IL VÉCUT PAUVRE ET MISÉRABLEMENT ET MOURUT DE MEME
Année de mlxxix.
Le tremblement de terre de 1775 détruisit de fond en comble Péglise de Santa-Anna, la tombe du poète disparut sous les décombres , et nul monument ne Ta remplacé depuis; mais il faut dire avec un vieil écrivain qui avait pour l'auteur des Lusiades une sorte de culle ï
A T o pende de artificio de piedras su memoria.
En donnant cette notice , on a eu surtout un but : c'était de faire comprendre comment, à travers les vicissitudes d'une vie sans cesse agitée , Camoens a poursuivi sa carrière ; isolé des poètes qui vivaient en même temps que lui ; libre pour ainsi dire de toute doctrine littéraire , trouvant sa force dans sa propre puissance , mais n'exerçant pour ainsi dire aucune action sur ses contemporains (i). Ceci, nous le
(i) Le seul homme vraiment digne en ce temps de célébrer Camoens , Torquato Tasso , s'émut à cette gloire naissante, et rappela son guide* On a mis en question si l'auteur des Lusiades a eu jamais occasion de lire le sonnet que le Tasse lui avait consacré. Un critique du dU-septième siècle fait ingénieusement observer que le poète répond à tous ces doutes par ce vers de l'Ode YI ;
0 Betys, me ouça ; 6 Tifre, me levante,
La première partie ferait allusion à cette traduction des Lusiades que préparait Lulz Gomez de Tapia , et aux éloges que lui donnait à Séville Fernando de Herrera. Le second hémistiche aurait rapport au sonnet que venait de lui adresser le Tasse*
LU
c a moi-: Pis
croyons , ressort de quelques fails et de quelques dates rassemblés consciencieusement. On a dit long-temps que Luiz de Camoens représentait à lui seul toute la poésie portugaise ; c'est même un préjugé reçu encore d'une manière assez générale. Cet axiome littéraire , qui n'en a jamais été un pour les Portugais , a été combattu d'une manière victorieuse ; mais il est vrai dans un sens : l'auteur des Lusiades qui marche toujours à part , mais qui finit par dominer toute la poésie du seizième siècle, peut être aisément séparé des autres écrivains de la Péninsule, qui sont l'honneur de leur temps. Il a d'ailleurs une gloire qu'on ne saurait lui contester : « Il a su créer en Portugal , comme on l'a dit , avec une grande précision et une grande vérité ,1a langue épique. L'esprit moderne associé dans l'épopée à la forme antique , tel fut le monde qu'il chercha, et il ne mourut pas sans l'avoir trouvé. »
Notre intention ne saurait être d'entrer dans l'examen critique des Lusiades : depuis Voltaire jusqua notre époque les longues dissertations sur ce poème n'ont pas manqué ; comme cela devait être il a été exalté et déprécié outre mesure, et, si l'on a épuisé à son égard les formules de l'admiration , on a dit tout ce qu'il y avait à dire sur quelques taches faciles à remarquer dans l'ensemble de cette vaste composition, et surtout, sur le genre de merveilleux dont le poète a fait usage. Rappeler iri ce qui a été répété tant de fois sur l'intervention des divinités de l'Oiympe dans un sujet essentiellement chrétien , ce serait tomber dans un lieu commun que nous voulons éviter. Pour juger le poème portugais, la critique du dernier siècle ne s'est cnquise chez nous, ni des temps, ni des lieux. Elle a oublié qu'il y avait dans la poésie, comme dans la peinture , une époque de renaissance qui , pour avoir convié tous les dieux au triomphe de la foi chrétienne , n'en était pas moins une grande époque. Le peuple intelligent pour lequel les Lu~ siades avaient été composées, ne s'est pus préoccupé un seul instant de cette étrange alliance; il n'a pas hésité dans son admiration : avec les nobles récits qu'on lui adressait il a accepté le langage des faux dieux qu'on faisait parler. Les hommes lettrés de tous les pays ont pu balancer dans le juge-
LT SES CONTKMI'ORAINS. Mil
ment qu'ils avaient à prononcer sur les Lusiadts; lui, il ne s'est pas mépris un moment, il a reconnu Camoensâ sa voix divine, il a vu qu'un grand poêle lui était né, et durant celle vie si malheureuse il Ta salué avec amour.
