‹ Les lorettes vengéesChapitre 8 sur 8 · HO · texte numérisé non relu

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êles beaucoup amusée, n'est-ce pas, madame? - Mais OUI, monsieur. J'ai même regrelté, madame, d'être un pauvre danseur de ma nature... car j'aurais été heureux de vous demander une viilse ou une polka.

Mais vous aviez à votre disposition une personne qui s'acquittait si bien de ses devoirs de cavalier... Vu des amis de monsieur votre mari, je crois, M. Lecerf

Madame Kettler tressaillit, et regardant Spindler :

— Vous connaissez M. Lecerf, monsieur? fit-elle. Spindler hésita.

^ Mais comme il supposait qu'un petit mensonge pouvait l'aider à jeter son premier jalon :

- Un peu, madame, répliqua-t-il. - Et il vous connaît, lui? - Ob ! pour cela, pas du tout, madame.

Je suis artiste... il est marchand.... En général.. Taniitié ne se forme guère entre gens qui n'ont ni les mêmes goûts, ni les mêmes penchants, ni les mêmes manières de vivre...

Cependant M. Lecer/ est lié avec M. Kettler, je ne l'ignore pas.

Mais ceci estune exception... et dans cette exception... peut-être encore, n'est-ce pas malheureusement l'artiste qui profite des avantages de la liaison.

Je suis persuadé que vous me comprenez, madame.

Madame Kettler était pâle comme une morte.

— Pas le moins du monde, monsieur, murmurat-elle.- Vraiment! fit Spindler d'un ton doucemenlrail-

leur., Pourquoi pâlissez-vous alors, madame, quand je vous parle de M. Lecerf? — Monsieur! s'écria madame Kelller.

Et elle se leva.

Elle était magnifique de noblesse el de fierté.

Si magnifique, que Spindier oublia tout, une minute, pour la contempler avec admiration.

Pourtant, revenant à lui ;

— Madame, dit-il d'une voix grave, pardonnez-moi! vous vous méprenez en ce moment sur le sens de mes paroles. Vous croyez qu'elles sont le résultat d'une indiscrétion coupable, d'une indigne curiosité, quand, au coniraire, elles me sont dictées par l'intérêt le plus réel, le respect le plus profond.

Veuillez m'écouter, madame.

Je ne vous expliquerai point par quel singulier concours de circonstances le hasard m'a placé près de vous dans la situation où je me trouve aujourd'hui.

Ce que je puis vous dire seulement, c'est que, sans vous connaître, en vous voyant en danger, je n'ai éprouvé qu'un désir : celui de vous être utile, si vous daigniez avoir pleine confiance en moi.

Je ne vous ajiprendrai pas. comment j'en suis venu, à ce bal oii nous nous sommes rencontrés, à être certain que ce^M. Lecerf pesait sur votre existence...

Mais je vous protesterai de toutes les forces de mon àme, madame, qu'en même temps que je découvrais ce

myslère, j'avais la persuasion que, s'il recelait quelque lionle, ce ii'élail pas sur vous que celle houle devait relomber.

Maiiitenanl, je vous l'avouerai, irop prompt à me révéler, trop emporté par la vivo ardeur de mon iniagination, peul-èlre ai-je eu tort en mettant tout de suite le doigt sur un secret dont la pensée seule vous fait frémir.

Vous ne me connaissez pas non plus, madame... el il est permis de douter de la parole d'un étranger.

Néanmoins , regardez-moi d'abord en face. Ai-je l'air d'un imposteur el d'un méchant?

Puis réfléchissez qu en fait d'amitiés les plus sincères, parfois le temps n'est rien, la sympathie est loul.

El donnez-moi votre main... sans crainte, madame.

Dites-moi que j'ai eu raison de supposer que vous seriez heureuse qu'une volonté puissante se mît entre vous et M. Lceerf.

Dites-moi que vous avez foi en mon honneur.

J'attends un mol, un seul mol de voire bouche, madame...

Pour agir ou pour vous dire un éternel adieu...

Eh bien?...

— Eh bien! répéta madame Kelller.

Sa main s'avançait déjà vers le jeune homme, entraînée par uij-irrésistihle attrait.

Elle la retira à mi-chemin.

Le doule lultait, en elle, avec la confiance.

Et il est vrai qu'il y avait lieu, pour la pauvre femme,

d'hésiter.

A ce moment des pas résonnèrent dans la pièce voisine.

— Madame ! madame! murmura Spindler d'une voix oià la prière se mêlait à la douleur, madame, on vient... Au nom du ciel, décidez-vous! Me chassez-vous, m'acceptez vous pour ami?...

Madame Kelller hésita encore.

Elle regarda.

Enfin, laissant tomber sa main dans la main du jeune homme :

— Vous saurez tout, monsieur! dit-elle.

Spindler poussa une exclamation de joie.

Et il s'éloigna vivement de madame Kettler.

La porte de l'atelier s'ouvrait.

El le graveur entrait, suivi de ses enfants.

A la vue de Spindler, Kettler s'écria gaiement :

— Bravo! un homme de parole! c'est charmant! Et se tournant vers sa femme :

— Tu tenais compagnie à monsieur, ma bonne Pau- Wfle... l'avais-lu reconnu, seulement?

Madame Kelller sourit avec un geste négatif.

— Comment, non! reprit le graveur; mais je t'avais montré moi-même M. Spindler au bal de madame Gilbert, en te disant qu'il devait nous faire le plaisir d'une petite visite...

Vous n'avez pas encore regardé noire chaudron, monsieur Spindier?

Le chaudron de Kelller, c'était son piano. — Non, répliqua Spindier, mais je suis tout prêt, sil vous est agréable, à juger de ce qu'il vaut. En parlant ainsi, Spindier ouvrait le piano. Le graveur se tenait près de lui, dans une inquiétude comique...

3Iadame Kelller, un peu plus loin, demeurait pensive. Et les deux enfants, joyeux d'entendre de la musique, immobiles à côté de leur mère, ne perdaient pas du regard un seul mouvement de Spindier.

Eh bien! vrai! le vieil instrument d'Erard n'était pas si mauvais qu'on eût pu s'y attendre.

Sans doute le son qu'il daignait rendre encore n'était ni d'une sonorité extrême, ni du velouté le plus pur; il avait bien même, par-ci par-là, quelques notes qui se refusaient absolument à parler...

Mais, somme toute, sous les mains habiles et puissantes de Spindier, le chaudron semblait se piquer d'amour-propre, comme un vieux cheval de race qui se sent monté par un savant écuyer.

Spindier y mettait, d'ailleurs, toute la bonne vnlonié possible. Beaucoup d'autres à sa place se fussent écriés : « Peuh! quelle horreur! mais on ne peut rien jouer làdessus! »

Lui, qui préférait être aimable au plaisir de faire du genre, joua... et joua bien...

Vingt minutes durant, le graveur et sa femme et les deux enfants écoulèrent dans un religieux silence... Puis Spindier se leva.

Keltler applaudissait à tout rompre.

— Merci! merci! s'écria-t-il. Quel talent, hein! Pauline, que! talent!...

Oh!... que c'est beau, la musique!

C'est-à-dire que, tout à l'heure, mon piano avait rajeuni de vingt ans... il valait mille francs sous vos doigts, monsieur Spindier.

Mais c'est assez abuser de votre complaisance; à mon tour de vous montrer ce que je sais faire. Pauline, ne te gène pas, ma bonne... si tu as quelque occupation...

El vous, mademoiselle et monsieur, soyez assez bons pour nous tourner les talons, hein!

Qu'est-ce que c'est que des drôles comme ça qui se permettent d'assister à un concert sans qu'on les ait invités...

Les deux enfants, à qui s'adressait cette apostrophe, y répondirent en sautant au cou de leur père pour l'embrasser.

Et le graveur reprit en regardant Spindier :

— Voilà comme ils ont peur de moi.

Mais madame Kettler fit un geste, et M. Eugène et mademoiselle Léopoldine accoururent près de leur mère; elles les prit par la main, et adressant un salut gracieux à Spindier :

— Nous nous reverrons, monsieur, lui diMlie en s'éloignanl. — J'y compte, madarij^, repril Spindier.

Demeuréseul en compagnie de son liôte, Kelller laissa (^chapper un soupir, el s'écria :

— Ali! monsieur Spindier, quel dommage de ne poinl posséder vingt mille livres de rente avec une femme et des enfants pareils! Us sont si bons, si gentils tous trois, et ils méritent si bien d'être aimés!

Vous êtes garçon, vous?

— Oui. — Vous êtes bien heureux, si vous n'avez pas de fortune!

Être pauvre el père de famille, voilà deux fâcheux fardeaux pour un artiste!

— C'est vrai! et pourtant je gage que vous ne troqueriez pas votre femme et vos enfants contre un million.

Le graveur se redressa.

— Sans doute! répliqua-l-il, ce qu'on a on le garde!... D'ailleurs, j'ai tort de me plaindre, ma Pauline est si

bonne, si affectueuse, les deux chers bijoux qu'elle m'a donnés sont si beaux!

Après tout, qu'importe l'argent, n'est-ce pas? Je suis gueux... mais je ne dois rien à personne... j'ai la tranquillité... un peu de talent... un nom dont on commence ù parler...

Bah! il y en a de plus désespérés que moi , n'estce pas?

Mais ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit; je bavarde.

je bavarde, comme si nous nous connaissions depuis dix ans... el je vous eniinuie, j'en suis sûr.

— Du loul, croyez-le bien! — Allons! venez voir mes travaux. Dînez-vous ici? — Impossible aujourd'hui... mais j'acceple voire inviiaiion pour ma première visile. — Bon!... vous ne faites pas de façons, j'aime cela... Tenez... comment trouvez-vous celte Vierge au linge?

Pendant une heure, Keiller déroula devant son hôte toutes les richesses de son album. Sjiindler suivait avec intérêt le graveur dans cette sorte de revue; d'abord il aimait les arts, et tout ce que lui montrait Kettler était en sénéral fort beau. Les œuvres de Raphaël, du Titien, de Paul Véronèse, celles de Delacroix, Ingres, Decamps, et bien d'autres, passaient, tour à tour, sous ses yeux, rendues par le burin avec un talent remarquable.

Et puis, tout en exhibant ses travaux à son nouvel ami, Kettler continuait de s'épancher.

Et plus il l'eniendail, plus Spindier se pouvait convaincre que cet homme était honnête, bon et modeste.

Trop modeste même, cela devait l'empêcher d'arriver.

Qu'il méritait, autant que qui que ce fût, cette fortune qui lui faisait défaut.

Et qu'il était digne surtout du bonheur que Dieu lui avait envoyé dans sa maison!

En écoutant Kettler, Spindier, gagné par tant de cœur et de bonhomie, se disait encore :

— Certes! oui, ce sera une louable action de ma part

LES LORETTRS VENGÉES, T. 2. 8

de délivrer celle famille du Lecerf... qui tôt ou tard y jellerait le trouble et le cliagrin...

Et il ne songeait plus à se dire :

— El un jour, peut-être, madame Kettler me payera de ma bonne action...

Que l'on ne rie pas! la vertu esl une maladie! une bonne maladie, comme la faim, qu'on gagne parfois au moment où on s'y attend le moins.

Nous devons reconnaître que, quand le tempéramenl s'y oppose, on guérit très-vile aussi de cette maladie-lù.

