Les Lusiades
I. — Louis de Gamoëns n'est pas moins illustre par les malheurs de sa vie privée que par le poème immortel dans lequel il a chanté les glorieuses traditions el les conquêtes rameuses des grands navigateurs du Portugal. Le nom du poète est célébré à l'égal des plus puissants el placé par la postérité à côté du Tasse et de l'Arioste. Les deux poètes italiens ont plus d'un rapport avecCamoëns : le premier a l'ait d'ailleurs de notables emprunts à son devancier. C'est Voltaire qui a protesté d'abord contre l'admiration qui salua l'auteur de son vivant comme le prince des poètes des Espapne^ : les critiques qu'il a développées dans son Essai sur lu poésie épique trahissent assez, de la part de l'auteur de la //<■// rindr. la préoccupation de ue pas rabaisser par
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un parallèle trop peu flatteur I»- chantre du Vert- Galant, en présence de ses illustres prédécesseurs. Avant de discuter les griefs <>u les assertions des commentateurs OU des adversaires, nous (levons chercher à définir le caractère du poème dc^ Lusiades en étudianl de près la \ic dé l'auteur, l'époque où il a yécu el le thème <|ni s'est offert à son génie. L'œuvre sera par là même tout expliquée : avant de la critiquer il importe de la bien comprendre et de marquer sa véritable place dans l'histoire littéraire.
C'est dans le Portugal du xvie siècle qu'il faut nous transporter, au lendemain <\r> luttes héroïques de ce vaillant petit peuple, fier de ses légendes natio- Lionales qui le font descendre de Lusus, fils de Bacchus, qui mènent sur ses rivages les héros et les mis antiques, Hercule, Ulysse, lui attribuenl les sites fameux i\c< Champs Elyséens el desJardins d'Hespérus : durant de longs siècles de luttes perpétuelles, il a conquis l'indépendance sur les Arabes et sur ses orgueilleux voisins, les Castillans. A cette même heure, les pins glorieux navigateurs parcourent les mers; Colomb, avant de couriràla recherche du Nouveau Monde, esl allé offrir d'abord ses services aux souverains de Lisbonne, qui ont eu la maladresse de le repousser. Le Génois
sait que depuis Jean le Grand, qui prit aux Maures Ceuta et Tanger, et donl le Bis, Henri le Navigateur, adécouvert Porto-Santo, Madère, les Açores, le cap Bojador, le cap Blanc, le cap Vert, la Guinée, sous ce Jean II, qui a envoyé Diego Cano au Congo, Barthélémy Diaz au cap des Tempêtes, alors que la marine portugaise a parcouru seule les mers et les climats inconnus, c'est à cette Cour que devrait appartenir l'honneur d'atteindre les Indes en marchant vers l'Occident. Mais la roule de l'Orient est celle que le Portugal veut suivre et c'est Vasco de Gama qui va s'y frayer un passage glorieux au nom du roi de Portugal, tandis que Colomb plante sur le continénl inexploré qu'il atteint, au lieu de trouver les Indes par les mers désertes, la bannière de la Castille qu'on lui a confiée.
Mais l'Espagne n'a pas glorifié ie navigateur génois qui a immortalisé la découverte faite au nom de son souverain. Le Portugal prend sa revanche et ne se montre pas ingrat pour le héros de l'expédition de 1498. C'est un poète de génie qu'il va lui donner pour célébrer dignement ses hauts faits. Louis de Gamoëns naît à Lisbonne l'année même où Gama quitte cette ville pour la troisième fois, en 1524, pour se rendre aux Indes en qualité de vice-roi. C'est quelques mois après son arrivée que .e grand navigateur y mourait en pleine gloire, au
lendemain des victoires remportées sur les Indiens, aidés de toutes les forces de l'Islam, par /Uméida el Albuquerque, fondant la domination portugaise depuis L'Inde jusqu'au Mékong, tandis que Cabrai découvre le Brésil et Cortereal le nord-est de l'Amérique. L'Espagne rivalise d'ardeur, el tandis que la France produit Cartier et Chabot, elle envoie Vespuce, Cortez el Magellan, — Portugais au service de la Castillc, — conquérir les plus riches contrées du nouveau continent. Mais le Portugal se pique et redouble d'émulation, malgré les malheurs que vient d'essuyer le royaume. Le Japon et la Chine sont atteints, et c'est là que le jeune Camoëns va faire ses premières armes; c'est aux bouches mêmes du grand fleuve qui voit flotter de nos jours notre pavillon national que le jeune poète, échappant au naufrage, gagne la côte en portant le manuscrit de ce poème immortel, les Lusiades où son génie et son cœur ont inscrit en caractères impérissables les fastes glorieux de la Lusitanie.
