je n'en saurai pas moins me faire respecter,
Spindier s'inclina... mais, en même temps, résolu qu'il était à mener rondement l'affaire, il appela une larme au bord de sa paupière.
Spindier possédait ce talent, assez répandu, d'ailleurs, chez les hommes à bonnes fortunes, de pleurer ù volonté.
— Pardonnez-moi, madame, fit-il dune voix sombre, si je vous ai offensée. Mais... vous avez raison... Du moment, en effet, que vous ne voyez dans mes paroles... qu'une simple galanterie... ma présence dans cette maison ne peut être qu'une distraction pour vous... une distraction dont il vous est facile de vous passer. Recevez donc mes regrets et mes adieux, madame.
El, toujours sérieux, comme s'il eût prononcé, là, des maximes de l'Évangile, Spindier se retournait déjà...
Ou madame Peschère avait peur de s'ennuyer seule, ou Spindier lui plaisait, ou elle ne se doutait pas du peu que coûte une larme à un mauvais sujet...
Mais, en apercevant celle larme, en entendant Spindier s'exprimer si tristement, en le voyant près de s'éloigner, de dépitée elle devint tout d'un coup chagrine...
— Eh bien! eh bien! que failes-vous? murmura-toile en saisissant de ses doigts effilés le bras du jeune homme. Mais il n'est pas question de vous en aller, monsieur! Qui vous parle de cela... Restez! restez... j'en serai... heureuse... seulement... soyez raisonnable.
D'un bond, Spindier se rapprocha de la pauvre femme. Il l'enlaça de ses bras... il porta ses lèvres sur une bouche qui n'avait plus le droit de le gronder...
Il se sérail encore sauvé !
— Venez vous rafraîchir, dil madame Pesclière, loul émue, malgré elle, de ces étranges façons de conclure un traité de paix.
Ils enlrèrenl dans une salle à manger. La maison, quoique petite, était commode et agréable. Le jardin, de deux arpents au plus, était bien tracé et parfaitement entretenu. Octave Peschère n'avait pas une grande fortune, mais ii possédait du goût.
— AL çà ! par quel iiasard, au fait, vous Irouvé-je seule de la sorte, madame? reprit Spindier, après avoir bu quelques gorgées de sirop framboise; et notez que je ne parle pas ici de l'absence de Peschère... sans méchanceté, n'est-ce pas, il est reconnu qu'un mari a souvent affaire à Paris quand sa femme habite la campagne? Mais... voire bonne?...
Les traits d'Anaïs se rembrunirent.
— Elle est partie depuis ce malin, répliqua-l-elle. — Depuis ce malin... et il esl huit heures du soir bieniôt!... Vous l'aviez donc chargée d'une commission bien lointaine? — Vous ne comprenez pas... Elle esl partie... pour ne plus revenir... Je l'ai chassée... — Ah bah! ceci devient plus grave. — Très-grave, comme vous dites... et ce qu'il y a de plus grave surtout... c'est que... mon mari ne m'a quittée... dans la journée... que parce que j'avais mis ma bonne à la porte ce malin.
Spindier considérait madame Peschère avec éionnement...
— Je n'y suis plus, fil-il.
Un sourire mi-lrisle, mi-amer, se joua sur les Irails de la (lame.
— Vous n'avez pas besoin d'y être davantage, reprilelle. Il y a de ces pelils mystères de ménage qu'une femme ne doil dévoiler à personne... pas même à sa mère... principalement à sa mère... Si je vous ai donné l'esquisse d'une explication sur ce sujet... c'est que je tenais à ce que vous ne vous imaginassiez point que j'en suis réduite à faire mon ménage et ma cuisine moi-même. Ou plutôt... tenez, je serai franche, monsieur Spindier...
Et madame Peschère essuya ses beaux yeux qui s'étaient mouillés... sans jouer la comédie, ceux-là...
— C'est. . . pareeque. . . dans une réminiscence décolère, de dégoût, j'ai failli me laisserentraînerà vous conter des choses... qu'il est inutile, encore une fois, que vous connaissiez. Laissons donc ma bonne et mon mari en repos. L'une esldisparue à tout jamais, et je m'en félicite... L'autre m'aime encore assez, je le pense, pour ne pas me faire supporter trop longtemps le poids de ses propres fautes. Il reviendra dans la soirée... vous allez me tenir compagnie jusqu'à son retour. Et je veux être charmante avec vous, vous m'entendez; ce sera sa punition. — Punition que je rendrai, quant à moi, aussi éclatante qu'il sera en mon pouvoir, je vous le jure, madame!... s'écria Spindier. Une idée !... Nous ne sommes pas forcés de rester à attendre ici ce monsieur... le pays produit des coupés, je
crois... Prenons-en un et allons nous promener au bois de Boulogne. Peschère a une clef de la maison sans doute? — Non ! Mais, n'importe!... il restera dans la rue jusqu'à ce que nous reparaissions. Votre projet me plaît. Allez chercher une voiture, monsieur Théodore.
Spindier ne se le fit pas répéter. Madame Peschère avait mis un chapeau, un châle, tandis que le jeune homme courait après un coupé. Elle monta près de lui en voiture...
La nuit commençait à tomber; l'air était frais et tout rempli des parfums de l'acacia en (leurs... des jacinthes... du muguet... Une promenade au bois, à ce moment, était quelque chose de délicieux.
D'abord, Spindier et Anaïs^ côte à côte, se contentèrent de rêver... et de jouir instinctivement des charmes de celte promenade.
Peut-être pensait-elle un peu à son mari, elle.
Quant à lui, qui n'en était pas à ses débuts en fait de diplomatie amoureuse, i! débutait par se comporter avec réserve.
Certain, si le hasard le servait ( il admettait que cet infâme mari, qui portait tant d'intérêt à ses bonnes, ne revînt point coucher à Auteui! par exemple), certain, disje, de devoir avant peu, facilement, à la vengeance ce qu'il n'eût obtenu à cet instant qu'avec peine du dépit.
Quelques baisers qu'on se laissa prendre d'assez bonne grâce... dont on rendit même une partie, je suppose. La
politesse a une loi qui dil qu'on ne peut pas toujours recevoir sans rendre.
Quelques sermenls, auxquels ou opposait invariablement celte réponse : « Vous meniez!... »
Mais qu'on écoutait en souriant, preuve évidente qu'ils semblaient sincères.
Et ce fut tout, de celle promenade nocturne entre Spindler ei Anaïs Peschère.
Vers les neuf heures et demie, la femme bonnèle s'écria :
— Renirons, n'esl-ce pas, mon ami?... il est peut être revenu. —Comme il.vous plaira, repartit Spindler avec un soupir, renirons...
Le coupé reprit le chemin de la rue Boileau. M. Peschère n'avait pas reparu à l'horizon. — Oh ! c'est affreux! fil Anaïs en apercevant le trottoir de la maison désert comme devant. Pas revenu!... A neuf heures et demie... — C'est ignoble! fil Spindler, un gredin qui devrait être là... depuis une heure, au moins, à croquer le marmot dans la rue! Venez-vous, Anaïs... car je ne m'en vais pas encore; dites... — Oh! non! non! sans doute... je n'ai pas envie de passer ma soirée loule seule dans celte maison... je préférerais plutôt partir... pour Paris, le rejoindre... Au fait... si nous parlions ensemble pour Paris?... —Mauvaise idée !... nous nous croiserions en roule... S'ildoilrevenir... restons, cela vaut mille fois mieux. — Vous avez raison... restons...
, et, pour (uer le temps, faisons une partie de cartes... voulez-vous? — Vous savez bien que je suis à vos ordres..
Une partie de caries! un jeu qui captive l'esprit et les yeux... avec des termes slupides dans la bouche.. . atout... pique, cœur, carreau, trèfle. ,.
El cela en Ire une femme qui brûle du désir de se venger d'un mari ingrat el coupable...
El un lionime de vingt-huit ans, amoureux de celle femme.
Il faut convenir que nous abritons parfois nos désirs sous de singulières fantaisies.
Hàlons-nous de dire, pour leur honneur, que la partie de piquet ( ils jouaient le piquet, les malheureux !) de Spindieret d'Anaïs Pesclière ne fut pas de longue durée.
A dix heures à peine, les caries gisaient abandonnées sur le tapis vert.
A dix heures et demie on causait, assis l'un près de l'autre sur un canapé.
A onze heures, Spindier éiait aux genoux d'Anaïs... qui allendail encore son mari, cependant.
A onze heures et demie... on allait fermer avec soin, au verrou, la porte de la rue... de crainte des voleurs...
Enfin, à minuit...
A minuit... Anaïs n'attendait plus personne.
El Spindier enregistrait sur son agenda galant, à la suile de son aventure avec Sylvie, un niolif de plus, pour lui, de ne pas croire à la vertu des femmes.
lie feuilleton de ces messieurs.
Au jour fixé, on se le rappelle, par Fabien, à Maurice et Spindier, nos trois amis se trouvaient réunis cbez le premier. Assis sur les divans dune pittoresque tabagie, ils attendaient, en prenant le vermout, qu'on leur annonçai le moment de se mettre à table.
Ils étaient tous les trois de fort joyeuse humeur.
Spindier avail commencé par conter ses deux aventures : celle avec Sylvie et celle qui précède ce chapitre.
Fabien avail narré ensuite son histoire avec madame de Komany.
Celait au tour de Maurice de décliner la sienne avec Emma Rose.
— Allons, grand défenseur des femmes lionnèlesînous l'écoulons, s'écria gaiemenl Fnbien. — Parbleu... je suis |)rèl à parler... et à le clouer à la muraille, grand défenseur des lorelles, repartit non moins gaiement Maurice. — iMessieurs, flt Spindler, pas de boites secrèles... pas de fausses attaques! Nous sommes ici pour nous aider mutuellement à éclairer noire intelligence... et peut-êlre, je l'espère, à la suite de nos confidences, pour fondre chacune de nos opinions en une seule, juste, équitable, puissante... J'ai raconté mes hauts faits depuis huit jours... Fabien a raconté les siens... A loi, Maurice, de nous offrir également le fruit de les observations. Inslruisons-nous d'abord, nous jugerons après. Il sera toujours temps, si vous y tenez encore, hommes sans conscience que vous êtes, de garder vos convictions mauvaises et de vous traiter l'un l'autre d'imposteurs... en face même des faits les plus évidents. Parle, Maurice. — Je parle, monsieur le président, repartit l'arlisle en s'inclinant d'un air gravement comique devant Spindler.
Il alluma une cigarette.
Et il conta ce que nous avons relaté nous-même dans le quatrième chapitre de celte véridique histoire : sa rencontre avec Emma Rose en chemin de fer, l'élonnement de la lorette à l'aspect du Sosie de son amant, puis les débuts de leur conversation, l'accueil au chalel, la promenade en bateau, le dîner...
Enfin... la nuit qui avait succédé à loul cela.
— Malpeste! s'écria Fabien, à ce moment du récit de son ami, mais pour un débulant dans ce genre d'inlriguesjil me semble que tu le comportes d'une façon assez magistrale, mon bon ! Une jolie fille enlevée ainsi, en quelques heures, à la pointe de les beaux yeux!... c'est affaire à toi... El, tout en reconnaissant, il est vrai, que mademoiselle Emma Rose avait oublié un peu vile M. Frédéric Beriliier, je ne vois pas, néanmoins, jusqu'ici, que tu aies de grands reproches à adresser, pour ton compte, à celle charmante pécheresse... Entendonsnous bien. Je soutiens que les lorelles ont plus de cœur que les femmes honnêles. That isthe question... et rien que celte question... par conséquent... — Par conséquent, lu causes trop, Fabien, interrompit Spindler. — Oui, lu causes infiniment Irop, reprit Maurice en haussant les épaules, je t'ai laissé tranquillement, tout à l'heure, dérouler devant nous ton épopée héroïco-amoureuse avec madame de Romany, sans me permettre la moindre réflexion, ni pour ni contre. Il était convenu que chacun de nous n'émettrait une opinion qu'après que chaque cause aurait élé complètement entendue. Laissemoi donc, à mon tour, achever mon histoire, et ne te presse pas de prendre des conclusions!...
Fabien se leva et salua sans sourciller.
— .Fo demande pardon à mes confrères de ma fâcheuse inlerruplion. dil-il, et je m'engage à ne point la renou-
\eler. Je deviens muet comme une carpe, Maurice. Tu as le droil d'élre éloquent comme un baiser.
Maurice sourit malgré lui.