Kettler chercliail un dernier carton qui renfermait ses dernières merveilles.

En attendani, Spiudier s'était remis au piano.

Ce qui était cause que le graveur ne se pressait guère de chercher.

Madame Kctiler reparut dans l'atelier.

— Mon ami, dit-elle à son mari, il y a là M. Durandin.

Keiller fronça le sourcil.

— M. Durandin, l'éditeur, répliqua-t-il; dis-lui d'attendre... il vient pour me parler d affaires... je n'ai pas le temps pour l'instant.

Spindier se leva vivement : il avait surpris un coup d'œil de madame Kettler.

— Du tout! du tout! fit-il à l'artiste, les éditeurs avant les amis... je sais ce que c'est que les affaires, et je ne i^ouffrirai pas que vous sacriûicz vos iutérùls ù mon plaisir.

Je vous laisse donc causor avec M. Durandin pcndaBl que j'irai jouer avec vos enfants.

— Puisque vous l'exigez..., repartit Ketller. Recevons donc le Durandin; mais vous ne partirez pas

sans me revoir, au moins?

— Non, soyez tranquille!

L'éditeur entra, et i'artisiepril un air de circonstance. Ces messieurs les gens qui font iravailler méritent bien quelques égards des travailleurs, après tout.

La porte de l'atelier était fermée.

Spindier et madame Ketller se trouvaient seuls dans la salle à manger.

— Monsieur, dit d'une voix émue madame Ketller au jeune homme, j'ai réfléchi encore à la proposition que vous m'avez faite de m'aider à soriir de la fâcheuse position où une imprudence m'a jetée,

El le résultai de mes réflexions a été que je ne devais pas hésiter à me confier à vous.

Néanmoins, monsieur, je ne puis vous le cacher... j'ai peur que vous ne rencontriez de grandes difficultés dans ce que vous voulez entreprendre.

Spindier serra la main de madame Kettler.

— Ces difficuliés, je les surmonterai, madame, répIiqua-t-il, croyez-le bien. — Je le crois, monsieur... vous èles bon, vous devez être brave... cependant...

iMadame Kettler tremblait.

— Si M. Lecerf, en apprenant que vous êtes posses-

seur (le son secrcl... nllail sYmporlcr, vous insulter... — Nous le meltrions à la raison, madame. — El voilà justement ce que je redoute, monsieur. Pour rien au monde, je ne consentirais à ce qu'un homme, un noble cœur... risque sa vie à cause de moi. — Préférez-vous donc qu'un homme... une misérable nature, vous tienne élerneiiement sous sa dépendance, madame? Madame Ketlier se taisait.

— Tenez, madame, reprit Spindler, les moments sont précieux; je vous en conjure, ne vous inquiétez ni de moi, ni des moyens par lesquels je puis obtenir votre tranquillité; songez d'abord à vous, à votre mari, à vos enfants.

Je vous appartiens, disposez de moi francliemenl. Dieu sera avec nous, madame.

D ailleurs, ce M. Lecerf n'est peut-être pas aussi méchant qu'il le parait!...

La porte de l'atelier allait se rouvrir. L'artiste et son éditeur approchaient.

Oh! Kelller en avait eu vite fait avec M. Dtirandinî

— Tenez donc! fil madame Kelller en glissant une lettre dans la main de Spindler, j'ai mieux aimé vous écrire ma confession que de vous la faire de vive voix.

Lisez! et que Dieu soit pour nous en eiïei!

Monsieur Lcccrr.

— Pauvre femme! murmuniii S|)ftuller après avoir îu, en sortant de chez Kelller, la lettre qui suit. Commenlî c'esl là ce qu'elle appelle sa confession!... Mais son crin>e est tout au plus ce dont pourrait s'accuser un enfant de douze ans.

C'est-à-dire que je raonirerais celte lettre à certaines dames du monde, qu'elles n'y croiraient pas!...

Ou qu'elles se mellraient à rire comme des folles!

Et M. Lecerf abuse de celle innocence primitive pour vouloir contraindre madame Kelller à passer sous ses fourches candines!

Pardieu! monsieur Lecerf, vous êtes un lùclic gredin, cl je vous prouverai qu'une femme comme madame Kclllcr se tarife à plus de Iiuil cenls francs.

Quelle heure esl-il?

Spindler regarda à sa montre.

— Quatre heures bienlôl. Courons chez moi prendre de l'argent.

El puis chez le Lecerf.

Allons! je disais hier à Saint-Aguel qu'il ne valait pas grand'cliose;mais voilà un monsieurquivaulencore moins que Sainl-Aguel.

Telle élail la lettre de madame Ketllor à Spindler : Monsieur,

Il y aura bienlôl quinze mois que mon mari fit la con naissance de M. Lecerf. M. Lecerf, quoique négociani, adorait les arls, assurail-il. Il demanda à mon mari la permission de lui rendre quelques visites. Bienlôl, à force de compliments, il sut captiver M. Kelller. M. Kelller n'a pas d'amour-propre, monsieur; mais quel esll'arlislequi ne se laisse un peu séduire par les louanges! Bref, au bout de quelque temps, M. Lecerf était devenu le commensal habituel de notre maison. Il passait des journées à l'atelier, jouait avec les enfants, leur apportait des babioles... il n'y avait que moi qui eusse de la peine à me

faire à cel homme... en dépil des mille soins dont il m'accablait comme les autres. C'est que, instinctivement sans doute, je sentais que le cœur était étranger à sa conduite à notre égard. Plût au ciel que je me fusse toujours ainsi défiée de lui!

Cependant six mois s'écoulèrent. A la longue, on s'habitue aux geus si on ne doit pas les aimer. Je m'étais donc habituée à M. Lecerf, qui continuait de se présenter chez nous an moins trois fois par semaine. Il était d'ailleurs aussi respectueux à mon égard, au bout de ces six mois, qu'au premier jour, et j'avais fini par croire que je m'étais abusée sur son compte... qu'il avait véritablement de ramitié pour nous tous, et sans me laisser aller à une grande intimité avec lui, je commençais néanmoins à l'écouter et à lui parier plus à l'aise.

Un soir, nous étions seuls tous deux. Nous causions d un bal où je me trouvais invitée avec mon mari.

Tenez, chez madame Gilbert.

J'ignore par que! hasard je parlai à M. Lecerf de ma toilette.

— Quel ennuit lui dis-je comme j'aurais dit autre chose, il faut que je mette pour ce bal la robe que j"y avais déjà l'année dernière...

Ah! les femmes d'artistes n'ont pas assez souvent le droit d'être coquettes, monsieur Lecerf.

Et c'est dommage, car j'aimerais tout autant qu'une duchesse à changer de toilette à mon gré.

En parlant ainsi je riais.

M. Lecerf riait aussi.

— Mais, répliqua-l-il, ma cliôre madame Ketllcr, qui vous empêche de porter une autre robe, cette année, au bal de madame Gilbert? — Qui! repris-je, personne, sans doute; mais quelque chose qui a bien aussi ses volontés.

L'état de ma bourse.

Une robe de bal vaut au moins une centaine de francs.

Or, mon mari me donne quarante francs par mois pour mes dépenses particulières , vous voyez donc bien que je ne puis me permettre, avec cela , une robe de bal nouvelle tous les ans.

Ces détails vous ennuient, je pense, monsieur Spindler, ils vous paraissent puérils; mais, pardonnez-le-moi, ils sont nécessaires pourtant. J'irai plus vile tout à Theure; maintenant il faut absolument que vous sachiez commenî un instant de folle coquetterie de ma part, une minute de confiance que je déplore, surent foire pour moi, d'un étranger, le maître le plus odieux.

M. Lecerf m'avait écoutée avec attention. Lorsque j'eus achevé :

— Madame, fit-il d'un ton do bonhomie, ce que je vais vous dire est délicat... Jusqu'à ce jour, j'en conviens, nos relations, toutes superficielles, ne m'autorisent guère à vous demander la preuve de confiance positive...

la marque parliculière deslime... que je m'apprèle à exiger de vous.

Quoi qu'il puisse résulter, néanmoins, de ma proposition, c'esl-à-dire un refus qui me peinerait infiniment, cette proposition, j'oserai vous l'adresser.

Vous savez que je suis commissionnaire en marchandises, madame... j'expédie de tout et partout.

Il m'est donc facile de me procurer, au meilleur compte, toutes sortes déloffes.

Celte robe de bal qui vous manque, daignez me permettre devons l'offrir... Oh! ne rougissez pas, madame! vous n'avez pas compris!... de vous l'ofTrir avec l'avantage, pour vous, de m'en rembourser le payement à votre discrétion.

Le service que je vous rendrai ainsi, vous le voyez, ne me coûtera rien...

Vous n'aurez donc même pas la peine de m'en être reconnaissante.

Cependant, je vous aurai été agréable.

El celle persuasion me récompensera plus, de votre part, que ne sauraient le faire les plus brûlants remercîments d'une autre.

Eli bien... que répondez-vous? Acceptez-vous, madame ?

— Non, monsieur, répliqiiai-je. Je vous suis trèsobligée de votre aimable pensée... mais... je comniettrais une erreur impardonnable en me permellanlde conlrac-

1er une délie à l'insu de mon mari. Pauvrelé n'esl pas vice. Je me priverai d'une robe de bal, el loiil sera dil. — Vous vous passerez d'une faiilaisie, el loul ne sera pas (iil, au conlraire, madame, reparlit M. Lecerf.

C;ir voire refus m'aura convaincu que vous ne me jugez digne ni de la moindre amitié, ni de la moindre confiance.

En parlant ainsi, M. Lecerf s'élail levé... je crus m'apcrcevoir que ses yeux se mouillaient...

Mon Dieu! monsieur S|)indler, que vous dirai-je!

Ce que je n'avais pas accordé à la coquellerie, je l'accordai à la crainte d'offc-nser un homme qui se parait près de moi de tous les dehors de TafTection.

Deux heures après celle conversation, je recevais ma robe de bal.

A dater de ce jour, vous expliquer par quel déplorable aveuglement, cédant aux impulsions de mon mauvais génie, je me livrai de plus en plus au piège que m'avait tendu IM. Lecerf, me serai! impossible!...

Une fois qu'on a mis le pieil sur une fausse route, on ne sait plus retourner en arrière.

Après la robe de bal, ce fut d'un cliàîc que j'eus envie.

Puis d'un voile en dentelles...

Je voulus encore pour ma fille une loiletle loul entière, en une étolTe de soie qui sied à ravir aux enfants.

Châle, dentelles, soieries, M. Lecerf m'apporta loul cela... avec le môme empressement.

Chaque fois que je recevais ainsi un nouveau service (le ccl homme... chaque fois que j'ajoutais une nouvelle obligation à celles que je lui avais déjà, j'éprouvais cependant comme un regret nouveau... comme une nouvelle appréhension...

Mais 51. Lecerf répondait alors à mes doutes secrets par une cordialité qui me paraissait si sincère!... Quand je lui disais : « Je vais vous devoir trop d'argent, monsieur, je ne veux plus rien! » il se prenait si franchement à rire! Quand je lui offrais un à-comple sur ses déboursés, il me refusait si vivement en s'écriant : « Allons donc! vous avez le temps de songer à cela!» que je sentais aussitôt la Iranquillité, la confiance renaître en moi...