Mais pour cela , voyez ce qu'avait Tait Luiz de Camoens, consultez encore un vieil écrivain. Il n'y avait pas plus de soixante-douze ans que Yasco da Gama avait accompli sou étonnante entreprise , nous dit Manocl de Fana , la tradition n'avait pour ainsi dire rien conservé chez le peuple de ce qui avait été accompli si miraculeusement; ni Jean de Barros, avec le prestige de son style , ni Fernand Lopez de Castauhcda avec son enthousiasme , n'avaient sufli pour populariser le souvenir de ces découvertes et de ces victoires. « Les Lusiades parurent, et le bruit de ces actions prodigieuses remplit le monde ; ces palmes presque desséchées reverdirent ! »
Quatre-vingts ans plus tard, au dernier siège de Colombo, au temps où les Portugais ne vivaient déjà plus dans l'Inde que par ces grands souvenirs, les soldats chantaient, dit-on, sur la brèche les belles octaves des Lvsiades. Selon nous, ce sont de tels faits qui disent ce que vaut un poème.
On a cru long-temps en France que cette épopée vraiment nationale , mais que Ton connaissait d'une manière si imparfaite , était le seul titre que le poète pouvait avoir à l'admiration de ses compatriotes. La Harpe, qui ne savait point le • portugais, avait déclaré que les œuvres diverses rassemblées sous le litre de Mmas ne méritaient pas la plus légère attention. La critique les dédaignait , les hommes familiarisés avec la littérature de la Péninsule ne s'en occupaient que bien rarement. On est revenu de l'étrange jugement prononcé au dix-huitième siècle, et, comme cela arrive dans toute réaction, l'opinion s'est prononcée en faveur de ces petits poèmes avec une admiration qu'un choix fait judicieusement peut seul justifier. Les Bima&, telles qu'elles sont rassemblées dans les dernières collections , se composent de trois cent un sonnets , de seize cancôes, de douze odes , de quatre sextincs, de vingt et une élégies, de quinze églogues, de stances, de redondilhas et de trois pièces dramatiques intitulées : Seleucus , Amphitryon et Fifo-
demo(l). Certes, tout en blâmant le jugement de La Harpe, nous sommes bien loin de supposer qu'il y ait dans cette volumineuse collection un grand nombre de morceaux qu'on puisse traduire dans leur intégrité , ni qu'un choix bien considérable de fragments puisse jamais être offert au public. Il suffit d'ailleurs de lire attentivement les vastes commentaires de Manoel de Faria e Souza , pour comprendre avec quelle circonspection un choix doit être fait. Jamais les poésies diverses ne furent réunies par Camoens lui-même ; Fernand Rodriguez Surrupita, d'abord, et Manoel de Faria, plus tard, ne parvinrent à les rassembler qu'en interrogeant bien des mémoires et surtout en consultant bien des manuscrits. Plusieurs sonnets furent admis comme étant du maître sur une simple analogie de style , plusieurs morceaux étendus furent ravis à Diogo Bernardes , qui s'en était emparé à tort, disait-on. Dans le choix qui a été fait ici, on s'est surtout attaché à reproduire certains morceaux sur l'authenticité desquels il n'y avait pas de doutes, et Ton n'a guère omis de pièces qui eussent un intérêt individuel. Camoens nomme quelque part dans les Rimas , comme maîtres suprêmes de Fart, Pétrarque Sannazar etGarcilasso de la Vega; en disant ses sympathies , il nous a évité de longs commentaires , il nous a révélé pour ainsi dire le vrai caractère de ces poésies.
Ici la tâche qye nous nous étions imposée devait finir, le titre qui a &6 donné à cette Notice l'indique suffisamment. Cependant , pour que ce lablcau fort insuffisant ne fût pas trop incomplet , il nous a semblé que quelques pages devaient être consacrées aux écrivains sur lesquels l'auteur des Lusiadcs avait dû exercer nécessairement une réelle influence. Après avoir essayé de peindre une époque où il n'y eut que délaissement et indifférence , il nous a semblé naturel d'ex-
(1) Nous ne parlons pas ici du poème intitulé : La Création de l'Homme. Il règne une trop grande incertitude sur ce point de l'histoire littéraire , pour que nous admettions sans examen cet ouvrage bizarre parmi les œuvres de Camoens. Faria e Souza le rejette avec une énergie qui manque jusqu'à un cenain point de justice. L'auteur de cette Notice a analysé la Création de l'Homme dans son Précis de l'histoire littéraire de Portugal.
