‹ Les Lusiades de L. de CamoensChapitre 29 sur 40 · DU PSAUME SUPER FLUMINA BABYLONIS (H · texte numérisé non relu

DU PSAUME SUPER FLUMINA BABYLONIS (H

(Fragment.)

Je me trouvais sur les rives du fleuve qui va à Babylone. Je m'assis et je pleurai les souvenirs de Sion et tout ce que j'y éprouvai : les flots reçurent mes larmes. Je comparais les biens passés avec les maux présents : Babylone revenait à ma mémoire, le temps passé me rappelait Sion.

Là , de doux souvenirs se présentèrent à mon âme , et les choses de l'exil furent si présentes à mon esprit , qu'elles me semblèrent n'être point passées. Mais je me réveillai de ce songe le visage baigné de larmes , et je vis que tout bien écoulé est pour moi une angoisse, que ce souvenir ne saurait être le bonheur.

Et je fis que tous les maux Tiennent de l'inconstance, et l'inconstance des année», et je fis quelles déceptions le temps apporte aux espérances. Là t je sentis combien dure peu ce que les hommes appellent grand bien, et comme le mal arrive avec rapidité, et dans quel triste état il se trouve celui qui s'est fié au bonheur.

Je fis que le bonheur qu'on prise le plus et celui qu'on comprend le mieux , c'est celui qu'on a perdu ; je fis le bien se changer en mal et le mal se changer en un état pire encore , je vis que le repentir est acheté par bien du travail : je vis qu'il n'existe aucun vrai contentement, et je me vois maintenant jetant an vent de vaines paroles.

Ce sont de vrais ruisseaux les larmes dont je baigne ce papier. Ah ! qu'elle est cruelle cette variété de maux, cette confusion qui agite Babylone! Comme l'homme qui, pour exemple des dangers où il se trouva durant les périls de la guerre, suspend ses armes aux murailles du temple, ainsi , après m'étre convaincu que la tristesse devait être à jamais mon partage , je suspendis aux saules du fleuve la flûte au son de laquelle je chantais.

Je laissai cet instrument qui célébra le bonheur d'un temps passé, et je lui dis : a Flûte bien -aimée, je vous abandonne à ces rameaux, soyez-y consacrée à la mémoire. »...*.

0 ma flûte ! vous ne couvrirez plus les rochers de roses, vous n'arrêterez plus le flot qui s'élance sur une rive fleurie, encore bien moins tarirez-vous mes larmes; vous ne dissiperez plus les ombres , vous ne guiderez plus le courant d'une pure fontaine, car vous n'avez point su détourner de moi les coups de la fortune.

Vous resterez, ô ma flûte chérie, comme une offrande à la renommée qui veille sans cesse ; la vie change et nos goûts changent avec elle; la tendre jeunesse trouve des

29fl POESIES INVERSES.

plaisirs qui l'enivrent , et tout-à-coup un âge plus avancé regarde comme bien peu de chose ces plaisirs d'un temps passé.

Un désir que l'on conçoit aujourd'hui, le matin du jour suivant le voit s'évanouir ; ainsi le sort inconstant nous entraîne d'une espérance à une autre espérance, d'un désir à un autre désir ; et, durant une vie si passagère, quelle peut être l'espérance vraiment forte ? O faiblesse de l'espèce humaine, tout ce qui passe dans la vie doit nous dire quelque chose de la mort.

Mais laissez sous ces ombragescequi servit aux chants de ma jeunesse. Oh ! que les peuples futurs ne prennent point pour la faiblesse de l'âge ce qui est l'effet des rigueurs du sort

SONNET (12)

Ame charmante qui t'es éloignée si rapidement de cette vie pleine de déceptions, repose là-bas en l'éternité des deux; et moi , il faut que je vive toujours triste sur celte erre.

Si, dans les demeures étbérées où tu as monté , il est permis de conserver quelques souvenirs de la terre, n'oublie point l'ardent amour dont tu as pu lire la pureté dans mes regards ;

Et si la douleur qui me reste, l'angoisse sans remèdes de l'avoir perdue, peuvent mériter que j'aille te retrouver un jour,

Prie-le, ce Dieu qui a tranché tes jours, de m' emporter aussi vile vers toi, qu'il l'enleva jadis à mes regards.

SONNET

Que pourrais-je souhaiter du monde? l'objet dans lequel j'avais placé un amour extrême, cet objet ne m'a montré que dédains, que rigueurs ; la mort enfin l'a frappé : il n'y a rien au-delà....

Et mes jours ne se sont point lassés de l'existence ! oh ! je le sais, une grande douleur ne tue point ; s'il y a quelque chose ici qui donne plus d'angoisse , je le verrai ; je puis tout voir.

La mort m'a appris à braver tous les maux à venir ; j'ai perdu celle qui m'a enseigné à perdre toute crainte.

Dans la vie qu'ai-je trouvé? l'indifférence. Que m'est-il resté de la mort ? une grande douleur. Je n'étais venu au monde que pour tout endurer.

SONNET

Quand la longue suite de mes chagrins me permet de goûter le sommeil, je vois paraître en songe cette âme qui me donna tant d'illusions durant tout le cours de ma vie.

Là, dans une solitude dont mes regards ne peuvent mesurer l'immensité, je la poursuis, et il me semble qu'elle s'enfuit devant moi.

Je m'écrie ; Ne me fuis point, ombre charmante! Elle tourne vers moi ses regards pleins d'une douce modestie, elle semble me dire : Je ne puis m'arrêter :

Et elle continue sa course, et moi je veux prononcer son nom ; mais, avant que je l'aie achevé, je m'éveille et je sens qne je ne puis pas môme jouir d'une courte illusion (13).

SONNET

Chère ennemie entre les mains de laquelle le sort avait placé mon bonheur, une sépulture fa manqué sur la terre pour que toute consolation me fût refusée.

Les ondes posséderont à jamais ta rare beauté, mais, tant que mon existence durera, tu seras vivante dans mon âme.

Si mes vers ont assez de puissance pour le promettre parmi les hommes un long souvenir, un souvenir d'amour pur et vrai,

Tu seras à jamais célébrée dans mes chants, et, tant qu'il y aura pour eux quelque mémoire en ce monde, mes ouvrages seront ton épitaphe.

