‹ Les LusiadesChapitre 2 sur 17 · N0TIC · texte numérisé non relu

N0TIC

nation de critiquer ses supérieurs, el le vice-Roi du1

sc | ,lvr inflexible devanl la nécessité de main-

teniri Par un sévère exemple, la discipline.

D'autres personnages étaient plus spécialemenl visés dans les Disparates, où Gamoëns flétrissait les opulents conquérants de Goa, leur vénalité, leur bassesse el leur astuce; ce furenl leurs rancunes 'lm déchaînèrent la vengeance contre le malheu- |vllx P°ete et le firent condamner sans pitié : pour la troisième fois, il lut exilé el conduit à Macao, où le Portugal venait de créer sa première factorerie sur les côtes de la Chine : cet important r Ptoirne lui érigé en ville coloniale qu'en 1583.

A Macao, Lui/ de Camoëns voulut prendre sa revanche de la disgrâce qu'il s'était imprudemmenl attirée : dans les Redondillas, qu'il écrivit alors, il lan<?a ses imprécations contre Barreto, se représentant comme une victime el peignant son juge comme un bourreau II remplissait, dit on, le poste •i" commissaire-major des Maures, mais il a été constaté que le vice-roi n'avait nullement atténué la sévérité «lu bannissement en lui donnant la charge de curateur des successions; c'est beaucoup Pms tard qu'il fui investi de cette fonction, qui apportait au moins nu soulagement utile a celte disgrâce, car elle était a la fois productive et honore. Nous voyons la l'auteur des Lusiades mettre

hi dernière main à son chef-d'œuvre : c'est bientôt que le poète va se révéler dans tonte la sublimité du génie à une patrie qui ne lui a l'ait goûter, jusqu'ici, que des fruits bien amers et à laquelle il va demander, en vain, de la reconnaissance en échange de la gloire qu'il vient de lui donner.

Avant de se rendre à Macao, Camoëns, en quittanl Goa, avait parcouru les terres et les mers indiennes, se plaisant à contempler ces sites et ces peuples qu'il allait décrire avec de si brillantes couleurs dans ses vers immortels. Il visita, dit-on, les Moluques; l'évêque de Visen le fait séjourner longtemps à ïernate et reporte à ces diverses contrées lout ce que le poète" dit dans le Cançao IVà-mie île « que brûle la lumière éternelle et dont les Portugais ne s'emparent qu'après de sanglants combats. »

11 pouvait, an moins, réparer les pertes matérielles qu'il avait subies, et la charge qu'il obtint en 1559 était assez lucrative, dit-on, pour qu'il pût avoir amassé longuement de quoi se soustraire pour longtemps à la misère contre laquelle il s'était sans cesse débattu jusque-là. Presque tous ses biographes s'accordent sur ce point : il dut repartir de Macao avec des bénéfices considérables. Malheureusement, en revenant à Goa, un naufrage engloutit le navire qui le portail avec toute sa foi'-

2 1 son il i

Lune; il ne pni sauver que l<- plu- riche il<' ses trésors, mai- crlui qui ne remplace pas les biens de la terre, son manuscrit des LuslOLdes^ auxquelles il avait travaillé avec amour pendanl son séjour de -i\ années en Chine. C'esl en L547, assure-t-on, c'est-à-dire longtemps avanl son dépari pour les Indes, qu'il avail commencé à écrire ce poème; H il le rapportail entièremenl achevé lorsqu'il revinl à Goa en 1561. [1 avail alors trente-sept ans et pouvait slattendre a voir la fortune lui sourire. C'étail certainemenl vers la pensée d'un avenir pin- prospère, qui I"' consolail de tanl de dures épreuves, que se portait sa pensée pendanl qu'il caressail ses strophes harmonieuses dans le souffle amoureux de l'inspiration, retiré près de Macao, dans cette grotte, il»' Patane, qu'on montre encore avec orgueil aujourd'hui comme le sanctuaire du génie. C'étail là, suivant la tradition, qu'il se réfugiait chaque jour, gravissanl !<• rocher de granit et recueillant ses souvenirs <'ii présence de l'Océan qui fixail ses regards perdus dan- l'immensité du ciel et de la mer.

