CHANT X
L'amant de l'infidèle Coronis était près de se coucher dans les mers d'Occident ; après sa retraite, régnaient les fraîches haleines du zéphir qui effleuraient doucement la surface des eaux, charmant les lis et les jasmins que l'ardeur du jour avait froissés. Alors les Néréides et leurs amants montèrent vers le palais où la reine des Ilots avait fait dresser un festin magnifique. On se met à table, on s'assied sur des sièges de cristal, chacun près de sa maîtresse. La belle Thétis et l'illustre Gama se placent sous un dais magnifique à ciel d'ur, relevé de perles et d'un nombre infini de pierres précieuses. La table est couverte de mets divins, mille fois plus exquis que tous ceux qu'inventa la raffinée Cléopâtre. Les coupes d'or cl de diamant, tirées des trésors de la mer Atlantique, se couronnent d'écume eD recevant des vins plus parfumés que l'ambroisid L'allégresse, les gais pro-
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pos, le rire et les plaisirs régnent partout; d'harmonieux instruments forment un concert dont la douceur surpasse les accents qui jadis suspendirent la rage des Euménides et les tortures des ombres criminelles dans l'empire de Pluton.
A la fin du repas une sirène joint sa voix à cette merveilleuse symphonie; les zéphyrs se taisent, les oiseaux interrompent leurs ramages et les fontaines voisines n'osent plus murmurer. Elle chante les exploits de certains héros Lusitains qui ne voient pas encore la lumière des deux; c'est le sage Protée qui lui a révélé leur naissance future et leurs grandes actions, thème grandiose, plus digne d*ètre célébré sur les bords du Permesse que tous les sujets qui ont illustré les poèmes de Démodocus et du savant Iopas.
Chère Calliope, voici que j'ai besoin d'un nouveau secours : mon travail touche à son terme, mais ma voix se lasse, les rigueurs de la fortune oppressent mon âme. D'ailleurs, l'été de mes jours voit arriver son déclin ; bientôt un sommeil de fer appesantira mes yeux ; bientôt mes chagrins m'auront plongé dans le fleuve funeste où l'oubli nage avec la mort. Ilâte-toi donc, belle et charmante reine des Muses, viens rallumer tes feux dans mon cœur afin que j'achève de montrer à ma nation combien je l'aime!
La divine sirène chante les armées fameuses qui partiront un jour des bords du Tage, parcourront les eaux découvertes par Gama et subjugueront toutes
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les cûti^ des 1 1 1 < 1 « ' s . Les rois païens qui refuseront d'humilier leurs têtes suis le joug de la vérité seront victimes de leur entêtement; la fureur et les armes de Lusus leur apprendront que les autels du mensonge ne protègenl pas leurs défenseurs.
Puis elle chante la gloire d'un prince de Malabar qui sera le roi et le grand prêtre de sa nation : enlui, les Lusitains trouveront an ami généreux el fidèle qui, plutôt que <le trahir leur alliance, subira constamment les caprices de la fortune. Il verra s,. s fori cesses démantelées, ses villes désolées par le fer et par la flamme, enfin tout son empire livré aux fureurs du Samorin qui se retournera contre lui pour le punir de s'être associé avec les Portugais.
L'invincible Duart, l'Achille du Tage, viendra mettre un frein aux cruautés du tyran; les (lois, étonnés, porteront ce héros quand il traversera l'immense plaine de Neptune: les bords de son navire s'abaisseront jusqu'à la surface des eaux. Arrivé en Orient, il prêtera son aide au roi de Gochin et, avec une petite troupe de Portugais, il mettra en déroute nue multitude innombrable de Navres et de Maures dont le sang abreuvera les sillons de Cambalon.