— Mon Dieu ! reprit-il, loin de moi, à coup sûr, la pensée de reprocher à Emma Rose de m'avoir cédé si vile!... L'ingratitude, en amour surtout, est un vice stupide. Je sais fort bien que les loreltes ne sont pas des sœurs béguines, et puisque je m'étais adressé à Tune d'elles, j'aurais mauvaise grâce de lui en vouloir de m'avoir écoulé! Je sais encore, mon cher Fabien, que notre discussion dernière, à propos des femmes honnêtes et des loreltes, a roulé sur le to by or not to by du cœur chez ces dames, et non sur l'existence hypothélique de leur vertu... Nous ne cherchons l'impossible ni l'un ni l'autre. Une femme honnèie, personne ne l'ib'uore^ Balzac Ta dit, est une femme qui trompe son mari. Si elle était sage, elle ne serait plus une femme honnête. Quant à la lorette... sa qualité même de lorette nous dispense de commentaires. Mais, ceci bien déclaré et reconnu , écoulez-moi jusqu'à la fin, messieurs, et vous allez apprendre la juste cause de mon ressentiment contre mademoiselle Emma Rose. El vous allez connaître le malheureux essai que j'ai fait de ce cœur, que Fabien s'obstine à prêter charitablement aux dames galantes, par étal, de notre siècle. Nous en étions, n'est-ce pas... — A ta première nuit avec Emma Rose, dit Spindler, oui. Ft nous en attendons les suites. — Très-bien! reprit Maurice. Or, me voilà de-
LES LORETTES VEXGÉES. T. 1. 7
venu l'amanl d'une fille cliarmantCj me voilà initié par t'ilc à une foule de doux secrets auxquels, je l'avoue dans le plus profond démon innocence, je n'avais pas jusqu'alors supposé tant de charmes... me voilà me réveillant sur son sein, les yeux chargés d'ivresse... el ne demandant, je vous le jure, qu'à m'y rendormir encore. ..le plus souvent possible. Emma Rose, de son côté, avait l'air de m'adorer; nul regret ne semblait troubler son bonheur. Nous nous levâmes. Le déjeuner nous attendait. Je fis, de nouveau, légèrenient la mine, à l'aspect de cette table oii je trouvais mon couvert mis avec une trop obligeante obstination. Emma Rose me comprit. — Eh bien! ne vous fâchez pas, s'écria-t-elle, voyons!... monsieur le susceptible! nous dînerons dehors aujourd'hui, si vous voulez... êtes-vous content? J'étais content. Nous déjeunâmes. Puis nous partîmes à la promenade. Le soir nous allâmes dîner à Bougival, dans un restaurant... olî II me fut permis enfin de payer ce que j'avais mangé! Et nous rentrâmes ensuite au chalet, où m'attendait une seconde nuit non moins enivrante que la première. Et le lendemain nous recommencions nos promenades, et notre dîner, et noire nuit... Et le surlendemain il en était de même. Bref, durant cinq jours, cinq jours entiers, j'oubliai Paris, mes amis, mon travail, le monde près de mon Arniide... El sans oser me le confesser à moi-même, Fabien, je te donnais ainsi gain de cause sur ce point... que je ne conteste même pas encore, à ce moment : qu'il
— iOÔ —
on est du plaisir près de certaines femmes comme des vins fins dans certaines coupes : elles le rendent plus ex- (luis, plus suave, plus délicieux. Mais, liélns! plus le vase est fragile, n'esfc-il pas vrai, plus ce qu'il renferme court risque de s'épancher? C'était le sixième matin de mon séjour à Ctialou, au chalet d'Emma Rose. Dix heures sonnaient. Assis au bord de la rivière, à un quart de lieue environ de notre cottage, sous un délicieux couvert de saules, où nous allions chaque jour nous reposer pendant la grande chaleur, nous regardions ensemble l'eau couler... J'avais apporté mon album, mes crayons. Elle tenait un livre sur ses genoux; mais elle ne lisait pas... et je ne songeais pas à travailler. Nous causions. A ce moment un léger bruit se fit entendre derrière nous. C'était Euphrasie, la bonne d'Emma Rose, qui s'avançait à travers les oseraies. Elle était un peu pâle... un peu agitée. Elle s'arrêta ù quelques pas de notre gite, et, d'un signe, invitant sa maîtresse à venir à elle :
— Pardon, madame, dit-elle.,, mais,,, un mot, s'il vous plaît,..
Emma Rose se leva en riant.
— Oh! mon Dieu! s'éeria-t-elle, qu'y a-t-il donc? Et se tournant vers moi :
— Tu permets, mon ami? — Comment donc! m'écriai-je.
La conversation de la bonne et de la maîtresse ne dura qu'une seconde. Emma Rose revint vivement de mon côté. A son tour je la trouvai agitée et pâle.
— Eiiplirasie m'annonce une visite, me dit-elle, une visite qu'il m'est impossible d'éluder. Tu resteras là, n'est-ce pas? Ne m'en veuille point... je le rejoins dans un instant.
Elle me lendit ses lèvres, et avant que j'eusse eu le temps d'y porter les miennes, elle m'embrassa i;réci|)ilamment sur le front. Puis elle s'enfuit suivie de sa domestique. Je demeurai sous mes saules passablement intrigué de cet incident. Que!!,' élailcette visite qui troublait (le la sorte Emma Rose? Celle de ii:onsicur On, peulèire!... Ce monsieur qui louait les clialets pouvait être, en effet, inopinément débarqué d'Allemagne... et il fallait bien le recevoir quand il arrivait... Mais alors, pourquoi Emma Rose ne me l'avail-elle pas dit?... Par discrétion. ..Allons donc, je n'avais pas le droilde me formaliser d'une telle nouvelle... Si c'était, au contraire... Cetie seconde supposition, à laquelle je craignis de m'arréicr d'abord, mais que je ressaisis bientôt comme devant être la meilleure, me fit trembler de dépit. Si c'était au contraire M. Frédéric Berlhier qui s'est trouvé pris dun revenez-y, après cinq jours de séparation... et auquel on n'a pas osé refuser sa porte... et avec lequel on babille en cet instant, tandis que je m'étends comme un lézaid, tout seul, sur le gazon! Sans doute... pensais-je encore, pour apaiser les grondements de mon cœur, il n'y aurait pas grand mal à recevoir M. Frédéric Berlhier. Surtout avec l'intention de lui avouer qu'on ne l'aime plus... du
tout... et qu'on en aime un autre... Cependant Emma Rose aurait pu éviter celle explication, ne fûl-ce cfue par respect pour moi, qu'elle abandonne de la sorte, en faisant répondre par Euphrasie à M. Frédéric que madame élail absenle pour longtemps... pour huit jours... pour un mois... que sais-je!... Oh! la jalousie... ou plutôt i'amour-propre froissé, comme cela crispe, comme cela énerve, comme cela fait souffrir! Toujours assis à l'endroit où Emma Rose m'avait laissé, j'avais, en premier lieu, voulu lutter contre mon impatience, contre ma pensée, en me mettant à travailler; mais le crayon tremblait entre mes doigts... mes yeux étaient ailleurs que sur mon papier... sur ma montre, dont Taiguille marchait lente el rapide tout à la fois... derrière moi, pour guetter le retour d'Emma Rose, Enfin, j'entends marcher... les oseraies livrent de nouveau passage à quelqu'un... j'aperçois une robe. D'un bond je suis debout; je vais m'élancer, el je recule. C'était Euphrasie qui venait vers moi... Euphrasie toute seule... Euphrasie tenant à la main mon sac de nuit. Euphrasie embarrassée d'elle-même, j'en suis siîr, et de la commission donl on 1 avait chargée... A celte vue, je devinai ce qui m'altendait. La colère faillit me faire éclater... la bienséance m'obligea à me contenir.
— Eh bien! qu'est-ce donc, ma bonne? dis-jc en affectant de sourire, madame ne viendra pas... el il faut que je m'en aille? — Madame m'a ordonné de vous remettre
ce mol qu'elle a écril pour vous, dans un coin, rcpariil Kuplirasie en me leiidant un papier.
Je pris ce papier. Il renfermait ces lignes :
« Mon ami,
1) La personne que vous savez arrive d'Allemagne cl vcul s'installer pour liuil jours chez moi. Je suis bien malheureuse; excusez-moi de ne pouvoir même aller vous embrasser. Avant la fin de la semaine prochaine je saurai vous retrouver à Paris.
« s Je vous aime,
» EiiMA Rose. »
I.eclure prise, en deux regards, de ce billet, je le déchirai malgré moi en mille morceaux. Euplirasie me considérait avec surprise. Elle était habituée probablement à plus de philosophie chez les amants de sa maîtresse.
— Mais, monsieur, ce n'est pas la faute de madame, je vous le jure, s'écria-t-elle, cl ce qu'elle vous écrit là... — Est un mensonge gros comme elle, je le sais, laisloi!
.l'avais prononcé ces mots avec tant d'emporlemcnl <|u'Euplirasic eut peur. Elle laissa tomber à terre le sac de iniii cl elle s'apprêtait à se sauver. Je la retins par le bras.
— Écoule, ma chère amie, lui dis-je, j'ai eu torl de me fàclicr... je le reconnais, d'aulant plus que cela ne m'avance à rien... 3Iais lu aurais lorl cgalemenl de l'enfuir sans avoir répondu à une question que j'ai à l'adresser. Tiens!
El en parlant ainsi, je niellais un louis, mon dernier, dans la main de cette fille.
— Sur mon honneur, je l'atteste que je pars à l'instant pour Taris. Maintenant, la vérité : Qui est-ce qui osi près de la maîtresse à celte heure? Le monsieur d'Allemagne, ou M. Frédéric Berthier?
Euplirasie hésita (ces sortes de servantes onl généralement en aversion de trahir leur mallresse), mais le louis brillait, tout neuf, au fond de sa main.
— Eh bien... c'est M. Frédéric Berthier, murmura-lclle.
El elle s'envola comme si le diable l'eût emportée.
Vingt minutes après, fidèle à ma promesse, je prenais le chemin de fer de Paris, sans avoir daigné jeter en passant un dernier regard sur le chalet de mademoiselle Emma Rose.
El voilà. J'ai fini mon récit.
— El qu'est-ce qu'il prouve, ton récit? dit Fabien en souriant; car enfin, je suppose, messieurs, mainlenanl que chacun de nous a édifié les deux autres sur ses
éludes amoureuses, qu'il est permis de discuter? — Comment donc! va ! ne te gêne pas, lu as la parole. — Merci. Eh bien! messieurs, j'analyse, je dissèque dans toute la loyauté de mon âme et avec le scalpel le plus aigu de mon intelligence... — Oh î trêve de métaphores, n'estce pas! — Il est ennuyeux, ce Maurice... il n'aime pas les images... c'est pourtant très à la mode maintenant, mon cher, les images ! Bref, je compare, j'approfondis ton aventure avec Emma llosc, Maurice, et celle de Sjjindler avec Sylvie... puis la mienne avec madame de Romany cl la nuit, Spindier, avec madame Pesclière... et plus j'approfondis , plus je compare , plus je me sens prêt à soutenir que les loretles ont le beau rôle, comme cœur, dans cette partie carrée d'hisloires galantes. Et je prouve ce que j'avance : Emma Rose ta cédé vile... parce que tu lui plaisais, Maurice... Elle l'a abandonné aussi vite, il est vrai... mais c'était pour retourner à un ancien amant... circonstance atténuante... elle avait une raison d'oublier son Frédéric... elle en a eu également une, sans doute, pour se séjiarer de toi... Donc, cette fille sait aimer... donc cette fille mérite qu'on l'aime et qu'on lui pardonne... Ce n'est pas sa faute si les événements l'ont obligée à se trouver deux amants sur les bras... et, dans la position même où le hasard l'avait jelée, c'a été encore, à mon avis, de sa part, témoigner de bonnes qualités, que de sacrifier une passion nouvelle à une ancienne... Voyons! Maurice... ce pauvre Frédéric Bcr-
thier... s'il était repentant de ses fautes, cependant, est-ce qu'on pouvait le repousser sans pillé? En amour, le passé a des droits gravés sur le marbre... le présent n'en a que sur le sable. C'est absolument comme Spindler avec Sylvie! Voilà-l-il pas une femme bien criminelle, parce qu'elle va souper avec un ami... et qu'elle lui accorde un moment de bonheur en échange d'un service! Mais Sylvie eût agi tout autrement, qu'elle n'eût été qu'une prude sotte et ridicule. L'infidélité, d'ailleurs, gît dans de nouvelles intrigues et non dans les réminiscences en l'air d'une vieille passion. Sylvie et Emma Rose sont donc parfaitement pardonnables en tous points dans leur conduite, tandis que madame de Romany et madame
Peschère — Allons, tais-loi, Fabien! Com.ment,
madame de Romany risque sa position, son honneur, sa vie peut-être, pour te rendre heureux... en se soumettant à une prière que tu n'aurais pas dû lui adresser, si lu avais été plus sage et plus amoureux d'elle... et tu as linfamic de ne pas te montrer reconnaissant, à deux genoux, d'une telle marque de tendresse!... et lu oses nier que son cœur n'ait pas parlé plus haut que ses désirs pour la contraindre à te complaire!... — Peuh!... je ne sais pas ce qui a parlé en madame de Romany lorsqu'elle a accepté ma proposition; mais, assurément, je n'ai rien rencontré chez elle qui justifiai sa docililé. Elle n'a pas plus de sens que d'esprit... pas plus d'imagination que de besoins réels... C'est-à-dire que je suis encore à me
demander pourquoi celte femme-là m"a reçu dans son lit... — Bravo! il ne le manquait plus que de jeter de la bouc, aujourd'hui, à ce que lu adorais hier... — Pas do grandes phrases à ton lour, Jlaurice!... Je ne jette de bouc à personne, cnlcnds-lu, allendu que cet exercice me
salirait les mains tout le premier cl que je liens à
garder mes mains propres Encore une fois, j'analyse
tout simplement ce que j'ai vu... — Ou ce que tu as cru voir... cl rien que sur ce jugement superficiel, lu condamnes une femme... — Je ne la condamne pas, je la quille, sans calembour. El puis, lu méprises bien Emma Rose, toi... •»- Tout autant que Sylvie sans doute... cl j'ai raison... L'une est une... je tairai le mot... d'avoir, en quelques heures, trahi son amanl pour moi el de m'avoir délaissé ensuite pour reprendre son amanl. L'autre esl une misérable d'avoir trompé son mari avec Spindier pour deux cents francs el un souper. — Oh ! un souper... tu es enfant, Maurice! il est à espérer que Sylvie avait le moyen de souper chez elle. — Je n'en sais rien ! — Bêta!... El madame Peschère? voyons! toi qui le montres si exigeant jiour une pauvre lorelle mariée, comment excuseras-lu la légèreté, je suis poli , moi, du moins, de cette femme honnête qui profile de ce que son mari est absent pour se donner tout de suite à un jeune homme? — Madame Peschère aimait peul-ctre Spindier depuis longtemps. D'ailleurs... si le mari couchait avec ses bonnes, il était bien permis... — A la femme de
couclier avec son ami! Ce raisonnement me parait tant soit peu paradoxal. Réponds : En quoi madame Pesciière a-t-clle fait preuve de cœilr en s'abandonnanl si facilement à Spindler au lieu de donner un sursis à son
mari pour mériter son pardon? — Et qui te dit qu'elle ne lui avait déjà point pardonné vingt fois, à son mari? — C'est cela... et à la vingt et unième, son indulgence se terminait en se transformant en une punition... dont les traces ne s'effacent jamais!... — Parbleu! Je te conseille
de faire le moraliste Mais si madame de Romaiiy a
l)artagé son Ht avec loi, à dix pas de sou mari, qui estce qui l'a poussée à celle indigne action?... N'est-ce pas loi? — D'accord. Mais si Emma Rose a cessé tout d'un coup de pleurer en pensant à son Frédéric, quel est le irailre qui a changé de la sorte ses larmes en sourires? N'est-ce pas loi? — Allons, je le répète que tes lorelies ne valent pas le diable!... — El moi je te certifle que les femmes honnêtes ne valent pas le premier jupon de mes lorelies. — Ali ! par exemple, c'est trop fort! — Oui, c'est assez fort comme cela, en effet. — Comment, sapristi! — Comment, saperlolte!