SONNET

Mon âme profondément navrée se reposait dans le désespoir ; accoutumée à ce malheur éternel , elle ne craiguait, elle ne désirait plus rien,

Quand une ombre m'assura que quelque bien pouvait m'étre réservé ; et elle était si belle, cette ombre, que mon âme qui s'élevait vers elle s'est empreinte de son image*

Oh I que le cœur donne facilement des illusions à celui qui désire, quand sa redoutabfe destinée veut bien l'oublier un instant.

Laissez-moi me tromper, c'est là tout mon bonheur ; oui, quelque grande que soit mon infortune , il me restera du moins la gloire des souvenirs.

t>0£SiÊs Diverses.

SONNET

Ceux qui se vantent d'avoir aimé trouveront ici l'histoire rapide de bien longs malheurs, et peut-être seront-ils moins affligés de leurs douleurs, en se rappelant les miennes.

J'ai écrit, mais ce n'est point pour la renommée, mais ce n'est point pour la gloire : d'autres vers que les miens la méritent davantage ; je voulais apprendre son triomphe et ses rigueurs à celle qui a remporté sur moi une si grande victoire.

Avec le temps , la douleur prit tant de pouvoir, qu'au défaut d'art elle me fit dire en un chant mesuré cet amour qui m'a vaincu.

Si ma voix s'est exhalée dans des chants , j'ai livré mou âme à la douleur, j'ai donné un libre cours à ma peine ; elle seule se fait entendre. Je n'écris que ce que m'inspire le chagrin.

CANÇAM (14).

Viens ici, mon papier, discret confident des plaintes que j'exhale sans cesse ; loi qui soulages ma peine, disons les douleurs que je n'ai point méritées , et qu'un destin inexorable hi a fait souffrir durant ma vie ; répandons un peu d'eau sur un feu brûlant; que par ces cris un tourment étranger à tout le monde s'explique. Confions ce grand mal à Dieu , au monde et aux hommes, à qui je l'ai tant de fois conté aussi vainement qu'aujourd'hui ; mais, puisque je suis né pour l'erreur, celle-ci n'en sera qu'une de plus \ je suis si loin du but, qu'on ne me fasse pas un crime de me tromper

encore eu cela : je n'aurai, si l'on veut , que celle seule ressource , parler et m'abuser innocemment , mais avec liberté. Malheureux, qui est réduit à se contenter de si peu!

L'illusion a cessé ; je n'ignore point que se plaindre n'apporte aucun remède ; mais il faut qu'il crie, celui qui souffre, si sa douleur est grande. Je crierai, quoique nia voix soit bien faible, pour soulager mon cœur; ce n'est cependant pas encore de crier qui adoucit la douleur, qui m'aidera à répandre des larmes, des soupirs sans nombre, égaux au mal que je garde au fond de mon âme? Qui pourra juger ce mal par les larmes ou par les plaintes? Enfin, je dirai tout ce que m'enseignent la colère et le chagrin, et les souvenirs de ces sentiments qui font naître une douleur plus vive et plus profonde. Que les hommes atteints du désespoir accourent pour m'entendre ! Mais qu'ils fuient, ceux qui vivent d'espérance ou qui se fient en elle! L'amour et la fortune ont décidé qu'ils peuvent connaître la mesure des maux qu'où leur a réservés.

Quand je vins dans ce monde, ces maux me soumirent à l'instant à une funeste étoile; ils ne me permirent point d'avoir une détermination libre ; je le reconnus en diverses circonstances ; je vis mille fois le bien, et je suivis le mal, m'y trouvant forcé. Pour me donner un lourmenl qui s'accrut avec l'âge, je n'avais pas plutôt ouvert les yeux, encore enfant, qu'on ordonna aussitôt à un autre enfant privé de la vue de me blesser. Les larmes de mon premier âge coulaient déjà avec un sentiment vague et douloureux de l'amour. Les vagissements que je faisais entendre de mon berceau résonnaient à mes oreilles comme des soupirs. Quand par hasard on me berçait , si Ton venait ù me chauler des vers qui exprimassent la mélancolie de l'amour,

la nature m'endormait aussitôt : elle était d'accord avec la tristesse. Ma nourrice fut une tigresse, et le destin ne voulut pas que celle qui portait ce nom , pour moi , fût une femme ; je fus ainsi élevé, aûn que je commençasse à boire dès l'enfance le poison de l'amour, dont je m'enivrerais dans un âge plus avancé : pour qu'il ne me fit pas mourir, il fallait que j'y fusse habitué. Je vis alors l'image de cette créature à forme humaine , si belle, si séduisante, si dangereuse, qui m'éleva sur le sein de l'espérance, que j'ai vue depuis dans sa réalité , et qui a été la cause superbe et souveraine de mes plus grandes infortunes. 11 me parut bien qu'elle avait une forme humaine , mais sur qui scintillait un es* prit divin. Elle gardait un si doux mouvement en sa conte-

nance , sa présence avait tant de charmes, que l'on se glorifiait de ses maux en la voyant. Dans l'obscurité comme à la clarté la plus vive elle surpassait ce que produit la nature.

Quel genre si nouveau de tourments a pu inventer l'amour qu'il ne les ait essayés sur moi , qu'il ne les ait épuisés? D'abord, c'étaient d'implacables duretés, qui comprimaient le désir dont la pensée reçoit sa force; puis l'humiliation causée par le dédain impérieux : ensuite venaient les ombres fantastiques, nées de quelques téméraires espérances, et avec elles des béatitudes trompeuses ; mais la douleur du mépris reçu chassait bientôt tous ces rêves et troublait mon imagination. Je me sentais rempli de soupçons jaloux , je les tenais pour avérés, et le moment d'après je les repoussais avec honte; puis je donnais bientôt aux choses que je voyais un autre sens ; je cherchais à tout des motifs, mais les choses insensées étaient plus nombreuses.

J'ignore comment elle savait dérober mon âme par le feu de ses regards, mais cette âme, elle s'échappait subtilement de mes yeux pour se réunir à elle ; je la voyais s'éloi-

gncr peu à peu comme la douce vapeur de la (erre (*) qu'un soleil brûlaut aspire. Uue exquise purelé qui aurait fait trouver bas et sans valeur ce qui porte le nom de beau et de noble, un regard louchant et doux qui tenait l'âme en suspens , voilà les poisons magiques que le ciel me fit boire, et qui, pendant de longues années, me transformèrent en un être tout différent ; mais j'étais si satisfait de ce changement , que je plaçai moi-même devant mes yeux le bandeau destiné à me cacher le mal qui s'en accrut depuis, parce qu'il naissait de doux encouragements.