Avec quelle j"i«' reprenait-il la route <\<' Goa, où il comptait trouver un accueil empressé chez le nouveau vice-roi, Constantin <\<' Bragancc, qu'il avail connu a Lisbonne, et qui avait remplacé Barreto en 1558! Le naufrage Pavait jeté sur cette

terre du Cambodge et il y resta quelque temps. 11 a brillamment décrit ces beaux sites dans le Cançao X, où il s'est fait évoquer devant Gama par une sirène prophétisant l'avenir, par une originale fiction de poète. Ce temps d'épreuve lui paraissait encore doux, malgré tout, comme si ce n'eût été qu'une trêve au milieu des malheurs qui fondaient sur lui dès qu'il reparaissait sur la terre natale ou qu'il se retrouvait en présence de ses compatriotes, chez lesquels il ne trouvait qu'injustice, mauvais vouloir et hostilité.

C'était, en effet, une nouvelle déception qui l'attendait à Goa ; peu de temps après son arrivée, son illustre ami et protecteur, Constantin de Bragance, était remplacé par Francesco Coutinho, comte de Redondo ; de nouvelles et plus cruelles tribulations allaient ajouter d'amères souffrances aux maux que l'infortuné poète avait déjà supportés. Bien qu'il estimât l'auteur des Lusiades et fût exempt de toute prévention à son égard, le nouveau vice-roi ne tarda pas ta subir l'influence des ennemis toujours puissants qui ne pardonnaient pas à Camoëns les sanglantes offenses des Disparates : tout d'un coup, il fut mis en arrestation et jeté au fond d'un cachot, alors qu'il n'avait rien à se reprocher que sa liberté de langage qu'il gardait fièrement en toute circonstance.

S'ir quelle accusation le grand poète fut-il victime île cette injurieuse disgrâce? <>n ne l'a jamais su exactemenl : il parall que ses dettes étaienl criardes et nombreuses e1 que les poursuites «le créanciers impitoyables le retinrent encore longtemps en prison, bien que la fausseté de la dénonciation intentée contre lui eûl été promptemenl établie. Paria y Souzalaîsse entendre qu'on avail incriminé la probité de Camoëns en l'accusant de malversation dans l'office qu'il avail rempli à Macao ; il n'eut pas de peine à se justifier de cette atroce calomnie.

Il ne nous a pas retracé son triste sort ni ces Masmoras de Goa si redoutables, telles que les ont décrite- certains voyageurs de l'époque, geôles infectes et privées de toute lumière, véritable carcereduro, plus odieux que les Piorribi de Pellico. Bien que le [tins impitoyable de ses créanciers, Miguel Rodriguez Coutinho, surnommé Fios Seoos fils secs . s'obstinât à prolonger sa détention, le vice-roi accueilli! favorablement une dernière supplique du poète, à la veille d'une nouvelle expédition, et lui rendit enfin la liberté.

Camoëns s'empressa d'eu profiter, avant de tenter de nouveau la fortune, pour donner à son poème, par un patient travail de retouche, sa forme définitive, et revoir en même temps les gracieuses poésies, élégies, sexlines, sonnets, qui sonl restés la per-

fection du genre. Il parait avoir conçu à la même

époque le projet d'un grand ouvrage auquel il n'aurait pu. en tous cas, donner aucune suite, mais dont il n'est t'ait mention par aucun de ses biographes les plus autorisés, entre autres. Diogo de Couto. l'ami intime et le compagnon du poète.