D'un geste, Spindler, qui n'avail rien dit jusque-là, (Spindler ne parlait jamais dans une discussion, que lorsque cela devenait nécessaire), d'un geste, Spindler interrompit Fabien et Maurice qui commençaient à gesticuler cl à crier plus qu'il n'est convenable entre deux amis qui causent.
— Eh! là! là! messieurs, dil-il, qu'esl-ce! Vous vous oniporlez, je crois... vous hurlez, vous devenez pourpres, vous allez vous fâcher, vous batlre, peul-êlre, afin de vous prouver niuluellcmenl que vous n'èles que deux fous... Mais on va nous appeler pour dîner tout à l'heure, malheureux; songez -y donc! cl si vous conlinuez d'user ainsi vos poumons à vous quereller, il ne vous restera plus le souffle pour voire potage!... Allons! je vois qu'il est temps que je m'en mêle en vous raetlanl d'accord, el ce sera vite fait. Tu persistes à nier le cœur chez les lorettes, Maurice?... chez les femmes honnêtes, Fabien ? Eh bien! moi... je vous l'ai dit déjà, je continue à nier le cœur chez toute espèce de femmes... Croyez-en donc ma vieille expérience, cessez de vous signaler en ennemis dans un tournoi où vous ne remporteriez ni l'un ni l'autre la palme, parce que vous ne trouveriez personne pour vous la décerner. El maintenant...
Encore DioTOlIna.
— Et mainlenant, fil une voix, un mol à mon (oiir. Maurice, Fabien el Spindler tressaillirent.
Ils se retournèrent tous les trois à la fois, du côté où l'on avait parlé.
— Diavolina ! s'éerièrent-ils.
C'était en effet Diavolina qui venait d'entrer dans la tabagie...
Diavolina, cette créature étrange, que nous avons aperçue au commencement de cette histoire... dans son palais... à ce souper non moins étrange.
— lU —
Diavolina, que Fabien, Maurice el S|)in(]Ier,qui seniblaieiU l'avoir oubliée complètement depuis liuil jours, puisque pas une seule fois, pendant ces huit jours, son nom même n'élait sorti de leur bouche, que Spindler, Maurice et Fabien reconnaissaient maintenant de la Taçon la plus naturelle el appelaient par son nom à première vue, comme s'ils ne s'étaient jamais séparés d'elle...
Diavolina s'avança vers les trois (imis.
Elle était plus belle que jamais, mais plus que jamais aussi son sourire pétillait d'amertume el de raillerie.
— Un mol, messieurs les hommes forls, dit-elle. Je ne devais vous revoir que dans trois mois, je vous l'avais promis; mais en vous entendant débiter tant de sottises lous trois, je n'ai pas pu y résister... il a fallu que je vous rende visite.
El se penchant, tour à tour, vers celui ù qui elle s'adressait :
— Histoire de madame de Romany, Fabien, conlinual-elle, de celle femme si coupable de s'être donnée à vous : son mari se grise lous les soirs en buvant du tafia, une funeste passion qu'il a rapportée des Indes, avec sa panoplie sauvage, et celle manie d'ivresse à heure fixe dure chez .M. de Romany depuis sept ans; depuis sept ans, inévitable comme le destin, régulière comme la marche du monde, elle absorbe chaque soir toutes les facultés morales cl physiques de cet homme. Depuis sept ans, madame de Romany est veuve... tout en continuant
— il5 —
(le posséder son mari. Histoire ilEmma Rose, Maurice, de celle fille qui vous a si impudenimenl abandonné pour retourner, par caprice, à son amant : Frédéric Berlliier est arrivé chez elle, à Chatou, fou, éperdu, anéanti. Son amour s'étail ranimé par l'absence, au lieu de s'éteindre. Que voulez-vous, il y a des hommes qui se permettent d'adorer vérilablemenl ces filles-là. Frédéric a dil à Emma Rose que si elle le repoussait il irait se jeter à la rivière... et il l'aurait fait... et vous ne l'en auriez peutêtre pas empêché, vous, Maurice... s'il avait pris l'endroil où vous attendiez sa maîtresse comme son dernier point d'appui sur la terre !... Emma Rose a été plus charitable que vous. Elle a osé ne point hésiter entre la mort d'un amanl et le plaisir d'un autre. Frédéric est resté à ses genoux, vous êtes parti. Il l'aime encore... vous l'avez déjà oubliée. Histoire de Sylvie, histoire de madame Peschère, Spindier. M. Adrien de Hailer, le mari de Sylvie, est un escroc de la belle société... Elle ne l'a épousé que pour avoir un nom en échange de quelques renies qu'elle possédait et de ses diamants qu'il lui a volés pour jouer. Son nom était d'ailleurs le seul cadeau qu'il pût lui donner en échange de ce qu'il lui devait. Il n'a point la moindre fortune. Elle vous a emprunté deux cents francs pour les donner à sa mère, à laquelle elle faisait autrefois une petite pension, et qui crève de faim aujourd'hui. Quant à madame Peschère, non-seulement ce qu'elle vous a laissé entendre, M. Peschère lui donne
toules ses bonnes pour rivales, mais encore, tranquillisez-vous, il y a ionglemps qu'elle est prévenue, il lui est défendu, de par un avis de son médecin, de se laisser al 1er, en pardonnanl tout a fait à son mari, à devenir ellemême la rivale de ses bonnes.
— Eh bien ! mes maîtres, vous êtes instruits à celle heure. Que pensez-vous de la sûreté de vos jugements sur ces misérables femmes qu'il vous en a si peu coûté de prendre et de laisser là ensuite, sans vous retourner?... elles n'en méritaient pas la peine! Allons, allons, de la persistance, je vous prie! il faut vivre plus longtemps avec les gens pour les connaître; je ne dis pas pour les aimer ; n'aime pas qui veut! Au revoir. Nous ne nous retrouverons décidément maintenant que dans douze semaines. D'ici là, étudiez mieux, et surtout jugez moins vite.
Diavolina n'était plus là.
Et, comme le lendemain de leur première rencontre avec cet être surnaturel, à peine avait-elle disparu, que déjà Maurice, Fabien et Spindler ne se souvenaient plus d'elle.
Ce qu'elle venait de leur dire, cependant, était resté dans leur esprit; seulement, ils attribuaient, mentalement alors, ce qu'ils savaient sur Sylvie, Emma Rose, madame de Romany et madame Pesclière, à leurs pro-
près observations près de ces dames, non moins qu'aux lumières obtenues, à ce sujet, par leur entretien précédent.
Un domestique parut à la porte de la tabagie.
— Ces messieurs sont servis, dit-il. — Allons dîner, fit Fabien en prenant gaiement Maurice et Spiiidler par le bras. Nousnous sommes convaincus que la plupart des femmes valaient quelque cbose; nous tâcherons d'apprendre plus tard s'il en existe quelques-unes qui valent beaucoup.
VUII
Fauny.
Dominé par une inQuence inconnue, depuis sod avenua-c avec Emma Rose, Maurice Daloz, oublieux de ses anciennes prcvenlions contre les lorelles,inGdee a se.
,oùls, autrefois si déclarés, pour les senlimenls séneu. ne son-eaii plus qu'à ressaisir, à la première occasion qu, :::::ne^itàl,lemoyendedé.Uérer,deno;.^ sessens surexcités, à ceue source de pla.s.rsEmm^^ Rose, la première, lui avait fait conna.lre,eiqu,,c .anqueparfois de limpidité, n-encont.enl pas mo.n
toujours, il faut l'avouer, les élénienls les plus violciils d'une enivrante volupté.
Mais Maurice n'était pas riche, nous l'avons dit, el pendant quinze jours consécutifs, pour rattraper le tenips el l'argent perdus à Cliatou. Le temps! six jours! L'argent! quatre-vingts francs peut-être!... Quelle misère!...
0 jeunes artistes, cliers gueux, que vous faites pitié souvent à ces petits bonshommes du monde, qui n'ont eu que la peine de naître pour posséder des cent mille livres de rente... el qui jettent au veut une journée et un louis comme vous dépenseriez une minute et un sou!...
Il est vrai que ce qu'on donne ù ces messieurs, contre leurs peines el leur argent, équivaut presque toujours au prix qu'ils attachent, eux-mêmes, aux unes et à l'autre.
Si l'acheteur n'est ni difficile ni connaisseur, la marchandise n'est guère précieuse. Pur article de confection, c'est mal cousu et ça se déchire au premier choc.
Revenons à Maurice Daloz. Nous disons donc que pour se remettre au niveau de ses affaires, pendant quinze jours entiers, Maurice s'était courageusement confiné dans son petit atelier de la rue Mazagran... devant ses bois... ses dessins...
Se contentant de rêver... quant à l'avenir...
El de se souvenir... quant au passé.
Ne voulant pas plus demander pour l'instant, au dehors, les joies d'une intrigue nouvelle...
Que le resoudage possible, après tout, s'il y avait beaucoup tenu, d une liaison brisée.
Pour dire vrai, sur ce dernier poinl, conslalons que Maurice ne renonça si complélcmenl à Emma Rose que parce qu'Emma Rose se conduisit, de son côlé, assez cavaliiiremenl même, de façon à prouver à Maurice qu'elle avait complètement renoncé à. lui. Elle possédait l'adresse de son amant de rencontre... il ne dépondait que d'elle de venir lui rendre visite... et qui sailsil eût eu la force de lui garder rancune?... Elle ne vint. pas... il le lui pardonna. Parlant, quilles!
Cependant, ses quinze jours de piochage, c'est le mot, achevés, Maurice, un malin, secoua la poussière du travail sous la vergelle de la flânerie.
11 avait en poclic une vingtaine de louis. Au cœur, de doux désirs...
Dans la tète une idée.
En voilà plus qu'il ne faut à un homme de vingl-huit ans pour courir les aventures.
La moustache relroussée, l'œil vif, le sourire aux lèvres, la démarche Gère, Maurice prit le chemin de la rue des Martyrs; il s'arrêta devant le numéro 17, de ladite rue, jeta un nom, en passant, au concierge qui lui offrit en échange ce renseignement : Au second, au fond de la cour, la porte à droite.
Un instant après, Maurice sonnait chez madame Lucie Mouton...
Madame Lucie Mouton, en personne, ouvrait au jeune homme et s'écriait à sa vue :
— Maurice!... ah! par exemple, en voilà un deiiasard! Entre donc, mon petit.
El Maurice entrait en effet chez madame Lucie Mouton, dans un salon assez modeste et tout parfumé pour les gens qui appellent cela un parfum, de l'odeur du tabac.
Il s'asseyait près de la dame...
El
Et, avant de continuer, nous allons vous apprendre ce que c'était ou plutôt ce que c'est, car elle existe toujours, j'espère bien, que madame Lucie 3Ioulou.
Lucie Mouton est une femme de trente-cinq à quarante ans que vous allez reconnaître, j'en suis sur, au portrait que je vais vous esquisser. Vous l'avez vue partout. Elle est énorme et cependant elle marche encore avec grâce; elle a été belle, elle ne l'est plus, et, néanmoins , elle n'est pas encore désagréable. Elle a conservé surtout le pied le plus étroit et la main la plus fine qu'on puisse imaginer. Elle n'est pas spirituelle, mais elle n'est pas sotte, pas distinguée, mais pas commune. Signes particuliers : elle tutoie tout le monde et tout le monde la tutoie.
Hfaintenanl, quels sont les moyens d'existence do Lucie Mouton? franchement je serais assez embarrassé de vous le dire. Lui est-il resté quelque petite inscription au grand livrecomme reliefs de son ancienne prospérité, car elle a eu, comme une autre, son temps de prospérité, pour vivre comme elle vit aujourd'hui, sinon richement, du moins
sans se priver de rien? Je l'ignore. Ce que je sais, c'eslque Lucie Mouton reçoit beaucoup «Je femmes toute la journée, ce qui aurait fait dire à des médisants qu'elle se trouvait par là dans la nécessité de recevoir aussi beaucoup d'hommes (ces dames s'ennuieraient à la longue, toujours toutes seules) et que c'était sur les suites, plus ou moins sympathiques, de ces rencontres des deux sexes sous son toit que Lucie Mouton basait le plus certain de ses revenus. Bien entendu, toutefois, pour qui nous prenezvous! que Lucie ne reçoit jamais de témoignages de reconnaissance que d'une seule partie de ses visiteurs : la partie féminine! Aide -moi, je t'en remercierai. Entre amies, rien de plus juste!