Qui peut peindre cet oubli de la vie, ce mécontentement de tout ce que je voyais ; cette absence des lieux où je pouvais être ; cette coutume de parler sans savoir ce que je 'prononçais, de marcher sans savoir où je portais mes pas, de soupirer en ignorant qu'il m'échappait des soupirs, quand j'étais tourmenté de ce mal, de cette douleur exhalée des eaux du Tartare, qui fait souffrir plus que toutes les autres , et qui cependant changea souvent de dures colères endouces ai&ictions? Qui pourrait peindre mes sombres fureurs changées en de doux regrets? Tantôt irrité de mes tourments, je ne savais plus si je devais aimer ou cesser d'être amant, et par vengeance porter vers d'autres objels un désir privé d'espérance.

Mais ce désir, déjà il ne pouvait plus changer. Tantôt encore la mélancolique souvenance du passé, tourment pur , douce angoisse, convertissait tout -à-coup ces fureurs en larmes pleines d'une amère tendresse.

Oh! comme je lui cherchais bientôt avec moi-même des excuses , l'amour ne souffrait point qu'il y eût une faute à reprocher à l'objet aimé , et si bien aimé. Enfin c'étaient là les seuls remèdes que ni enseignait la crainte des tourments, et qui me faisaient supporter une vie consacrée aux

illusions. Ce fui ainsi que je passai une partie de celte existence^ et si je jouis de quelque satisfaction, elle fut rapide, imparfaite, timide, immodeste; ce fut l'origine d'un tour* ment bien long et bien amer. Ce cours continuel de tristesse, ces voyages si vainement renouvelés apaisèrent enfin le goût ardent qui s'était si profondément fixé en mon âme , pour ces pensées d'amour dont se nourrissait mon être si enclin à la tendresse. De celte longue habitude du malheur auquel la force humaine ne peut résister, me vint Thabitude de la tristesse.

Ce fut donc ainsi que je sentis se métamorphoser ma vie contre un autre genre d'existence : mais était-ce bien moi qui y consentais? Oh non ! ce fut le sort. Encore maintenant je ne la changerais point cette vie, et cependant elle me fit quitter l'asile bien aimé de lapatrie,je traversai les mers qui menacèrent tant de fois une vie qui m'était chère alors. Tantôt j'éprouvai tous les excès de la fureur de Mars, et il voulut aussitôt que mes yeux comprissent combien ses fruits sont amers. Sur mon bouclier on verra la peinture du feu qui me fut si funeste (15). Tantôt, pèlerin errant et sans but, voyant de nouvelles nations, entendant de nouveaux langages, contemplant de nouveaux cieux, observant des mœurs nouvelles, uniquement pour te suivre d'un pas diligent, fortune injuste, qui consumes les âges et qui montres aux humains une espérance brillante comme le diamant et qui cependant s'anéantit ainsi que le verre fragile qui se brise en tombant des mains.

La pitié des hommes me manquait, mes amis me furent contraires dès le premier abord du péril. Bientôt je ne trouvais plus de terre où porter mes pas; on me refusait l'air que respirent tous les autres êtres ; enfin , le temps et le monde m'abandonnaient. Quel secret profond et dif-

ficile à comprendre ! naître pour vivre, se voir manquer de tout ce qui serait nécessaire afin de poursuivre cette existence, et ne pouvoir la perdre, quand on a fait tant de fois ce qu'il fallait pour cela. Enfin, il n'y a pas de transes, pas de périls , pas de cas douteux auxquels j'aie échappé, pas d'injustices commises par ces puissants du monde qu'un antique abus des choses élève au-dessus des autres, et que je n'aie souffertes , attaché à la fidèle colonne de ma souffrance, à cette colonne brisée raille fois puis, relevée par le bras fort de mes persécuteurs.

Et ces maux , je ne les rappelle point comme celui qui , après une tempête furieuse , en raconte les circonstances par un temps favorable; la fortune incertaine m'entraîne encore maintenant vers de telles misères , que je crains de faire un seul pas. Je ne cherche plus à éviter le mal qui me menace ; je ne prétends plus au bien qui me manque ; je brave la méchanceté des hommes; car je dépends d'uue force souveraine, d'une providence divine. En songeant à cette vérité , en y pensant bien , je trouve quelquefois une consolation à tant de maux. Mais quand, dominé par la faiblesse humaine, je jette les yeux sur le cours du temps, je ne puis obtenir qu'un souvenir des années déjà passées. Alors des larmes de tristesse sont mon unique soutien , et je ne peux les dissiper qu'en laissant mon imagination se créer une image fantastique de la joie.

Ah ! s'il était possible que le temps allât en rétrogradant comme la mémoire , qui retrouve les traces du premier âge; s'il était possible que, renouvelant l'ancienne histoire de mes erreurs, il m'emportât au milieu de ces fleurs que je vis dans ma jeunesse , et qu'alors le souvenir d'un long et mélancolique sentiment devînt ma plus douce satisfac-

tion ; que je retrouvasse l'aimable et joyeuse conversation de mon amie, que je lui expliquasse mes nouvelles pensées, que je revisse la campagne où elle était , nos promenades, les signes d'intelligence qu'elle m'accordait, sa beauté, ses regards, son charme, sa grâce, sa politesse affable, que je sentisse celle amitié sincère qui éloigne loute intention basse et terrestre , et comme je n'en ai jamais eu depuis ! Ah! vains souvenirs : où l'emportez-vous ce faible cœur qui ne peut pas encore dompter le désir inutile que vous faites naîlre?

N'en d is point davantage, Cançam, n'en dis pas davantage ; je pourrais parler ainsi sans m'en apercevoir durant des siècles; et si, par hasard, l'on t'accuse d'être long et fastidieux, répondsque l'eau de la mer ne peutêire contenue en un si petit vase ! que je ne chante point de froides galanteries avec le désir de la louange, mais que je dévoile le simple récit des événements qui me sont arrivés. Plût à Dieu que ce fût un songe !