C'esl une revanche de race, en môme temps qu'un chef-d'o'uvre. L'histoire du Portugal et les mœurs que la nation contemporaine nous offre encore mettenl eu relief ce trait distinctif île la rivalité nationale dont L'effet est une véritable haine de race, le mot n'est pas excessif. Malgré l'identité
d'origine et la communauté du passé jusqu'à l'heure 3e la scission définitive, le Portugais, qui a conservé plus vivace le vieux germe celtique, n'appartient à l'Ibérie que par la tradition primitive. De bonne heure 1rs frontières naturelles, cette épaisse ceinture de montagnes, serrées comme une muraille puissamment cimentée qui ne s'entr' ouvre que pour laisser tout juste le passage aux grands cours d'eau castillans qui vont se jeter dans la mer, le Douro, le Tage, le Mondego, la Guadiana, ces barrières ont séparé deux peuples appelés à suivre des destinées différentes. Isolés dès le début l'un de l'autre, il a fallu l'intérêt commun pour les réunir contre l'ennemi redoutable qui avait pris pied sur leur territoire pour s'élancer de là à l'assaut de l'Europe chrétienne; ce n'est qu'à l'aide de prodiges de valeur que l'indépendance de la Péninsule est garantie contre l'ennemi musulman. De longs siècles d'occupation n'en ont pas moins laissé sur le sol ibérique des traces indestructibles, à la l'ois dans l'ordre physique et matériel, et dans l'ordre intellectuel <>t moral. En Portugal même la science arabe, à l'époque où Camoëns étudiait à l'université de Coïmbre, était encore professée et comptait des adeptes nombreux et intolérants; c'est à cette date que vint lutter contre eux un savant docteur de l'Université de Paris, Brissot, qui opposa
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;m\ partisans îles canons d'Avicenne les principes de l'école d'Hippocrate.
Toutes ces influences soûl, à l > ï < * 1 1 déterminer d'abord. Si nous allons aujourd'hui à Lisbonne, où l'esprit de rancune contre l'Espagne s'est, depuis Camoëns, retrempé dans lahainede la domination castillane après Philippe II, el qui ne prit fin qu'en 1640, quand la dynastie de Bragance rétablit l'indépendance du vieux royaume de Lusus, selon l'appellation chère au poète, nous trouverons parmi les habitants, à travers les différentes couches de la société que nous observons, les traces d'une haine nationale indélébile. Si l'on s'en rapporte à l'instincl populaire, la fameuse union ibérique sérail en raison inverse de l'évolution historique du Portugal à travers les âges, et les relâchements de l'affection nationale prépareraienl plutôt la marche de ce pays dans les voies de l'émancipation politique vis-à-vis même de la maison royale, qui lutte de nos jours contre un mouvement républicain de plus en plus puissant.
Mais d'autres caractères marquenl encore mieux la différence: une sorte de boni»' native, la polipoussée jusqu'à L'obséquiosité, la patience qui tempère une bouillante ardeur, l'esprit de décision, le respecl «le la justice, du droil el de la liberté, contrastent pour l'esprit public avec cette
morgue un peu hautaine et cette nonchalance qui témoigne plus d'insensibilité que de dédain chez l'Espagnol. Le Portugais, qui a le premier repoussé les jésuites et qui célèbre avec reconnaissance le nom du glorieux marquis de Pombal, redit encore avec fierté les stances de son poète qui a si courageusement flétri la tyranie du clergé oppresseur de sa patrie.