Quoi qu'il en soit du métier attribué à Lucie Mouton, métier que je ne chercherai pas à approfondir davantage, d'abord parceque les bavards peuvent fort bien se tromper là-dessus, ensuite parce que cela ne me regarde pas, cl Maurice pensait absolument comme moi en lui remlanl visite, Lucie Mouton était ce qu'on appelle une bonne lillc, riant et chantonnant sans cesse.
El vous accueillant, vous, artiste, rentier, ou négociant, qui l'aviez vue une fois et à qui il prenait la fantaisie de monter, par hasard, fumer une cigarelle chez elle, d'une manière aussi purement écossaise que si elle vous eût adoré vingt ans auparavant.
Qu'importairle reste? Lorsqu'une auberge vous convient, que vous y trouvez bon gite et bonne table, songez-vous
à (lemantler à l'aubergisle où il a puisé de Targenl pour acheter sa maison?
Bref, Maurice élail entré clans le salon de Lucie Mouton; il s'était assis près d'elle sur un divan de damas un peu fané... la fumée de tabac gâte si vite les meubles!...
Elle lui souriait en le regardant...
(lar Lucie 3Ioulon traitait aussi pour son propre compte. C'était rare, mais cela arrivait. En ouvrant sa porte, pour sa première visite, à Maurice, qu'elle avait rencontré trois ou quatre fois chez des peintres, des amis communs, et à qui elle s'était empressée de donner, chaque fois, son adresse, selon sa coutume hospitalière, la grosse dame avait pu s'imaginer un instant que le jeune homme obéissait alors au désir seul de venir rendre hommage à ses robustes charmes. Nous le répétons, Lucie Mouton harponnait encore, de temps en temps, de ces amateurs modèles de curiosités, qui ne reculent devant rien, même devant l'effrayant.
Malheureusement pour elle, en cette occasion, Lucie Mouton devait en être pour ses sourires...
A peine entré, guidé par la maîtresse de la maison, Maurice avait remarqué dans ce même salon, assise sur ce même divan qui faisait presque le tour de la pièce, une jeune fille qui parcourait un journal...
Et il n'avait plus quitté des yeux cette jeune fille.
Celte attention aussi subite que tenace ne pouvait échapper à Lucie Mouton.
Maurice ne venait pas pour elle. Elle soupira. C'élati dommage, larlisle lui plaisait.
iMais elle se résigna; elle était habituée à ces sortes de déceptions.
Cependant, comme, après tout, il était assez naturel (]ue .^laurice se montrât poli avec elle avant de s'amuser à jouer au galant avec d'autres, Lucie Mouton, tout en se confectionnant une cigarette) la grosse dame fumait ses trente-deux sous de niaryland par semaine; une vérimble Flamande-, moins la pipe) Lucie Mouton s"écria :
— Ah çii, mon petit, est-ce que vous êtes devenu muet depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir? Ça me gênerait, car j'aime assez qu'on me cause, moi!
Maurice se rcto'.irna vivement du côté de son interlocutrice.
— Pardonnez-moi, ma bonne, dit-il, mais... je pensais... je croyais... —Oui, vous pensiez... vouscroyiez... c'est-à-dire que vous regardiez mademoiselle Fanny, ma jeune amie, qui est là... à faire semblant de lire un journal... (Laisse donc ce journal, Fanny! à quoi que ça sert ces mines-là? d'ailleurs, est-ce qu'on lit devant le monde, ma chère,) que vous la trouvez gentille... et que vous seriez très-content de le lui avouer, n'est-ce pas?
Maurice se prit à rire.
Mademoiselle Fanny devint rouge jusqu'au blanc des yeux, et loin d'abandonner son journal, elle sembla, an contraire, s'y plonger plus profondément.
C'élail une jeune fille de dix-sejil ù dix-liuil ans, pelite, mais bien prise, fraîche el rose comme un enfaii!, blonde comme une gerbe de blé. Elle avait des yeux bleus, pas Irop grands el un peu couverts, une bouche purpurine... un nez sans forme distincte, plutôt gros que mince... Somme toute, elle n'était i)as jolie à détailler, et comme ensemble elle était charmante. Quant à sa toilette, c'était tout ce qu'il y a de plus simple : une robe fond blanc en indienne, un petit chàle de mousseline de laine, un chapeau de passementerie, un pierrot, sorte de collerette tuyautée et très-large, des bottines noires, serrant un pied assez respectable; pas de gants.
— Ma chère Lucie, fit Maurice, je vous jure que si je me suis permis de regarder mademoiselle en entrant... c'est que... — Cest que mademoiselle vous a rappelé une personne que vous connaissez. . . il suffit, mon cher. . . nous savons cela... c'est toujours la même rengaine.
Eh bien! mon bon, rien ne vous empêche de regarder mademoiselle...
Seulement... Dieu! qu'il fait chaud aujourd'hui, hein, mon petit Maurice! Ah ! je boirais bien quelque chose, moi !
— Si vous vouliez me permettre de vous offrir... — Une limonade gazeuse, ça me va... avec des biscuits... Veux-tu de la limonade gazeuse avec des biscuits, hein, Fanny ?
Fanny ne répondit point.
Maurice se leva.
— Je vais descendre demander cela, dil-il, dans quelque café voisin. — Du loul! reprit Lucie Mouton, Fanny aura la complaisance d'y aller, n'est-ce pas, Fanny?
Fanny quitta le divan et s'avança vers Maurice.
— Mais non, mademoiselle, je ne souffrirai pas... s'écria l-il.
Il s'arrêta couri; Lucie Mouton, tandis qu'il parlait, avait lestement fourré deux doigts dans une poche du gilet de l'artiste, et, en retirant une pièce de cinq francs qu'elle tendait à la jeune fille :
— Tiens! petite, lui disait-elle, sauve-loi. Il nous ennuie celui-là avec ses cérémonies.
Il est de ces façons d'agir auxquelles on ne peut résister. Maurice ne résista pas.
flîademoiselle Fanny s'était éloignée avec les cinq francs.
— Comment, nigaud, s'écria Lucie Mouton en tapotant de sa main potelée les joues de Maurice, lu ne comprends pas que je voulais rester seule un instant avec loi pour l'instruire. Esl-ce que lu crois que je n'ai pas vu tout de suite que ma jeune amie te convient? Je ne suis pas si bête que j'en ai l'air, moi, et je n'aime pas à contrarier le plaisir des gens!
Eh bien, mon cher, en deux mois, voilà ce que c'esi que Fanny. C'est pauvre comme Job, ça figure aux Variétés et ça cherche un amant.
Si ça le va, ne le gêne donc pas.
Seulement, je dois le prévenir que ça n'a pas le moin-
dre usage, que ça vil dans une famille d'ouvriers où on ne lui a seulement pas appris à dire bonjour el bonsoir...
Tu garderas ça deux ou trois jours, lu donneras deux ou trois louis, vous serez contents tous deux...
El ni vu ni connu! le diable se charge du reste! Mais la voici, motus!
Fanny reparaissait en elTet, tenant d"une main une bouteille, de l'autre une boîte de biscuits.
— Voire monnaie, monsieur, dit-elle en mettant sur une table, devant 3Iaurice, ce qui lui revenait de sa pièce de cinq francs. — Je vous remercie, mademoiselle, fil Maurice.
El tandis que la grosse Lucie Mouton s'occupait de décoifTer la fiole, comme elle disait, Maurice, silencieux, regardait encore celle jeune fille, celle enfant, qu'on lui offrait à si bon marche.
C'était la première fois que l'artiste se trouvait à pareille fête. 11 avait voulu venir chez Lucie Mouton où il savait qu'on trouvait des femmes, il en avait trouvé vraisemblablement une tout de suite...
Et cependant, au lieu de se réjouir de la promptitude avec laquelle ses désirs s'accomplissaient, il se prenait maintenant à être triste...
Fanny valait-elle donc vérilablemenl si peu?
Et que pouvait-il attendre d'un bonheur si facilemenl obtenu!
— Allons, dit Lucie Moulou qui avait rempli trois verres, buvons!...
Ah! cliaiile-nous quelque cliose, Fanuy, veux-lii? Elle a une voix cliarmanle, mon cher. Fanny secoua la lêle.
— Je suis enrhumée, répliqua-l-elle.
Lucie Mouton haussa les épaules.
— Mais elle a, en revanche, un caraclère affreux. Gomment, vilaine! lu ne peux pas clianler quand on le le demande! — Lucie! interrompit Maurice.
El se lournanlvers la jeune fllie :
— Je vous rends grâces, mademoiselle, dil-il, mais ne chantez pas, si cela vous est pénible; je serais désolé qui; vous vous gênassiez le moins du monde pour moi.
Fanny leva les yeux sur Maurice; elle semblait étonnée qu'on lui adressât dos paroles aussi polies.
— Vous êtes aux Variétés, mademoiselle? continua Maurice, qui voulait néanmoins entamer la conversalion. — Oui, monsieur. — Ei. vous plaisez-vous au théâtre? — Là ou ailleurs, qu'importe! — Cependant, en travaillant, on peut arriver... vous êtes jolie... vous avez do la voix, assure-t-on... et si vous vouliez...
Fanny soupira...
— Si je voulais partir en province, Ot-elle, j'aurais demain un engagement, je le sais bien.
Mais... ça m'ennuierait de quitter Paris. Et puis... ma mère ne veut pas que je parte.
— Ah!... — Ah bien! si nous parlons boutique, ce n'est plus amusant, s'écria Lucie Mouton.
' Ta mère a raison, Fanny, de s'opposer à ce que tt: parles. Qu'esl-ce que lu irais faire en province? voyons! jouer les ingénues... avec ça que ça rapporte gros...
Reste à Paris, va... ce n'est qu'à Paris qu'on fail vile fortune...
— Ou qu'on meurt vite de faim! dit 3Iaurice. — Mourir de faim! quelle plaisanterie! Est-ce qu'on meurt de faim
! à dix-sept ans, quand on n'est ni sotte ni laide? Toi qui parles, Maurice... réponds, là; n'offrirais-tu pas tout de suite à dîner... à une jeune fille... que tu aurais rencontrée par hasard... et qui ne te déplairait pas?
Fanny détourna la tête.
Maurice ne répondit pas à Lucie Mouton.
Il commençait à prendre en liorreur cette grosse femme aux manières, au ton de pourvoyeuse. L'ingrat! comme s'il n'eût pas su à qui il avait affaire en se présentant chez Lucie Moulon.
Cette dernière considéra une seconde les deux jeunes gens; franchement, la pudeur de Fanny et la retenue de Maurice étaient de l'hébreu pour elle.
Elle allait les plaisanter, sans doute, tous deux; un coup de sonnette à la porte de son appartement, ne lui en laissa pas le temps.
— Passez parla, fit-eile en poussant Maurice et Fanny vers sa chambre à coucher; si c'est une visite que je ne puis refuser, il est inutile qu'on vous voie.
Maurice élail seul avec Fanny. Il prit doucement la main de la jeune fille.
— Cela vous serait-il désagréable, mailcmoisellc, lui ilii-il, d'accepter ù diner avec moi?
Faniiy rougit encore.
— Mon Dieu! non, monsieur, murmura-l-elle. — Pourlant, reprit l'arlisle... je ne voudrois pas... si vous pensiez... Mon intention est tout simplement de pouvoir causer un peu à l'aise avec vous... mais, je vous le répèle... si cela vous contrariait le moins du monde... — Si cela me contrariait, je n'accepterais pas votre invitation, reprit la jeune fille d'un ton bref.
On entendait dans le salon des cris, des éclats de rire. Il venait d'arriver nombreuse société chez Lucie Mouton.
— Mais comment allons-nous faire pour partir, mainicnanl? dit Maurice en regardant autour de lui.
Fanny marcba vers une petite porte au pied du lit de la grosse femme.
— Venez, fit-elle à son compagnon. — Nous ne disons pas adieu à Lucie? reprit Maurice. — Comme il vous conviendra, répliqua Fanny, de ce même ton sec qui avait déjà frappé l'artiste. — Ah bah! au fait, s'écria-til, elle est occupée! nous lui dirons adieu un autre jour.
Il suivit la jeune fille par un corridor sombre qui aboutissait à l'antichambre.
Une minute après ils étaient hors de la maison de Lucie Mouton.
Une minute de plus et ils montaient ensemble dans un coupé qui les menait chez Ledoyen, aux Champs-Elysées.
De l'or allié à du enivre.
C'élail le malin. Six heures sonnaient à la pendule de la chambre à coucher de Maurice.
Maurice s'éveilla, se frotla les yeux, élendil les bras...
Sa main renconlra une autre main... il poussa «ne exclamation étouffée... Il avait oublié, en dormant, qu'il n'était pas dans son lit...
Que Fanny était auprès de lui.
Maurice regarda la jeune fille; elle dormail encore. Elle était fraîche comme une rose au malin. Son sein, n
demi découvert, dune forme admirable, dune blancheur «le salin, palpitait faiblement; sa bouche, entrouverte, laissait voir des dents petites, bien rangées, et de l'émail le plus pur; les boucles de ses fins cheveux s'éparpillaient sur la toile de l'oreiller...
— Qu'elle est jolie! pensa Maurice.
Et par un mouvement rapide comme l'éclair, il se pencha vers la dormeuse pour l'éveiller en lui donnant un baiser...