Par une nouvelle fatalité. Camoëns accepta les offres de Pierre Barreto Rolim, parent de l'ancien gouverneur qui l'avait traité si rigoureusement à son arrivée dans les Indes; l'expédition qu'on lui proposait de suivre était dirigée contre Sofala. Barreto ne s'intéressait au poète, en réalité, que pour trouver en lui, pendant ce pénible voyage et sur les côtes désolées où il allait se rendre, un compagnon lettré et éloquent, et toutes ses promesses de protection, les espérances de fortune et de gloire qu'il lui avait offertes pour le décider à partir avec lui, n'étaient qu'un artifice et un leurre. En tous cas, dès leur arrivée à Sofala, Barreto et Camoëns, d'amis confiants et chaleureux, étaient devenus d'irréconciliables ennemis : ce dernier, réduit à une situation désastreuse par l'abandon du gouverneur, « nourri parla charité de ses amis », nous dit Diogo de Couto, dut encore subir de dures vexations avant de pouvoir se tirer de cette funeste mésaventure. Barreto ne voulut le laisser repartir pour e Portugal qu'après avoir reçu de lui le rem-

•JH NOTICE

boursemenl de quelques centaines de francs qu'il lui avait prêtés, menaçant de le faire emprisonner s'il ne se libérait pas de cette misérable dette. Ce furent ses amis, Hectorde Sylveira, Antoine Cobrai, Lui/, de Veiga, Duarte de Abreu, Antoine Ferrao, arrivant de Goa, qui !<• recueillirent, malgré I»' i^< «uverneur, sur le Santa-Fé, qui allait à Lisbonne; le premier, un de ses meilleurs amis, dut payer Barreto après qu'on eut quêté en ville le linge nécessaire à sa victime pour cette longue traversée : « Ainsi, nous dit Faria y Smiza, qui complète le récit île Diogo de Couto, lurent achetés la liberté île Gamoëns et l'honneur de Pedro Barreto. »>

('/est au mois de novembre 1569 que le grand poète revit Lisbonne, après dix-sept ans d'absence; mais une peste effroyable, qui désolait encore le royaume, interdisait le débarquement; l'embouchure du Tage était fermée sans rémission : la cour s'était réfugiée à Alineirhn, où Diogo de Couto, venu sur un autre navire, dut aller pour obtenir, non -ans difficulté, la permission d'aborder; ce n'est qu'au mois de juin de l'année 1570 que Gamoëns mil le pied sur le sol de sa patrie.

Il avait eu le malheur de perdre son ami Silvcira pendant la traversée, mais ce n'était pas encore le terme de ses infortunes. Après Manuel, le mi Jean III avait disparu du trône et le jeune Sébas-

NOTICE -i!*

tien régnait depuis 1557, après une régence qui avait causé de funestes agitations dans le royaume. Gamoëns, comme tous ses compatriotes, salua le nouveau règne avec une confiance enthousiaste. C'est à don Sébastien qu'il dédie les LusiCLdes, et, dès le début, il l'invite à s'inspirer des glorieuses traditions de ses ancêtres et à prendre les armes contre les Maures. Le jeune roi n'hésita pas à se jeter avec intrépidité sur l'ennemi de sa patrie ; il disparut dans la sanglante mêlée d'Alaçar Rébir, qui fut si fatale à la dynastie. On le crut atteint d'un coup mortel et resté parmi les victimes sur le champ de bataille mais la légende veut qu'il ait été capturé par l'ennemi et gardé longtemps prisonnier en Afrique pour revenir vingt ans après en Europe, ramené par un vaisseau vénitien qui l'avait recueilli sur les côtes du Maroc. Plusieurs Portugais, établis à Venise, le reconnurent, et il fut conduit devant le Sénat, qui constata l'identité du souverain, quand il eut rapporté les confidences secrètes qu'il avait échangées dans son palais avec les ambassadeurs de la République ; d'autres signes physiques attestaient sa sincérité, mais le malheureux roi n'était guère en situation d'obtenir la réparation de ses infortunes. Les Espagnols, devenus les maîtres du Portugal, n'étaient pas disposes le moins du monde à lui restituer sa couronne et ses

Etals. Ils le firent arrêter comme imposteur, el livrer entre leurs mains; ils l'envoyèrenl à Naples, où il fui exposé sur un âne à la risée el aux insultes de la populace. 11 mourul bientôt après en prison, résistant jusqu'à la fin à ses ennemis, qui avaient essayé, de toute manière, d'obtenir la rétractation de ses dires : cette histoire tragique, si elle esl vraie eût pu inspirer le chantre i\<*< Lusiades

OU plutôt ses elè\ es.