Avec cette loyauté, cette énergie indomptable, ces mœurs douces et pacifiques, celte gaieté et cet esprit vif et prompt, le Portugais se juge de bonne foi supérieur à son voisin. L'hispanophagie est chez lui une véritable manie; le delenda Hispania est le thème du patriotisme, elles femmes vont jusqu'à proscrire la mantille, ornement si gracieux et si aisé sous ces climats suffocants, pour suivre les modes ridicules dr> capitales du Nord. M'"e de Itute. dan- son intéressant volume, le Portugal à vol d'oiseau, conte celte piquante anecdote qui trahit le sentiment populaire dans un cri qui décèle toute l'antipathie de la race: c'est un Portugais qui se noie, ne sachant pas nager, tandis qu'un Espagnol le regarde indifféremment sur la rive, sans songer même à le sauver. << Tire-moi de là, s'écrie l'autre en l'injuriant, et je te fais grâce de la vie! »
Non- ne parlons pas de la différence du langage entrelesdeux nations: les Espagnols même rendent
hommage ;ï la beauté et à la douceur du portugais, qu'ils appellent [slanguedes peurs. On u'\ trouve pas ces consonnes dures el gutturales que les Arabes ont introduites dans la langue castillane, bien qu'ils aient apporté à celle-ci de nombreux vocables. Sod accenl esl doux, harmonieux, flexible, mais la langue, malgré sa richesse el la grâce de sa prononciation, est concise el énergique. C'est à la lin du xve siècle que commence la belle époque littéraire du Portugal, qui atteint son plus haut éclat avec les Lusiades; jusque-là, les Cantigas du roi Denis, les chroniques de Fernand Lopez, de Gomes Eames, de Azurara et de \\\\\ de Pyna, ont préparé seulemenl les voies aux grands écrivains: les rois mêmes, poètes ousavants-, on! contribué, comme Pedro le justicier, Edouard III le moraliste, Alphonse V l'astronome, à la gloire littéraire el scientifique de la patrie. En même temps que Camoëns, Antonio Ferreira, Sa de Miranda, élèvent à une incomparable grandeur la poésie lyrique, tandis que le chantre de (iaina prélude par de gracieuses et voluptueuses élégies à l'épopée grandiose qui le placera près des immortels génies. \ côté du Virgile portugais, Ferreira, que l'on compare à Horace, détruit les locutions orientales qui dénaturenl la langue nationale; Miranda cl lui son! les auteur- de sonnets, d'odes, d'épltres, re-
marquables par la pureté du style; ses Poemas lusitanos, qui datent de la fin du seizième siècle, sont classés parmi les chefs-d'œuvre de la littérature portugaise. Miranda réforme la prosodie, suivant les rythmes et les combinaisons métriques les plus variées, fixe les lois de la césure et crée le vers de onze syllabes, innovation que nos romantiques n'ont pu encore acclimater dans notre poétique: En Espagne, la grande période littéraire a déjà commencé, mais le génie portugais s'affirme avec une puissance incomparable avec Camoëns, et, en même temps qu'il va exalter dans le plus beau langage les exploits des héros nationaux, il va prendre contre l'ennemi héréditaire une éclatante revanche et, par un chef-d'œuvre incomparable, attester l'esprit de séparatisme qui inspire au Portugal, jaloux de son indépendance, de ses traditions locales et nationales, de sa gloire dans les combats et dans les explorations lointaines, de celle de ses savants, de ses poètes et de ses artistes, une sorte de revendication ou de protestation solennelle.