Et tonle frayeur, tout remords disparaître!

A présent, vous étonnez-vous que mon mari ne remarquât point mes dépenses excessives, relativement au peu d'argent qu'il me donnait pour mes déjjenses personnelles?...

Je vous répondrai que M. Kettler, comme la plupart des artistes, se daute aussi peu de la valeur de ce que vous appelez, vous autres hommes, des chiffons, que je puis peu me douter, nwi, du prix de la plus splendide gravure... du plus magnifique tableau.

M. Kelller, me voyant plus parée que de coutume à son bras, me disait :

— Comme te voilà belle, aujourd'hui, ma bonne!

Et c'était tout!

Ce u'élail donc pas de co côlé-Iù que devait jaillir le |)rcmicr éclair qui me sigiialcrail l'orage amoncelé sur ma lèle.

Le temps avait passé; un soir encore que je me trouvais seule avec M. Lecerf, qui, depuis quelques jours, affectait près de moi les manières les plus empressées, la conversation étant tombée sur la somme dont je lui étais débitrice, jugez de ma stupéfaction en entendant M. Lecerf répondre par ces mots à ma question :

— Bab! ne parlons pas de cette bagatelle, chère dame! vous ne me devez rien, si vous voulez... et c'est moi qui vous devrai tout... Les jolies femmes ne payentjamais leurs dettes avec de l'argent. — Que voulez-vous dire monsieur? murmurai-ie. — Je veux dire, madame, répliqua M. Lecerf, une chose toute simple : c'est que je vous aime...

Et que, par conséquent, je n'ai qu'un désir : celui que vous considériez comme les humbles présents de l'amanl le plus dévoué, les petites avances que jai eu le bonheur de vous faire.

En s'exprimant de la sorle, le misérable s'approchait de moi... sa main s'emparait de la mienne...

Interdite, glacée, je demeurais muette et immobile...

Enfin, le repoussant avec indignation :

-- fliais vous m'insultez, monsieur! m'écriai-je. — Je vous insulte, parce que je vous dis que je vous aime?...

Je m'élançai vers la porte.

— Oui, voire amour esl une offense, el je vous ordonne de sortir de ma maison.

M. Lecerf s'inclina.

— Comme il vous plaira, madame, repril-il; mais alors, si vous cliassez l'amanl, il faul Lien que le marchand reparaisse...

Vous me devez huit cents francs, madame, ni plus ni moins... voici la note détaillée de mes fournitures...

Je vous serais donc obligé de me solder cette somme avant que je ne m'éloigne.

Le procédé ignoble de cet homme, loin de m'abatlre, ranima encore mon courage el mon mépris.

— Monsieur, répliquai-je, d'abord, un marchand n'a point le droit d'exiger qu'on le piye à la première présentation de sa facture, quand depuis six mois il fournil à crédit.

Ensuite, vous voudrez bien, je pense, me laisser le temps de voir mon mari...

Pour lui conter la faute que j'ai commise en acceplaiil, sans le lui dire, un service de vous.

El la manière dont vous comptiez me faire payer ce service.

M. Lecerf me salua de nouveau ironiquenjenl.

— Al votre aise, madame, dil-il , j'attendrai jusqu'à demain.

Seulement, je répondrai, en premierlieu,à votre objection qu'un marchand n'a jias le droit d'exiger qu'où paye

à première présenlalion sa facture, quand depuis plus do six mois il fournil à crédil...

Que vous vous ahusez coinplclcmenl sur ce polDl.

Le vendeur est toujours libre d exiger payement immédiat de l'acheteur, lorsqu'il n'existe entre eux aucune convention ultérieure.

Ceci est un simple axiome de droit commercial, nndame.

Quant à la menace, car c'est une menace, je le prends ainsi, que vous m'adressez, de conter à votre mari la faute que vous avez commise en acceptant un service de moi...

El la manière dont je vous ai olTert de vous acquitter,

Réfléchissez-y bien, madame, avant d'accomplir cet acte d'inconséquence.

Je ne parle pas du chagrin qu'éprouvera Keltler en apprenant que vous vous êtes obérée d'une somme énorme... pour volrc maison... énorme quant aux motifs qui vous ont fait contracter celte dette.

El Keliler, qui esl la probité en personne, je le reconnais, déteste les dettes, madinie, vous le savez...

Mais le chagrin de votre mari ne sera que le moindre

résultai de votre aveu.

Ce qui sera plus grave, madame, le voici : C'est que Kettler, en m'ajqjortant mon argent, me demandera, croyez-le bien, en échange, réparation de ce qu'il appellera mon olTense...

Or, comme je ne suis guère d'iiumcur à me laisser provoquer sans répoiidre, je consentirai nécessairemenl à donner à voire mari la réparation qu'il me demandera.

Une fois les armes à la main... Dieu est pour tous, en ces cas-là, madame, c'est-à-dire, qu'il n'est pour personne.

Je ne manie pas mal l'épée, je vous le confesse, el je lire le pistolet de même force.

Maintenant, c'est moi qui puis être blessé, tué... sans doute...

Mais dans Tune ou Tautre hypothèse, que pensera le monde de ce duel entre deux hommes hier encore inséparables?

Votre honneur, la vie de votre mari, le sorl de vos enfants, vous allez donc toul mettre enjeu pour le plaisir de satisfaire uue pelile vengeance?

El...

— Assez! assez! monsieur, inierrompis-je, en saisissant avec désespoir le bras de l'infâme qui osait me dérouler cet affreux tableau devant les yeux.

El le considérant, presque à mains jointes:

— Mais ce n'est pas possible, monsieur, repris-je en pleurant, non... ce n'est pas possible .. ce n'est pas vous... vous... l'ami de mon mari... le mien... qui me mettez dans celle alternative terrible de devenir criminelle ou de causer le malheur de ma famille...

Vous avez voulu plaisanter, n'esl-ce pas?... avouez-le-

moi?... Oliî... celle plaisanlerie est cruelle, mais...n'imporle... je vous la pardonne...

Cel arj^enl que je vous dois, je vous le rendrai pelil A pelil... je vendrai mes bijoux... loul ce que je possède pour vous le rendre plus vile.

Je n'aurai plus jamais recours à voire obligeance, je vous le jure!

Mais, vous ne persisterez pas dans l'horrible proposition que vous venez de me faire.

Je suis une honnête femme, monsieur, vous n'en douiez pas... vous n'abuserez pas de ma confiance... de l'amitié que j'éprouvais pour vous... car je commençais à vous porter de l'amitié, monsieur... vous ne vous servirez pas des misérables ressources que vous possédez contre moi pour me contraindre, non pas à vous céder... je ne vous céderai jamais! mais à rougir et à trembler devant vous!...

M. Lecerf m'avait écoutée sans m'interrompre.

Quand j'eus achevé:

— Madame, me dit-il, je ne vous ferai pas un long discours. Je suis négociant, et, à mon avis, chaque phrase est une seconde perdue lorsqu'elle n'aboutit ii rien.

Je ne disconviens pas que le procédé que j'ai employé ])our acquérir quelque |)Ouvoir sur vous ne soit un peu... bizarre...

Mais, je vous aimais... et je vous connaissais, en elfel, une lionuOte femme, très-alluehée à ses devoirs...

Je n'avais donc pas le choix des moyens.

.le me résume.

Ma proposition persiste : soyez à moi... el je reconnais immédiatement, par écrit, que vous m'avez payé.

Ou rendez-moi la somme que vous me devez... et... alors... si vous l'exigez, je cesse à l'avenir de vous importuner de mes visites.

Cependant, comme dans la position où je vous ai placée, je reconnais qu'il est nécessaire de vous laisser du temps pour vous décider... d'une manière ou de l'autre...

Je vous accorde trois mois, madame. Trois mois! je suis généreux, vous le voyez. Pendant trois mois, il vous sera loisible de chercher à vous acquitter... ou de vous résigner à faire le bonheur d'un homme qui vous adore...

Pendant trois mois, je me présenterai dans cette maison comme par le passé...

Sans vous témoigner autre chose que de la politesse.

Adieu, madame. Réfléchissez ou agissez.

La lettre se terminait en quelques lignes.

On voyait que celle pauvre honnête femme n'avait pas eu la force ni le temps de s'élendre davantage sur son malheur,

Les trois n)ois s'achèveront dans huit jours, monsieur.

Je n'ai pu amasser, à force d'économie el de travail,

car je travaille maintenant, en cachette de mon mari...

LES I.ORETTES VE.XGÉES; T. 2. il

je brode pour une lingère, que le qu.irl de la somme que je dois à M. Lecerf.

Quanl à me procurer de l'argent quelque part, cela m'est impossible, M. Lecerf le savait bien. Je n'ai pas de famille... et parmi les connaissances que je possède il n'en est guère à même de m'aider en pareille occasion. D'ailleurs, sous quel prétexte emprunter?

.\u reste, fiiièle h sa promesse, depuis le moment où il se démasqua, M. Lecerf ne m'a jamais reparlé de rien.

Mais vous avez pu voir, au bal de madame Gilbert, qu'il n'en abuse pas moins de ce qu'il intitule sa puissance sur moi.

Et je suis obligée de le souffrir, pour ne pas l'irriter.

Vous savez tout à présent, monsieur.

Il ne me reste qu'un mot à vous dire.

C'est que le jour assigné comme ternie fatal par cet liomme, je me serais tuée plutôt que de me rendre à ses désirs-., ou de conipromellre la vie cl llionneur de mon mari.

Mais Dieu vous a envoyé à moi.

Vous me sauverez!

Soyez béni d'avance dans ce que vous allez faire pour moi, monsieur.

Je prie cl j'espère.

Pauline.

P. S. — Voici l'adresse du misérable : rue Montmartre, 175. »

A cinq heures sonnant, Spindier entrait chez M. Lecerf.

L'honorable négociant allait se mettre à table avec ses trois commis.

•— Un mol en particulier, monsieur, lui dit Spindier. — Très-volontiers, monsieur, repartit Lecerf, qui s'imagina flairer quelque commission importante.

Il monta un escalier qui conduisait à son cabinet; Spindier le suivait.

Quand les deux hommes furent seuls :

— Monsieur, fil Spindier en tirant son portefeuille de sa poche, je suis chargé par madame Keltlcr de vous remettre une somme de huit cents francs qu'elle vous doit.

Voici les huit cents francs.

Veuillez me faire un reçu détaillé, s'il vous plaît :

Reçu de madame Ketller la somme de huit cents francs, valeur fournie en marchandises.

En achevant ces paroles, Spindier avait jeté des billots de banque sur une table.

I! était calme et froid.

Lecerf, au contraire, qui avait, d'abord, affreusement |iàli au nom de madame Kettler, était devenu, ensuite, écarlate à ces mots :

Veuillez me (aire un reçu, détaillé.

El ce chnngeftjenl iiislaulané de couleur seyail fort mal ù sa pliysionoinie.

Car non-seulemenl cel homme étail laid, mais encore on voyait qu'û élail méclianl.

Cependaiil il se taisait.

Spindier reprit, en le regardant en face :

— Eh bien! monsieur, est-ce que vous ne m'avez pas entendu? Vous aurais-je parlé hébreu, par hasard, sans m'en douter?

Lecerf redevint pâle.

— Non, monsieur, non.

Vous m'avez parlé à peu près français, je crois, repartit-il d'un Ion aussi impertinent, pour le moins, que celui que venait d'employer Spindier.