Mais Camoëns ne vit pas la chute de sa patrie, et c'csl seulemenl contre les intrigues <ln palais el les usurpations <les prêtres qu'il déchaîne, à la fin île -mi poème, les colères de son âme, en voyanl la dépravation et le despotisme succéder au règne de justice et île liberté qu'il saluait avec tant de sympathie dans les premiers vers de son poème. Les traits satiriques qu'il mêle à son épopée, dans les nombreuses allusions qu'il dirige contre ceux qui le persécutent dan- son pays ou l'indifférence qu'il rencontre die/ ceux dont il attendait la protection, ne pouvaient que surexciter les rancunes de ses ennemis et le mauvais vouloir des maîtres du royaume. Jusqu'à son dernier joUr, 1^ grand poète est condamné à rencontrer l'hostilité et à vivre dans la pin- cruelle détresse, comme si une implacable destinée l'eût marqué d'avance pour le désespoir, la mi-ère el la souffrance. Les plaintes

que son infortune lui arrache ont un aèrent si profond et si amer qu'on ne peut les trouver déplacées au milieu de cet admirable poème. Tout au plus peut-on critiquer un passage dans lequel il met ses imprécations dans la bouche de Paul de Gama, s'adressant à un prince indien devant lequel sont énumérés les fastes glorieux du Portugal.

On peut excuser la liberté du poète quand on sait à quel point sa vie fut gâtée par des persécutions et des iniquités qui commencèrent dès sa jeunesse pour ne finir qu'à sa mort. Les Lusiades parurent en 1572, et. dans la même année, le poème eut deux éditions successives ; c'était un rare succès, et la popularité de l'auteur était si éclatante, qu'on ne peut s'expliquer que par un ressentiment violent l'indifférence avec laquelle il était traité par ceux en qui il voyait ses protecteurs naturels et qu'il invoquait sans cesse. Son dénûment était réellement inouï : si l'on n'admet pas l'authenticité de l'histoire fameuse de l'esclave de Camoëns, Antonio le Javanais, allant à travers la capitale implorer la charité pour son maître, réduit à une pension de 15,000 réis, qui équivalent à une centaine de francs, s'il faut constater qu'on n'a pas encore démenti celle des quatre moedas que le poète refuse à son serviteur pour chercher du charbon, parce qu'il ne les possède pas. la phrase

« 1 1 1 ' < > 1 1 a citée, extraite d'une de ses lettres, esl un documenl trop cruel pour qu'on reproche à la légende d'avoir exagéré cette navrante infortune : • Qui jamais a ouï dire, s'écrie-t-il, que sur un misérable grabat, la fortune eûl pu donner le spectacle de si grands malheurs? Et moi, comme si elles ne suffisaient pas, je dois me résigner, car, résistera tant de misère ce ne serait que de l'outrecuidance! Iparecia especie de desavergonJiamento). »

11 mourut à la fin de 1579, à l'âge de cinquantecinq ans, au lendemain de la chute de la monarchie, perdue par la disparition du roi Sébastien. Sans contester formellement que la fin du poète ait eu lieu dans un hôpital et, bien que ce point reste encore obscur, on sait qu'il mourut dan- un tel état de détresse qu'il manquait, à l'heure dernière, d'une couverture pour abriter son corps glacé par la fièvre et mine par la maladie. On emprunta, pour l'inhumer, un suaire à la maison de Visciono.

Sur -"il tombeau, dan- l'église Sainte-Anne, on grava une inscription d'une simplicité poignante :

Ci-(. n Louis de Camoens

Page 1