SONNET

. Que me voulez- vous, perpétuels souvenirs? de quelles espérances cherchez-vous à me tromper? le temps qui s'enfuit ne revient jamais, et, s'il revenait, ramènerait-il les âges!...

O années, il faut vous enfuir, quelque rapidement que vous passiez vous n'êtes pas égales pour le plaisir, vous n'êtes pas toujours conformes à nos souhaits.

"Ma volonté est bien changée, je ne puis la reconnaître; les jours ont condamné ma première passion.

D'autres espérances, de nouvelles joies, ah! je ne puis les attendre du sort et du temps, ils épient toute félicité.

SONNET

Qui gît dans ce grand sépulcre? Quel est celui que nous rappellent les signes illustres de ce fort bouclier?... Rien !... car c'est à cela qu'arrive toute chose, mais ce fut autrefois un être qui eut tout et qui put tout.

Il fut roi et fit ce qu'un roi doit faire, il mit un soin égal dans la paix et dans la guerre; autant il a été pesant au Maure grossier , autant la terre lui soit maintenant légère.

Est-ce Alexandre ? personne ne s'y trompe , on estime davantage ceux qui savent conserver que ceux dont le but est de conquérir. Serait-ce Adrien, ce puissant maître du monde ?

Ce fut un observateur plus exact des lois d'en haut. C'est donc Numa? non... mais c'est Jean III de Portugal et jamais il n'y en aura un second (16) !

SONNET

Ne passe point, voyageur; qui m'appelle? c'est une renommée nouvelle ; la renommée de celui qui changea une vie mortelle et passagère contre une réputation illustre, divine, infinie.

Et quel est donc l'homme qui mérite une si noble louange ? c'est celui qui n'hésita pas à répandre son sang, pour suivre l'illustre bannière de ce Christ qu'il préféra à tout.

Fin heureuse, heureux sacrifice, qui fut fait tout à la fois à Dieu et au monde; oui, je publierai ce noble destin.

Oui, lu le pourras conter à tout l'univers ; durant sa vie il donna sans cesse de nobles preuves qu'il serait digne de cette mort sainte.

SONNET

Emporté par le feu qui le guidait, Léandre luttait contre la mer et contre les vents; mais Léandre élait accablé par le poids des vagues, quoique plein de ce souffle de courage que l'amour accroissait de plus en plus.

Bientôt il sentit qu'il allait lui manquer, et cependant sa pensée n'avait rien perdu de son ardeur. Il ne pouvait plus parler, mais, du fond de son âme, il se recommandait aux flots sourds de la mer.

0 mer, disait en sa prière muette le jeune homme , je ne te demande pas Ja vie , je voudrais seulement être éloigné d'Héro et qu'elle ne me vît plus.

Détourne loin de ces murs mon corps inanimé , sois-moi amie maintenant, puisque tu m'as porté envie au temps de mon plus grand bonheur.

Sur la mort de don Miffuel de Ménézes , fils d'Henrique de Ménézes , sixième gouverneur de l'Inde sous Jean III.

Quelle triste nouvelle , quel nouveau désastre, quel malheur inopiné nous annonce ce bruit incertain, qui couvre d'une pâleur craintive le visage des hommes?

Pourquoi voit-on les rivages humides de Goa présenter une foule qui s'agite et qui se trouble en entendant la rumeur qui vole de bouche en bouche?

Don Miguel est mort! ah! glaive cruel. Il s'éloigne de cette compagnie brillante qui s'embarqua avec tant de gaieté sur la flotte malheureuse.

Il a été frappé par l'ardente arquebuse, par la lance acérée

que tenait le bras méprisable do ces hommes qui injurient nos hautes renommées.

L'étude de la guerre, sa cuirasse d'acier lui ont été inutiles, comme le courage dont il avait hérité de ses illustres aïeux et qui le rendit si long-temps redoutable.

Il lui a été inutile d'être environné par les ennemis qu'il avait frappés et qui rendaient une âme noire avec rage.

Elles ne lui ont pas servi, ses fortes paroles que lui inspirait le courage et dont il tâchait d'animer ses compagnons tombés comme des hommes forts , mais s'eofuyant alors avec timidité.

Mais parvenu au dernier terme, percé de mille coups, entier seulement par la valeur, ,

Lorsque ses yeux animés de fureur effraient encore après la mort de faibles ennemis épouvantés,

11 semble que, tourné vers le ciel, il présente spn âme pure à l'éternité suprême qui régit les cieux et la terre.

Elle demande à la majesté indulgente et équitable le pardon de ces erreurs qu'elle a commises dans un âge innocent loin de l'âge mûr.

Séparant les roses de la neige glacée, comme une flamme incertaine n'ayant plus de quoi s'alimenter, elle va se remettre au chœur angélique qui descend pour la recevoir : elle va jouir de la vie éternelle , digne récompense d'une aussi juste mort.

Ame , va en paix vers la gloire éternelle , va , celui qui gouverne le ciel la donne à l'âme qui s'échappe pour le triomphe d'une loi et sacrée et divine.

Elle appartient à Dieu, quand, guidée par la raison qui commande, elle a su sacrifier sa vie au roi , à la patrie, à l'honneur des ancêtres.

Au milieu des héros qu'elle destine à la gloire suprême,

la divine clémence lui donne asile dans le parvis céleste où brillent les étoiles.

Mais qui pourra supporter votre absence perpétuelle , cher seigneur, ami si fidèle 1 Oh! qui bravera une telle angoisse !

Ce grand courage contempteur de tout péril et qui était le glorieux reflet de la valeur d'une race antique , il s'unissait en lui à la douceur , aux formes aimables, et il était ainsi pour tous amical, bienveillant avec les faibles comme avec ses égaux.

Oh! le noble esprit I il croissait pour les plus nobles destins, si ce dur événement ne l'avait pas flétri en sa fleur.

En la verdeur de ses années, jugement déjà mur, rire allègre et joyeux , cœur ouvert. Et quand il le fallait, esprit ferme et reposé.

Jamais d'orgueil ; point de cette afféterie que donne l'art. Oh ! c'est qu'il était fait bien plutôt pour le ciel qu'il n'était fait pour la terre.

Et voyez, toute la bonne grâce du corps, il l'avait aussi ; il avait une noble taille, il unissait la force, l'agilité et l'adresse.

, Sur son visage il y avait fraîches couleurs de santé, fleurs nouvelles d'allégresse : c'était l'homme en son doux été.