ET SES CONTEMPORAINS
pliquer comment une imitation du seizième siècle, et une admiration sans bornes pour les Lusiades , constituent , dans la littérature portugaise , une autre époque qui relève directement du grand poète.
Quand le Portugal eut joué ses destinées dans une bataille , quand il eut tout perdu , hors les nobles souvenirs , Camoens , comme nous Pavons dit , laissa tomber encore quelques paroles de son lit de misère : ce fut un cri sinistre, une sombre prophétie de l'avenir de son pays. Plusieurs années passèrent , on oublia jusqu'à sa tombe , et cependant la lueur qu'il avait répandue brilla long-temps après sa mor{. Ce qu'on sait peu en France , c'est qu'il y eut après lui un second âge poétique, plein d'énergie, d'éclat, de magnificence ; mais, il faut bien l'avouer, la nuit sombre , la nuit dans toute sa tristesse allait succéder à ces derniers feux du géuie ; et après que Corte-Real , Quebedo , Sa* de M enezès y curent brillé de ces lueurs inattendues si variées dans leur splendeur bizarre , qui succèdent quelquefois à une belle journée où le soleil a majestueusement accompli sa carrière , les merveilles s'éteignirent , l'obscurité fut subite et dura plus d'un siècle.
Au commencement de cette période fatale , les ennemis même du Portugal eurent pitié de sa déchéance , et Philippe II, qui avait préparé sa ruine, fut effrayé de voir le génie d'un peuple s'éteindre. Le jour où il entra dans Lisbonne il répondit en portugais à ceux qui lui parlaient en castillan , mais Camoens était mort quand il le demanda : personne n'eut une parole assez puissante pour relever les paroles du monarque espagnol. Corte-Real s'était retiré dans sa belle retraite de Pnlma ; Quebedo partageait ses loisirs entre la poésie et les devoirs de la haute magistrature : peut être même les voix solitaires qui chantèrent la gloire nationale après les malheurs de l'invasion , craignirent-elles de n'être plus entendues dans la langue de Jean III ; les successeurs de Camoens parlèrent souvent la langue des trois Philippe. Après leur mort , je le répète , il n'y eut plus d,e littérature. Le Portugal même passa par toutes les phases du mauvais goût, et ce n'est pas sans une pitié profonde qu'on aborde la période où brilla Yiolante do Ceo. Une
CAUOI'NS
seule femme en ce temps jeta un de ers cris passionnés qui réveillent tout à coup les âmes, quelque engourdies qu'elles soient; mais Marianc d'Alcoforada la religieuse écrivit dans un cloître et mourut dans un cloître : on ne soupçonna pas même ce qu'il y avait de génie dans son cœur j et d'ailleurs , par une inexplicable fatalité, ces lettres de la religieuse, qui appartiennent vraiment à la littérature portugaise , comme les lettres de madame de Sévigné font partie de notre littérature, ces lettres qui faisaient pleurer Rousseau , ont passé jusqu'à nous par le reflet le plus elfacé. La poésie intime et passionnée de Mariane d'Alcoforada a été altérée évidemment par la traduction. Un seul homme a lu les lettres portugaises comme elles furent écrites , et sans doute qu'il était indigne de les comprendre ou incapable de les sentir, puisque ce fut lui qui les publia.
