‹ Les Lusiades de L. de CamoensChapitre 30 sur 40 · FRAGMENT D'ÉGLOGUE · texte numérisé non relu

FRAGMENT D'ÉGLOGUE

I n Pécheur et un Berger «e disputent le prix de la poésie.

L'insensé Agrario s'était éloigné de la montagne, où la force de sa pensée le livrait au chagrin qui accable les hommes. Abandonné à un entier oubli de lui-même, couvert de pauvres vêtements , après avoir fait un doux songe et ressenti de vaines illusions, il traverse les horribles profondeurs de la forêt, il gravit jusqu'au sommet des collines et des rochers ; il fuit enfin l'aspect de tous les mortels. Mais il a toujours présent à l'esprit les doux regards de la blanche Dinamène, qui, uniquement par ses grâces , anime d'une douce verdure les campagnes et les rochers. Tantôt il rit en lui-même au souvenir de quelque vain plaisir, tantôt il se parle , tantôt il retombe dans une morne tristesse. Comme la tendre génisse, qui, après avoir parcouru les montagnes escarpées et les sombres forêts pour retrouver son époux aux larges cornes , se sent fatiguée dans les humides pâturages, et se couche sur le bord du fleuve quand le jour commence à tomber ; comme cette génisse qui ne peut retourner, selon sa coutume, dans la vallée, parce qu elle s'est égarée en cherchant son compagnon :

ainsi, Agrario se voyait enfin parvenu sur un rivage sablonneux et humide où mugit l'immense et terrible Océan. Tandis qu'il considère l'étrange spectacle que lui offre la mer, revenant à lui , il entend dans le lointain, mais sans rien voir, une lyre touchée par une main savante.

Ces sons extraordinaires rengagent à s'approcher de l'endroit d'où ils semblent partir ; il désire les entendre ; il veut parler, et satisfaire sa curiosité. Il n'avait pas encore beaucoup marché quand il rencontra, au milieu d'une grotte creusée peu à peu dans le rocher par les eaux de la mer, un pêcheur, qui, assis sur une pierre, touchait doucement de la lyre et répandait le calme sur l'Océan. C'était un jeune homme à la fleur de Page, pêcheur habile de la vaste étendue des eaux dont le nom était connu de toute l'humide cour ; il se nomme Alicuto ; il est éperdu d'amour pour la belle Lemnoria, l'une des nymphes du noble Océan.

C'est pour elle qu'il lance nuit et jour ses filets. C'est pour elle qu'il dédaigne la fureur des ondes courroucées; pour elle encore qu'il souffre l'ardeur du soleil et le froid de la pluie. Mille fois il a apaisé la fureur des vents en célébrant son nom dans des vers capables d'adoucir la dureté des rochers. Et maintenant encore d'une voix douce et sonore, il enseigne ce nom aux échos, mais son chant est différent de celui des campagnes. A ces accents, Agrario, surpris, éloigne pour un instant les soucis de son imagination; retenu, et comme en suspens, il écoule attentivement les vers; mais- Alicut, se voyant troublé dans ses divins accords par un berger, tourne vers lui un visage plein d'une calme bienveillance, et lui parle ainsi : Berger de la campagne, que viens-tu chercher sur les plages sablonneuses où règne seule la belle Amphylrite? Quelle raison avais-tu, berger, d'abandonner tes hêtres majestueux, tes myrtes

326 POÉ81US DIVERSES.

fleuris , |x>ui* visiter noire stérile territoire ? Si tu vois maintenant la mer paisible étendre sur le rivage ses vagues calmées par mes piaistes , tu verras tout à l'heure , comme iok déchaîne les veois sur un Océan tumultueux, de manière à ce que dïeptone se redoute lui-même.

Agrario lui répond : O pécheur amoureux I habile musicien ! je ne viens point voir ce lac irrité ou tranquille. II m'est indifférent que le vent soit ou paisible m furieux, mais le sentiment qui m'engage à étouffer les flammes du désir, m'entraînait au basard , sans me laisser rien voir ou rien entendre, jusqu'à ce que ton aogélique harmonie m'ait réveillé, et que j'aie entendu la manière dont m célèbres ta dangereuse Lemnoria. Mais si tu es étonné de me trouver sur le bord de la mer, je suis surpris à mon tour du (aient que tu emplies pour apaiser les vagues effrayantes. Toutefois en te louaut avec sincérité, je désirje comparer tes vers au style antique et pastoral dont je suis un faible interprète. Toi qui me parais si habile dans l'art déjouer de la lyre, tu jugera» facilement s'il y a une grande différence entre les chants du bord de la mer et ceux de la campagne.

Je n'y mets point d'obstacle, répond Alicnt, au contraire j'en suis satisfait % quoique je voie bien que ton assurance suffit pour me vaincre ; mais afin que tu saches que les pêcheurs n'ont à envier aux bergers aucune des faveurs du Parnasse , prends ta lyre ; les habitants de ces profondeurs , empressés 9 te voir , vont se réunir pour écouter le récit de nos rustiques amours. Ne vois-tu pas sur cette plage se présenter à nos yeux la couleur variée des coquillages et la mer se retirer après être venue jusqu'au milieu d'elle ; le veut , après avoir apaisé sa fureur insensée , ride doucement la surface du beau fleuve qui vient ici mêler ses eaux et leur faire perdre leur douceur. La sombre profondeur de

ce rocher que lu vois couvert de crabes nous offre un asile frais et paisible contre Pardeur du soleil ; tout enfin nous annonce un profond repos et nous invite à des chants qui feront bientôt sortir de leur retraite les poissons silencieux pour nous écouter à la surface des eaux.

C'est ainsi que se défiaient ces poètes , sans art , différant dans leurs occupations , mais doués tous deux d'un esprit fin et ingéflieùx. Déjà mille compagnons étaient réunis pour les entendre , et pfrépardierit pour le Vainqueur des incompensés semblables. Les lyres résonnaient dans un parfait accord : Agrario commença , et tous les pêcheurs admirèrent son harmônie. Aficut répondit ainsi qu'art te verra,

AGlfARIO.

Dieux aux pieds de chèvres de la haute montagne : Faunes antiques, Satyres, Sylvains, et vous déesses des bocages , des limpides fontaines et des arbres qui résistent pendant si long-temps ; si vous avez qoelqdè accès à la fontaine sacrée , après que vous aurez entendu nos vers rustiques , faites, ou que je reçoive la couronne de laurier, ou que ma lyre soit suspendue à un pin.

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