Le tranchant de la mort , qui fait tout dévier en nos desseins, a cruellement brisé ce qu'il rencontra; laisse donc, ô belle Cilérée , le deuil du fils charmant du neveu de Cinyre pour déplorer cette mort affreuse.

Et loi, brillant Apollon, qui soupires pour Jacinthe aux cheveux bouclés, qui refuses pour lui ta lumière au monde, venez tous deux et pleurez ce jeune homme si rare,

qu'une bête sauvage ne blessa pas de sa défense , qui ne fut pas victime d'un accident, fruit de l'inattention. Celui que le fer ennemi frappa de ses coups , celui à qui l'on vit rendre, sans le trouble de la crainte, son âme entre les mains de Mars en fureur.

Et toi, enfant d'Idalie, viens, sois un moment en repos, dans la tristesse et la désolation, cesse de donner aux mortels ton miel empoisonné, puisque les yeux charmants de don Miguel sont déjà couverts du voile ténébreux de la mort si cruelle pour tous les humains.

Et vous , filles de Thcspis , qui pouvez , par vos chants adoucir la douleur immense de ses généreux compagnons, ne consentez pas qu'ils fassent une aussi grande offense à ce guerrier intègre auquel on doit, non-seulement des larmes, mais la récompense de son infortune, Tracez à mes yeux ce qui se passera quand les bouches de la rapide renommée auront porté cette nouvelle dans les champs paternels arrosés par le Tage.

Peignez moi la tristesse profonde qui, en un instant, s'emparera tellement des esprits qu'ils en seront comme insensés. Les cœurs sujets en ces lieux à la douleur éloigneront d'eux les faibles consolations ; cela leur sera de peu qu'on vienne leur offrir avec respect d'autres exemples de trépas.

Elle est certainement bien faible la douleur qui par des raisons peut s'apaiser , et qui trouve un sujet de consolation dans le souvenir d'autres héros.

Mais cependant si votre vie devient égale à votre gloire, et que vous prétendiez, ô noble don Philippe , nous laisser une longue histoire de vos actions , je ne vous conseille point de rétrécir votre cœur à cette philosophie stoïque qui semble vous rendre libre d'affections.

POESIES DIVERSES. 31 i

Notre nature permet difficilement d'unir la crainte, l'espérance, la douleur et la gaieté, comme le vieillard cynique nous l'enseigne.

Le poète de Sulmone dirait même en son chant qu'il y a rudesse grossière à ne point sentir les naturelles émo* lions de l'àme.

Si ne rien éprouver toutefois n'appartient pas à l'homme, si l'on permet une juste douleur, sentir avec excès est déjà une faiblesse.

On voit en vous une constance à souffrir que l'on a remarquée chez les grands hommes des pays étrangers et chez ceux de la Lusitanie.

Je sais que le corps perdu au milieu des batailles manquera d'un illustre mausolée et servira de pàuire aux betes sauvages ou aux oiseaux de proie.

Mais je me console :1e grand bisaïeul deMénézes sait que, pour la vie royale , il offrit la sienne à la lance du Maure*

Faisant de son corps une barrière, il s'opposa aux Maures féroces, et son corps demeura sans la sépulture méritée*

Là j dans le céleste parvis , ils le reçoivent couronné de palmes ; il dédaigne les misères de l'humanité.

Et il dit que tout homme sera enterré par les siens, mais que celui qui est mort pour Dieu sera enseveli par les anges.

J Quel riche mausolée, quel tombeau superbe vaut le suaire divin qui nous recouvre dans les cieux.

Le manque de sépulture est une chose facile à supporter, Théodore ainsi que le prudent Diogène sentent peu cette perte de leurs corps.

Reprenant toute sa gloire, reprenant toute sa beauté,

il adore qui lui ressemblait quand il a entendu le dernier son éclatant.

Mais, hélas! quelle terreur subite s'est emparée de vos nobles àmesî 0 Portugais, quelle crainte effrayante vous a glacés.

Quels traits ! quels coup?! quels revers! ont pu vous faire faire une aussi grande injure aux armes redoutées des Portugais? Est-ce l'indolence de votre capitaine? Est-ce sa faiblesse? Mon, il soutenait lui-même les efforts des barbares.

Est-ce donc la force terrible de ces canons d'airain dont le bruit assourdissait la terre, et l'Océan qui glaçait vos armes ardentes?

Ah! pour quelle raison n'avez -vous pas soutenu par votre brillante valeur l'impétuosité du combat en méprisant cette fureur qui menaçait de tous côtés votre vie.

Vos aïeux, donnant cette vie pour la patrie et pour l'état, nous ont laissé sur les deux éléments les exemples les plus sublimes.

Ils nous ont appris à mépriser toute crainte : comment donc leurs neveux- ont-ils dégénéré subitement? Ils ne peuvent plus vivre tranquilles ni dans les lieux publics, ni dans les lieux reculés , ces hommes peut-être généreux mais lâchés d'une honteuse infamie.

Les héros valeureux de Sparie, anéantis par une redoutable multitude et sentant approcher leur fin, tracèrent une glorieuse épitaphe.

«Tu diras, voyageur, que nous reposons ici percés d'un fer ennemi parce que nous avons obéi aux lois de la patrie. »

Les Perses enlraînés par l'épouvaule s'enfuient, mais ils

POÉSIES DIVERSES. 3l3

rencontrent sur le chemin leurs femmes qui au milieu de cette terreur leur présentent leurs flancs nus.

Puisque vous craignez le péril alors qu'il est pressant , leur disent-elles, hommes faibles, venez vous cacher une seconde fois dans le sein maternel.

Voyez qui conserva plus de gloire de ceux qui moururent pour rétatou de ceux que des femmes injuriaient.

Mais toi, illustre don Miguel, qui t'es déjà réveillé de ce songe si rapide, tu reposes avec sécurité au sein des cieux, forteresse sûre.

ÉGLOGUE (17)

Dans laquelle le poète déplore la mort de D. Antonio de Noronha , mort en Afrique , et celle du prince Jean , père du roi ,

D. Sébastien.

UMBRAKO, FRONDELIO, AONIA.

Cher Frondelio , combien les heures amènent de variété dans leursuccession rapide ! Comme elles changent lesévénements en d'autres événements inattendus ! Un jour amène un autre jour, disposé de même dans ses instants ; mais autant ces instants se ressemblent parleur nombre, autant ils diffèrent par leur destinée.