- On ne doit pas s'attendre à ce que je fasse ici l'énumération de toutes les médiocrités qui essayèrent de relever fts lettres en Portugal. Celte Notice n'est point une histoire iittéraire , où il faut même tenir compte des luttes et des efforts de quelques hommes estimables, quelque inutiles qu'ils aient été. D'ailleurs , il faut bien l'avouer, il y aurait, durant celte période, d'étranges révélations à faire , et le litre seul de certains ouvrages surprendrait probablement le lecteur au point de lui ôter tout désir de pousser plus loin l'examen. On a souvent parlé des écarts d'imagination auxquels se livra, durant la plus grande partie du siècle, Violante do Ceo ; mais comment caractériser ceux qui l'imitaient ? que dire des livres portant pour titre : Éclipse de la beauté observée dans le miroir du souvenir, par le sentiment que cause une mort lamentable? que dire du Jardin sacré , où toutes les fleurs sont des merveilles arrosées par les ruisseaux qui coulent d'une roche mystique? Malgré ce débordement d'étranges extravagances , on trouve encore en Portugal quelques hommes estimables, sages amis de Boileau , et dont en vérité on est, plus tard , tout disposé à partager la dogmatique indignation; mais nous cherchons des hommes de génie , et durant la fin du dix-septième siècle ou le commencement du dix-huitième , nous n'en trouvons pas un
.seul en Portugal. Après avoir rendu hommage à leur science
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bien réelle, à leurs sages intentions , que dire en effet des deux comtes d'Ericeyra ? Un seul homme , à celte époque , parle dignement la langue de Camoens , il la parle avec une énergie qui étonne en ce siècle; mais, ainsi qu'il le dit luimême : « Comme un vieux prophète , il osera contester avec Dieu ; » et pour cela il lui faut de vastes solitudes. C'est sur les bords de l'Amazone qu'Antonio Yieira a cherché ses audacieuses inspirations. Laissons donc ce père du désert traverser les immenses forêts du Brésil : sa voix n'est point de la terre ; comme Job , il gémit dans la solitude , il ne parle qu'aux siècles et à Dieu.
Ainsi' que nous l'avons dit, si, durant la première moitié du dix- huitième siècle , il ne se trouva pas de grands poètes en Portugal, il y eut des hommes laborieux comprenant le beau mouvement littéraire de la France, et malheureusement l'imitant, quand il n'aurait fallu que s'en inspirer. Ces hommes consciencieux appelaient les esprits indolents aux fortes études; ils fondaient une académie d'histoire , ils sentaient la nécessité de ramener aux sources oubliées. Leurs bonnes intentions n'aboutirent qu'à empiler d'énormes volumes, où Ton chercherait vainement autre chose que quelques utiles documents. Le sentiment historique s'était sans doute éteint chez eux, avec les hautes inspirations de la poésie qui colorent d'une manière si puissante les premiers historiens de la nation. Tout donc s'était effacé, jusqu'aux grandes traditions, lorsque vint cet effroyable tremblement de terre qui fut comme le sinistre accomplissement des dernières paroles de Camoens. Dans cette journée fatale de 1755, où furent révélées toutes les misères que peut subir un peuple, au milieu de ce» mouvements convulsifs de la terre qui renversait une ville de l'Europe , et qui bouleversait une riche contrée du Nouveau-Monde, il y eut comme un dernier cri de Tanathème qui avait pesé sur le Portugal. Un grand poète avait prédit sa ruine : sa ruine était accomplie. Le petit-fils de Racine , écrasé sous les pierres de Lisbonne , jeta un cri vers le ciel , semblant appeler le génie harmonieux de son père au milieu de ces décombres. Quelques âmes se réveillèrent, de nouvelles destinées littéraires furent faites au Portugal , et elles commencèrent par la poésie.
Le spectacle que présenta Lisbonne dut être à 1 a fois bien lugubre et bien déchirant ; il dut frapper toutes les créatures vivantes d'un affreux désespoir, puisque, cinquante ans après, un vieillard, en nous le racontant, sentait ses cheveux blancs se dresser sur son front, et que son regard de poète , s'animant par degré , nous faisait palpiter de terreur, nous autres enfants, comme si le feu qui sortait de ses regards allait se mêler à de sinistres éclairs, et qu'on entendit les sombres grondements qui précédèrent l'agonie d'une ville. Ce vieillard, c'était Francisco Manoel, celui dont Lamartine a dit : « Tu es poète et tu pleures ! »
Francisco Manoel do Nascimento était encore bien jeune en 1755 ; il appartient presque autant au dix-neuvième siècle qu'au dix-huitième : mais s'il a partagé les efforts des rénovateurs, il les a surpassés, il a en quelque sorte fondé la gloire littéraire des temps modernes; nous l'examinerons dans sa double influence.