Au bruit de cette victoire l'Indus et le Gange frémironl dans leurs roseaux. Le Samorin, pour effacer
sa honte, réunira de ivelles forces; les rois de Vi-
sapour et de Tanor descendront des montagnes de Narsingue pour se rallier sous ses étendards : mille peuples redoutables s'uniront avec lui. L'intrépide Duart
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se verra attaqué en même temps sur nier par les Agaréniens et sur terre par les adorateurs d'idoles; il triomphera également sur terre et sur mer; ses exploits inspireront aux ennemis autant d'admiration que de terreur. En vain le successeur de Périmai implorera-t-il ses dieux, en vain couvrira-t-il d'injures et de reproches ses soldats épouvantés. Les défaites de ce monarque ne refroidiront pas sa fureur; il viendra lui-même au combat pour animer les siens par sa présence et le sang de ses guerriers rejaillira sur sa face. Ni la force, ni la ruse, ni les mortels poisons, ni les noirs enchantements ne pourront lui réussir; ses villes seront rasées et ses châteaux réduits en cendres. Pour brûler la flotte de son vainqueur, il fera flotter des montagnes de feu sur l'empire des eaux. Duart rira de tout cet appareil : ces formidables machines tomberont devant lui et leurs débris dispersés deviendront le jouet de la mer.
Aucun des héros qui volent portés sur des ailes de la Renommée n'égala jamais l'invincible Duart : jamais personne en si peu de jours et avec si peu de temps ne gagna sept batailles consécutives sur un ennemi si puissant. Dussent les Romains et les Grecs en être jaloux, Miltiade, on peut le dire, qui détruisit l'armée de Darius dans les plaines de Marathon, Léonidas, qui défendit le pas des Termopyles avec quatre mille Lacédémoniens, l'intrépide Coclès, le sage Fabius, montrèrent moins de science et de courage.
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Ici la nymphe abaissanl sa voix mélodieuse el prenant on ton plaintif, déplore le malheur de Duarl donl les exploits ne seronl payés » j m < ■ d'ingratitude. • (i toi, dit-elle, vaillanl Bélisaire, toi qu'une forêt de lauriers ne pul garantir de l'étal le plus misérable, apaise tes chagrins: voici un compagnon de disgrâce que le suit t'envoie. Jadis on t'a vu tomber du char de triomphe dans un abîme d'opprobre el d'adversité : on verra Duarl toul glorieux, toul couronné de palmes brillantes, sortir du palais de la victoire pour aller périr dans la retraite de l'indigence. A insi \c vrai mérite es! la victime des rois qui ne consultent que leurs payions et se laissent gagner par la flatterie, accordant aux mensonges d'Ulysse les récompenses qu'ils doivent aux exploits d'Ajax. o toi, souverain portugais, dont le nom ne sera noirci que par cette tache, je te le promets, ton injustice te sera reprochée par la postérité, qui louera les liants laits de Duarl tant que le- flambeau du jour éclairera le monde '.
g Mai-, reprend la Sirène, je vois, après Duart, s'élever un autre héros, qui arrivera sur les bords du Gange avec le titre de vice-roi. Il amène avec lui -on généreux lil-, dont le courage fera tressaillir d'admiration toul l'hémisphère oriental. Ces deux guerriers châtieronl les perfidies de la rebelle Quiloa : ils en chassenl un tyran cruel et trompeur, pour établir sur son trône un roi vertueux. Il- puniront aussi les crimes de Monbaze : ton- le- beaux édifiées dont
elle esl ornée deviendront la proie du fer et de la flamme, puis le jeune Laurent couvrira de ses trophées l'immense étendue des côtes des Indes. Plus il rencontrera d'ennemis, plus il en terrassera; on le verra disperser et anéantir, dans un combat naval, les grands vaisseaux du Samorin, malgré la prodigieuse quantité d'artillerie dont ils seront armés ; on le verra lui-même accoster la Capitane, y sauter le premier et se signaler en sacrifiant quatre cents Maures à son ardeur.