Mais il s'arrêta brusquement.
— Non, non, murmura-t-il, à quoi bon!... il vaut mieux qu'elle dorme...
Et il demeura Irisle et pensif à contempler, comme une belle statue, la jeune fille qui dormait toujours.
— Ainsi, se disait Maurice, voilà donc le bonheur que vous donnent ces vénales amours qu'on trouve partout à Paris presque sans les chercher. Cette jeune fille... je ne la connaissais même pas hier... et elle m'appartient aujourd'hui ! Mais comment ni'appartient-elle aussi! Elle sait que je dois la payer... elle s'est livrée tout entière à moi... mais son cœur, si elle en possède un... son intelligence... elle a contenu soigneusement tout cela à mes côtés... Son corps seul était compris dans notre marché! Qu'ai-je gagné pourtant, moi, à cette journée, à celte nuit passées avec cette enfanl?Uien! Hier, toute la soirée elle s'ennuyait, je l'ai deviné, près de moi... Cette nuit, dans mes bras, nul soupir de voluplé ne s'esl exhalé de
ses lèvres... la volupté ne s'allie pas à l'indifférence... Elle se prêtait à mes caresses... elle acceptait mes transports...
Mais elle, elle ne se donnait pas !
Allons, j"ai eu tort de suivre cette aventure jusqu'au bout! j"ai eu tort...
Emma Rose avait Tair de m'aimer un peu, du moins, elle... ses sens, sinon son âme, s'animaient à ma voix, à mon regard...
Celle-ci est trop jeune encore ou trop fière pour daigner jouer la comédie près d'un amant d'un jour...
D'ailleurs, elle est dans son droit; elle ne m'a pas appelé, je Tai prise en roule...
Plus de telles fantaisies, Maurice! Ce sont de ces faux plaisirs qu'il faut laisser aux vieillards ou aux égoïstes : aux vieillards... parce qu'ils ne peuvent plus en obtenir d'autres... aux égoïstes, parce qu'ils n'en veulent pas d'autres.
Levons-nous et travaillons. ''
Et Maurice allait s'élancer liors du lit...
A ce moment Fanny ouvrit les yeux.
Elle promena d'abord ses regards autour d'elle conmie pour se demander où elle était.
Puis, apercevant .Maurice, dont un pied déjà louchait le plancher :
— Vous vous levez? dit-elle.
Maurice crut à un reproche.
Il se rapprocha de la jeune fille.
Esl-ce que cela le fait de la peine? répliqua-t-il.
Elle reprit.
De la peine! pourquoi? Non! s'il esl lard... Quelle heure esl-il donc? - Six heures! - Six heures!... que cela! oh! moi, je n'ai pas l'habilude de me lever à six
heures! ,. , r^
Maurice avait passé un bras sous la la.lle de Fannj .
11 la considéra une minute en silence.
EnGn il lui dit :
— M"aimes-lu un peu, Fanny?
Fanny considéra à son lour l'arlisle.
^ El vous? fil-elle. - Questionner n'est pas répondre, reprit Maurice, je le demande si tu m'aimes... - El vous ne tenez pas à me dire que vous ne m'aimez pas... cesl juste' iMais pourquoi doulez-vous que vous me plaisiez... n-ai-je pas tout fait pour vous le prouver? - Tout... non» lu me parles encore comme au premier instant ou nous' nous sommes vus... - C'est que ce premier instant ne date que de quelques heures... et... que je ne sais pas êire familière si vile... Plus tard... si vous voulez... cela viendra... - Pl'-s tard... tu comptes doue me revoir? - Vous ne comptiez donc pas que vous me reverriez, vous?
Maurice se lut.
Mais, malgré lui, il sétait rapproche encore de Fann .
ce n'était plus dun seul bras qu'il la tenaiima.ntenani,
il rcMiIacait élroitcinent des deux.
— Écoule, lui dit-il, sois sincère. Aimes-lu tiuflqu'un? — Non! repartit la jeune lllle. — Xon!.., Eii bien!.,, moi... crois-tu que tu puisses m'aimer? — Sans doute!... si vous maimez aussi. — Ah!... tu ne donnes ion cœur qu'à conditions, alors? — Vous en imposez bien au vôtre.
Maurice laissa échapper un mouvement d'impatience.
— Tu es trop forte pour moi, ma chAre, reprit-il railleusemenl. — Trop forte... je ne vous comprends pas. Vous croyez que je plaisante, peut-être? vous vous trompez; seulement, je ne sais pas mentir... Je n'ai jamais aimé jusqu'à présent, je l'avoue, mais je sens aussi que j'aimerai qui m'aimera... — Cependant... lu restes froide sous mes caresses... Vois... ma bouche est près de la tienne... lu semblés ne pas l'en apercevoir.
En parlantainsijla voix de Maurice était devenue douce el tendre. La jeune fille ferma les yeux.
— Fanny, poursuivit l'artiste, je ne puis me rendre complede ce que j'éprouve, mais tout à l'heure... je t'aurais dit adieu sans un regret... A présent... si je ne le voyais plus, cela nie rendrait triste, je crois! Nous nous connaissons à peine tous deux sans doute... des serments entre nous ne seraient donc que d'inutiles mensonges... pourtant... si je te suppliais de m'aimer ... do n'aimer que moi, de n'être qu'à moi.,, si... de mon côté, je te promenais de te rester fidèle...
Eli bien! parle... que fcrais-lu?
Fanny ne répondit point.
Mais sa respiration était oppressée, sa main tremblait... on voyait qu'elle était sous le poids d'une émotion puissante.
Elle rouvrit les yeux... elle attira à elle la tcte de
Maurice.
Leurs lèvres s'unirent...
Nouveau Pygmalion, Maurice avait-il dérobé aux deux une étincelle du feu sacré?
La statue commençait à s'animer.
L'homme est «n étrange animal, décidément!
Mais comment entendons-nous le bonheur? Finissonsen, tous tant que nous sommes, nous qui passons la moitié de notre vie à mépriser avec une secrète joie ce que nous adorons l'autre moitié!
Midi sonnait, Fanny. avait partagé avec Maurice le déjeuner modeste que son concierge montait chaque matin à l'artiste.
Et maintenant elle se disposait à s'éloigner.
Tandis qu'elle sapprêtait ainsi, Maurice travaillait.
En travaillant, on pense.
El voici ce que pensait alors Maurice :
— Oui, celte petite est gentille... il me siérait assez de la garder pour maîtresse...
Mais, crpcn.Iant... garder pour maiiressr une f.>mme
que j'ai eue si facilement... et à laquelle... Lucie Slouton me i"a dit... je dois donner deux ou trois louis... connue témoignage de ma gratitude pour une nuit passée avec elle!
Sapristi... mais, d"al)ord, je n"ai pas le moyen de donner si souvent que cela des deux ou trois louis...
Ensuite... ensuite... c'est bien humiliant de payer ainsi, argent comptant, son plaisir!...
Enfin!
El Maurice demeurait le nez sur son ouvrage sans oser regarder Fanny.
La jeune tille achevait sa toilette.
Elle s'approcha de l'artiste.
— Eh bien! c'est convenu, dit-elle, je vais à ma répétition... et puisque vous ne sortez pas ce soir, je reviens vous tenir compagnie.
Tout ceci avait été convenu, en effet, entre Maurice et Fanny, sur les six heures du matin.
Maurice leva la tète.
— Oui! oui! répliqua-l-il, je ne sors pas... je l'attendrai, ma bonne... c'est entendu! — Au revoir donc! reprit F.inny... travaillez bien... pensez un peu à moi...
Voulez-vous m'embrasser?
— Comment donc!
— Ils s'embrassèrent.
— Au revoir! répéta la jeune fille.
Elle s'éloignait.
Maurice la retint.
— Mais, fit-il, pardon, mon enfant... tu oublies... Tiens... c'est assez difficile à dire, ces choses-là... cependant...
Voyons, Fanny, je ne suis pas riche... mais je sais que tu l'es encore moins que moi... par conséquent... si
lu veux...
En prononçant avez assez de peine, au reste, on le voit, ce beau discours, Maurice avait ouvert un tiroir de hi table sur laquelle il dessinait, et monlrait à la jeune lille trois louis qui dormaient dans un coin.
Aux derniers mois de lartiste, Fanny avait pâli... à respect de l'or, elle devint pourpre.
Néanmoins, elle répondit d'un ton assez ferme :
— Est-ce que je vous ai dit que j'avais besoin d'argent, monsieur Maurice? — Non!... sans doute, repartit ce dernier, mais... — Mais... Lucie Mouton vous a dit, elle, qu'il fallait me payer, n'est-ce pas?
El vous me payez...
Oh!... et vous me pariiez de m'aimer tout à l'heure,
vous!
Vous me demandiez de vous aimer!
Les larmes suffoquaient la jeune fille... eHe chancela... Maurice qui s'était levé voulut la soutenir... elle le repoussa avec force.
— Non! non! dit-elle, ne me louchez pas!
Oui, monsieur, je suis pauvre; oui, monsieur, puis-
qu'il faut vous l'avouer... il m'est arrivi^.. quelquefois... de gagner deux ou (rois louis... comme je pouvais... en ne trouvant plus de pain pour moi chez ma mère...
iMais... ma pauvreté et ma Iionte... vous m'aviez fait oublier tout cela ce malin... avec vos bonnes paroles...
Vous exigez que je me souvienne, cela suffit. Donnezmoi cet argent, monsieur... vous vous étiez moqué de moi ce matin... vous redevenez raisonnable maintenant... vous ne pourriez m'aimer, je ne vous aimerais pas.. Adieu!... vous ne me reverrez plus...
Et Fanny avançait sa main tremblante ver* le tiroir aux trois pièces dor.
Maurice saisit cette main.
Il tomba aux genoux de la jeune fille.
Il avait, lui aussi, des larmes plein les yeux.
— Fanny! mon enfant, s'écria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi! Oui! je veux t'aimer et je veux que tu m'aimes!... Oui, je crois que la misère seule a pu te pousser à des fautes et qu'il y a, cependant, dans ta poitrine, quelque chose qui bal et qui battra longtemps! Ne t'en va pas ainsi, Fanny... ne me quille pas pour ne plus revenir... Pardonne-moi! Le plaisir m'avait jeté dans tes bras... le bonheur m'y retiendra! Tout à l'heure, crois-moi, je souffrais, je me mentais à moi-même en l'offrant cet argent, et ce matin j'étais heureux... j'étais sincère... en te demandant de m'aimer... en te jurant que je t'aimerais! ...
— liO —
La jeuiio fille écoutail... Une expression ineffable de joie avail remplacé sur ses traits la douleur, la iioiile, la colère, qui s'y mêlaient un instant auparavant.
Quand il se tut, elle regarda Maurice,., longtemps .. longtemps... Elle doutait peut-être de ce qu'il venait de lui dire...
Mais Maurice ne lui mentait pas à ce moment...
Il était encore à l'âge où l'on peut tomber à genoux devant une femme sans se deniander d'abord si cellu femme vaut bien la peine qu'on use son pantalon à ses |iieds.
Fanny sourit à Maurice.
Elle s'agenouilla à son tour près de lui...
Elle lui pardonna.
— A ce soir donc, n'est-ce pas? s'écria-t-clle. Dès que j'aurai dîné.
Et elle s'éloignait de nouveau.
— Dès qu'elle aura dîné!... pensait Maurice en la suivant des yeux...
Mais comment dînera-t-clle?
— Fanny! cria-t-il.
Elle était devant la porte. Elle se retourna.
— Il me semble qu'il pleut, balbutia Maurice... astu... as-tu de largenl pour prendre une voiture?
Fanny rougit encore... mais plus légèrement cette fois.
Elle revint à pas lents dans l'atelier... près du tiroir aux pièces d'or, qui était demeuré ouvert.
Dans ce liroir, ih y avail ù côlc des trois louis queiqui; iiiomiaie blanche : deux pièces de deux francs... Irois l)ièces de cinquante centimes.
La jeune fille prit, du bout des doigts, une des pièces de deux francs.
— Merci, Maurice, dit-elle, vous avez raison... il pleut et je vais prendre une voilure.
Au revoir.
Fanny n'était plus là.
Sîaurice rêvait.
lie mari, la feuinie et la maîtresse.
Fabien de Crosne descendaii de cheval, à Madrid (au bois de Boulogne, bien entendu,) |)our se reposer un instant, saluer quelques connaissances et boire un verre de madère.
Au moment où il niellait pied à terre, son nom prononcé derrière lui le fil se retourner.
Il était encore de bonne heure, le lieu de rendez-vous des promeneurs n'était pas encore très-peuplé; Fabien pul donc apercevoir loul de suite la personne qui l'avait appelé.
C'élail un jeune lionime assis à côlé d'une jeune femme, dans l'un des diaphanes bosquets de l'établissenieni.
— Emmanuel de Roslaing!... s'écria gaiement Fabien.
Et il se dirigea vers le bosquet, après avoir laissé aux mains d'un garçon du restaurant la bride de son cheval.
Emmanuel de Rostaing était un ami de Fabien, un de ces amis comme on en compte par centaines, qu'il avait perdu de vue depuis deux ans, à l'époque où cedil ami avait trouvé bon d'abandonner Paris pour aller se marier en province.
Emmanuel de Rostaing possédait vingt-huit ans et le double à peu près de ses années, en billets de mille francs, de rente. C'était un grand et beau garçon, au sourire aimable, aux manières de bon ton; dailleurs, assez spirituel et assez amusant.
Cependant, à examiner attentivement cet homme, on voyait qu"il y avait quelque chose de faux et d'affecté dans son sourire comme dans ses manières. Son regard ue s'arrêtait jamais franchement sur vous quand il vous parlait... et sa pensée voyageait sans cesse, je ne sais oij, quand vous lui parliez.