Lorsque Pombal , par sa puissante prévoyance et son inflexible volonté, eut relevé Lisbonne de ses ruines , quelques âmes actives, pleines de nobles souvenirs et de chaleureuses espérances, se réunirent : elles virent avec effroi qu'on avait perdu jusqu'à la mémoire des poètes qui avaient illustré la nation; et que si le grand nom de Camoens avait survécu dans les âges, c'est qu'il y a des génies si intimement unis à la langue qu'ils ont fondée, si purs, si harmonieux, qu'on ne saurait pas plus oublier ces lumières de l'intelligence qu'on ne ferme ses regards à la lumière du ciel. Antonio Garçào, Diniz da Cruz e Sylva , Domingo dos ReisQuita , joignirent leurs efforts pour renouveler le beau siècle. Ce fut avec cette intention généreuse qu'unis à Esteves Negrâo et à Theotimo Goniez de Carvalho, ils fondèrent la société des Arcades (1) ; mais il n'y a que de puissants génies qui consacrent complé-
(1) Cette académie, fondée en 1756, fui dissoute en 1773; à l'imitation de l'Italie, ses membres adoptèrent des surnoms d'idylles, sous lesquels ils publièrent leur ouvrages. Diniz da Cruz prit celui d'Elpino Nonacriense , et tout le monde sait combien Francisco Manoel rendit célèbre en Portugal celui de Fylinto Elysio. Ce fut probablement en souvenir des Arcades que Bocage s'appela Elmano.
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tement ces sortes de rénovations. Toutefois ils eurent la gloire de ramener la langue à son harmonie primitive , à ce sentiment de pureté élégante qui distingue surtout le seizième siècle. Garçào releva même, par une comédie admirablement écrite, le théâtre abandonné aux caprices pleins de verve , mais trop continuellement burlesques, d'Antonio Jozé.
Comme les contemporains de Ferreira et de Sa' de Mi* randa, il étudia les rhylhmes savants de l'antiquité, et ses odes rappelèrent si bien aux Portugais celles d'Horace, qu'ils unirent à son nom le nom du poète romain. Diniz, plus ardent , plus varié dans ses formes, mêla un sentiment puissant d'harmonie à ses élans passionnés , et son réel enthousiasme lui valut le nom de Pindare. Pedegache, moins poète, se contentait , lui , de rêver la dignité racinienne, et de ravir quelques vers à sa belle harmonie. Tout cela, je l'avoue, no constituait pas une bien forte originalité ; mais qu'on jette les yeux à cette époque sur le reste de l'Europe méridionale ! Après tout, le style était retrouvé; l'instrument ponvait vibrer .* il attendait l'inspiration.
Pendant que ces hommes habiles, presque toujours poètes par Vexpression, s ils ne l'étaient par la pensée, continuaient à chercher ces sources de pure harmonie qu'on trouve dans Camoens, dans Diogo Bernardes et dans Sa' de Miranda , un autre écrivain abandonnait ses impulsions élevées pour scruter laborieusement le génie intime des hommes qu'on imitait. La critique portugaise naissait avec Francisco Dias , et elle naissait quand elle pouvait avoir une réelle utilité; elle naissait fort différente de celle de Barbosa Machado, qui était, comme on sait, beaucoup plus bibliographique que littéraire, beaucoup plus louangeuse qu'élevée.
Au milieu de ces travaux actifs, laborieux, essentiellement profitables au temps présent, et surtout au siècle qui allait venir, Francisco Manoel ne restait pas indifférent sans doute ; une grande passion même allait bientôt révéler son âme énergique , mais il était encore sans influence. Tout cela se passait entre 1760 et 4770, avant que l'inquisition redoutât sa verve acérée.
Ni les douleurs de position sociale, ni les persécutions ne manquèrent à ces hommes honorables qui avaient fondé le*
Arcades : c'était une funeste ressemblance de plus qu'ils avaient avec leurs maîtres. Camoens était mort peut-être parce que les aumônes d'un esclave lui avaient manqué, le grand Pacheco avait été garde-malade dans un hôpital ; Albuquerque au bord de la fosse se plaignait de ses longs jours, et Jean de Castro, sur son lit de mort, n'avait pas assez d'argent pour se faire servir un dernier breuvage. Au dix-huitième siècle , Antonio Jozé fut brûlé pour avoir fait rire un moment le public de Lisbonne ; Garcào alla expier son talent dans une prison où il mourut; un autre poète expira, dit on, de besoin; Francisco Manoel, grâce à son énergie, échappa peut être au bûcher; mais il souffrit durant sa longue carrière toutes les douleurs de l'exil (1). Voyez; je m'arrête : où il y a tant de misère, il faut qu'il y ait aussi une énergie bien vivante et bien active, pour que Ton compte toujours quelque grand homme à côté de quelque grande infortune.
