MADAME DE CASTRIES
Non, mousieur; mais «iifiii...
SPI?ÎDLER.
Mais enfin... laissez-moi vous conter mon rêve, madame!... que vous imporle!... en l'achevanl, je prendrai congé de vous... et s'il vous plaîi d'oublier ensuite mon récil, comme je l'aurai oublié bientôt moi-même, je vous le jure... vous lesavez...lous songes... tous mensonges... autant en emporte le vent... Eh bien! la première fois que nous nous retrouverons... il n existera entre nous, comme souvenir de cette entrevue, qu'un peu plus d'intimité peut-être de votre côté... un peu plus de bonheur du mien... 31e refuserez-vous celte douce perspective, madame?
Silence. Madame de Castries est émue. D'instinct elle devine qu'il s'agit ponr elle, en cet instant, de quelque événement important. Elle regarde avec timidité Spindler, elle hésite; mais à l'aspect de la physionomie calme et digne du jeune homme, elle se sent rassurée.
aUD\5IE DE CASTRIES.
Parlez donc, monsieur... contez-moi... votre rêve... puisque cela... doit vous rendre heureu.x... Je vous écoute...
SPmDLER( arec joie).
Merci!... merci, madame! Je commence. Figuroz-vous, madame, que je me trouvais, d'abord, dans un bal. Une feniiiie jeune, cliarmanle, distinguée, était l'objet prii.-
cipal de mon admiration. Mais voilîi qu'an moment où mes regards se fixaient sur celle femme, sans savoir comment ils parviendraient à se détacher d'elle, un homme, nn sol, un imbécile, un niais, un bavard, que je me rappelais avoir rencontré, par-ci par-là, dans le monde, s'approchait de moi et médisait: «Elle est bien jolie, celle dame, n'est-il pas vrai? Eh bien! mon cher... quand je voudrai... elle sera à moiîje vous en donnera lies preuves!»
MADAME DE CASTRIES [gui a pâli).
Ah!
Sl'INDLER.
Oui, madame, notre sol me disait cela! et comme j'avais naturellement l'air de douter de son asserlion, tout à coup, alors, le lieu de la scène se transformant (les rêves comme les féeries raffolent des changements à vue...), je me promenais dans un jardin magnifique, et je devenais témoin d'un spectacle qui me faisait bouillir le sang dans les veines, celui du sot en question poursuivant la jolie dame de ses imporluuilés... l'obligeant à lui donner le Iras malgré elle... lui parlant à l'oreille au risque de la coniprometlre... la lournieuiant enfin... comme un démon tourmente un ange...
El tout cela, cependant, en présence du mari de la jolie dame... car elle avait un mari, j'ai oublié de vous l'apprendre...
Mais ce mari était bon et confiant... il croyait le sol son ami! (On s'imagine quelquefois qu'un sot est votre
ami!...), et il ne s'apercevait pas des tortures qu'imposait celui-ci à sa femme, ou, plutôt, grâce au prisme adoucissant de son indulgence, il prenait ces tortures pour de simples plaisanteries...
Et, tout en en souffrant, peut-être, le premier luimême, par bonté il consentait à les excuser...
MADAME DE CASTRIES (déplus enphtspâle).
Après, monsieur, après?...
SPL>DLER.
Après, madame? Mous étions seuls, moi et le sot, chez lui... A bout de patience, car j'avais bien compris, moi, le martyre de la jolie dame et je brûlais de la délivrer... à bout de patience, je sommais mon compagnon de me montrer ces preuves, dont il s'était targué, de ses droits sur la jolie dame...
El il allait chercher une petite cassette qu'il mettait devant moi. Cette cassette, assurait-il, renfermait des lettres qui pouvaient perdre sa victime... si elle continuait de lui résister...
Car sa victime lui avait résisté malgré tout; il l'avouait, remarquez-le bien, madame.
Il m'invitait ii lire ces lettres... je lui répondais avec le mépris que méritait une offre pareille...
El, de sot, faisant encore de cet homme un lâche... en le traitant à sa juste valeur... je m'éloignais de lui en lui défendant de reparaître de longtemps devant la jolie
LES LORETTKS VEiVGÉES, T. 2. 7
dame, el emportant avec moi la cassette qui renfermait les lettres pour courir la remettre...
MADAME DE CASTRIES {au comble de l'éinotion).
La remettre... à qui... à qui... monsieur?
SPIiSDLER ( se levant et présentant à madame de Castries un coffret de velours qu'il cachait sous son paletot) .
Parbleu!... madame... à celle à qui il devait appartenir...
MADAME DE CASTRIES {saisissant le coffret).