C'est à cette époque même que la Renaissance néo-grecque anime l'esprit humain d'un souffle pur d'antiquité rajeunie et que l'art chrétien se transforme en se rafraîchissant parles plus sublimes fictions du paganisme. Considérez toutes ces in-
fluences diverses : en einiliiini désormais la vie de Louis «11- Camoëns, qous qous préparerons plus utilement encore à bien comprendre le caractère de cette poésie qui puise sa principale force dans les aspirations patriotiques les plus élevées et dans une conception supérieure de l'histoire et des destinées du peuple auquel appartient le poète. Ajoutons 3 ce trait particulier. Le Portugal a pu revendiquer de bonne foi la paternité des plus célèbres romans de chevalerie du moyen âge: Amadis de Gaule, Palmerin d' Angleterre el Palmerin d'Olive, attribués à Vasco de Lobeira, à Francisco Moraes et à un troisième auteur donl le uom est resté inconnu. Si les érudits ont combatuces prétentions, il esl important, à cel égard, de rappeler «pie l'esprit chevaleresque a contribué à faire naître, tant en Espagne qu'en Portugal, une variété spéciale de compositions, romanceros, chroniques, garzas et œuvres épiques ou lyriques de toute sorte qui ont préparé les voies à un trrand poète tel que Camoëns pour atteindre les plus hauts sommets de l'épopée. il ne qous appartient que de résumer très brièvement les observations de toute nature qu'il est essentiel de présenter pour apprécier le véritable caractère ^v< Lusiades. C'estdans la vie de l'auteur que qous devons étudier désormais la naissance et le développement de son génie.
II. — C'est en L'année 1524 que les biographes lr< plus autorisés font naître Luiz de Camoëns: Sa famille, originaire de la Galice, s'était illustrée au service du Portugal; unis le père du poète, à la suite de revers de fortune, était réduit à une existence dos plus modestes. Dès l'enfance, le jeune Louis éprouva les rigueurs de la destinée en apprenant que sa famille ne pouvait tenir le rang qui lui avait appartenu jusque-là.
Certains auteurs avaient prétendu que Lisbonne n'était pas le lieu de naissance du poète: les uns l'ont fait naître à Coïmbre, d'autres à Santarem ; quelques-uns ont reculé à 1517 la date de sa naissance : celle que nous considérons comme certaine es! celle que nous adoptons plus haut, et il est démontré que c'est à Lisbonne qu'il vint au monde et non dans une des villes rivales qui, comme pour Homère, disputent à la capitale la gloire de le compter parmi ses enfants. De récentes recherches ont permis de reconstituer la généalogie de la famille de Camoëns. On sait aujourd'hui cpie ses ancêtres étaient connus dès le xe siècle en Galice, sous le nom de Gaamans; c'est en 1370 que Vasco Perez de Caamans, pour échapper aux persécutions que déchaînait sur la noblesse la lutte entre don Henrique II et don Fernand, fils de Pierre le Justicier, passa eu Portugal et devint un des favoris du
souverain dont il étail venu embrasser la cause. Don Fernand lui donna les seigneuries de Sardoal, de Punneté, de Marano et d'Amendoa. La reine Dona Lianor Tellez le nomma gouverneur (ayo) de son cousin don Joâo, comte de Barcellôs; il avait droit de seigneurie sur plusieurs bourgades el entrée au Conseil.
Malheureusement, il perdit toutes ces dignités pour avoir pris parti contre le mestre d'Avis e1 embrassé la cause de l'Espagne. Il fut tué dans la bataille d'Albujarotta, gagnée par les Portugais, el presque tous ses biens furenl confisqués par don Juan, successeur de Fernand. Se- descendants ae conservèrent que des domaines d'une faible étendue et de médiocres revenus dans la province d'Alemtéjo. H avait eu de sa femme, lille de Gonzalès Tenreyro, général des armées portugaises el grand maître de l'ordre du Christ, deux Bis, qui divisèrenl en deux branches la famille des Camoëns: la première, plus favorisée, contracta de brillantes alliances avec quelques unes des plus grandes maisons du Portugal; la seconde s'esl illustrée à jamais pour avoir donné le jour à l'immortel autour des Lusiades.
C'est le petit-fils de Vasco, Simon Va/. deCamoëns, qui fut le père du grand poète. Il avail épousé Anne de Macedo, qui appartenait à une des familles
les plus considérées de Sanlarem : son père, Joam Vaz de Camoëns, s'était distingué sous le règne d'Alphonse V, dit le Roi chevalier : il prit du service à son tour, comme capitaine de vaisseau, et laissa Louis orphelin dès l'enfance ; son navire fit naufrage sur les côtes de Goa. et il périt en perdant toute sa fortune sur cette terre lointaine où son malheureux fils devait subir un jour tant de cruels revers.