Seulement, je dois vous avouer que je n'ai rien compris à ce que vous m'avez dit.

Madame Kelller ne me doit rien, et...

— Vous meniez, monsieur, interrompit Spindier avec force. — Monsieur!... hurla Lecerf.

Et non pas sa main, mais son poing se levait sur le jeune homme.

Mais Spindier avait prévu le geste.

Vif comme la poudre, avant que le bras du marchand eût fait la moitié du chemin vers lui, déjà l'ariisic avait frappé le misérable au visage, avec une telle violence, qu'il tournoya sur lui-même et alla heurter contre une boiserie.

Lccerf poussa un second liurlemenf, mais il ne bougea pas.

II sentait qu'il avait affaire à trop forte partie. Spindier sourit dédaigneusement.

— Il ne faut pas jouer à ce jeu-là avec mol, mon cher monsieur, repril-il, vous n'auriez pas l'avanlage, vous le voyez!

Comme lorsque vous vous amusiez à torturer madame Kettler.

Finissons! Mon reçu...

Et s'il vous reste un peu de cœur, je vous offre la revanche de mon soufflet, à l'épée...

— Oui! oui!... sans doute!... Oh! nous nous battrons, monsieur!... balbutia Lecerf qui écunialt de rage.

Et je vous tuerai.

— Laissez donc!... vous ne me tuerez pas du tout... — Mais... quant à ce reçu... — Prenez garde, vous allez dire une nouvelle sottise.

Quant à ce reçu, vous n'avez pas gronde envie de me le donner, n'est-ce pas?

Eh bien! savez-vous ce que vous gagnerez en vous obstinant, monsieur?

C'est que, d'abord, comme je vous laisserai, malgré vous, cet argent, devant vos commis, vous n'aurez pas le droit de crier que madame Kettler ne paye pas ses dettes.

Ensuite, c'est que j'irai conter nioi-nième à Kettler, HJoi-niême, vous enleiidcz? toutes vos infamies...

El que je lui défendrai, cependant, de se ballre avec vous...

De même que je m'interdirai ce plaisir...

Tout ce que nous pourrons faire pour vous, alors, Ketlier et moi, ce sera de vous cracher à la figure chaque fois que nous vous rencontrerons.

Lecerf, du livide tourna au vert.

C'était un vcrilable caméléon que ce monsieur, décidément.

Il tomba devant la table sur laquelle couraient les billets de banque, et ses doigts tremblants griffonnèrent l'écrit qu'on lui imposait.

— Tenez, dit-il en présentant le papier h Spindior, prenez donc.

Mais nous allons nous battre tout de suite, n'est-ce pns?

— Oh! tout de suite! comme cela, dans votre cabinet! ce serait gênant!

— Vous me laisserez bien la permission d'aller chercher des armes et des témoins?

— Alors... dans deux heures.

— Vous devenez plus raisonnable. Dans deux heures, soit; où cela?

— Au bois de Boulogne, avenue d'.Auteuil. ^ous nons retrouverons là, et nous saurons bien découvrir quelque endroit isolé.

— Je n'en doute pas! Dans deux heures, venue d'Au- Icuil, c'est convenu! Au revoir, monsieur... Je ne vous siiliie pas.

Jnsqii*OH on aime...

Nous avons laissé Fabien de Crosne an comble iln bonheur dans les bras d'Henriette de Roslaing.

Voyons donc ce qu'était dfivenu ce bonheur au boni d"un mois, à peu près, de durée.

Oli! posséder une femme jeune, jolie, si)iriluelle, aimante!

El qui n'a appartenu encore à nul autre avant vous!

Ce qui est d'autant plus original que celte femme esl mariée...

El \oiis n'ignorez pas que l'originalité double le prix liu plaisir...

Jouir des premiers baisers de celle femme, de ses premiers iransporls, savourer à longs Irails Paspecl de celle pudique rougeur qui lui moule au fronl quand vous lui dites : o Je l"aime! » au momeul où elle se livre toul entière à vous...

El bientôt vous enivrer de joie et d'orgueil, lorsque les frissons de la volupté ont remplacé en elle ceux d'une douce honte.

Apprendre, apprendre, et puis encore, et puis toujours apprendre à cette femme lous les arcanes d'une science cliarmante...

El qui n'est pas si commune que bien des gens veulent le croire.

L'homme mange, a-t-on dil; riiomme d'esprit, seul, sait manger.

On pourrait dire tout aussi justement :

L^liomme aime.

L'homme d'esprit, seul, sait aimer.

Faire une éducation, enfin, devenir maj/s^cr...

Mais magisler sans morgue et sans prélenlions, sans lunettes et sans perruque...

Dans ce genre dédiicaliun-iïi, où le grec et le latin ne sonl pas de rigueur, le maître se montre souvent plus étourdi, plus fou que l'élève.

Sans que cependant relève songe jamais ;i se moquer du maître.

Eli bien! ces joies que nous venons de décrire, celle ivresse, cel orgueil, celle admiralion...

Un mois durant, de suite, elles furent lo partage de Fabien, devenu l'aniaiil d'Henriette de Rostaing.

Pendant un mois, oubliant du monde toul ce qui n'était pas elle et lui, Fabien n'eul pas une pensée qui ne se rapportât à Henriette, pas un sourire qui ne fùl pour Henrielie , pas un désir qui, pour se réaliser, n'eût besoin d'Henriette.

Les évéïicmenls avaient, d'ailleurs, on no peut mieux servi nos amants.

M. de Rostaing avait élé forcé de partir en voyage pour des affaires d'intérêt.

Et safis doute Estelle Vigi était partie avec lui... car on ne la voyait plus à i'hôlel...

Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'Henriette , dc- |)uis un mois, étail libre el indépendante comme une veuve...

El qu'elle profilait de sa liberté pour se faire lieureuse.

Le matin, sur les dix heures el demie, elle arrivait chez Fabien.

Elle le quillail vers les deux heures.

Puis le soir on se retrouvait à un lieu convenu do rendez-vous.

On allail au bois ou à la campagne, respirer l'air et se répéter ce qu'on s'était dit le malin...

— Ii2 —

Qu'on s'aimail... cl qu'on s'aimerail sans cesso.

El le lendemain, c'iHail à recommencer...

El on recommençail sans peine.

Sans se dire : Ah çà ! mais c'csl lonjours h même chose!

C'est lonjours la même chose... \o\]i\ une vilaine plirasc dans la bouche d'une niaîlresse ou d'un amanl réfléchissanl à son bonheur!

D'abord, si c'est toujours la même chose, c'esl que vous le voulez bien.

Ensuite, pourquoi réfléchissez-vous?

Mais, hélas!

Un malin, Henrielle enira loule Irisle chez Fabien. M. de Rostaing el Vamie intime elaienl revenus;! Paris.

— Je ne pourrai plus le voir que Ions les deux jours mainlenanl, mon ami, fil, eu pleurant, Henrielle à son ainanl.

Fabien pleura un peu aussi.

— Que veux-lu? répliqua-l-il, il faulen prendre noire parli.

Sans doulc il esl fâcheux de liniiler noire bonheur. Cela nous convenait si bien de nous quiller à peine. Mais puisqu'il le faul.

Au reste, sois tranquille! cela ne m'empêchera pas de -l'aimer! au contraire.

En effet, lorsque après un jour enlier de spparalion Fiibien se retrouva avec Ilenrielle, il sembla qu'à force (le tendresse, de serments él de bonté, il voulût lui payer les liirmes qu'elle avait versées loin de lui.

Et Henriette se retira, ce jour-là, sinon consolée, du moins résignée.

Mais le moment était venu où les amours de Fabien allaient prendre une nouvelle physionomie.

Comme l'oiseau qui voit ouverte la porte de la cage où il a vécu longtemps, choyé, bien nourri, adoré... Fabien qui s'était, en quelque sorte, calfeutré, pendant un mois, dans sa liaison avec madame de Rostaing, ne sut dabord, en recouvrant un peu d'air et d'espace, que faire de sa liberté.

Cependant cette hésitation ne fut pas de longue durée.

Il avait commencé par considérer comme une profanalion, de sa pari, de causer, rien que de causer, aujourd'hui, avec une autre femme, surtout une femme du genre de celles que Fabien connaissait le plus patliculièremenl, quand il devait voir le lendemain son Henrieile.

Bienlôt(on s'accoutume à toul), Fabien, loin d'éprouver du regret en rencontrant quelque loretle de ses amies, trouva encore très-naturel de lui rendre visite quand il lui en prenait fantaisie.

Pis encore, rassasié d'ambroisie (les dieux s'en rassasiaient bien), un soir, notre jeune fou se permit de porter ses lèvres à une coupe de piquette qui s'offrait à lui.

El là n'ctail pas le crime.

QuaiiJ on a Ircs-soif, on boit de loul!

Jlais ajjfès avoir repris goùl à la piquelle, Fabien eut le lori de nier l'ambroisie...

Non content d'èlre inOdèle, il se montra ingrat.

Ce qui l'avait le plus charmé dans ses amours avec madame de Rostaing, le mystère dont ils étaient entourés, fut ce qu'il se mit, en premier lieu, à haïr.

Il s'était dit un mois auparavant :

— Oli! une femme à moi, bien à moi, que personne ne verra, que personne ne connaîtra, dont j'aurai, pour moi seul, les grâces, le cœur, la beauté, l'esprit !

Quelle félicité!

H se dit alors :

— Oli! une femme qu'on ne peut montrer à un ami le plus intime, qu'on n'a le droit de conduire nulle part, qu'on ne possède qu'en catlielie, un nombre d'heures voulu... qu'il est dJfendu, sous peine de scandale, d'avouer à qui que soit!

Quel ennui!

Dès ce jour, tout était perdu pour Henriette!

Fabien n'était plus ni si empressé de l'étreindre quand elle arrivait...

Ni si jaloux de la retenir une minute encore quand elle parlait.

Les baisers de la jeune femme, ses baisers aussi brû-

loiits qu'au premier jour, se mouraieni parfois, niainlenanl, sur des lèvres de giaceî

Ses Iransports se brisaient souvent, tout d'un coup, devant un air de fatigue...

Un regard d'indifférence.

Elle lui contait encore ses chagrins, ses douleurs dans son ménage...

Il i'écoulait à peine, ou bien il lui répondait par ce slupide et peu consolant niol :

— Que veux-tu!

Quand elle lui parlait du passé, de leurs amours...

Il se taisait.

Du présent :

Il bâillait.

De l'avenir :

Il détournait la tête.

Plus il"inlinies causeries , plus de projets insensés mais adorables, plus de rêves!

A bout de patience, dévorée d'inquiétude, prêle à se désespérer, lui disait-elle :

— Fabien! Fabien! est-ce que tu ne m'aimes plus? — Pourquoi cela?... répoiidaii-il vivement, car il avait encore pitié d'elle. Jlais si, je l'aime!...

Pourquoi en douter?...

El la pauvre femme lui demandait pardon de ses paroles...

Un instant, elle recouvrait sa joie, ses espérances...

El, cependant, en se scparanl de Fabien elle se sentait toujours I liste.

C'est que, vraiment, elle doutait.

Fabien et Henriette s'étaient séparés assez mal lavantveille.

Elle s'était permis de pleurer devant lui.

Et il s'était fâché.