Il serait possible! quoi... monsieur... Oh!... vous êtes mon sauveurl... Quelle joie!... ces lettres... ces malheureuses lettres... je les possède enfin... El c'est vous!... c'est vous!... monsieur... ah! croyez que ma reconnaissance...
SPINDLER {vivement).
Pas un mot de plus, madame... Vous oubliez que tout ce que je vous ai conté n'a été qu'un songe pour moi...
Il est vraiquecellecassetteest bien réelle, trop réelle... sans doute.
niais brùlez-la avec tout ce qu'elle contient...
Comme un rêve la fumée s'envole.
Ainsi que moi, bientôt, vous ne vous souviendrez plus de rien. {Saluant) Adieu, madame.
MADAJIE DE CASTRIES {tendant sa main à Spindlei.)
Non! pas adieu, monsieur! Au revoir.
SpiiuMer dépose un chaste baiser sur la main de madame de Castries et s'cloiffnc. La toile tombe.
Pauline Kef fier.
— Victoire} chantait Spindier, le lendemain matin de celte scène, en souriant à l'image de madame de Castries qui était venue le saluer à son réveil.
Il est impossible qu'une femme à qui j'ai rendu un service aussi signalé ne m'en tienne pas compte à un moment donné...
Elle adore son mari... je le crois.
Elle n'aurait pas cédé à Saint- Aguct... j'en suis sûr!
Mais, que diable!... nulle femme sur terre n'adore son mari à perpétuité!
El si celle-ci ne voulait pas accepter pour amant un imbécile... qui s'y prenait d'ailleurs fort mal pour la captiver... il n'en sera peut-être pas de même à Pégard d'un galant homme...
Qui mettra autant de soins à ne pas lui rappeler le passé... que l'imbécile en mettait h l'évoquer devant die...
Allons! un vieux proverbe dit qu'un bienfait n'est jamais perdu! Je ne crois pas à la sagesse des nations, mais j'ai confiance dans la reconnaissance des femmes... en certains cas...
Je me représenterai chez madame de Gastrics dans un mois.
Voyons donc, maintenant, où en est madame Ketiler avec cet affreux M. Lecerf.
Après la grande dame, la petite bourgeoise, la femme d'artiste; après la blonde, la brune.
Parbleu, ce rôle de don Quichotte au petit pied, s'il n'est pas sans dangers, a bien ses mérites.
Là-dessus, Spindler se leva, soigna sa toilette... alla déjeuner à son café habituel...
Puis il prit un cabriolet et se fit conduire rue des Dames, numéro 7, à Batignolles, chez M. Keltler, le graveur...
Vous connaissez au juste, à cette heure, le mobile de la conduite de Spindler dans toutes ces affaires.
— ior3 —
Fidèle à sa manière de voir quant aux femmes, il mettait au même niveau déjà et Sylvie et madame de Castries, et madame Kelller et madame Peschère.
Sortant de secourir l'une, tout près de venir en aide à l'autre, il calculait déjà les bénéfices que pourraient lui valoir ses prouesses.
Sans doute, ce n'est pas là de la générosité pure.
Néanmoins, faut-il en vouloir à Spindier de ses pensées et de ses désirs? faut-il lui pardonner le fond en faveur de la forme? Je laisse ceci entièrement à votre discrétion.
Que celui qui se croit capable de plus de vertu que lui lui jette la première pierre.
Pour ma pari, je confesse que je ne me sens pas de force à faire ma partie dans celle lapidation.
Il était environ midi quand Spindier arriva chez Kettler.
Le graveur demeurait au troisième, au fond d'une cour.
Spindier monta les trois étages et sonna...
Une petite fille d'une dizaine d'années, brune et belle, tout le portrait de madame Kettler, lui ouvrit.
Derrière elle, se tenait un petit garçon de sept à huit ans, qui ressemblait au mari, celui-là.
Les enfants considéraient curieusement l'étranger qui les regardait avec non moins d'attention.
— lOG —
— Que demandez-vous, monsieur? fil d'un ion poli la pelile fille. — Mademoiselle, reparlil Spindierje désirerais voir M. Kelller. — Papa n'est pas ici pour le moment, monsieur, mais il ne lardera pas à renlrer, el si vous voulez prendre la peine de l'ultendre dans l'atelier... — Volontiers, madenioistlle; et madame votre mère, elle est sortie aussi? — Maman est au marché! s'écria le petit garçon.
La petite fille lança un regard de reproche à son frère; elle savait déjà que toute vérité n'est pas bonne à dire.
Spindier suivit, en souriant, les enfants. Le mot de l'enfant terrible et le coup d'oeil de son aînée ne lui avaient pas échappé. Au marché ! Madame Kelller, cette femme si belle, si séduisante, allait elle-même chercher son pollu-feu! Certes, il n'y a rien de honteux pour une femme à s'occuper de ces détails de ménage, el les sols osent seuls, on pareille circonstance, railler celle qui se soumet à cerlaines nécessités; mais Spindier pensait qu'il était dommage que madame Kelller fùl pauvre, parce qu'elle avait tout ce qu'il fallait, physiquement parlant, pour se permettre d'êlre riche.
