LXIV CAMOENS
obéissaient à une forme voulue de langage, plutôt encore qu'à un embellissement de la poésie. Passons au second poète du siècle.
Misère et persécution , ces deux mots sinistres accompagnent toujours le nom d'un poêle en Portugal, quelque belle d'ailleurs qu'ait été son autre vie, sa vie inspirée : il faut les inscrire encore au-dessus du nom de Bocage , contemporain de Manoel, quoique mort assez jeune, et le seul rival qu'on lui puisse opposer.
Barbosa Bocage était d'origine française , et l'on assure même qu'il tenait par les liens de la parenté à la femme célèbre dont il portait le nom Nulle existence de poète ne fut plus troublée et plus incertaine que la sienne, et il eut cela de commun avec l'auteur des Lusiudes, qu'il alla aux Indes, et qu'il y fut malheureux : mais les grandes infortunes de Camoens se mêlaient à tous les événements de son siècle, et il y avait dans ses passions et dans ses misères une sorte de noblesse qui allait à son âme chevaleresque. Il avait pu s'écrier en parlant d'un poète naufragé que tout le monde reconnaissait :
A quelle cujo lyra sonorosa , Sera mais affamada que dltosa.
Au milieu des dernières angoisses de la misère , il avait pu ôiveje meurs, mais c'est avec mon pays. Que pouvait aller chercher au dix-neuvième sièc le un jeune poète à Goa ? et à son retour qu'avait-il à dire à Lisbonne? Dans l'ancienne capitale des Indes portugaises, Bocage ne trouva que de grands souvenirs effacés ; mieux lui valaient encore ces vieux débris de gloire et les regrets de la patrie, que la misère poignante qui l'attendait en Portugal. Quelque chose qui arrive, sans doute un poète en ce siècle ne meurt guère à l'hôpital ; il y a tant de protecteurs, et l'industrie a fait de si merveilleux prodiges ! Quoi qu'il en soit, Bocage n'échappa à aucune des autres angoisses qui attendent l'homme sentant la dignité de son âme et l'abaissement irrémédiable de sa fortune. Comme Camoens il n'avait pas un esclave qui compatît saintement à ses misères, et s'il ne mourut pas à l'hôpital des pauvres, il tint d'un ami généreux son dernier asile. Ainsi que cela se
ET SES CONTEMPORAINS
pratique, le monde dit de lui qu'il menait une vie déréglée, qu'il était sans aucun esprit de conduite, et qu'on se lassait de l'aider parce qu'il ne lassait pas le malheur. Je crois à cette dernière assertion, je crois surtout aux interminables angoisses du génie. Jetons donc un voile sur cette vie, qui a fait dire :
« Il y en a qui demandent la louange. — Je ne demanda que la pitié. »
C'est en vain qu'on chercherait chez Bocage cette curieuse étude du style , ce retour savant vers le passé , qui distinguèrent les Arcades et surtout Francisco Manoel : c'est cette absence de système qui fait son charme principal ; il pouvait dire avec Lamartine : « Je chantais mes amis comme riiomme respire. » La science du rhylhme et du langage n'a presque rien à faire avec sa poésie ; et cependant cette science lui est familière , elle lui est acquise ; il ne l'a point cherchée, et quand il commence à chanter ses tristesses et ses longs souvenirs , on comprend qu'il a en lui , plus qu'au • cun de ses contemporains, cette belle harmonie des mots , cette musique puissante de la parole qui ravit avant que frappe la pensée. Comme il le dit lui-même, il a celte voix mystérieuse qui résonne au delà des mondes et des temps.
Une chose dut singulièrement contribuer à répandre le nom de Bocage et à lui donner une célébrité populaire qui faillit même lui être fatale en l'endormant sur ses succès. Ce n'était point l'étude silencieuse et grave qui d'ordinaire lui révélait lentement ses plus belles créations. Euphon 9 comme aurait dit Holfman , se faisait senûr en lui par de subites fantaisies, par de chaleureuses inspirations. Il improvisait alors au milieu des bruits d'un café, des tumultes d'une place , et ces jets harmonieux de son génie avaient rarement besoin d'être retouchés , il disait ses vers comme il les avait composés , encore sous l'impression de 1 enthousiasme , et à des auditeurs plus nombreux que choisis , âmes mobiles , impressionnables, soumises d'avance à tous les caprices de sa verve. Bien que sa destinée ne se soit jamais complètement améliorée, il eut le bonheur de se sentir compris ; sa pensée ne fut pas une pensée égarée , mille voix répétèrent ses chants, et l'on en vint même à lui reconnaître en Fortugal
une espèce de secte poétique, dont les incohérences un peu vagues furent désignées sous le nom (VElmanisme.
Pour nous , une chose nous a toujours surpris, c'est que Bocage , avec sa puissance spontanée d'inspiration , se soit résolu à laisser errer si souvent son harmonie sur les conceptions des autres. Est-ce la faute du temps ou du pays? est-ce fatigue d'âme, nécessité de position, entraînement du siècle cherchant la poésie partout où il espère la trouver? Après tout peut-être , les plus beaux vers de Bocage sont-ils les vers de ses traductions , bien que les œuvres qu'il traduisait appartinssent à une école morte en France maintenant.
Dans ses compositions originales, Bocage n'a jamais abordé les œuvres de longue haleine , quoiqu'il ne reculât nullement devant les difficultés : et même, sa pensée, habituellement si ardente, si spontanée, aimait à s'emprisonner nn moment dans les règles concises d'un sonnet, puis elle parlait comme un jet de flamme et retrouvait toujours sa liberté. Dans ses cantates , ses idylles , ses épttres , il montre souvent une profonde sensibilité ; mais, il faut bien l'avouer aussi, cette sensibilité se*perd dans une rêverie bien vague et dans un sentimentalisme bien maniéré. Très-souvent on sent que son idée s'est arrêtée éblouie ou même impuissante. Aussi Bocage, qui a tant des qualités du grand poète, est -il un homme dont le malheur a tari le génie. Peut-être est-ce quelques jours avant sa mort qu'il a révélé ses plus louchants secrets d'harmonie , en unissant ses souvenirs douloureux aux cris passionnés d'une mère qui venait de perdre sa fille. Ce fut cette élégie qui fit dire à Manoel : « Bocage était un poète. » En clfet , on ne demande pas au cygne qui meurt où il a terni ses ailes , on n'écoute que sa voix.
Après Francisco Manoel do Nascimento , après Bocage , il y aurait sans doute encore plus d'un poète à nommer; il y aurait même peut-être à signaler une lutte , à caractériser une école, qui semble vouloir faire en Portugal quelques efforts de rénovation ; mais il faudrait, pour ainsi dire , abandonner les vieilles traditions et analyser les œuvres des auteurs vivants ; ceci nouâ éloignerait du but que nous nous sommes proposé et dépasserait les bornes d'une simple Notice. Un fait néanmoins ressortirait de ce dernier coup d'œil
ET SES CONTEMPORAINS
de la critique. Cest qu'en dépit de quelques efforts faits assez récemment pour rabaisser une œuvre vraiment consacrée, la prophétie deCamoens s'est réalisée : son nom a toujours été grandissant en Portugal, son poème est devenu, pour ainsi dire , populaire; le peuple devait adopter à toutes les époques celui qui a prononcé ces nobles paroles :
Vereis amor da patria nfto movido De premio vil , uias alto e quasi eterno.
Ferdinand Denis.