Il s'était emporté contre ces femmes qui ne sont jamais satisfaites de rien, qui ne croient a rien, qui ve savent que tourmenter ceux qu'elles aiment... et qui les affligent sans cesse à force cTeœigences ridicules.

Bref, Fabien avait bonnement alors fait le procès à Famour...

Comme on fait, en général, le procès à tout ce qui ne vous plaît plus.

Pour se donner à soi-même un semblant d'excuse de son inconstance.

Ce jour-là, Henriette se présenta chez son amant, si pâle, mais si pâle que Fabien s'en effraya tout de suite au lieu de s'en formaliser...

Comme c'était son droit d'amant qui a cessé d'aimer.

— Qu"avez-vous, Henriette? s'écria-t-il en faisant asseoir sa maîtresse à ses côtés.

M. de Rostaing aurait-il découvert...?

Henriette secoua la tète.

- Ii7 —

— Qii'csl-ce donc cilors? reprit Fabien.

La jeune femme regarda en face son amant.

— Fabien ! Fabien ! lui dit-elle en contenant avec peine les sanglots qui se pressaient dans sa gorge; Fabien, je viens vous dire... que si vous maimez, l'occasion se présente à vous de m'en donner la preuve.

Fabien, je ne puis supporter plus longtemps l'existence que je mène dans lo maison de M. de Rostaing.

Fabien! peu m'iniportcnl, maintenant, mon honneur, ma réputation... les sarcasmes du monde, les reproches de mon père!

J'ai cessé, par amour, d'être une honnête femme! et il ne m'en coûtera pas plus maintenant de cesser de souffrir!....

— Mais enfin, reprit Fabien que ces préambules n'inquiétaient pas médiocrement, qu'avez-vous, Henriette, parlez? que vous a fait M. de Rostaing? — Ce qu'il m'a fait? répéta Henriette.

Et pourpre de honte et de douleur, laissant ses pleurs déborder, elle se cacha le visage dans le sein de son amanten murmurant :

— Devant... celte femme... il m'a menacée... il a.,, osé lever la main sur moi!...

Fabien bondit sur son siège.

— Le lâche! s'écria-t-il.

Henrielio continua, toujours réfugiée daus les bras de l'homme aimé :

— ri8 —

— Oui! oui!... il a voulu... me ballro.... me bnllrc... sous les yeux de sa maîtresse... enlends-Ui... me ballre! — Et quand cela s'est-il passé? — Hier! hier au soir... Oh! si j'avais osé accourir le reirouver tout de suite...

Mais... il était tro|) lard.

Et puis... tu n'étais peut-être pas chez toi... J'ai attendu!

Oh! je n'ai pas dormi de la nuit, va! El sitôt que j'ai pu m'échajiper, je me suis enfuie de cette maison maudite.

— Pauvre femme! dit Fabien en la serrant contre lui. Quelle esl ton intention à présent?

Henriette se leva.

— Quelle est mon intention!... tu me le demandes? repartit-elie. Tu n'as donc pas entendu ce que je te disais tout à l'heure... que j'avais assez de celle existence... que j'élais décidée à lout fouler aux pieds?

Qui donc m'accuserait après tout?

Al. de Roslaing m'a menacée hier...

Demain il me frappera.

Qui donc me donnerait tort de le fuir?

— Le luir? reprit Fabien, qui commençait à avoir peur (le trop comprendre; le fuir... i;ommenl!... lu veux...?

— Je veux me séparer à tout j.imais de cet homme; oui, je le veux!

Il a une mailresse; qu'il vive avec elle... je ne l'en empêche pas...

Moi, je vivrai avec mon amant.

J'exigerai que M. de Roslaing me rende une partie de ma fortune... et il obéira... je le menacerais plutôt des tribunaux...

Par conséquent, je ne te serai pas à charge, mon Fabien.

D'ailleurs, tu es riche et tu es généreux, je le sais!

Nous partirons d'abord en Italie, en Espagne, en Angleterre... où lu voudras...

Quand nous reviendrons à Paris, on y aura tout oublié!...

Et puis, nous vivrons heureux et tranquilles, ensemble, toujours ensemble... sans avoir besoin de nous cacher...

Parle! est-ce que ce projet ne te sourit pas? Ne veuxtu pas ainsi de moi tout à fait? me repousses-tu?

— Non!... oh! non... sans doute! je ne le repousse pas, repartit Fabien, mais...

— Mais?

Fabien se leva et se prit à arpenter à grands pas, en silence, sa chambre à coucher.

L'enthousiasme d'Henriette se glaça subitement.

— Eh bien! tu ne réponds pas, Fabien? reprit-elle en attachant sur son amant un regard plein d'une secrète angoisse. Tu vois... peut-être, des difficultés dans ce que je te propose?

Fabien demeurail muet.

— iuo —

— Tu crains pour moi le mépris du monde? Fabien continuait de se taire.

— Ou bien... lu avais rêvé un autre avenir pour loi? Fabien se taisait toujours.

Henriette courut à lui.

— Mais parie! parie donc! s'écria-l-elle, lu vois bien que je me meurs! Dis-moi ta pensée, la pensée tout entière... Si elle esl bonne... pourquoi redouter de me faire plaisir?... Si elle doit me briser Tàrae...

Eh!... j'ai appris à souffrir depuis longtemps... je saurai supporter une douleur de plus...

Mais parle du moins!... explique-toi! car ton silence est plus cruel que tu ne l'imagines...

Il me semble que ce que lu penses esl si terrible pour moi, que lu n'oses même pas me l'avouer!

— Henriette!

Fabien s'était rapproché de la jeune femme et la pressait contre lui.

Elle ne se trompait pas... il n'osait lui avouer ce qu'il pensait.

— Allons! continua-t-elie, du courage, mon ami!... lu le vois, je suis calme!... je puis tout eniendret

C'est bien cela, n'est-ce pas? tu refuses... de me recevoir chez loi... Devenir presque le mari... d'une femme qui portera toujours un autre nom que le tien,., est une position qui t'effraye... Tu... veux... que je rejoigne M. de Roslaing... que j'oublie l'insulte dout il

— loi —

s'est rendu coupable... que je reprenne mon collier de misère... sans me révolter davantage?

Qui sait!... peut-être même excuses-tu la conduite de cet homme... Un moment décolère... d'emportement... est chose si simple... n'est-ce pas?..,

— Non! non! s'écria Fabien, entraîné par un mouvement généreux, Emmanuel est un lâche! je le répète!...

El il reprit d'un Ion plus bas :

— Et cependant... — Et cependant... tu m'ordonnes de pardonner à ce lâche, de retourner dans sa maison, lie lui sourire peut-être?

Madame de Roslaing prononça ces derniers mois avec amertume... Fabien le sentit.

Il avait hésité, par pitié, devant la douleur d'Henriette; il recouvra, par amour-propre, sa fermeté devant une raillerie :

— Eh bien! oui, fil-il vivement; oui, dussiez-vous douter de moi un instant, je vous l'avouerai, Henriette, votre projet d'abandonner votre mari m'épouvante!

Vous me parlez de vivre avec moi désormais...

Oh! si vous étiez libre, vous refuser serait un crime de ma part!

Mais, malheureuse amie, savez-vous ce quiest réservé à la femme mariée qui vit avec son amant?

Le monde la méprise et la repousse... Ses enfants, s'il lui en vient, sont tachés en naissant d'un litre infâme... il leur est défendu de porter un nom...

Un jour, eux-mêmes, ils se prenneiii ù maudire leur mère... qui leur a fermé accès dans toute famille honorable... leur père, à qui la loi défend de les appeler tout haut ses enfants...

Puis, au milieu de ce désordre, le temps passe... Tamour s'éteint avec l'âge, et l'intérêt se ravive... alors...

— Alors, cet amant et cette maîtresse, qui s'adoraient autrefois, devenus vieux, el n'ayant rien à attendre l'un de l'autre... se prennent à se haïr, n'esl-il pas vrai? — Je ne dis pas cela, mais... — Mais vous le pensez... c'est bien!... merci!... interrompit Henriette, merci de vos conseils, de votre prudence, Fabien; j'étais folle, je le reconnais...

Vous avez raison... ma place n'est pas ici... elle esl... elle doit être, malgré tout, dans la maison de mon mari.

J'y retourne...

Adieu!

Henriette était calme en parlant ainsi... calme en rejetant, sur ses épaules, son châle tombé à terre lorsqu'elle était entrée...

Calme, en tendant sa main à Fabien...

Et pourtant Fabien la considérait avec terreur.

Cette figure de slalue vivante était plus terrible à voir que la physionomie la plus ravagée par la douleur.

Il prit la main qu'on lui présentait.

— Henrielte! ne parlez pas ainsi, je vous en supplie, murmura-t-il; mes paroles vous ont douloureusement

froissée, je le vois, quoique vous puissiez faire!... Demeurez encore... nous causerons Iranquiliemeiil... nous diercherons... nous aviserons au moyen de vous mettre à l'abri, dorénavant, des mauvais i>rocédés de M. de Rostaing...

Je vous aime, Henriette, vous le savez, et...

Henriette retira brusquement sa main de celle de Fabien, comme si elle se fût brûlée au contact d'un fer rouge...

C'était trop, elle n'avait plus la force de se contenir.

— Vous m'aimez, s'écria-t-elle, vous m'aimez!... Vous m'aimez!... et vous me chassez quand je viens à

vous!...

Quand je vous dis que je ne puis plus vivre que près de vous!...

Fabien recula devant cette éclatante apostrophe.

Il était atterré.

La tête de madame de Rostaing était sublime d'expression de mépris et de désespoir.

— Oh! reprit-elle, et c'est vous! vous... qui êtes venu troubler la triste paix où s'écoulait ma vie...

C'est vous qui, il y a deux mois à peine, me juriez à genoux de me consacrer tous vos jours!...

Vous, que je croyais noble, bon, généreux!

Ab! tenez, vous êtes bien coupable, monsieur! plus coupable que vous ne pensez...

Vous ne m'avez fail connaître le bonheur un instant

— lU —

que pour me rendre ensuite ma misère plus pénible...

Un sanglot s'échappa du sein de la pauvre femme; c'était le tribut qu'elle payait à un souvenir...

Fabien eut honte de lui-même... il voulut parler...

Mais elle l'en empêcha d'un geste.

— Ne me dites rien! fit-elle, je ne vous croirais pas!... Tout est fini!

Je retourne chez mon mari.

Vous demeurerez chez vous.

Nous ne nous reverrons jamais.

Adieu! adieu!... adieu!...

Et avant que Fabien eût eu le temps de la retenir, Henriette de Roslaing s'élançait hors de la chambre à coucher, traversait rapidement l'apparlemcnl et disparaissait...

Elle n'était plus là...

Fabien, la figure dans les mains, était tombé sur un siège.

Il se trouvait encore à la même place, dans la même position, quand Spindler parut devant lui une heureaprès.

— Hé!... là-bas... est-ce que tu dors? cria Spindler on frappant sur l'épaule de son ami.

Alors, fais-moi le plaisir de le réveiller bien vite, car j"ai besoin de tes services.

Il s'agit pour moi, en ce moment, de me faire tuer. Ou, ce que je préfère infiniment...

De tuer.

Comment cela Gnit.