Après avoir traversé une antichambre et une salfe à manger des plus simplement meublées, mais brillantes d'ordre et de propreté, Spindier était entré dans l'atelier du graveur. Celle pièce, grande et éclairée par trois fenêtres, servairprobiiblement en même temps de salon, <ar elle était la plus lumineuse du logis. En face de la
table, luxueiise d'un châssis en mousseline, el sur laquelle le visiteur pouvait voir tout ce qui était nécessaire à l'artiste : ses planches d'acier el de cuivre, ses pointes, ses burins, il y avait un piano, un de ces antiques pianos carrés d'Érard, qui n'ont presque plus de son, mais qui, de même que les vieilles gens de bonne compagnie, sont encore agréables à entendre... du moment que vous vous serez fait à leur chevrotement...
Un canapé de velours jaune, flanqué de quatre fauteuils et de quatre chaises recouverts de même étoffe, une chiffonnière en bois de rose qui demandait quelque restauration, un chevalet; sur la cheminée, une pendule et des candélabres en cuivre...
Puis, de tous côtés, aux murailles, des gravures modernes et anciennes, des tableaux, des esquisses, des plâtres...
Ainsi se composait l'ameublement de cette pièce miartistique, nous le répétons, mi-bourgeoise.
Spindier s'était assis sur un fauteuil.
La petite fille qui avait introduit l'étranger se (enait près de la porte.
Derrière elle se cachait le petit garçon qui, depuis le coup d'œil grondeur à lui lancé par sa sœur, semblait craindre de lever la tète.
— Comment vous nommez-vous, mademoiselle? dit à la petite fille Spindier, qui n'était pas fâché de lier une conversation où il n'avait qu'à gagner.
Les curieux ont toujours à gagner à faire causer les enfui) ts.
— Monsieur, je me nomme Léopoldine, reparlil la petite fille d'un air grave. — El voire frère?
Le petil garçon se dissimula tout à fait dans la robe de sa sœur.
Il ne voulait plus parler, lui !
— Mon frère se nomme Eugène, monsieur, continua Léopoldine. — Ah! el èles-vous bien sages tous deux, mademoiselle Léopoldine el monsieur Eugène? Travaillezvous bien? Aimez-vous bien votre papa el votre maman?
La petite fille tourna vers son interlocuteur de grands yeux étonnés : elle ne semblait pas comprendre qu'on pût lui adresser sérieusement de semblables questions.
— Mais, oui, monsieur, répliqua-l-elle. — Oui! oui! répéta M. Eugène, qui reprenait courage en sentant son cœurel son intelligence mis en doute! oui, monsieur, on est Irès-conlenl de nous... nous aimons bien papa et nianian... el ils nous aiment bien aussi...
El moi, je commence à écrire en gros et à lire couramment....
El Didine aide maman pour le dîner... et c'est elle qui met le couvert tous les jours à présent...
El...
— El vous n'êtes qu'un bavard, monsieur! Taisezvous! on ne vous demande pas loul cela!
Pour le coup mademoiselle Léopoldine était en colère.
El M. Eugène, qui s'en aperçut à ia manière donl elle lui pril le bras alors, s'empressa de lui obéir en interrompant le cours de ses éloges.
Le pau/re petit n'avait pas de chance, décidément.
— Mais pourquoi ne voulez-vous pas laisser parler votre frère, mademoiselle? fil Spindler qui se retint pour ne pas éclater de rire, — Parce qu'il ne sait dire que des bêlises, repartit naïvement mademoiselle Léopoldine.
Mais j'entends du bruit...
C'est maman qui rentre sans doute...
Les deux enfants s'enfuirent...
Une minute après, madame Keltler paraissait dans l'atelier.
A l'aspect d'un étranger, car elle ne reconnaissait pas Spindler, madame Keltler rougit un peu.
— Madame, lui dit Spindler en la saluant, je me nomme Théodore Spindler, j'ai eu le plaisir de me rencontrer avec vous et monsieur votre mari, il y a quelques jours, à une soirée chez madame Gilbert.
Monsieur votre mari a eu la bonté de m'inviier à venir voir ses ouvrages...
Et je me permets d'user sans façon de son offre. Madame Kettler fil signe à Spindler de se rasseoir. Elle pril place en face de lui.
— En effet, monsieur, repartit-elle, mon mari m'a parlé de vous... et... à présent... je me souviens... que vous étiez au bal de madame Gilbert. — Où vous vous