Nous n'avons que des renseignements peu étendus sur l'enfance du poète : on sait qu'il habitait avec sa mère le quartier de la Mouraria, dans la paroisse de Saint-Sébastien. Ce. fut sans doute au prix de dures privations qu'il put être élevé selon son rang, et pour remplir les vœux de son père, qui avait constaté en lui une intelligence supérieure, dont le développement méritait d'être encouragé et fortifié par de solides études. Nous le retrouvons à l'Université de Coïmbre, en 1537 ou 1539. la date exacte n'ayant pas été déterminée; nous savons seulement qu'il acquit une culture et un savoir des plus étendus. C'était un des anciens recteurs de l'Université de Paris, Diego de Gouvea, qui était chargé de la direction scientifique : le grec y était enseigné par le docte Vincent Fabricius, justement célèbre en Allemagne ; l'illustre cosmographe Pedro Nunez était professeur de mathéma-
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tiques: la chaire d'histoire naturelle »'t de médecine était occupée par un des plus éminents disciples de Garcia de Orta. \ ces noms fameux on a cru pouvoir ajouter relui du célèbre humaniste écossais Buchanan; mais il n'arriva à l'Université de Coïmbre que plusieurs années après que Camoëns en était déjà sorti : il u'\ lui amené en effet que par Diego de Tewe.
Gamoëns n'avail que dix-huit ans quand il revint à Lisbonne aprèsavoir terminé ses études. - Admis dans une société d'élite, dit M. Ferdinand Denis, si la médiocrité de sa fortune ne lui permit pas de se rendre fréquemment à la Cour, il contracta à son entrée dans la vie d'honorables amitiés. Ce fui alors qu'il connut ce Don Constantin île Bragance qui, plus tard el loin de son pays, lui prêta une main secourable ; puis cet Emmanuel de Portugal, jeune alors comme lui. el auquel il adressa de si beaux vers. Don A nh »ni< > de Noronha, brisé en sa ûeur, comme il nous ledit, eut sans doute la meilleure part dan- se> affections : mai- une étude scrupuleuse «le celte première époque de la vie de Camoëns nous a fait acquérir la certitude qu'il était encore inconnu aux autres poètes que le Portugal produisait alors. »
C'esl a cette époque mê que se placenl les
premières aventures galantes du poète, auquel elles
devaient réserver de tristes déceptions et de funestes catastrophes. Cavalier des plus élégants, ses biographes, et particulièrement ses contemporains, nous le dépeignent alors comme joignant à l'extérieur le plus séduisant le charme et le prestige du talent, et l'agrément de l'improvisation dans les jolis vers où il retraçait ses ardeurs et ses peines d'amour. Manuel de Faria, son ami et commentateur, nous apprend que ses yeux étaient grands, brillant d'un feu vif qui trahissait la passion et la fougue de la jeunesse. 11 avait les cheveux blonds, le front élevé, le nez aquilin, la bouche très régulière, les lèvres d'un rouge très foncé, le visage plein et un teint dont le coloris annonçait pourtant la blancheur de la peau et une santé florissante. Il était de taille moyenne, mais bien proportionné de formes, ni trop mince ni trop fort; sa démarche était aisée et sa physionomie enjouée et aimable. 11 ne rencontrait pas de cruelles, mais c'est pour avoir élevé ses regards trop haut qu'il dut se heurter dès cette époque aux rigueurs d'une destinée qui lui réservait pour tout le reste de sa vie de si terribles souffrances.
D'après les traditions les plus certaines, c'est Catherine d'Atayde, sœur du favori de Jean 111, don Antonio d'Atayde, qui causa la perte du jeune Louis, auquel il avait inspiré la plus ardente passion; c'est
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cil»1 que Pinto Ribeiro a voulu reconnaître dans les vers du poète, sous le nom deNatercia, anagramme de Caterina, comme U-*<> était celui de Lois.