Vous souvienl-il de celle larme que Fanny Blondinelle laissa tomber dans l'herbe, au bois de Montmorency, en entendant Maurice lui dire en termes gazés, il est vrai, qu'il avait assez d'elle?

\ S'il n'y a plus d'hamadryades pour féconder les larmes qu'on leur -confie, il existe encore des gens qui exploitent très-volontiers celles qu'on leur laisse voir.

Le lendemain de la partie à Monlmorency, Blondinette se rendait rue du Sentier, chez un correspondant de théâtres.

Un correspondanl de lliéâtres est un monsieur qui se cliargcdefournir, ù juste prix, des acteurs el des actrices aux directeurs qui lui en demandent.

— Que me voulez-vous, mon enfant? dit iM. Claudin le correspondant, à la jeune fille. — Une place en province, monsieur, fit-elle. — Une place... c'est difficile en ce moment... Nous sommes en septembre demain... vous devez bien penser que les cadres de la province el de Paris sonl complets depuis longtemps.

Blondinette poussa un soupir; M. Claudin comprit qu'elle désirait absolument partir et que, par conséquent, elle ne serait ni dilîicilesur leclioix delavilleoù il l'enverrait, ni regardante quand il s'agirait de payer la prime qu'il lui réclamerait pour ses services.

— Enfin! repartit-il, revenezdanshuitou dix jours. ..on m'a parlé d"une demoiselle Poulet qui branlerait dans le niancbe, comme ingénue, à Reims. Je m'en vais écrire... si l'on peut remercier la petite Poulet, vous prendriez l'emploi.

C'est cent francs les quatre mois d'été, vius savez, et cent vingt-cinq les mois dliiver.

Comme vous arriveriez en septembre, vous n'auriez (|ii'un mois d'été à supporter.

L'affaire est bonne.

Au revoir donc, dans une dizaine de jours.

— Oui, monsieur.

Dix jours après, Blondinclte, ciirenlraiil chez Mauriee, d'une course obligée, avail-elle assuré, lui disait, en s'asseyanl, les yeux baissés, près de la lable où il dessinait.

— Je pars demain, mon ami. J'ai trouvé une place pour Reims.

Maurice se retourna vivement.

— Une place... pour Reims! répéla-t-il d'un air ébahi, que veux-tu dire?

Depuis dix jours, comme il n'y avait pas eu trop de coups de vent dans le petit ménage, Jlaurice ne se souvenait plus de sa gracieuse invitation à Blondinette de chercher à s'occuper...

Parce que ses moyens ne lui permettaient pas d'entretenir une femme.

Fanny sourit tristement.

— Je veux dire, reprit-elle, que je suis allée chez un correspondant le prier de me donner un emploi.

Qu'il m'a trouvé celui (ïingénue à Reims et que j'ai signé mon engagement ce malin.

Maurice pâlit. 11 lui semblait qu'il venait de recevoir un coup violent en pleine poitrine.

Cependant il se remit bien vile. Le cœur se tait quand la raison crie.

— Ah! vraiment, fll-il, tu vas à Reims!... Comment cela?... c'est de cet engagementque lu l'occupais ces joursci... quand lu médisais que tu avais besoin de sortir?...

El... pourquoi me cachais-lu les intentions?

— ioS —

— Parce que je ne voulais rieu l'apprendre avant d'élic certaine de partir. — C'est très-sage!... Et... cl... lu vas l'en aller ainsi... sans regret! — Oli! murmura loul simplement la jeune fille.

Maurice vil bien qu'il avail à se reprocher une sotlise.

— Pardon! pardon! chère enfant, reprit-il en attirant Blondinelle sur ses genoux, je suis un méchant el un imbécile! c'est ^rai!...jele sais!... C'est moi... qui... ai voulu que tu ne restasses pas plus longtemps, si tu pouvais, à ne rien faire!

Mais...

Il s'arrêta; il allait ajouter : « Mais tu l'es trop pressée aussi de m'obéirîo

Blondinette se moucha; c'est une excellente manière de s'empêcher de pleurer.

— Et, poursuivit Jlaurice après une pause; et de combien sont les émolumcnis de Ion emploi? — Cent francs le mois prochain, cent vingt-cinq les suivants. — Diable!... ce n'est pas lourd pour s'en aller à Reims. — Dame! je ne suis pas uneDejazet, une Doche, non plus. — Sans doute! c'est égal... cent vingt-cinq francs... ce n'est guère... Et... tu resteras là-bas...?— Un an. — Et... il faul que tu parles... demain? — J'ai reçu mes avances... la moitié de mon premier mois. — Ah ! tu as reçu les avances... alors... en effet... je comprends... Eli bien, il ne me reste plus qu'à le féliciter de la résolulion, mon enfant. Vois-tu, cela nous affligera

— Vô\) -

quelque temps de ne plus nous voir... mais... du moins... lu travailleras... avec la voix lu peux arrivera loul... et plus lard... lu me remercieras de l'idée... du projet...

Permets... j'ai la jambe engourdie.

Blondinette se leva et Blaurice en fil autant. Il n'avail pas du loul la jambe engourdie, mais il se sentait mal à l'aise et le besoin de respirer plus librement.

Il se mil à la fenêtre et y demeura immobile quelques instants.

L'air el la réflexion vinrent à son secours.

Quand il se retourna, il n'avail plus à craindre de commellre quelque maladresse, comme celle, par exemple, de ne pas vouloir que la jeune fille partît.

Bloudinelle, dans un coin de l'atelier, lirait d'une armoire, pour les serrer dans une grande malle, son linge elses robes que sa mère lui avait renvoyés la veille.

Maurice considéra une minute, en silence, la jeune fille.

Elle était plus pâle que lui... mais elle continuait de ne pas pleurer.

— Quand lu auras achevé les préparatifs, lui dit-il, nous sortirons.

Pour le dernier jour qui te reste ù passer avec moi, je veux que lu l'amuses... Nous irons dîner au restaurant... puis au spectacle... ou tu voudras.

— Pour le dernier jour! balbutia Blondinette.

Vous pensez donc que nous ne devons plus nous revoir, Maurice?

Maurice courut à sa maUresse et l'élreignii avec fu-

reur.

— Si! si! nous nous reverrons, sois-en siire! s'écriat-il. Mon Dieu!... je disais cela... sans y penser... Non! mon enfant, je ne l'abandonnerai pas!... je ne l'oublierai pas... Tu es bonne, et lu m'aimes... et je l'aime aussi de toul mon cœur... noire liaison ne peut se briser ainsi... nous nous écrirons souvent, entends-tu... et quand lu reviendras à Paris... — Vous me permettrez de venir encore quelquefois vous serrer la main?

Blondinette n'y résistait plus; elle pleurait maintenani, ail! elle pleurait bien!

— Parbleu! si je le le permettrai!... mais j'irai le voir aussi chez loi, et...

Allons, ne pleure pas, Fanny, ma Fanny chérie! Va, je lésais bien, il est cruel de quilier ceux qu'on aime... lu m'en veux d'avoir songé le premier à celle séparation!

— Non!... repartit doucement la jeune fille, non!... je savais bien que lu ne pouvais me garder toujours! — Ll... puisqu'il l'aurait fallu lût ou lard... pour ton étal... pour ion bien-être... — El pour loi... Il vaut mieux que je m'en nille toul de suite, oui, Maurice... C'est h cause de cela que j'ai cherche à partir... c'est à cause de cela que j'ai signé mon engagement.

— Signé... signé.. .îs'écria xMauricc,qui lullail encore

contre lui-même; mais lu n'as pas dix-sepl ans... la signalure n'est pas valable... — Oliî M. Claudin, le correspondant, n'y regarde pas de si près... et il a raison... puisque je lui ai demandé une place, c'est que j'en (lésirais une... — Oui... loi... mais... la famille pourrait s'opposer... — Ma famille... cela lui csl bien égal que je parle...

Est-ce que j'ai une famille, moi?

D'ailleurs... vous savez que je ne vois plus ma mère .

Allons! voilà mes préparatifs achevés...

— Déjà... je croyais qu'il fallait une garde-robe complète pour aller jouer en province.

Blondinette sourit,

— Une ingénue n'a pas besoin de beaucoup de costumes..., reprit-elle. — Surtout... lorsqu'elle est, ainsi que loi, jeune, fraîche et jolie, reprit Maurice.

Oh! tu ne vas pas manquer d'adorateurs là-bas, dis donc!...

Tu tourneras l'esprit de quelque gros marchand de vin de Champagne... Eh! eh! eh!

Maurice riait du bout des lèvres.

— Et... cela te lera-l-il vraiment plaisir que je devienne la maîtresse d'un autre, Maurice? repartit la jeune fille. — Je ne dis pas ça! repartit vivement Maurice, — ■ Alors... pourquoi te plaire à supposer que je veuille nie mal conduire!

Maurire embrassa, à plusieurs reprises, Blondinette.

— Allons dîner, dit-il.

On se rendit dans l'un des reslaurants les plus en vogue (le Paris, cliez Vacliolle, boulevard Montmartre. Maurice tenait à bien faire les choses...

Pour le dernier dîner... peul-cire, se conlentail-il de penser maintcnanl, qu'il devait offrir à sa maîtresse.

Ce bon la Fontaine lui revenait en mémoire.

Un an d'absence... d'ici-lù...

L'âne, le roi ou moi, nous mourronsi

On avait pris un cabinet pour être plus libre de causer.

Il avait commandé un dîner... de vingt et quelques francs...

Cependant, on causa peu...

El Ion mangea moins que lorsqu'on allait dépenser cent sous aux Marronniers, à Bercy.

En sortant de chez Vachette, Maurice dit à Fanny :

— A quel théàire as-tu envie que je te conduise? Blondinette secoua le lêle.

— Faut-il être franche? rcparlil-cile. — Parbleu! — Eh bien! je crois que je ne m'amuserais pas au spectacle aujourd'hui, mon ami.

Rentrons à la maison, je n'ai plus qu'un peu de temps à passer près de loi...

Laisse-moi le passer dans ce petit apparlemeni où del)uis deux mois j'ai vécu si heureuse!

Maurice serra la main de Blondinette.

Les heures qui précèdent une séparation pénible sont bien rapides!

A peine étaient-ils rentrés cliez eux... à peine s'élaient-ils assis sur le divan de l'atelier, que déjà le soir arrivait...

Et puis, qu'il élail près de minuit...

— Couchons-nous! dit Maurice.

Il se sentait plus amoureux que jamais de sa maîtresse, ce soir-là.

Ne tient-on pas toujours énormément à ce qui va vous échapper?

La nuit s'écoula plus promplement encore que ne s'était écoulée la soirée...

On s'aima beaucoup... on se répéta mille serments, raille tendresses... et l'on ferma à peine les yeux... juste ce qu'il était nécessaire quand ou s'arrêtait à une station de ce voyage de plaisir.

Si bien que lorsque le jour parut, on fut presque tenté de le soupçonner de n'être que le faux nez d'une aurore boréale!...

Cependant c'était bien le jour, ce niais de jour!...

Six heures sonnèrent, force fut de se lever; Blondinelle partait ù huit.

Maurice envoya chercher une voilure par son concierge, cl y fil charger la malle de la jeune fille.

On arriva h renibarcadùrc du cliemin de fer une doniiiicurc avant le moment du départ; on avait encore le temps d'entrer dans quelque café.