Bref, Emmanuel de Roslaing pouvait être un homme charmant dans le monde; mais, à coup sûr, il y avait en lui, lobservateur intelligent ne s'y trompait point, quelques dispositions fatales qui devaient l'empêcher d"ètro bon et affectueux dans sa vie privée.
Mais Fabien de Crosne n'avail pas plus ù .^occuper, pour le moment, de ces détails de pliysiognomonie, qu'il n'avait eu besoin de s'en inquiéter au temps où il voyait Emmanuel de Rostaing tous les jours.
A quoi bon demander à des relations superficielles plus qu'on ne leur donne? et que vous im|)orte que Tbomme avec qui vous faites, trois ou quatre fois par semaine, votre partie de wliist au cercle, ou une promenade à cbeval, soit dans son intérieur le plus affreux gredin! S'il fallait ne se choisir exclusivement pour société que des gens vertueux, honnêtes et bons, on risquerait fort d'en être réduit souvent à passer ses jours avec son chien.
Fabien de Crosne alla donc à Emmanuel de Rostaing.
Et après avoir salué la dame qui se trouvait assise ù côté de ce dernier, et qu'il supposait être sa femme, le jeune homme tendit la main à son ancien ami.
— Ce cher Fabien! s'écria Emmanuel, cela me fait plaisir de vous revoir. Vous prendrez un verre de madère avec nous, n'est-ce pas? — Volontiers. — Savez-vous qu'il y a deux ans au moins que nous ne nous sommes rencontrés? — C'est vrai. — El tenez!... je le disais à l'instant à madame... madame Vigi... que je vous présente... une amie intime de ma femme...
Fabien ei la dame se saluèrent encore réciproquement...
— C'est inouï comme, lorsqu'on est resté quelque temps en province, on a de la peine ensuite à retrouver ses connaissances à Paris...
Ah! je suis vraimoiil enclin nié du hasard qui nous réunit, Fabien.
Quelle bonne idée vous avez eue là, Estelle, de désirer faire un tour au bois, et quel bonheur que j'y ; aie cédé, quoique ma femme n'ait pu nous accompagner!...
— Madame était souffrante? dit naturellement Fabien. ! — Oh! une simple indisposition... une migraine... ma femme a souvent la migraine.
Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres d'Emmanuel de Roslaing et se reproduisit sur celles de madame Vigi. Mais quelque rapide qu'il eût été, Fabien qui avait ailrapé, en quelque sorte , au vol cet échange d'impressions, en fil son profit. Sa curiosité se trouvait déjà excitée par la présence, à Madrid, de celte amie intime de la femme avec le mari... tandis que la femme restait à la maison. Jlaintenanl il se demandait pourquoi le mari et l'amie intime souriaient tous deux quand il était question de l'indisposition fréquente de la femme.
El puis, madame 'Vigi était jolie. Dès le premier instant où Fabien s'étail approché d'elle, il avait pu voir qu'on l'examinait, du coin de l'œil, de bas en haut, en vraie connaisseuse. Or, si cette promptitude d'observalion ne dénotait pas en elle une extrême timidité comme principes, en revanche, elle jirouvait que madame Vigi aimait à savoir tout de suile A qui elle avait affaire.
El un homme jeune, riche el beau, csl loin de redouter qu'une femme désire, près de lui, savoir à qui elle a affaire.
Surloul lorsque, ainsi que madame Vigi, celle femme a de grands yeux dun bleu d'azur, la peau d'une blancheur éblouissante, la laille fine, la main exquise, la gorge d'une plénitude adorable.
El par-dessus loul cela, des cheveux rouges... car madame Vigi avait les cheveux rouges, mais des cheveux rouges magnifiques... frisés... soyeux... luxuriants...
Vous allez vous récrier, mesdames qui êtes brunes, blondes ou châtaines, et dire qu'il esl impossible qu'une femme soit bien avec des cheveux rouges.
Pardonnez-moi. Un homme rouge esl toujours laid; une femme rouge esl souvent jolie.
El madame Vigi étail vraiment jolie.
Cependant on avait servi du madère à nos trois personnages.
— Pouah! s'écria Emmanuel après avoir vidé à moitié, d'une gorgée, son verre, je ne sais pas pourquoi on prend de ces choses-là ici... c'est déleslable... Mais que prendre, il est vrai!
Voilà du madère qui ressemble à un cheval arabe .. Moi qui en ai de si bon chez moi, n'est-ce pas, Estelle? Madame Vigi fil une pelile moue dédaigneuse.
— Je ne connais rien de plus mauNais ion comme de crier après ce qu'on prend dans un restaurant, dit-elle;
on n'y vient pas, ou on se lail. — Sans doute!... sans doute!... repartit Emmanuel en s'humiliant devant celte admonition; cependant... il est bien permis... quand on paye...
Madame Vigi haussa les épaules.
— Tenez, Fabien, continua Emmanuel, qui sentait qu'il s'enferrait et qui saisit au hasard le premier tour nouveau de conversation qui lui passa par respril; tenez, puisque je vous ai parlé de mon vin de madère... du véritable Respaldiza, celui-là, vous seriez bien aimable de venir sans façon en goûter aujourd'hui chez moi !
Hein! n'est-ce pas? nous nous sommes rencontrés... ne nous quittons plus... Ren\oyez votre cheval... montez dans notre voiture... et dinons ensemble. Cela vous fera faire connaissance avec ma femme; cela nous permettra à tous deux de causer à notre aise de notre ancien temps.
Eh bien! est-ce arrangé?
Avant de se prononcer, Fabien jeta un regard sur madame Vigi.
D'instinct, il sentait déjà que c'était de ce côté-là qu'il fallait prendre le vent pour se bien gouverner.
Madame Vigi ne fronçait pas le sourcil.
— Mais... repartit Fabien, vous m'avez dit que madame de Rostaing était souffrante, je crois... par conséquent... la présence d'un étranger... — Oh! ma femme
sera ravie de vous recevoir, mon cher... D'ailleurs, estce que nous ne serons pas là, madame el moi, pour vous lenir compagnie!
Fabien s'inclina.
— Du monienl que vous y mêliez lanl de grâce, dit-il à Emmanuel, j'accepte votre invitation. — Cepondanl, reprit madame Vigi en souriant, il ne faudrait pas gêner monsieur, monsieur de Roslaing... el si monsieur... iuûl attendu quelque pari... — Bah .' s'écria Emmanuel, Fabien esl libre... il est toujours garçon, lui... car vous êtes toujours garçon, n'esl-il pas vrai, Fabien? Au fait, je n'avais pas songé à vous demander cela. — Je suis toujours garçon...
El on ne m'attend nulle part.
Fabien avait prononcé ces derniers mois en souriant, à son tour, à madame Vigi.
— Partons donc! fit Emmanuel.
Fabien donna cinq francs à un garçon de Madrid pour reconduire son cheval à Paris, puis il prit place dans une calèche qui attendait Emmanuel de Roslaing et madame Vigi.
Chemin faisant, on causa iitlérature, spectacles, modes... de tout ce doul on cause,enfin, quand ou n'a à causer de rien.
Ou quand on ne veut causer de rien.
iNéanmoins, au moment où la voilure entrait dan< la rue Lonis-le-(îran(l, la rue qu'habilail Emmanuel de
— Ii9 — Rostaing, ce dernier, se penclianl vers Fabien, lui dit à demi-voix :
— Ah çà, je dois pourtant vous prévenir, mon cher, que ma femme vous paraîtra peut-être un peu froide, un peu réservée... un peu bégueule, tranchons le mol...
Les femmes élevées en province, vous savez. . . ça garde toujours, et malgré tout, son air empesé...
Mais il ne faudra pas vous préoccuper de cela.
C'est moi qui vous reçois... c'esl chez moi que vous venez... Le reste ne vous regarde pas.
— Il suffit! répliqua Fabien.
Et à part lui il pensa : /
— Si madame de Rostaing est si bégueule, du moins elle est assez confiante, à ce qu'il me paraît.
La calèche s'arrêtait sous le péristyle de l'hôtel d'Emmanuel.
Fabien offrit son bras à madame Vigi pour monter lescalier.
Emmanuel suivait derrière.
Un domestique vint ouvrir.
— Madame est au salon, monsieur, dil-il, sur un signe de son maître.
On traversa plusieurs pièces d'un appartement. Fabien donnait toujours le bras à madame Vigi; mais Emmanuel les précédait raainleuuiit, et l'on entra dans le salon.
Assise sur un fauteuil, près d'une fenêtre, une femme de vingt ans, toute fluette, toute pâle, et pourtant toute
belle, avec ses grands yeux noirs et ses cheveux d'ébène, son nez en bec d'aigle el sa bouche mignonne, s'occupail d'un ouvrage de tapisserie.
Celte femme était madame de Rostaing.
Elle se leva, à l'enlrée des trois personnages, sans que son visage trahit la moindre expression de plaisir, devant Emmanuel el madame Vigi, de surprise, devant Fabien.
— Ma chère Henrielle, lui dil son mari, je le présente un de mes vieux amis, M. Fabien de Crosne.
Que nous avons rencontré au bois, Estelle et moi. El qui nous fait l'amilié de dîner avec nous. Madame de Rostaing s'inclina.
— Monsieur est le bienvenu, 'dit-elle. — Eh bien! ma chère, et votre migraine? cela va-l-il mieux? s'écria madame Vigi , qui durant la présenlalion de Fabien s'était débarrassée, par les soins d'une femme de chambre, de son chapeau et de son chàle, el s'approchait à présent de la maîtresse de la maison.
El sans allendre la réponse de celle-ci, Estelle, lui pressant afîeclueusement les mains, continua en regardant la tapisserie en train sur le métier :
— Oh! mais vous avez beaucoup travaillé depuis notre départ, ma bonne... voilà une rose qui était à peine commencée...
Admirez donc, je vous en prie, monsieur, l'ouvrage do niailame... N'esl-il pas vrai qu'on dirait qu'une fée :i passé par là?
Fabien prodigua ses coiuplimenls à la savanlc brodeuse.
Au surplus, la tapisserie était admirable.
— Oh! ma femme a tous les talents, reprit Emmanuel de Rostaing, du même ton qu'il eût dit ; Ma cuisinière fait parfaitement la mayonnaise. — El musicienne, donc, dit Estelle, musicienne jusqu'au bout des ongles!...
Aimez-vous la musique, monsieur de Crosne?
— Beaucoup, madame.
Estelle s'était dirigée vers un wagniUque piano d'Erard.
Fabien s'était assis près de madame de Rostaing, qui avait repris sa place devant son métier.
Emmanuel .<;e tenait debout devant la cheminée.
— Ah! c'est cela, Estelle, jouez-nous quelque chose, une valse, une schotische, fil Emmanuel en voyant madame Vigi ouvrir le piano.
Elle partit d'un grand éclat de rire.
— Moi, répliqua-l-elle, allons donc! mais il n'est pas question de moi, monsieur de Rostaing... je ne suis qu'une élève à côté de Henriette... c'est Henriette qu'il faut faire entendre à monsieur!... Henriette... je vous en prie... pour M. de Crosne! la dernière Pensée de Weber, ou une sonate de Beethowen! — Madame! dit Fabien à madame de Rostaing , croyant qu'il était nécessairedejoindre ses instances à celles de madame Vigi.
Henriette ne bougea point.
— Vous me pardonnerez, monsieur, répondit-elle à Fubicii; mais je... je suis un peu souffrante, et je ne suis pas disposée, pour le moment, à faire de la musique.
Madame Vigi, qui joue fort bien, quoi qu'elle en dise, aura la bonté de me remplacer au piano... vous ne perdrez pas au cliange...
El moi, si vous le permettez, j'achèverai celte fleur...
Toul cela prononcé froidement, sans nuances comme intonations, sans le moindre jeu de physionomie comme expression, madame de Hostaing avança son métier devant elle. Bientôt laiguille voltigea sur le canevas.
Fabien demeurait stupéfait. Il lui semblait avoir entendu parler une morte.
— Eh bien! Estelle... puisque Henriette nous refuse, s'écria Emmanuel, voyons!... est-ce que vous allez vous faire prier, vous, aussi? — Oh! non! il n'y a que les gens de talent qui aient le droit de se faire prier!... Cesl égal, Henriette, vous n'êtes pas gentille.
Madame Vigi était assise au piano. Elle préluda d'abord, de manière è prouver à Fabien que la niodeslie dont elle s'était parée, un instant auparavant, n'était que de l'amour-propre déguisé. Puis elle attaqua un morceau de maître.
Son jeu éiail savant, pur, vigoureux... mais dès les premières notes, Fabien, habitué parSpindIer à apprécier les qualités d'im pianiste, ou à reconnaître ses défauts.
s'aperçul loul de suite qu'il manquait à madame Vigi ce qui mauque, d'ailleurs, à neuf femmes sur dix : de Tàme, de lame, et de lame!
Cependant, le morceau terminé, il adressa les compliments obligés à madame Vigi.
Emmanuel, qui, tout le temps que la dame avait joué, s'était immobilisé à sa place, les yeux élincelants, la ligure rayonnante, éclata, de son côté, en bravos.
Quant à madame de Roslaing, toujours impassible devant sa tapisserie, elle proféra ces mots :
— C'est très-joli! c'est très-joli!
Et ce fut tout.
Mais le dîner était servi, on passa dans la salle à manger.