Liso pastor num campo verde Natercia cru nympha sobuscar '.
C'est pouf cette grande dame que Camoëns subit les premières persécutions de la fortune qui devait si tristemenl L'accabler. Il fui exilé au Ribatejo, à une époque qui n'a pas été précisée, mais qui est certainement limitée entre les années 1545 et 1550. C'esl à tort que I'od a cru voir Santarem dans les vers où le poète a décrit le lieu de son exil, el qui s'appliquent plutôt à l'autre cité.
Vejo o pura suave, et brandotejo, Com as concavas barcas que nadando, Vain pondo em doce et'eii<> osen desejo.
Il parait que l'infidélité de Catherine avait ajouté un chagrin plus cruel encore que l'éloignement à la disgrâce de Louis de Camoëns. Faria de Souza nous apprend que le mariage avait été arrêté entre les deux amants et que c'est à la suite du déses poir où l'oubli de cette promesse l'avait réduit qu'il it de s'expatrier et d'aller combattre dan- les
* Lo bergei Liso, dans la verte prairie cherche la cruelle nymphe Natercia.
mers de l'Inde pouiifcalmer une cfouleur inconsolable quele temps seul pourrail effacer. Mais, de retour à Lisbonne en L550, et toujours en proie aux persécutions de la famille d'Atayde, qui ne lui pardonnait pas des prétentions qu'elle jugeait indignes de son haut rang et qui comptait de nombreux alliés à la cour, il passa en Afrique avec Don Alphonse de Noronha, et c'est à Ceuta qu'il lit ses premières armes. Malheureusement, dans une rencontre sanglante avec les Maures, où il se conduisit vaillamment, il fut atteint au visage par un coup de feu qui lui emporta l'œil droit. C'est ainsi que, d'après les vers d'un cançâo qu'il composa à cette époque, Mars lui /if goûter ses fruits amers. Cette pièce fait partie de nombreuses poésies qui datent de son séjour à Ceuta; il y dépeint les maux que l'amour fait souffrir, et se plaint de ne trouver dans sa passion que des sujets de souffrance.
Fes me deixarô patrie- ninho amado Passando ô longo mar, que ameaçando Agora experimentando à furia rara I) ■ Marte que cq os olhos quis que logo Visse, é locasse o acerbo i'rulo seu.
11 reparaît à Lisbonne en 1552, espérant que sa bravoure lui mériterait des honneurs et la réparation des misères qu'il avait déjà essuyées. Mais,
toujours malheureux en amour, bien que l'accident dont il a\;iii été victime ne le rendit pas moins ardent et qu'il se disiinguàl toujours parmi les plus galants et les pins passionnés des jeunes gens de la capitale, il n'obtint ni protection ni faveur et vil ses annemis redoubler de dureté à son égard. Son Lalenl littéraire n'était pas plus apprécié que ses services militaires. « Camoëns étail brave, <lil un de ses contemporains: la trempe de son esprit, les événements que l'on rencontre dans son histoire en sont la preuve ; le courage était d'ailleurs une qualité inhérente à la nation. » Il n'avait même pas été distingué pour les gracieuses compositions qu'il écrivait alors d'une main légère, commençant même dès cette époque à écrire les Lusictdes, dont il avait conçu le projet, et qu'ilne devait achever qu'aux heures les plus lugubres de sa carrière. Il n'était qu'u. i étranger pour les poètes éminents <pii illustraient le Portugal et dont les œ\i\ res circulaienl en manuscrit, Sa de Miranda, Cil Vincente, Barros, Ferreira, qu'il ne connut ni pendant sa jeunesse ni quand il lui devenu, beaucoup plustard, aussi glorieux que ces fameux ailleurs, bien effacés aujourd'hui par sa renommée retentissante.