Car enfin Blondinette ne pouvait se mettre ainsi en roule J'estomac vide.

Maurice demanda deux tasses de chocolat... dos flûtes... du beurre...

A luiit heures moins un quart, sur les six flûtes de la corbeille il en restait cinq... Le beurre, on n'y avait p;is touché...

C'est à peine si l'on avait songé à boire le chocolat.

— Allons! murmura Maurice.

Il tenait sous son bras le bras delà jeuncfille. Ils arrivèrent sous le péristyle de l'embarcadère.

— Tu m'écriras sitôt que tu seras arrivée là-bas, di:il à sa maîtresse. — Oli! oui!... et tu me répondras sitôt que tu auras reçu ma lettre! — Sois tranquille!

Tenez*, moquez-vous de lui, si cela vous amuse; mais on voyant partir celle pauvre enfant qui s'en allait, toute seule, dans une ville inconnue, gagner sa vie... ou, plutôt, tâcher de ne pas trop mourir de faim!... eh bien! Maurice pleura... oui... il pleura!...

Mais c'était lui qui l'avait voulu, me répondrczvous.'

Je n'en disconviens pas! c'était lui qui l'avait voulu!...

Mais sait-on donc toujours bien ce qu'on veut!...

Quoi qu'il en soit , Blondinette s'acheminait vers la salie d'atlenlc... oij Maurice ne pouvait la suivre... Les yeux rougis par les larmes et marcliant lentement, elle allait disparaître... Maurice était immobile à l'endroit où elle l'avait quitté... comptant chacun des pas qu'elle faisait en s'éloignant de lui...

Elle se retourna une dernière fois.

C'était le dernier adieu....

— Attends! attends encore! lui dit-il du geste.

Et il s'élança vers elle... en deux bonds il l'eût rejointe.

Leur dernier adieu devait être un dernier baiser...

Le train est parti... oh! Jlaurice n'en doute plus...

Il a entendu résonner le coup de sifflet sacramentel.

ÏFaurice reprend la roule de son logis.

Le. voilà seul... bien seul... sans maîtresse qui le gêne...

Et quelle maîtresse!... une femme qu'il ne pouvait avouer.

Oh! c'est bon, la liberté!... c'est bon de ne plus avoir à craindre de rougir d'une faiblesse!... c'est beau d'avoir su obéir courageusement à de sages conseils!

Pourtant, loin d'être fier et heureux, Maurice est triste et découragé.

Que lui a donc emporté Blondinette, qu'il ne retrouve plus chez lui?

lES I.ORETTES VE^UÉES, T. 2. I 1

— ICO —

Il se promène partout, dans son atelier, dans sa cbambrc à coucher...

Jusque dans la petite cuisine, qui ne renferme qu'une modeste casserole...

Dans laquelle Fanny faisait cbaulTer, le matin, du lait pour leur café...

— Bah! s'(5crie-t-il enfin.

Bah! cela signifie : j'ai du chagrin, mais ça se passera!

Il est vrai : certains chagrins se passent vite...

Mais certaines joies aussi sont bien longues à ralira per une fois qu'on les a laissées s'enfuir!

Maurice ne travailla pas de la journée.

Sur les quatre heures et demie, il rêvassait, couché sur son divan, lorsqu'on sonna à sa porte.

Il courut ouvrir.

El si je vous disais ce qu'il pensait alors en courant, vous n'y croiriez pas!...

Il pensait qu'il était arrivé un accident au chemin de fer de Strasbourg, et que Blondinette revenait...

Mais ce n'était pas Blondinette.

C'était Spindler suivi de Fabien de Crosne.

— Presto! cria Spindler à Maurice, mets ton chapeau, mon cher, et suis-nous.

Je me bats en duel tout à l'heure et tu me sers de témoin.

Avenue Marbœnf.

Ce bon fil. Lecerf, qui avait des prélenlions à bien tirer l'épée, n'eut pas de chance en celte occasion.

A quoi cela sert-il donc d"êlre méchant, impudent, insolent, le tout appuyé de cinq ou six ans de salle, pour se faire blesser, comme un sot, par un novice?

Car Spindler n'avait jamais fait d'armes que pour s'amuser.

Toujours est-il qu'il enfonça trois pouces de fer dans la poitrine de son adversaire, entre la quatrième et la cinquième côle.

Un coup de maître, qui devait fourrer M. Lecerf au lit au moins pour cinq ou six semaines.

L'affaire terminera, Spindler cl ses amis, laissant les lémoins du marchand s'éloigner avec lui en voiture, s'en retournèrent à pied vers Paris.

Comme ils passaient, loul en causant du duel et de la manière dont il s'était terminé, devant Ravel, un restaurateur près de la barrière de 1 Étoile:

— Si nous entrions dîner, hein? messieurs, s'écria Spindler; c'est bien le moins que je nourrisse un jour ceux qui veillaient à ce qu'on ne me tuât pas trop vile.

Qu'en pensez vous?

— Dînons! repartirent Fabien et Maurice. — Dînons donc, reprit Spindler. D'ailleurs il y a longtemps, je trouve, que cela ne nous est arrivé à tous trois ensemble... trop longtemps... Oui, savez-vous que pour des inséparables, nous nous sommes beaucoup séparés depuis deux mois. Nous devons avoir des confidences à nous faire... infiniment de confidences... Pour ma pari, j'ai deux histoires assez curieuses à vous narrer... et ce duel est un incident cLe l'une d'elles... Et toi, Fabien... es-tu toujours avec ta femme honnête?

— Non, nous nous sommes quittés d'aujourd'hui. — Vraiment!.. Et toi, iMaurice, et ta petite lorette? — Elle est partie à Reims ce matin! — A Reims! cette idée!... Qu'est-ce qu'elle va faire par là?... des biscuits?...

Comme ça, vous voilà veufs touslesdtux, messieurs?...

Raison de plus pour que vous ne soyez pas fâchés, de voire côlé, de m'ouvrir voire cœur...

C'esl toujours Irès-agréable d'ouvrir son cœur à un ami quand, à lorl ou à raison, une maîtresse vient de vous laisser ce cœur en toute propriété.

Volte-face par conséquent! Ravel nous tend les bras, messieurs.

Le dîner d'abord, ensuite les épanchements... les regrets... voire même deux ou trois larmes par léle...

Car je permets deux ou trois larmes, vous entendez? Je me suis amendé depuis notre dernière rencontre, mes enfants; je commence à supposer qu'il y a des femmes qui valent la peine qu'on les aime...

Ce qui fait que, croyant aux femmes, Je suis bien obligé de pardonner à l'amour!...

Les trois amis étaient entrés au restaurant.

— Garçon! cria Spindler, du papier et un crayon. Nous voulons manger et causer tranquillement.

Là, voici noire menu dressé.

A présent le service vous regarde, tâchez que les mets soient chauds et les vins frais.

El que Dieu et votre cuisinier nous protègent.

Nous ne reviendrons pas sur nos pas en faisant assister le lecteur à ce dîner, où tour à tour il fut question entre nos amis de Fanny Blond iuelle, d'Henriette de Rostaing, d'Esthcr de Caslries et de Pauline Keltler.

Le lecteur en sait aulanlque nous, maintenant, sur les quatre amours de nos trois héros.

Ce que nous dirons seulement, c'est que, de confidence en confidence, de récit en récit, le diner de Spindler, Maurice et Fabien se prolongea assez tard.

Il était près de onze lieurcs lorsqu'ils sortirent du restaurateur.

Bras dessus, bras dessous, le cigare aux lèvres, ils se mirent à descendre les Champs-Elysées.

Ils s'en allaient silencieux tous trois: c'est que chacun d'eux, sous l'impression d'un regret, d'un désir, évoqués par leur commune conversation, ne se sentait nullement disposé à railler les deux autres, comme il l'eût fait, à coup sûr, au temps où il n'avait pas encore aimé.

Tout à coup, au moment où ils marchaient ainsi plongés au plus profond de leur pensée, ils tressaillirent tous trois comme éveillés en sursaut.

Sans s'en apercevoir, au lieu do continuer de suivre les Champs-Elysées, ils étaient entrés dans l'avenue Marbœuf.

El ils se trouvaient devant certain pavillon.

Et certaine voix venait de frapper leurs oreilles en prononçant ces mots ;

— Je vous attendais, messieurs.

Ce pavillon, c'était la demeure de Diavolina.

Celte voix, c'était celle de Diavolina debout sur le seuil de sa demeure.

Celle fois encore, comme au jour où celte femme singulière leur était brusquement apparue chez l'un d'eux, après qu'ils l'avaient si complètement oubliée, pourtant, depuis une semaine, Fabien, Maurice et Spindler, quoiqu'ils l'eussent alors oubliée pendant près de trois mois, reconnurent aussitôt Diavolina et la saluèrent de son nom sans marquer plus de surprise que s'ils ne se fussent jamais séparés d'elle.

— Vous nous attendiez, madame? repartit Spindler. En effet.. . le terme que vous nous avez accordé pour nous mettre d'accord tous Irois, avani de nous revoir, est échu. — El nous sommes prêts à vous prouver que nous méritons vos louanges, dit Fabien. —A vous attester que nous avons abjuré nos anciennes erreurs, ajouta Maurice.

Diavolina sourit.

— Suivez-moi donc, messieurs, reparlil-elle. Fabien, Maurice et Spindler entrèrent, sur les traces de

leur hôtesse, après avoir traversé le délicieux jardin qui précédait l'habitation, dans ce merveilleux salon qu'ils avaient tant admiré déjà.

Diavolina s'assit. Les trois amis prirent place à ses côtés.

— Ainsi, reprit-elle sans préambule, vous le reconnaissez, messieurs, les femmes, dans quelque condition qu'elles se trouvent, sont susceptibles de montrer du cœur? Madame de Roslaing vous aimait véritablement, n'esl-il pas vrai, Fabien? — Oui, madame.,, je le crois.

— El vous, Maurice... vous croyez aussi que Fantiy élail lieurcuse et sage près de vous? — Je le crois,., oui, madame, — Enfin, S|)indler.,. vous croyez également qu'EslIier de Castrics cl Pauline Kelller sont dignes du titre d'iionnèles femmes? — J'en suis sûr, madame, — Très-bien ! et cependant, Fabien, vous avez refusé l'offre que vous faisait de vous consacrer sa vie Henrielle de Rostaing, celte femme qui vous aimait lanl!... Fabien ne répliqua pas.

— Et cependant, Maurice, vous avez abandonné à son sort Fanny, cette pauvre fille qui ne vous demandait qu'un peu de tendresse pour se bien conduire toujours?...

Maurice ne répondit rien,

— Et cependant, Sj)indler, avouez-le, en rendant service, jusqu'à risquer voire existence pour elles, à Eslher de Castrics et à Pauline Kelller,,. que vous jugez loutes deux mériter tous les respecis... quelle était la récompense enviée par vous eu échange de vos efforts ? La joie de leur enlever, à voire profil, ce lilre d'honnêtes femmes que vous leur accordez vous-même?

Spindier se lut.

Diavolina sourit encore.