Le malheur consacre le génie , c'est le mot des Portugais ; et ils sont bien obligés de le répéter, puisqu'il se mêle à tous leurs souvenirs. Il y a quelque chose de singulièrement aventureux, et qui va bien avec l'idée qu'on se fait de lui, dans ce commencement de la carrière du jeune poète , qui doit sa vie à son courage, et qui conquiert la liberté à la pointe de son poignard. Mais quand viennent les longs ennuis de l'exil , les froHs dégoûts de la pauvreté, on ne comprend pas comment sa force ne s'éteint pas au milieu de ces langueurs. Nous l'avons vu souvent dans sa petite retraite de Choisy. alors secouru par des amis honorables, nous l'avons revu moins heureux à Paris, car ses vieux amis étaient morts ou absents, et il nous a toujours fait l'effet d'un homme se sentant au dessus de la pauvreté et des souvenirs, parce qu'il a une mission à remplir. Francisco Manoel brava hardiment la fortune, et, malgré 1 exil, il eut toutes ses destinées de poète et de poète rénovateur. Le labeur que s'étaient im-
(I) Francisco Manoel ayant traduit, en 1 778, certaines pièces de notre théâtre, devint plus que suspect a 1 inquisition , qui voulut se saisir de sa personne; mais, le jour où Ton devait l'arrêter, il dut la liberté à son sang-froid ; ce fut en le menaçant de son poignard qu'il iuliuiida le familier du saint-office , et qu'il parvint à s'échapper. -
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po*é les Arcades, il le reprit ; mais sa main puissante traça si profondément le sillon, que les partisans de l'école harmonieuse du seizième siècle furent bientôt effrayés du travail accompli. En effet, M;moel, avec son sentiment de forte investigation, était allé chercher dans la poésie du quinzième siècle, et même dans celle du quatorzième, des mots dont il voulait enrichir de nouveau la langue. Il avait raison, après tout, et ces mots servirent si bien sa puissante organisation, qu'il devint le premier poète de son temps. Mais son enthousiasme des vieux siècles effraya ceux qui n'étaient que des imitateurs harmonieux, ils virent qu'ils avaient copié heureusement , mais qu'ils n'avaient rien renouvelé. Les hommes de génie dépassent quelquefois le but , mais d'un bond ils savent y revenir. Manoel s'était créé une langue nouvelle, et il l'imposait à ceux que subjuguait son inspiration.
Francisco Manoel était donc avant tout dominé par cette pensée, que pour voir renaître en Portugal une littérature vraiment originale, il fallait que la langue portugaise retrouvât toute l'originalité qu'elle avait perdue ; aussi , alors même qu'il soumet son génie aux élans d'une autre poésie, quand il essaie de faire comprendre au Portugal ce qu'il y a de grâce et de fraîcheur naïve dans La Fontaine , ce qu'il y a d'ardent et de passionné dans M. de Châteaubriand , c'est toujours le poète portugais qui prête sa franchise de langage et ses belles couleurs à ces œuvres étrangères. Dans ces admirables traductions , où l'on retrouve toujours le type original si franc , si vivement senti, on chercherait vainement un de ces gallicismes qui ont complètement changé la belle langue de Camoens, et qui ont détruit par une bizarre prétention sa riche et puissante harmonie.
Francisco Manoel a traduit de grands poèmes étrangers ; l'on pourrait presque dire que son lyrisme les a revêtus d'une pompe nouvelle ; mais il n'a laissé aucune grande composition originale. Des odes, des épîtres, des élégies, des sonnets pleins d'art, ont suffi à rendre ses inspirations ou ses préceptes. Mais là se sont bornés les jets de son génie. Tou« tefois, Pou peut dire que si des temps meilleurs lui eussent permis d'achever- le poème national qu'il avait commencé , et qui, pour paraître, avait besoin, comme il le disait lui-même,
de Pair de la patrie, il eût doté le Portugal , déjà si riche en ce genre, d'une nouvelle épopée. Il rêva toute sa vie les Fattes du Portugal, mais il ne les acheva pas. Poète infortuné, les souvenirs ne suffisaient déjà plus à son ame, il lui fallait les belles rives de son fleuve , sa haute tour de Belem , ses grands bois d'orangers ; il ne revit rien de tout cela. Comme Camoens, il mourut pauvre, et parmi ses compatriotes il y en a bien peu qui sachent où est sa tombe.