" Mais les décrets du ciel réduiront, à la fin, ce guerrier magnanime à l'extrémité de ne pouvoir sauver sa vie, ni par sa prudence, ni par la force de son bras. C'est auprès de Cbaiil, où la guerre, allumée de toutes parts, ensanglantera les ondes et les fera bouillonner sur les foudres de Vulcain, c'est là que l'intrépide Laurent trouvera le terme fatal de ses jours et de ses conquêtes. Là, pressé par les nombreuses armées d'Egypte et de Cambaye, trahi par les vents, accablé des fureurs de la mer, il se montrera plus grand que les malheurs qui l'écraseront. Héros antiques, quittez les sombres séjours des mânes, venez admirer le courage du jeune Alméida. Vous verrez un nouveau Scéva qui, déchiré, tout sanglant, couvert de blessures, renonce même à se rendre et à se laisser vaincre. Un boulet de canon lui enlève la cuisse, mais il lui reste son cœur et ses bras; il combat encore et, n'étant plus qu'une partie de ce qu'il était avant ce coup terrible, il ne parait pas moins redoutable que
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s'il n'avait rien perdu de lui-même. Son affaiblissement redouble sa fierté; maître de sa douleur el dominant son mauvais sort, il l'ait craindre aux plus téméraires de l'approcher jusqu'à ce qu'enfin an second coup, aussi cruel que le premier, brise les liens de cette âme généreuse et lui ouvre les portes de l'Olympe.
" Va, noble cœur, va goûter dans la paix éternelle la récompense de tes vertus; ton corps sera bientôl vengé. C'esl son père que je vois s'avancer contre les Égyptiens et les troupes <1<' Cambaye : je le vois, noyé de larmes e1 transporté d'une juste fureur, fondre comme un torrent sur les meurtriers de son fils; j'entends gronder l'horrible tempête «les pierres, des canons et de tontes les effroyables machines que les humains ont inventées pour se détruire. Dieux, quels ruisseaux de sang coulent autour du vieil Alméida; que d'exploits signalenl sa douleur el son amour paternel! Le Nil en gémira, l'Indus et le Gange roulent avec terreur les armes el les corps des mourants et des morts, avec les débris des navires fracassés par ce guerrier redoutable.
« Aiii^i que le taureau jaloux, avant d'attaquer son rival, essaye la force <le ses cornes en frappant un grand chêne, qui s'ébranle à ce cime impétueux, de même le fier Alméida éprouve sur la ville de Daboul la trempe de s. m épée et humilie cette cité avant de se jeter dans le golfe «le Cambaye pour y combattre la Hotte iln Samorin. Après cet heureux prélude, il vole
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vers l'anse de Diu, forteresse qui se rendra fameuse par lc-> sièges el les guerres sanglantes qu'elle doit soutenir. L'armée de Calieul s'enfuil à son approche : il coule à fond les vaisseaux de Melik-Yeaz, il sème le carnage et l'effroi sur ceux d'Amir-Hossim : bras, têtes et jambes, séparés des corps, nagent pêle-mêle dans la mer: tous les flots sont couverts de l'eu, de flammes, de fumée et de sang : de toutes parts ce n'est que confusion, cris, horreur, déchaînement de l'impitoyable Bellone.
Hélas ! un funeste événement privera ce héros du bonheur de revoir sa patrie et d'y terminer paisiblement sa course glorieuse. Les sables du promontoire d'Adamastor lui serviront de tombeau; il y périra par les mains des Cafres, et ces peuples grossiers, sans armes, sans adresse et sans courage, trancheront le fil d'une vie que tous les guerriers d'Egypte, toutes les forces des Indes auront vainement attaquée. Ainsi le veut la sagesse éternelle, dont les raisons sont impénétrables pour l'esprit des hommes.