— Voire silence est concluant pour moi, messieurs, reprit-elle. Vous croyez au cœur des femmes, mais vous n'en avez que faire! Celle preuve m'était inutile pour me baser une opinion positive sur vous! ^"imporle!.., je n'ai qu'une parole., j'ai promis de vous appartenir le

jour où vous auriez reconnu celle vérilé puissante : que loule femme sail aimer. Encore quelques minutes, et j'accomplis ma promesse. Mais considérez un peu ceci, d'abord, je vous prie. C'est une lanterne magique fort curieuse que je me suisprocuréc.je serais très-salisfaile de savoir voire opinion sur les tableaux qu'elle va vous représenter.

Alors tout devint sombre comme une nuil d'hiver dans le salon de Diavolina.

Puis un point lumineux surgit sur une muraille... peu à peu ce point s'agrandit jusqu'à s'étendre sur une face tout cnlière du salon.

Au milieu de celle lumière, il y avait une femme, une jeune fille, belle, ravissante... Elle n'avait pas l'aspect ni l'immobilité d'un peinlure... elle vivait... on voyait le jeu de ses traits... le mouvement de ses membres... on eût presque cru entendre le bruit de son haleine.

Elle était assise dans un élégant appartement, occupée à un ouvrage de broderie.

Sa physionomie était calme comme la surface d'un beau lac... et néanmoins sur son front si pur on lisait une pensée... une douce pensée...

Quelque souvenir aimé qui lui faisait, sans doute, battre le cœur !

— Spindicr, flt Diavolina, tu ne connais i>as celte

jeune fille. Dis un mot, et je te la fais connaître. C'est une enfant de bonne maison... elle t'a vu une fois, et elle t'aime.. . Elle n'a pas grande fortune, mais elle porte un nom honorable. El si tu y consens, elle deviendra ta femme, et elle te chérira, et elle te sera fidèle et dévouée, autant que Pauline Kelller et Esther de Castries sont dévouées et fidèles à leur mari. — J'accepte! cria Spindler avec effusion. — Bon! attends un peu. A toi maintenant, Maurice.

La jeune fille disparut pour faire place à une autre.

Maurice poussa un cri.

Celle-là, c'était Fanny... c'était Blondinette.

Blondinette était dans une mauvaise chambre qui sentait son hôtel garni de province d'une licuc. Les coudes sur une table, son mouchoir sur les yeux, elle pleurait...

C'est que, sans doute, elle se trouvait bien seule ainsi loin de Paris... bien triste loin de celui qu'elle aimait.

Mais le lieu de la scène se transformait subitcmenl.

Par une sorte d'intuition, Maurice comprenait qu'un mois s'était écoulé entre ce qu'il avait vu et ce qu'il allait voir.

Celte fois, il retrouvait Blondinette à un souper, au milieu de plusieurs jeunes hommes et de femmes qui tous avaient l'air de ne connaître et de ne servir qu'un dieu : le plaisir.

Blondinette, seule, était encore un peu pâle et pensive parmi toutes ces têtes joyeuses.

Cependant, un assez beau garçon, assis ù ses côtés, lui tendait une coupe pleine... elle refusait d'abord... et enfin, comme chacun se tournait vers elle en ayant l'air de la railler... elle prenait la coupe et buvait.

Aussilôl le souper se changeait en une orgie. Emportés par l'ivresse, hommes, femmes, tout le monde y foulait aux pieds la pudeur.

La dernière, Blondinette luttait contre les exigences de celle bacchanale.

Mais le beau jeune homme la saisissait dans ses bras et la couvrait, malgré elle, de baisers...

La léte de la jeune fille retombait en arrière... Ses bras n'avaient plus de force... sa voix n'avait plus de son ..

Elle était impuissante à résister.

Maurice se voila la figure en poussant un sourd gémissement.

Le spectacle de l'orgie s'efîaça...

Quelques années de plus.

Le dortoir d'un hôpital, maintenant.

Dans un des misérables lils s'élendant, en double file, sous les regards anxieux de Maurice, se tenait immobile et blanche une femme près de. laquelle priait une sœur de charité.

La ft'iiinic poussait un soupir...

El h sœur, après avoir prié encore une demi-minute, jetait sur la figure de la morte le drap glacé de l'hospice.

— Fanny! Fanny! Bl Maurice en étendant les mains.

— Veux-tu la rappeler à toi? dit Diavolina à Maurice.

El, d'un geste, elle anéantissait celte dernière apparition.

— Et tout ce que tu viens de voir ne se réalisera pas. — Oui ! oui ! je le veux ! je le veux ! repartit Maurice. — Bon ! attends un peu aussi. Maintenant à toi, Fabien.

Plus sombre que celui de l'Iiôpital, mais moins navrant, moins horrible dans son iniposanle solennité, quel qu'il fût, l'aspect du tableau que Diavolina réservait 5 Fabien pour clore celte curieuse scène de lanterne magique, n'en frappa pas moins ce dernier d'une épouvante extrême.

C'était encore la mort qui faisait les frais de ce tableau.

Un tombeau, un tombeau de marbre, clos d'une grille de bronze, entouré de fleurs étiolées et portant celle inscription :

Henriette de Rostaing.

Voilà tout ce que Fabien aperçut.

— Henrielle! Henrielle! mais je ne veux pas qu'elle meure ! s'écria-l-il. — Vrai ! dit Diavolina. — Oli ! sur mon âme! Qu'elle vive! qu'elle vive! et je l'aimerai toujours!

Le salon redevint brillant comme devant. Des scènes de la lanterne magique, plus de traces. Diavolina était couchée sur une causeuse. Devant elle se tenaient debout les trois amis, pâles atterrés, tremblants.

— Adieu donc, messieurs, fit Diavolina, toujours avec son infernal sourire, j'ai voulu vous éprouver. Toi, Spindler, lu me sacrifies à une étrangère. Vous, Maurice et Fabien, vous m'abandonnez pour vos maîtresses. Partez, mes braves et fidèles cœurs, je ne vous reliens pas.

En parlant ainsi, l'encbanleresse laissa échapper un soupir.

El dans un mouvement qu'elle fit, comme par mégarde, pour se lever, une partie de son beau sein s'offrit à la vue des trois jeunes hommes.

Ils chancelèrent simultanément et de leurs yeux jaillirent des étincelles.

En une seconde, ils avaient tout oublié des avertissements ou des promesses qu'on venait de leur donner.

Ils ne voyaient plus, ils ne connaissaient plus au monde qu'une femme...

Qui leur avait promis, d'ailleurs, d'èlrc à eux. Celle femme, c'était Diavolina.

— Mais... murmura Spindier, — Vous nous aviez juré..., continua Maurice. — Un adorable bonheur!... acheva Fabien.

Diavolina jeta un rugissement de joie.

— Ah J fit-elle, merci ! Je savais bien, moi, que vous ne m'abandonneriez pas ainsi.

Elle sonna.

Trois domestiques parurent.

— Conduisez chacun de ces messieurs à sa chambre, dit-elle.

KPILOGUE.

Diavolina avait-elle deux sœurs absolument semblables à elle?

Ou possédait-elle le don de se tripler?

Je l'ignore.

Ce que je sais, c'est que Maurice passa la nuit avec Diavolina... c'est que Fabien passa la nuit avec Diavolina... c'est que Spindler passa la nuit avec Diavolina.

El quelle nuit!

De leur vie aucun de nos trois amis ne s'en rappelait une à comparer à celle-là !

Pour noire pari, comme nous n'y élions pas, nous nous dispenserons de vous conler ce qui sul ravir si fort Spiiidier, Fabien cl Maurice Hvrés à leur enchanleresse.

D'autanl plus que cela sérail peul-élrc scabreux à bien raconler.

Au point du jour, nos trois amis se trouvaient de nouveau réunis dans le salon de leur hôtesse.

Comme ils s'avançaient lous trois l'un vers l'aulrc pour se serrer la muin, chacun d'eux poussa en même lemps une exclamation de terreur et de pillé.

Celle nuit d'ivresse leur avait coûté cher... ils s'en apercevaient on se considérant muluellemenl.

Leurs cheveux encore loul noirs, ou tout bruns, ou tout blonds, la veille, élaicnl, ce malin, parsemés de nombreux fils d'argenl. Leur leinl avait perdu la fraîcheur de la jeunesse... des rides profondes sillonnaient leur fronl.

— Qu'est-ce que cela? s'écrièrenl-ils ensemble, et où sommes-nous enfin?... Ouest celle femme dont les fatales caresses nous ont ainsi brisés?

Diavolina parut.

Elle était toujours belle et brillante de force et de santé, elle.

— Qui je suis, messieurs? s'écria-l-clle en ricanant. Comment! vous ne m'avez pas encore reconnue! Mais je

suis la Luxure, mes amis, la fille adorée de la Volupté el de l'Égoïsme... la Luxure, votre maîtresse à tous ! Vous avez abandonné le bonheur et l'amour pour moi. Et comme j'aime qui m'aime, je n'ai pas voulu èlre ingrate envers vous. La nuit que je viens de passer dans vos bras n'était pas ordinaire, n'est-ce pas? Je le crois bien, elle a duré dix ans! — Dix ans! répétèrent tristement Spindier, Maurice et Fabien. — Oui, dix ans, reprit la Luxure; dix ans, ni plus ni moins. Chacun de vous approche de la quarantaine, mes fidèles... Et comme c'est l'âge où l'homme commence à réfléchir... parce qu'il ne lui reste le plus souvent, alors, à peu près à ses ordres que cette faculté-là... je vous laisse avec ce conseil dont vous ferez ce qu'il vous plaira : Ne niez plus le cœur des femmes. Vous n'y connaissez rien !

lES lOKtTTES VEÎVCÉES. T. 2. i^

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Soua foriue de prédictions pour l'année I80S.

En l'an de grâce 1863, on verra se marier, à seule fin d'en faire une, Irois hommes qui auront, jusque-là, rempli Paris du bruil de leurs aventures galanles : MAI. Fabien de Crosne, Maurice Daloz el Théodore Sjijndler.

ÎNola benè : MM Tliéodore Spindier, Maurice Daloz cl Fabien de Crosne seront de très-mauvais maris.

Quand le diable se fait ermite, il n'en croit pas plus en Dieu pour cela.

A <|nt Toudra.

El mainlenaiil, lecletir, pardonnez-moi celle leinlc fanlaslique que je me suis permis de jeler sur ce roman.

C'a été une fantaisie de ma part. Suis-je bien coupable à une époque où la fantaisie semble s'être érigée en reine du monde?

El je prouverais facilement mon dire, je vous le jure, si je n'étais un peu faligué.

Et si je ne craignais, surtout, de vous enlraîner Irop loin en m'élendani sur ce sujel.

— iU —

D'ailleurs, pour racheter un gros mensonge que vous inc reprocliez peul-èlre...

Je vous ai donné dans les Lorcttes vengées lanl do porlrails, de caraclères cl de scènes prises sur la nature*...

Cherchez un peu dans le monde, je vous prie.

Sans doule, vous n'y rencontrerez pas Diavolina.

Mais Maurice Daioz, Fabien de Crosne, Théodore Spindler.

Et M. de Roslaing et Henriette, sa femme, et Estelle Vigi, sa maîtresse.

El Ketller, Pauline cl M. Lecerf.

El M. et madame de Castrics, et Saiul-Aguet.

El Fanny Blondinette..

Et madame de Roslaing.

El madame Peschère.

Et Emma-Rose.

El Sylvie.

Vous trouverez tous ces personnages-là, tous, tous, tous...

El, si vous ne les trouvez pas, venez me le dire, je vous les montrerai.

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