J'ai déjà vu les fleurs de cette campagne faire envie aux étoiles du ciel , j'ai déjà vu les pasteurs parés de tout ce qu'on peut désirer dans ce monde , parcourir la vallée. J'ai vu les parures le disputer par l'éclat de leurs couleurs à la prairie. Et si la richesse ne manquait pas, le travail la surpassait mille fois par sa beauté.

J'ai vu les roses perdre leur prix, le jour brillant s'obscurcir devant des êtres dangereux que Vénus avait pris

soin d'ennoblir ; j'ai vu enfin les bergères si belles que

l'Amour se craignait lui-même

Maintenant tout est si différent que le cœur en est effrayé ! Il semble que le puissant Jupiter regrette de voir le monde durer si long-temps. Le Tagc promène à regret ses ondes troublées ; les oiseaux ne font plus entendre leur doux ramage ; et les troupeaux , les pâturages leur manquent, il est vrai, mais ils semblent maigrir encore par une autre cause.

FRONDELIO.

Umbrano , mon frère, c'est un décret inviolable et éternel de la nature, qu'à tout bonheur succède l'infortune, et qu'il n'y ait point de plaisir éternel. La uuit obscure vient après un jour plein d'éclat ; le doux printemps naît après un rigoureux hiver , et si je connais quelque chose d'immuable , ce n'est que celte loi de la nature.

Toute joie immodérée , toute joie sans mesure, ouvre les portes aux tristes soucis. Si je vois une heure de satisfaction et de gaieté, je crains le mal qui se prépare. Ne devines-tu pas que le serpent venimeux se trouve sous les fleurs de la verte prairie? Ah ! ne t'y trompe point , chaque instant de félicité est moins stable que la pensée ! Plaise à Dieu que le triste et cruel destin se contente d'aussi terribles désastres ! Un grand mal , quand il vient tout-à-coup, est toujours plus funeste que les imprudents mortels ne s'y attendent. Quevois-je? Ce chêne si profondément brûlé par la foudre n'est-il pas un prodige capable de nous prouver qu'un génie barbare désole nos campagnes !....

UMRRANO.

Tant que les pasteurs de la Lusilanic conserveront leurs houlettes faites du bois solide de l'olivier sauvage, tant qu'ils auront celle antique valeur qui les a dès l'origine

rendus célèbres dans tout l'univers , ne crains point, Frondelio, qu'ils soient jamais enchaînés , ou que leur front superbe s'abaisse devant aucun joug.

Quoique l'orgueil des ennemis s'accroisse sans aucun frein, ne crois point que, depuis les régions où s'élève le mont Atlas, jusqu'à celles où l'on boit les eaux de l'Hydaspe , ces cœurs redoutables et qui n'ont jamais été vaincus, puissent se soumettre à une force étrangère; non, ce ne sera pas, tant que le soleil , la terre et le ciel tourneront.

FRONDELIO.

Umbrano, elle est fausse et vaine l'assurance qui ne s'appuie point sur la force ou sur la raison. La grande confiance n'est pas toujours secondée par le bonheur : près des autels de l'Espérance, Némésis juste, mais inflexible, la soumet à son joug et lui impose des lois terribles qui l'empêchent d'aller au-delà de ce qui est possible. Si lu observes les grands malheurs que chaque jour nous apporte , tu mettras aussi un frein à ces illusions que t'inspire l'audace. Ne vois-tu point comme les loups de l'Afrique, étrangers à toute espèce de frayeur, tuent les chiens, gardiens fidèles du troupeau, et non-seulement les chiens, mais encore les bergers? N'as-tu pas entendu dire que l'immense bergerie du mont Atlas avait été dévastée à la suite d'un fatal événement par la mort redoutable et sanglante. O triste circonstance! ô sort désastreux 1 contre lequel la force des hommes est sans résistance ; c'est là que mon Tionio a été aussi privé de la vie , c'est là qu'il a été frappé à son printemps.

UMBRANO.

Au souvenir de ce terrible événement, je sens mon visage baigné de larmes. Combien il était parfait, combien

il méritait qu'une longue histoire rappelât ses actions, ce pasteur que lu aimais , et dont les Parques ont tranché injustement l'existence. Mais , de même qu'il n'y a jamais assez d'herbes ici pour rassasier les troupeaux , de môme le redoutable Mars n'a jamais assez du sang de la jeunesse. Quoique je me rappelle cette mort fatale , si cependant tu n'en es pas trop attristé, fais -moi entendre les vers charmants que tu as faits sur ce sujet mélancolique ; ces vers que tu chantais, quand, rassemblant hier ton paisible troupeau , lu te séparas des autres bergers. Comme je réunissais aussi mes brebis, je ne pus pas t'entendre ainsi que je l'aurais désiré.

FRONDELIO.

Comment veux-tu que je rappelle à ma pensée un si grand malheur, une si grande infortune ! Pourquoi exhaler dans les airs de vains soupirs. C'est une bien triste consolation pour ceux qui sont dans la tristesse , mais puisque l'affliction de la mort de Tionio est si profonde chez toi , je me conformerai à ton désir, si la douleur n'arrête point la voix dans mon sein.

UMWIANO.

Chante, berger, maintenant que nos paisibles troupeaux paissent les herbes humides, là, sur ces hautes montagnes où les eaux prennent naissance. Le Tage sacré est recueilli sous l'ombrage ; les yeux fixés à terre et soutenant son front de sa main, il est préparé à t'entendre. Les nymphes gardent un silence plein de tristesse, et leurs yeux versent des larmes.

La prairie déroule avec grâce son tapis de fleurs blanches et vermeilles. Les abeilles diligentes volent avec un doux murmure, les blanches et paisibles brebis inclinent

la tête et broutent les herbes choisies au bruit divin que fait en s'écoulant le Tage limpide ; le vent souffle entre les arbres et accompagne le murmure du fleuve. Sous ces ombrages l'oiseau babillard soupire sa plainte emportée par le frais zéphyr. Prends, Frondelio, preuds ta lyre, la douce et triste Philorqèle te convie du haut de ce vert peuplier au* chants les plus mélancoliques.

FRONDEUO.