Ce poème, si son auteur l'eût achevé, eût-il été un poème à la manière d'Ovide? nous ne le croyons pas. Ses odes, tout empreintes d'ardents souvenirs de conquêtes et de découvertes, sont comme autant d'élans patriotiques qui nous révèlent ce que devaient être les Fastes du Portugal. Il n'est guère permis de croire que Manoel se fût traîné servilement sur les traces d'Ovide. Son âme était plus forte et plus hautaine ; et s'il faisait un usage un peu monotone des souvenirs de la mythologie antique, c'était plutôt pour en colorer son langage que pour leur laisser dominer sa pensée.
Disons cependant un mot de cette propension invincible que les poètes portugais ont encore à laisser envahir en poésie la conception chrétienne par la pensée mythologique. Il y a là une question inhérente au sol, inhérente au climat, et l'on pourrait presque dire inhérente à la race. Elle a surtout ses . sources dans l'intimité du langage et dans la première formation des idées ; nous l'avouerons, quoique peu partisan de ses formes, il faut désespérer de voir, sous ce rapport, s'accomplir un changement absolu en Portugal. On ne transforme guère les instincts secrets de la poésie , et ce qui fatigue comme une parure étrangère, chez un peuple du Nord, convient peut-être dans ces riches climats de fête, qui rappel* lent le ciel de l'Italie.
Comme tous les peuples méridionaux, qui ont les sources de leur harmonie dans la langue latine , dès les premiers temps les Portugais ont emprunté au génie de Rome ses inspirations les plus immédiates. Le portugais des premiers siè^ des est presque le latin par la tournure et par l'expression , et l'analogie devient si positive , qu'il existe plusieurs pages laborieusement travaillées, il est vrai , mais qui présentent un sens exact en latin et en portugais. Les divinités du paga-
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nisme furent transportées de bonne heure dans ce beau pays, qu'on a appelé jadis la couronne de l'Europe. Une tradition mensongère, mais bien antique sans doute, amène Ulysse sur ces rivages. Dès les premiers temps, les souvenirs celtibériens , les souvenirs plus anciens encore des races atlantes, sont effacés : toujours l'Olympe et ses dieux. Le christianisme éteint la foi qu'on leur accorde , mais il ne peut effacer leurs noms. C'est que les dieux ont erré sur ces rivages , c'est qu'il y a eu de fraîches naïades dans ces ruisseaux et des nymphes dans ces beaux bois d'orangers fleuris, et qu'on y a cru aux dieux de Rome comme on en a parlé la langue. Ne voyons - nous pas que , dans les poésies populaires de la Grèce , Caron est un messager qui conduit encore les morts P nulle âme chrétienne ne s'effarouche de l'apparition de ce vieux serviteur des dieux ; il en fut de même dans ces contrées. La pensée chrétienne abrita un souvenir de poésie, elle accueillit ces dieux déchus, elle les unit presque à ses sentiments religieux ; et il fallait bien que ce fût ainsi, puisqu'elle les retrouvait aux portes de sa ville aux sept collines, et jusque sur les bords de ce Tage dont le grand nom retentit dans l'antiquité comme le Gange se présente à nos souvenirs. Camoens, on le sait, retrouve les divinités de Rome jusque dans ce temple prophétique d'une île de l'Océan indien , où se déroulent les gloires chrétiennes de son pays; Corte-Real, le poète à l'ardente sensibilité, au cœur si réellement religieux, Corte-Real commence par une invocation au Christ , le récit des malheurs de Lianor : il veut faire , dit-il , un poème chrétien ; il est en présence de la splendide nature de l'Inde , et son inspiration religieuse s'éteint tont à coup dans un souvenir de Rome ; il décrit merveilleusement les fêtes du Malabar, mais les divinités gigantesques de Cananor, les fraîches dèwtàs des forêts de l'Inde, ne détrônent pas un moment dans sa croyance intime les dieux de TOlympe et les naïades du Mondego. Il faut bien l'avouer, il y a là comme une seconde religion du poète.
Que Ton me pardonne cette digression, mais elle était indispensable pour faire comprendre le génie intime des Portugais, qui , en obéissant à de tels souvenirs , savent retrouver les mouvements les plus passionnés de l'àme, comme s'ils