C'était donc après de nouvelles déceptions qu'il se résignail en 1553 a s'expatrier de nouveau, s'applaudissant, comme il ledit dans une de ses lettres,
• de s'être dérobéaux injustes fureurs des envieux et au venin des langues médisantes. » Avait-il formé de- l'âge où il étudiait à l'Université de Coïmbre, comme on l'affirme, le projet de suivie dans ces lointaines contrées les traces des célèbres navigateurs dont le Portugal était si justement fier? C'est probable, car la fascination de ces audacieuses expéditions et de ces mémorables conquêtes devait être singulièrement puissante. Mais il n'avait pas une bien haute carrière à ambitionner, car il n'était admis que comme simple écuyer (scudeiro) sur la flotte de Fernand Alvarez Cabrai, où il remplaçait un de ses.amis qui n'avait pu accomplir son engagement.
Il était certainement en proi'e à des regrets amers, car il évoquait le cri de Scipion l'Africain pour maudire à son tour son ingrate patrie. Sa traversée ne fut pas exempte de dangers, et tandis qu'il cherchait au sortir du port, comme le raconte l'évêque de Viseujes ombres des montagnes disparaissant rapidement à l'horizon, les fraîches collines de Cintra, la tempête commençait déjà à gronder sur la flotte. Bientôt le San Benito, où il se trouvait sous les ordres de Cabrai, fut séparé violemment du reste de l'escadre : ce fut le seul qui parvint cette année-là aux Indes, où Camoëns débarqua au mois di' septembre suivant : au retour, le bâtiment
sombrai! devanl les côtes de la Cafrerie sous le pa> illon du même capitaine.
Dès son arrivée, l'écuyer fui attaché à l'escadre de Don Alphonse de Noronha, vice-roi des Indes, et prit pari à l'expédition que le glorieux amiral dirigea contre le rajah de Pimante ou Chembé qui s'étail emparé d'îles appartenant aux rajahs de Gochin et de Porco, alliés des Portugais. Camoëns se distingua brillamment pendant cette campagne : il nous l'apprend dans une de ses élégies, bien qu'il ait la modestie de ne pas vouloir retracer lui-même ses belles actions. En 1554 il revient à Goa, avec le vice-roi, mais il n'y reste que peu de temps. Don Pedro de Mascarenhas, succédant à Noronha, arma trois vaisseaux de haut bord, qui furent envoyés sur les bords de la mer Rouge avec cinq autres bâtiments pourdonnerla chasse à un corsaire redoutable nommé Safar. La flottille était sous les ordres de Manuel de Vasconcellos ; elle partit en février 1555 pour croiser devanl le monl Félix, au nord du cap Gardafui : Camoëns dut ensuite subir les ennuis d*un hivernage à Mascate, à l'entrée «lu golfe Persique, pour attendre les navires partant d'Ormuz et les escorter jusqu'à Goa.
Une de ses élégies nous le montre toujours éploré el portant a travers toutes les vicissitudes de ses voyages l'amertume de se- regrets.
Junto de hum, seco, fero esteril monte Cujo nome do vulgo introduzido Ne felix por anti frasi infelice...
A qui nesta remota, aspera è dura Parle do mondo quis que a vida brève Tamben deixasse de si hum brève espasso
Porque ficasse à vida.
Pello mundo cm pedaeos repartida.
Malheureusement pour Camoëns, des déceptions plus graves que des peines de cœur compromirent encore sa fortune à l'heure où il devait enfin la trouver plus favorable à ses espérances. Lorsqu'il revint à Goa, il trouva un nouveau gouverneur, Francisco Barreto, qui venait de succéder, en juin 1 555,àMascarenhas, mort quelques mois auparavant. La verve satirique du poète ayant trouvé matière à s'exercer, mal à propos, assure-t-on, dans la personne du vice-Roi, ou de plusieurs fonctionnaires du gouvernement, il s'attira encore de violentes inimitiés et fut bientôt condamné à un nouvel exil. Les mordantes saillies de Camoëns, qui nous sont parvenues sous le titre de Disparates na India, parurent blessantes à Barreto, homme du plus rare mérite, du reste, et dont le désintéressement était inattaquable. Le satiriste ne devait pas diriger ses épigrammes contre ce glorieux soldat, brave jusqu'à la témérité, Biais intraitable et dur au commandement : c'était, de la part d'un simple écuyer, un acte grave d'insabordi-