Ce jour là les charmantes brebis et leurs agneaux n'allèrent point se désaltérer dans une onde pure, ils firent retentir la campagne de leurs cris d'amour; les chèvres ne se suspendirent point aux branches du saule, à cause de leur tristesse elles dédaignèrent le pâturage et refusèrent le lait à leurs petits. Ce jour enfin montrait des prodiges infinis ; car la Parque voulait laisser commencer un funeste et redoutable événement. Et toi aussi , ô' corbeau fatal , tu le présageais, quand tu répétais dans les airs les décrets tyranniques de la mort.

O mon Tionio , le Tage limpide et les forêts que tu as abandonnées déplorent par leur frémissement le malheur de ton ahsence éternelle. Je ne sais pourquoi tu nous as lais* , sés de si bonne heure? mais sans doute ce fut par le consentement du Destin qui gouverne et la terre et les mers.

Cette nuit éternelle, si triste et si douloureuse, dans laquelle tu es allé si promplement te plonger, ne t'aurait-elle point permis, si tu l'avais voulu, de jouir de l'aimable printemps de ton âge ? Oh ! non, elle n'aurait point été si cruelle : car il n'y a pas un hôte sauvage des montagnes, il n'y a pas un berger de la vallée qui soit sans tristesse.

Les faunes , protecteurs fidèles des bergers , ne suivent déjà plus les nymphes dans l'épaisseur du bocage. Lesnym-

phes elles-mêmes laissent les cerfs en repos ; tout ce que tu vois est plein de mélancolie, La prairie refuse ses fleurs aux abeilles comme l'aurore refuse la rosée aux fleurs. J'exhale à chaque moment des chants de tristesse; ma flûte faisait incliner le sommet des arbres , pourquoi ses sons ont-ils perdu leur charme. Tous ce que je vois est triste sur la colline ; et loi aussi, ô claire fontaine, tu répands en courant la tristesse.

Protégé par les nymphes du Tage et par les oréades du mont pauvage, qui a pu te soumettre au cruel, au redoutable Mars ? L'on dit qu'il n'y a pas de tristesse à laquelle l'amour ne s'allie. C'est ainsi que par ses yeux mélancoliques , par sa démarche lente, par ce visage sur lequel l'amour se plaisait à répandre une sombre pâleur, il indiquait d'une manière évidente à tout le monde le feu qu'il renfermait, ce feu que h passion ne sut jamais entièrement comprimer.

Déjà de vaines images et de fantastiques illusions , nées d'une imagination égarée, se déployaient à ses regards; déjà sous les solitaires ombrages, au milieu des rochers silencieux, il parlait de son tourment. Plongé dans un profond oubli de lui-même, il était tellement absorbé en son enivrement, que quand un pasteur venait à lui demander , la cause de sa tristesse , comme un homme qui n'existait que par ses pensées, il répondait en souriant : — Si je ne vivais pas triste je mourrais.

Mais ses tourments le firent remarquer et parurent si bien sur son visage , qu'un père prudent ne tarda pas à les comprendre ; il Téloigna de ce qui causait cette mélancolie, espérant ainsi la bannir de son cœur, car une longue absence fait tout oublier. O cruel Mars , dieu avide de notre sang, c'est dans ce lieu où son généreux courage ressuscitait, au

milieu de tant de gloire, la mémoire de ses ancêtres, que tu as détruit avant le chagrin, par une fatale victoire, cette triste existence.

Il me semble, Tionio, que je te vois teindre ta lance dans le sang du Maure infidèle, dont tu es si avide ! Tu es monté sur ce destrier belliqueux de l'Espagne, qui est venu aussi, embrasé du désir de fouler aux pieds le cheval de l'Arabie. O confiance trompeuse 1 ô vie trop rapide ! ce noble courage entouré de la multitude terrible des ennemis, ne peut se défendre du danger : le Destin Ta permis ainsi. Voilà comment il nous a été enlevé le plus charmant berger qu'ait vu le Tage. Tel le jeune Earyale, tombé au pouvoir des Rutules, assouvissait les fureurs de la guerre. La couleur éclatante de son visage change tout-à-coup ; un sang de pourpre baigne ses blanches épaules et va teindre la montagne. Comme une fleur à laquelle la terre refuse la sève parce que le temps Ta privée elle-même d'une humidité bienfaisante , faible et languissant il penche la tôle ; tel je te vois, mon Tionio, rendant l'esprit à qui te l'avait accordé : il n'y a que l'àme d'éternelle.

Cette âme pure s'exhalait de tes lèvres glacées avec le nom d'une douce ennemie, de la belle Marfida; et toi, femme charmante, la cruelle mort ne t'oblige-t-elle point au deuil éternel de celui qui n'aimait la vie que pour toi. C'est pour toi qu'il s'était voué aux pénibles exercices de Mars, ingrate ! Tu accorderas ton amour à un autre objet, comme cela arrive aux âmes faibles; oui, oui , c'est ainsi que changent les sentiments des femmes. •

Pasteur de celte charmante vallée, qui voulez que l'on célèbre au milieu des montagnes les infortunes de Tionio, élevez-lui sur ces rivages un tombeau orné de fleurs; qu'à son aspect les voiles des navigateurs cessent d'être enflées,

et que le voyageur fatigué sente, en voyant ce monument de douleur, ses yeux noyés de larmes ; après qu'il aura lu cette inscription gravée sur la pierre :

JE SUIS CONSACRÉ A LA MEMOIRE , JE RAPPELLERAI DANS TOUS LES TEMPS LE SOUVENIR

de l'être le plus charmant que mars et l'amour aient ravi au monde.

UMBRÀNO.

Comme le paisible repos vient nous favoriser , sous un arbre touffu ; comme la source fraîche, ou le zéphyr soufflant par un calme profond dissipent l'ardeur de la jour* née ; tels ont été pour moi ces vers charmants que tu viens de nous chanter avec tant de mélodie ; et encore maintenant le son doux et attrayant de ta voix vient charmer mes oreilles. Tant que les poissons habiteront les grottes sablonneuses du fleuve , tant que ses eaux iront en courant reconnaître l'antique empire de la mer, tant que ce gazon servira de pâturages aux chèvres pétulantes , je te promets que le pasteur que tu as si vivement aimé vivra, grâces aux vers que tu viens de me dire.