Là, comme au salon, madame de Rostaing ne dépouilla point l'espèce de suaire glacial dont elle semblait recouverte. Tous ses mouvements étaient compassés, presque symétriques. Elle faisait pourtant les honneurs de sa table avec beaucoup de soin; mais on voyait que c'était plutôt à un devoir qu'elle obéissait, en allant au-devant des désirs de ses convives, qu'un plaisir dont elle prenait sa part. D'ailleurs, elle mangeait fort peu et ne buvait que de l'eau à peine rougie.
Madame de Vigi, au contraire, devenait à table plus gaie et plus rieuse. Emmanuel et elle excitaient Fabien à leur tenir lèle, et Fabien, qui commençait à plaindre son ami d'être affligé dune femme qui paraissait plus faite
pour le couvent que pour le monde... Fabien, qui se prenait presque à excuser maintenant ce qui lavait clio- (jué dabord : les alleniions incessantes d'Emmanuel pour madame Vigi... Fabien, qui n'était pas venu, après tout, dans cette maison, dans le but de passer quelques heures en façon d'beures d'enterrement... Fabien riait, causait et vidait son verre avec madame Vigi et Emmanuel...
Sans se préoccuper plus que ne semblaient le faire ces derniers du silence de madame de Rostaing... Et de sa contenance de religieuse.
Le dîner avait duré une heure et demie. Et trois ou quatre espèces de vins s'y étaient succédé. Au dessert, Emmanuel de Rostaing, Fabien de Crosne et madame Vigi elle-même, en étaient donc arrivés tous trois à ce degré de semi-surexcitation autorisée, même chez les gens du monde, à la suite dun bon diner. On retourna au salon.
Madame de Rostaing se remit devant son éternelle tapisserie.
Madame Vigi s'assit sur une causeuse à côté de Fabien. La dame rouge avait la digestion sentimentale; elle voulait continuer avec le jeune homme un entrelien qu'on avait efDeuré entre le café et la chartrexute, sur les motifs assez funestes, en apparence, du suicide d'une jeune comédienne de Paris: suicide qui s'était passé l'hiver précédent.
Mais Emmanuel, peu soucieux de sentiment pour le quart d'heure, s'avança vers madame Vigi :
— im -
— Une polka, Eslelle, lui dil-il.
Madame Vigi secoua la lête.
— Non! non! je ne danse pas! je ne veux pas danser, sécria-l-elle, laissez-nous Iranquiiles avec votre polka.
D'ailleurs, qui est-ce qui nous la jouerait, puisque Henriette est si malade que le piano lui attaque les nerfs!...
En prononçant ces mots, le petit mauvais sourire que Fabien avait déjà remarqué, le malin, à Madrid, sur les lèvres de madame Vigi, vint s'y promener de nouveau.
Mais Emmanuel ne se tint pas pour battu.
— Bah! repril-il, Henriette se contraindra pour nous être agréable.
Et se tournant vers sa femme, il ajouta :
— N'est-ce pas, Henriette, que lu veux bien nous jouer une polka?
Il y eut un instant de silence durant lequel on eût entendu, dans le salon, le vol d'une mouche.
Madame de Rostaing, les yeux attachés sur son métier, demeurait muette, comme si la question de son mari ne fût pas venue jusqu'à elle.
Emmanuel et madame Vigi la considéraient.
Fabien examinai!, tour à tour, le mari, la femme et l'amie intime.
Une voix secrète venait de lui murmurer ces mots à loreille :
— Attention! il se joue ici un drame! Voici le moment, pour toi, de deviner l'emploi que tu peux y allribuer à chacun.
Enfin, madame de Rostaingcessadeseconcenirer dans sa besogne de Pénélope.
Elle regarda son mari.
Eltonl aussi doucenienlqu'à lordinaire, elle répondil :
— Je vous demande pardon, mon ami, mais j'ai dit en efTet à Estelle que je ne me tenlais pas disposée aujourd'hui à faire de la musique.
Vous voudrez donc m'excuser; je ne vous jouerai pas de polka.
Emmanuel tressaillit.
Un nuage passa eu même temps sur son front et sur son esprit. La colère lui montait 5 la têle, et il oubliait quil y avait quelqu'un derrière lui, un étranger, près de qui il commettrait une faute en ne se possédant pas.
Il s'avança, menaçant, vers sa femme :
— Henriette ! murmura-l-il.
Au même instant madame Vigi, d'un bond, se trouva près d'Emmamiel.
Elle lui saisit le bras.
Et tout en riant, elle s'écria :
— Eh bien!
Emmanuel s'arrêta à cette exclamation qui contenait, si brève qu'elle fût, tout ce que nous venons de dire en huit lignes un peu plus haut.
Il échangea un coup d'oeil avec madame Vigi...
Madame de Roslaing s'était levée aussi calme, mais plus pâle qu'auparavant.
- iS7 —
Allendanl ce que son amie intime ei son rnari allaient faire ou dire...
De la fureur el de la haine dans le regard échangé cnire Enimanuel el madame Vigi.
Du mépris dans la pâleur de madame de Roslaing,
Quoique celle scène eût duré à peine deux secondes, Fabien avail eu le lemps cependant dy apercevoir cette fureur, cette haine et ce mépris sur les traits de ses trois acteurs...
Le cœur du jeune homme s'agita avec violence.
H n"y avait plus à douter; il se passait décidémeni quelque drame dans celte maison, et il restait peut-être pour lui, Fabien, un beau rôle à y prendre...
Le prendrait-il?
Madame Vigi et Emmanuel vinrent à Fabien.
Ils étaient charmants et joyeux tous les deux, comme devant.
Madame de Roslaing reprenait lentement sa place accoutumée.
— Au fait! s'écria Emmanuel , puisque ma pauvre Henriette est malade, n'est-ce pas, il faut bien que nous nous passions de polka.
C'est dommage, j'étais en train de sauter, moi...
— Vous sauterez! dit, en essayant de sourire, Fabien qui s'assit devant le piano. — Ah!... il serait possible... quel bonheur! quoi! vous joueriez un peu du piano, mou cher ami?
Sans répondre à Emmanuel, Fabien préluda par quelques accords.
L'amie intime el le mari dansaicnl à travers le salon.
Dans la glace, placée au-dessus du piano, Fabien pouvait les voir, élroilemenl enlacés, cbiicholer, tout en polkant, et s'adresser mutuellement les œillades les plus Ifndres.
Mais Fabien apercevait aussi madame de Rostaing...
Tout à coup le musicien s'arrêta au beau milieu d'une mesure.
Une larme venait de glisser le long de la joue de marbre de Henriette de Rostaing...
Pour tomber, perle liquide, sur ces fleurs que la pauvre femme créait alors...
Comme l'Iiomme crée parfois :
Sans y penser.
Un esHal.
A défaut de passions telles que l'amour, l'ambition et l'intérêt, la curiosité est un mobile qui pousse parfois l'homme en avant plus énergiquemenl qu'on ne pourrait le croire. Si l'on fouillait au fond de bien des grandes actions de courage, on y verrait, par exemple, que tel soldat n'a traversé la nuit, tout seul, tout un camp ennemi que parce qu'il était, avant tout, dévoré du désir de savoir ce qu'il éprouverait en passant à travers mille dangers. Près des femmes il en est de même; on risque
souvent sa vie à cause d'elles bien plus pour se rendre comple de la beaulé d'une jambe qu'on n'avait fait qu'entrevoir que pour aller porter les battements de son cœur contre un cœur dont on ne s'inquiète guère. Enfin... quanta l'intérêt... quant à la soif de l'or... ne voit-on pas des gens qui se sont enricbis non pour posséder seulement, mais pour connaître aussi les jouissances qu'il y a à dépenser? Celle catégorie de curieux est plus clair-semée, pourtant, nous devons le reconnaître, mais elle existe néanmoins.
El, après tout, il se peut bien qu'il se trouve quelques liomujes d'élite qui rêvent la ricliesse pour se donner la joie de la jeter par la fenêtre. Cela fait un peu compensation avec ces natures ignobles, trop nombreuses, dont l'àme se rétrécit à mesure que le coffre-fort prend du ventre.
Ce préambule pour vous préparer à ceci :
Que Fabien de Crosne, depuis son diner chez Emmanuel de Roslaing, c'est-à-dire depuis une semaine tout entière, ne songeait plus qu'à madame de Rostaing...
A cette pauvrejeune femme qui lui paraissait malheureuse, sacrifiée...
Nous entrerons, avec Fabien, à l'hôtel de Roslaing.
Avec Fabien qui n'était pas le moins du monde amoureux de Henriette.
Mais qui était curieux d'apprendre, à tout prix, pourquoi el comment elle élail sacrifiée et malheureuse.
— Ifil —
El ce que dirait el ferait celte victime s'il se présenlail à elle, sinon un défenseur, du moins un ami... peutêtre un amant!
Fabien avait choisi, pour sa visite à l'iiôlel, une heure où il espérait qu'Emmanuel ne s'y trouverait pas : il était deux heures de l'après-midi, le soleil de juin se pavanait au ciel. A coup sur, Emmanuel devait rouler au bois, à ce moment, avec madame Vigi.
Les prévisions de Fabien ne l'avaient pas trompé,
M. Emmanuel de Roslaing était absent.
Le jeune homme sourit à cette réponse du concierge de l'hôtel.
Puis il reprit aussitôt :
— El madame? — Madame est chez elle. — Il suffit, s'écria Fabien.
El sans s'inquiéter de l'air stupéfait du cerbère qui voyait rarement des gens, ne trouvant pas monsieur, se rendre chez madame, Fabien gravit vivement l'escalier qui conduisait aux appartements.
Il sonna.
Un domestique lui ouvrit.
— Madame de Rostaing est-elle visible? demanda-l-il. Nouvel élonnement de la part du domestique qui répliqua pourtant :
— Votre nom, monsieur? .le vais m'informer près de madanie.
Fabien prononça son nom... le valet s'éloigna... une minute, une bonne minute s'écoula...
Évidemment, on liésilail à accepter sa visite; peut-être encore ne se souvenail-on pas de son nom. Enfin, le domestique reparut.
— Madame est souffrante, dit-il à Fabien, elle prie monsieur de l'excuser de ne pouvoir le recevoir.
Fabien s'était attendu à ce refus...
Comme on s'attend à heurter du pied un ennui sur sa route, quand on court après tjn plaisir. II ne se rebuta donc pas.
— i ermelleZjUion ami, reprit-il en arrêtant le Fronlin qui le considérait avec ce clignement d'œil^ tant soi peu gouailleur, particulier à l'espèce; permettez! Veuillez dire à madame que je suis désolé d'insister, mais que j'ai absolument besoin de lui parler.
Tenez... voici pour votre peine.
Lù-dessus, Fabien mit un louis dans la main du domestique.
Le procédé était dangereux et savant tout à la fois : dangereux, en ce que cet homme pouvait trouver singulier qu'on lui payât si cher un si léger service; savant, en ce qu'il devait le bien disposer, quant ù l'avenir, pour Fabien.
l^lais Fabien n'avait pas alors le choix des procédés. Il voulait arriver à madame de Hoslaing.
11 y arriva.
C'était tout ce qui lui fallait.
Le valet était revenu radieux, cette fois, lui apprendre tiiip madame l'attendait.
Fabien suivit son guide, presque son proleeleur...
Il entra au salon.
Henriette de Rostaing était à sa place habituelle, près de la fenêtre, dans son fauteuil, devant son métier.
Elle se leva à la vue du persistant visiteur et le salua gravement.
D'un geste, elle l'invita ensuite à prendre un siège cl congédia le valet.
Fabien obéit à madame de Roslaing.
lis étaient assis en face l'un de l'autre.
— Vous avez absolument besoin de me parler, monsieur? fit-elle en regardant le jeune homme, parlez donc... je vous écoule...
Fabien s'inclina.
— Je vous remercie, madame, repartit-il. Et il se recueillit.
• Il appelait à lui tout son courage et il ne le scnlait pas arriver.
L'impassible physionomie de madame de Rostaing n'était pas faite pour donner de l'impulsion aux inlenlioiis même les plus généreuses à son égard.
Fabien regrettait presque, maintenant, d être venu à cette femme qui n'avait pas seulement un sourire à lui offrir pour l'aider à s'expliquer.
— Qui sait, pensait-il, si comme celle qui veut que son mari la balle, madame de Rostaing ne me priera pas do la laisser être malheureuse tranquilleinenl.
— iU —
Cependant, il falliiil se décider.
Chaque minute de silence aggravait la situation en menaçant de rendre Fabien ridicule.
Quand il n'avait été, jusque-là, que bizarre. Il pi'il la parole.
— Madame, dit-il, et au son de sa voix, comme ces poltrons qui chantent pour se faire braves, il se trouva plus fort; madame, dit-il, ma démarche est des plus délicates, je ne l'ignore pas...
J'ai à peine Thonneur d'être connu de vous et j'ose venir vous demander beaucoup...
Mais il est de ces moments dans la vie, vous devez le savoir, madame, où tout dépend d'une lueur d'inspiration .
— Soyez bien inspirée, madame! ne me repoussez pas! Je viens vous demander voire confiance et votre amitié !
Fabien se tut. Madame de Roslaing avait légèrement rougi...
— Mon amitié, ma confiance! répéla-t-elle avec surprise. — Oui, madame, oui! votre confiance et voire amitié, reprit vivement Fabien, qui commençait à s'animer; vous ne me comprenez pas, madame... vous me prenez peut-être pour un fou...
Deux mots vont vous prouver que je possède toute ma raison.
Ne vous efTrayez pas cependant si ces deux mois sont prononcés devant vous par un homme que vous ne pouvez encore considérer que comme un étranger.
— IGo —
Sur mon âme, niadnme, je vous le jure, il ne dt^pendra que de vous de transformer cet étranger en un ami sincère et dévoué!...