« Que vois-je! poursuit la Sirène en (devant la voix. Quel astre lumineux brille sur les ilôts de Mélinde et quel est ce guerrier dont la valeur fait couler le sang dans les villes de Laino, d'Ojà et de Bava? C'est le magnanime Tristan : son nom vivra toujours sur les côtes de Madagascar et dans la mer qui baigne les îles du Midi. Cet autre qui vient ensuite est le grand Alphonse d'Albuquerque : il domptera les Persans d'Ormuz; le courage qu'ils déploieront contre lui leur
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deviendra funeste. Leurs flèches, repoussées par une invisible main, iront porter dans leurs rangs la mort et la terreur : le sel répandu sur ces terres ne garantira pas de la corruption les cadavres des vaincus, qui infecteront les plages de Calayate, de Plascate el de Gérom. C'esl ainsi que 1»' ciel se déclare pour ces pieux héros qui propagent le culte de la vérité. Brave Alphonse, tout le royaume d'Ormuz sera ta conquête, et lu le forceras à payer aux Portugais un riche tribul des plus belles perles de Baharem.
«Combien de lauriers, combien de palmes glorieuses la victoire entrelacera autour du fronl de ce grand homme quand il escaladera les superbes remparts de Goa! Il est maître de la place; mais bientôt sa prudence l'oblige à l'abandonner, pour la reprendre à un moment plus opportun. Celte heureuse occasion arrive enfin, au gré de ses désirs. Le voilà qui se jette au milieu d'un horrible déluge de flèches, de balles et de morts qui volent dans les airs. 11 ouvre, il ent'onee à coups d'épée les nombreux escadrons des Indiens et des Ismaélites. Son exemple anime ses soldats, qui, comme des lions affamés, renversent tout ce qui s'oppose à leur fureur; Goa reçoit pour toujours le joug de Lusus. Et toi, puissante Malacca, ni tes richesses, ni ta position favorisée, ni ton peuple, aine'' de flèches empoisonnées, ni les -'•coins des belliqueux Javanais ne pourront te défendre contre la valeur d'Albuquerque !
La Sirène aurait poussé plus loin l'éloge de ce
héros, mais elle se souvint que Protée avait prédit qu'il ternirait sa gloire en punissant avec trop de cruauté la faute d'un des siens. C'était une de ces erreurs que l'amour peut excuser : un capitaine, dans ces circonstances, montre une clémence plus digne d'éloges que la sévérité. Alexandre céda sa maîtresse au savant Apelles; Cyrus ne punit pas la sévérité d'Araspe et Charles de France excusa celle de Baudoin.
Puis la Sirène chante les exploits de Soarès. « Il plantera ses bannières victorieuses sur les rives de la mer Rouge. Médine, la Mecque, les extrémités de l'Abyssinie, trembleront au bruit de ses armes; ses troupes irritées ne feront des murs de Colombo qu'un triste monceau de cendres, et Barbosa craindra le même traitement pour les siens : alors la fameuse ile de Taprobane payera aux Lusitains le tribut de la cannelle qui enrichit ses forêts.
« Siqueyra vient ensuite ; ses heureux vaisseaux asservissent les ondes Érythrées ; il enseigne aux Portugais une route nouvelle pour aborder au vaste empire qui se glorifie d'avoir été la patrie de Candace et de Saba. Il entre dans le port d'Arquyco, découvre l'île de Maçua qui reçoit l'eau du ciel dans des citernes et d'autres îles éloignées où la nature cachait aux Européens des trésors et des curiosités dignes d'admiration. L'illustre Ménesès lui succède : il portera dans les Indes une valeur déjà signalée sur les côtes d'Afrique par cent exploits mémorables; il châtiera la rébellion des peuples d'Ormuz et leur impo-
sera, pour punition de leur crime, un tribut double de celui qu'ils payaient. El toi, noble Gaina, lu régneras à ton tour sur les fertiles rivages que tu viens de découvrir. Telle sera la récompense de les Ira vaux : mais
la Parque, donl toul l'univers subil les dures bus, ne te laissera pas longtemps jouir de celle dignité périlleuse. Plus brillant de gloire que chargé d'années, tu
quitteras le Séjour des faibles humains pour vivre dans la pairie des immortels.