Mais peu à peu le soleil nous abandonne ; les montagnes augmentent leurs ombres, le ciel éclatant se pare des innombrables couleurs qui réjouissent si bien les regards; ami, conduisons au pied de ce mont élevé le bétail satisfait de ce qu'il a brouté; viens, j'irai avec toi jusqu'à la colline.

FRONDELIO.

Cher Umbrano, si tu y consens, conduisons plutôt les brebis dans cette vallée; car, si je ne me trompe point, j'entends résonner de là un écho, il frappe mes oreilles; ces doux sons n'ont rien d'humain , et , si tu ne t'y opposes

pas, je veux découvrir ce que ce peut être : des accords semblables ont lieu de m'étonner, la voix excite mou envie.

UMBRÀNO.

Je vais avec toi ; plus j'avance , plus la voix que tu as entendue me semble étrange et agréable. Qu'est-ce qui vient donc de rendre tout-à-coup mon âme si triste? Comme les vents se sont apaisés ! Celte voix , elle fait taire tous les bruits de la montagne; aucun oiseau ne vole; il semble que , vaincus par le chant , ils lui obéissent. Cependant, mon frère, il me semble plus convenable que nous n'y allions point : nous troublerions cette harmonie , il vaut mieux monter sur cet arbre touffu; delà nous découvrirons toute la vallée. Suspendons à cette longue branche nos pipeaux et nos houlettes , nous en serons plus légers pour grimper. Laisse-moi, Frondelio, monter le premier.

FRONDELIO.

Attends, je vais l'aider si tu le veux ; tu monteras sans peine et sans bruit, et tu pourras ensuite me tendre la main d'en haut; mais dis-moi auparavant si lu peux voir d'où naissent ces chants incomparables , et qui peut faire entendre des accents doux. Parle, je le vois dans le ravissement.

UHBRANO.

Frondelio , je vois maintenant des choses qui ne se sont jamais passées sous nos ombrages : j'aperçois sur la verdure des nymphes charmantes capables de ravir le ciel par leurs grâces divines. Une beauié incomparable, qui semble être la reine de toutes les autres, ne cesse point de répandre des larmes sur un triste cercueil. Parmi toutes ces divinités qui entourent le corps dans la sépulture, quelques-unes,

322 POÉSIRS DIVERSES.

en arrosant l'arène humide , ont orné le tombeau de fleurs ; d'autres, brûlant de l'encens d'Arabie, remplissent l'air d'un parfum délicieux; d'aulres encore plus rapprochées entourent de riches étoffes un jeune prince ; une d'entre elles qui s'est séparée des autres pousse des cris capables d'attrister la montagne ; elle dit : — « Depuis que la mort a renversé une fleur dont le véritable séjour devait être la voûte éloiléc, il ne nous est resté que ce gage chéri de celui auquel on obéissait à partir des rives du Douro, du Mondego, du Tagc, de la Guadiana, jusqu'aux mers reculées de la Taprobane. » Elle dit encore que, si en naissant cet enfant a trouvé une nuit terrible, le Tage est maintenant calme et serein. Alecto se détournera de lui avec son horrible visage ; le destin a promis de le conserver sous une heureuse étoile. Les riches pâturages d'Ampeluse lui sont promis, ainsi que les monts où périt Méduse.

La belle nymphe raconte ce grand prodige en versant des larmes abondantes. Cependant, telle qu'une étoile brillante mais voilée qui habite parmi les autres le firmament, telle je vois couverte de deuil celle dont l'âme ne sent plus que cette grande infortune. Donne-moi la main , Frondelio , viens voir tout ce que la douleur m'empêche de le dire.

FRONDELIO.

O triste mort qui insultes à tant de beauté ! si tu devais avoir quelques égards, c'était à coup sûr pour celle déesse si belle et si charmante. Voici sans doute Aonia, la fille bien -aimée de ce grand pasteur qui, de nos jours, domine les rivages du Danube, commande à l'illustre Ibère et effraie l'habitant du redoutable Euxin.

Il nous a été enlevé, l'aimable Aonio, cet ôlre bon et

POESIËS DIVERSES* 323

puissant , l'époux d'Aonia. Noire existence est sujette à ces événements. Ah, loi lyrannique des destins! Mais, Umbrano, quoiqu'elle parle en vers castillans, écoute et reliens les accents admirables et touchants par lesquels la nymphe cherche à tromper sa douleur.

AONIA.

Ame et premier amour démon âme, esprit heureux dans lequel je mis mon existence, tant que Dieu y consentit! ombre charmante sortie de sa prison , il t'a enlevée de ce monde pour que tu retournasses vers la patrie où tu fus conçue. Reçois le triste sacrifice que t'offrent les yeux qui t'ont considéré autrefois , si toutefois tu n'en as pas perdu le souvenir.

Les cieux n'ont pas permis que je t'accompagnasse dans un semblable voyage ; ils n'ont voulu que toi pour leur servir d'ornement ; ils permettront que celte tombe , ornée de tes dépouilles, renferme aussi les miennes ; ils m'accorderont, quelque temps que cela puisse durer , de demeurer dans un deuil éternel jusqu'à ce que ma vie s'achève , jusqu'à ce que mon cœur cesse de battre.

Mais toi , charmant esprit , tandis que tu foules d'autres campagnes et d'autres fleurs, tu entends de nouveaux pipeaux et de nouveaux chanls; dans ton ivresse lu admires maintenant au milieu de l'Empyrée ce pouvoir qui gouverne le monde et le régit par sa volonté. Cylhérée le possède maintenant dans son troisième ciel , ou parce que tu as aimé, ou parce qu'elle veut faire de toi son amant. Maintenant le soleil t'admire , tu as dû voir comme il passe embrasé dans les signes du Zodiaque en éclairant les contrées que lu as abandonnées. Si , en considérant ces prodiges , lu ne m'as pàs oubliée , s'il t'a été possible de ne

point traverser le fleuve de l'Oubli , tourne un peu tes regards vers cette vallée, lu verras une femme qui, par ses tristes gémissements , t'appelle en vain sur ce marbre muet.

Mais si les larmes et les gémissements de l'amour sont entendus au milieu des rayons éclatants d'or , et qu'ils émeuvent la cour céleste, je reverrai bientôt l'éclat de tes beaux yeux , et je te prouverai que , malgré les destins contraires , la mort frappe enfin les malheureux.

Page 1