Madame de Rostaing, je sais que vous êtes malheureuse... oli! bien niailieureuse!...
Voulez-vous que je vous aide à lutter contre deux infâmes?...
Voulez-vous être , vous et moi , contre Emmanuel cl madame ^ igi!...
En entendant prononcer ces deux noms, Henriette do Rostaing, comme emportée par un mouvement irrésistible de terreur, s'élança vers Fabien, et sa main alla effleurer la bouche du jeune homme.
— Monsieur! s"écria-l-eile.
Monsieur! cela signilîiiil : Taisez-vous!... Monsieur! cela signifiait encore : Pourquoi me parlez-vous d'un secret que vous ne devriez pas connaître?...
Fabien devina le double sens de cette exclamation... et il ne s'en etTraya point... il n'y avait de colère ni dans l'un ni dans l'autre...
Celle femme qui avait voulu lui fermer la bouche n'était pas irritée, mais ciainlive...
Celte femme qui ne l'avait pas repoussé fièrement tout d'abord, devait l'écouler bientôt avec joie!
11 ne se repentait plus déjà d'èlre venu à elle.
Maintenant il s'agissait de rullirer à lui.
Cependant Ilenriellc de Rosluing, comme houleuse do son premier mouvemenl, s'elail éloignée de Fabien...
LES I.OhtTTES VEIVGÉES, T. 1. Ij
Plus pâle que jamais, mais plus belle aussi, parce que sa figure avait alors de l'expression, de la vie, elle considérait le jeune homme... elle semblait attendre qu'il s'expliquât davantage avant de se permettre de lui répondre.
Fabien se leva^ et s'approclianl du fauteuil sur lequel madame de Rostaing était retombée :
— Madame, dit-il dun ton solennel, regardez-moi et écoulez-moi bien, je vous eu prie.
Je ne vous ai vue qu'une seule fois, et cette fois a suflî pourmeconvaincrequejeseraisfîerde me consacrera vous.
Je vous le répèle, je sais que vous êtes malheureuse.
Je vous le répèle, voulez-vous de moi pour voire ami?
Tenez!... je ne resterai pas plus longiemps près de vous aujourd'hui, mailame.
Il est de ces impressions violentes que la solitude et le silence savent, seuls, calmer et mûrir tout à la fois.
Et c'est une de ces impressions-lâ que ma démarche a dû produire sur vous... j'en suis certain!
Je vais donc partir, madame. . partir sans exiger un mot... une syllabe de voire bouche...
Celle syllabe, ce mol, vous auriez pcul-clre trop do peine à les prononcer aujourd'hui.
Mais, à défaut dune réponse verbale, madame, donnezmoi voire main...
Votre main dans la mienne me dira que vous me pardonnez d'avoir aperçu l'autre soir une larme sur ce visage que la douleur a pâli...
Votre main me dira que vous concevez qu'on prenne en pillé vos souffrances et qu'on veuille les soulager...
Voire main me dira que vous acceptez, pour nous deux, ce lien que mon àme a rêvé : celui de l'affection la plus respectueuse d'un côté.
De la confiance la plus entière, de l'autre !
En parlant ainsi, Fabien avait étendu sa main vers madame de Rostaing.
Mais elle demeurait immobile.
Elle n'osait pas croire encore à tout ce qu'elle entendait.
Fabien devina la pensée de la pauvre femme.
El il résolut de frapper un grand coup.
— Vous me refusez, madame, reprii-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante, vous n'a\ez pas foi en moiî
Oli ! que faut-il donc vous dire pour vous convaincre !
Madame, au nom du ciel, ne me laissez pas m'éloigner sans m'accorder ce que j'implore!
Madame, songez-y, quelque résignée à souffrir qu'une femme ail la force de se faire dans votre position, il peut arriver cependant un moment où sa résignation se changera en désespoir... devant trop de tortures et de honte.
Ce désespoir, ilsen rironlencore, eii(v... ils chercheront à l'augmenter.
Unami... un frère... saurait l'apaiser, lui, le combattre, l'anéantir !...
Voire main, madame ! votre main !
Votre main à votre frère, à votre ami !..,
Henriette de Rostaing n'hésita plus.
Il y avait si longtemps qu'elle vivait ainsi sans se plaindre.
Elle ne pouvait continuer de résister à cet homme qui avait deviné ses chagrins et qui venait lui offrir ses consolations.
Sa main tomba dans la main de Fabien.
— Si vous me trompez, monsieur, lui dit-elle en arrêtant sur lui ses grands yeux noirs tout remplis de reconnaissance, que Dieu vous juge !
— Dieu est pour vous et pour moi ! repartit Fabien en imprimant avec onction ses lèvres sur les doigts amaigris qu'on lui livrai!.,.
Puis il murmura ces mots :
— A demain, n'est-ce pas? — A demain, répéta Henriette...
Dix minutes après, Fabien fumait son cigare sur le boulevard des Italiens.
Passa Spindier.
Fabien courut à lui.
— Queje te conle, lui dit-il, l'aventurela plus originale ! Et il lui conla, en effet, ce qui précède, depuis sa rencontre avec le mari et Vamie intime...
Jusqu'à raccumplissemenl de ce pacte tacite entre lui Fabien, et madame de Uoslaing.
— Eh bien ! s'écria Spindler quand Fabien eul achevé son récit, après? Oii veux-tu on venir avec Ion roman sentimental? Que veux-lu faire de madame de Rostaing quand elle l'aura confié, tout au long, comme quoi madame Vigi n'est qu'une coquine qui est la maîtresse d'Emmanuel...
Et comme quoi Emmanuel n'est qu'un misérable d'imposer la société de celle coquine h sa femme?
Tu demanderas à madame de Rostaing de te prendre [K)ur amant, n'est-ce pas?
Fabien réfléchit une seconde.
— Peut-être! repartit-il.
Spindler haussa les épaules.
— Peut-être! peut-être!
El i! partit d'un grand éclat de rire. Puis, tout près de se séparer de son ami (un groupe de jeunes gens l'attendait à quelques pas) :
— Tiens, lui dit-il, toi avec ta femme honnête, maiheureuse et persécutée, Fabien!
Hlaurice avec sa petite fl'le, qu'il a trouvée je ne sais où... et qu'il s'avise de prendre au sérieux...
Vaun deces malins chezlui... tu verrasl'oiseau... Vous me faites de la peine tous les deux, ma parole d'honneur.
— Mais, dit Fabien, n'élait-il pas convenu, cependant, entre nous trois, que nous chercherions, chacun de notre côté, une femme digne de notre estime?
El parce que tu n'as, à ce qu'il paraît, rien déniché
encore qui ressemble un peu ^ cela, loi, devons-nous donc, Maurice el moi, renoncer aussi à nos éludes!...
Même, lorsqu'elles nous plaisenl !
Voyons! voyons ! Spindler, où en es-lu, et qui aimeslu pour le quorl d"heure?
— Jen suis à ma cinquième femme, depuis huit jours.
El] aime...
El jaime mieux la musique de Mozarl que celle d'Hayden!
Au revoir!
El Spindler fil une pirouelle sur lui-même et courut rejoindre ceux qui i"allendaienl.
Voyons donc cette petite fille, trouvée on ne sait où, que Maurice s'avise de prendre au sérieux! se dil Fabien en se dirigeant vers la rue Mazagran.
Blondinette.
Depuis quinze jours, Maurice el Fanny se quillaienl à peine.
La jeune fille n'avait plus de répélilions pour le moment : son lliéàlre ne lui prenait qu'une couple d'heures le soir.
Elle passait donc toutes ses journées à l'atelier de son amant, et le soir, sa besogne achevée, elle se dépêchait de revenir l'y rejoindre.
Ils déjeunaient el ils dînaient ensemble chaque jour.
Oli! (le la façon la |)lus modeste! Si Maurice n'élail pas diffîcile, Fanny iélail encore moins.
Un pclit traiteur du quartier leur apportait le dîner, deux plats; quant au déjeuner, j'ai dit que le concierge do l'arlisle avait mission de lui fournir, tous les malins, ce repas.
Maurice travaillait comme un cnrjgé avec Fanny sans cesse à ses côtés...
Fanny qui lui brodait, pendant ce temps, un beau couvre-pieds, au crocliel, pour son lit.
Blondinette, comme il appelait sa maîtresse, avait véritablement une voix clmrmanle. Elle osait chanter maintenant devant le jeune homme. Elle lui chantait, en brodant, tout ce qu'elle savait; et son répertoire était fourni... on apprend tant de choses au théâtre... et Maurice ne se lassait pas de l'entendre.
Puis, de temps à autre, quand on n était pas en train de manier, qui le crayon, qui l'aiguille, on montait en niilord... et l'on se dirigeait vers le Jardin des Plantes...
Maurice avait pris le Jardin des Plantes en passion depuis qu'il vivait avec Fanny.
On errait sous les allées ombreuses de celle vaste promenade; on s"aniu>ait à jeter du pain aux bêles... on riait des ours et des singes...
Et, CCS jours-là, le pelil traiteur avait tort... On s'en allait dîner, plus finement que d'ordinaire, dans un restaurant de Bercy.
Aux Marronniers, je crois.
Enfin, de onze heures à minuit, pas plus loi, pas plus lard, chaque soir, on se mellail ensemble au lit... Fanny dans la ruelle... Maurice sur le devant.
On causait encore un peu...
Et... après quelques instants d'un bonheur que Thabitude rend plus doux, parce qu'elle fournitsouvent le moyen de le doubler... on s'endormait dans les bras l'un de l'autre...
Fanny, heureused'aimeretd'être aimée, elle le croyait, du moins...
Maurice, heureux, sans trop savoir pourquoi... heureux de posséder cette jeune fille... heureux de cette existence qu'il menait avec elle...
Mais l'aimait-il, lui, et tenait-il à ce qu'elle laimàt?... Voilà ce que nous ne saurions vous dire au juste.
Et ce que la suite vous apprendra mieux que nous ne le ferions nous-mème.
La première fois que Maurice sortit un peu de l'espèce de torpeur où il semblait se plonger à plai>ir, pourtant, près de Fanny, ce fut à une visite de Spindler!
Au moment où ce dernier entrait chez l'artiste, Fanny le quittait pour se rendre à son théâtre.
Spindler suivit des yeux la jeune fille; puis, quand elle eut disparu :
— Qu'esl-ce que c'est que celte petile? demanda-l-il à son ami.
Maurice réponilil en liésilanl:
— C'est... c'est... une peiilc que j'ai depuis dix jours... — Ali!... elle est assez genliiie! cl que fail-clle? — Elle est dans un lliéàlre. — Dans un lliéâtre!... ali! bail!
Spindler considéra 3Iaurice d'un air narquois.
— Décidémeiil, nous nous mettons donc aux loretles, mon fils? rcpril-il.
Maurice fil un geste d'impalience.
— Nousnenous mettons à rien, reprit-il. Jai rencontré celte jeune fille, elle m'a plu... je la garde un peu, voilà lout...
Je ne vois pas que cela ail rien de très-extraordinaire. Spindlor se pril à rire.
— De très-exlraordinnire, non, dil-il, mais d'assez extraordinaire, oui... de la part, surtout, mon cher Maurice; car enfin... mademoiselle... mademoiselle? — Fanny. — Eli bien, mademoiselle Fanny m'a la mine de prendre ici des allures de liaison sérieuse, de maîiresse... Quand on se met à garder une femme dix jours, on est tout près de la garder dix ans.
Et je croyais, suivant la propre profession de foi, que lu reculerais toujours devant l'idOe de te choisir au théâtre, parmi les loretles, enfin, une femme que tu risquerais de garder dix ans!
Maurice ne répliqua pas; mais l'expression de ses traits répondit sans douie pour lui, car Spindler continua, en lui tendant la main :
— Cela le fàclic, ce que je le dis là, n'en parlons plus... Ce serait la première fois que lu me bouderais! El à
cause dune femme, vrai! ça n'en vaudrait pas la peine. Maurice serra la main de son ami.
— Je ne me fâche pas, fil-il; seulement, lu as de si singulières façons de causer...
Tu plaisantes toujours, d'abord.
— Tu liens à ce que je prenne un air grave... Eli bien! liens! regarde-moi... je ne plaisante plus, hein!
Où as-lu trouvé celle pelile fille, voyons! peux-tu et veux-lu me le dire?
Maurice se mil à arpenter en silence, à grands pas, son atelier.
La vérilé esl qu'il n'éprouvait nullement le désir de conter à son ami l'histoire de sa première entrevue avec Fanny chez Lucie Moulon.
Spindier connaissait Lucie Moulon et il savait trop bien ce que la plupart du temps les femmes allaient chercher chez elle.
— Allons! reprit le musicien en se mordant les lèvres pour contenir son dépit, allons!... il est décidé que lu ne peux ou ne veux rien me dire aujourd'hui, mon cher ami...
N'en parlons donc plus...
Un autre jour, peut-être, seras-lu mieux disposé...
Une heure après, Spindier sortait de l'atelier de Mau-
lice, sans qu'il eùl été question davantage, entre eux, (le la petite blonde.
Mais Spindier s'en allait froissé de ce que Maurice avait un secret pour lui.
Et Maurice se sentait chagrin d'avoir été forcé de refuser une confidence à Spindier.
Cette pauvre Fanny supporta ce soir-lù, sans savoir pourquoi, la peine d'avoir été la cause innocente de la mauvaise humeur des deux amis...
Maurice ne l'écouta pas chanter...
Et quand ils furent couchés tous deux, il s'endormit, conire son ordinaire, sans lui donner un baiser.
FIN l)f PREMIER VOI.IME.