a l'n second Ménesès prend ta place : la sagesse e1 la prudence l'accompagnent dan- un à^e où l'impétuosité du sang peut entraîner au crime ceux qu'elle porte au plaisir. Ce jeune héros, non content de remporter de grandes victoires sur les Malabarais, qui déploreronl la chute des remparts de Panane et de Coulete, détruits par sa valeur, domptera des ennemis plus redoutables encore : il triomphera de lui-même et de ses passions. Quand l'Olympe aura enlevé à la terre cette âme si belle e1 si généreuse, l'intrépide Mascarenhas sera choisi pour lui succéder : Brave M ascarenhas ! un injuste rival pourra te dérober le timon du gouvernement, il ne diminuera pas la gloire que tu as conquise, lu jour te suffira, je te le dis. pour Venger Malacca des outrages que les Maures de Bintam lui auront faits pendant dix siècles; les tranchées, les boulevards, les lances, les chaussetrapes, les pièges et les fureurs de Bellone s'opposeront en vain à la force de ton bras : Sampavo même sera contraint de l'admirer,
Sampayo,je l'avoue, Sampayo, l'usurpateur de ton rang; ne laissera pas d'avoir des vertus qui l'honorent, malgré l'injustice qu'il témoignera envers toi. Vrai foudre de guerre, il accablera des légions innombrables d'ennemis sur l'empire de Neptune ; les Malabarais, taillés en pièces dans Bacanor, éprouveront à leurs dépens le fil de ton épée; bientôt tu ruineras la flotte du Maure Cutiale, pendant que sous tes auspices le vaillant Hector de Sylveira, digne objet des tendresses de la victoire, répandra chez les peuples de Guzarate autant de terreur que l'Hector troyen en répandit dans le camp d'Agamemnon.
o Apres Sampayo, le généreux Cunha prend en main les rênes du pouvoir. Je vois les tours de Chalé s'élever s< mis sos yeux et par ses soins: sa seule renommée fait trembler les assiégeants de Diu ; je vois la ville de Bassaïm qui le reconnaît pour son maître et l'audacieux Mélic, qui prétendait la défendre, surpris de honte et de rage en la cédant au vainqueur. Le viceroi suivant est don Garcia de Noronha; sa bonne fortune combat pour lui et chasse les Rumiens des abords de Diu, dont le magnanime Antonio de Sylveira défend Taillament les remparts contre les incursions de millf» peuples féroces.
« Quand la Parque aura fermé les yeux de Noronha, ton fils, brava Gama, ton fils Etienne fera chérir dans les Indes la sagesse de son gouvernement et redouter sa valeur. De ses mains le sceptre passera dans celles d'un héros qui aura déjà illustré son nom par cent
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exploits divers, tantôt en réprimant dans le voisinage du Brésil les courses des pirates français, tantôl en escaladanl des places formidables : ici en soutenanl par son secours le roi de Cambaye contre la colossale puissance du Mogol, là en ruinanl les armées de terre et de mer de l'empereur des Calicutiens : Repelin, Béadala, Baticala, leurs derniers boulevards, sont réduits en cendres. Ce guerrier s'appellera Martin de Souza, plus intrépide au milieu des dangers que le dieu des eombals. plus prudent au conseil que la sage Minerve. ■ l'u sucg isseur digne de lui vienl occuper sa place : c'esl l'invincible Castro. Sous ses auspices, don Juan de Mascarenhas repousse dans la ville de Diu les assauts de< Persans, des abyssins, des Bumiens el des Maures. En vain Ions ces peuples conjurés s'excitent n hoir'' le sang des Portugais; en vain font-ils tonner inons ■ i les bombes à la aitre qu'ils enfouissent dan- les entrailles de la terre, Mascarenhas et ses braves compagnons envisagent d'un œil tranquille la morl qui vole autour de leurs têtes. Cependanl ils ne pourraient éviter d'être toi ou lard accablés sous une multitude si effroyable sans la générosité de Castro, qui l'ait marcher -es nis à leur secours, ses chers fils, victimes précieuses que son grand cœur dévoue au trépas pour l'honneur de la religion el pour la patrie. 0 spectacle terrible ! ô plaie cruelle donl le Portugal saignera longtemps! Je vois Ferdinand, l'un d< jeunes héros, emporté dan- les airs par une mine furieuse qui le brûle et le met en pièce-. s<ui frère
Alvare courl le venger: les tempêtes, les frimas de l'hiver ae peuvenl le déconcerter; il passe les flots et accourl au siège de Diu : vainqueur des vents et des orages, il remporte en arrivant une glorieuse victoire; smi père, qui le suit, achève d'exterminer les barbares. Le roi de Guzarate prend la fuite, l'audacieux Hvdal-Can voit Daboul rasé et Ponda réduite en cendres. Diu jouit enfin des douceurs de la paix et de la liberté ; tous ces vaillants enfants du Tage, d'autres encore, viendront goûter les plaisirs qui règnentdans cette lie délicieuse : ils y trouveront les nymphes agréables qui font aujourd'hui votre bonheur : comme ils imiteront vos vertus, ils auront part à vos récompenses sans que vous ayez sujet d'être jaloux de leur bonheur! »
Ainsi chantait la Sirène et toutes les Nymphes l'applaudissaient. Elles élèvent leurs voix et forment un cœur mélodieux. « Nobles Lusitains, disent-elles, la plus magnanime nation de' l'univers, quelque route que suive l'inconstante roue de la Fortune, jamais votre haute renommée ne périra: le temps et les injures du sort n'obscurciront jamais la gloire brillante que vous méritez. »
Lorsque les tables furent levées, la charmante Thétis prit la parole et dit à l'heureux Gama : « Suivezmoi, vous et vos compagnons; je veux couronner ce grand jour en vous révélant des mystères que la vaine science des mortels ne peut découvrir ! Armez-vous de sagesse et de force, le chemin par où je vous con-
duirai n'admet point ceux qui marchent d'un pas chancelant ! »
A ces mois, elle mène Gaina ci les autres Portugais au pied d'une montagne haute, rude, escarpée, difficile, presque impraticable. Soutenus par leur courage ci la présence <lc la déesse, ils arrivenl enfin an sommet, où ils trouvenl une plaine spacieuse, émaillée de diamants, d'émeraudes et de rubis, brillant séjour, (ledit le terrain semble destiné à ne recevoir les traces que (les habitants de l'Olympe.
Là. les Lusitains vo.ienl un globe qui se soutient en l'air sans se lever ni s'abaisser jamais, quoique plusieurs cercles qui le composent soient animés d'un mouvemenl perpétuel : une lumière éclatante qui le pénètre de imite-, parts rend son centre aussi visible que sa circonférence.
L'homme ne saurait distinguer quelle esl la matière de cel ouvrage merveilleux, il devine seulement qu'un artisan divin doit en ('Ire l'auteur.
Les Portugais restent saisi- d'admiration : * Rien, leur dit la déesse, ne doit manquer aux plaisirs que vous goûtez dans cette île; un vous a prédit vos exploits et ceux de m.s successeurs, il faul maintenant vous montrer les lieux qui en seronl le théâtre. Ce globe vous offre en raccourci l'image de l'univers: voilà le monde tel que l'a fabriqué l'intelligence suprême qui n'a ni commencement ni tin et qui, dans l'immensité de son être, embrasse le- cieux, les éléments et toute la nature. C'est elle, c'est Dieu lui-même
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qui occupe l'immensité, el l'esprit humain ne peut s'élever à la connaissance du mystère suprême qu'il ignore.
« Le premier cercle qui contient les autres et qui jette des rayons -i brillants que l'œil humain ne peut en supporter l'éclat, s'appelle l'Empyrée, heureux séjour où les >a,iies recevront la récompense de leur vertu. L'Empyrée est immobile, son repos est éternel. Le cercle qui est au-dessous et qui se nomme le premier mobile roule sans cesse avec une rapidité extrême ; son mouvement entraine les autres cieux qui viennent ensuite; c'est par l'impulsion du mouvement supérieur que le soleil marque les nuits et les jours. Sous le premier mobile Dieu plaça le ciel cristallin, qui n'avance que d'un pas pendant qu'Apollon fournit deux cents fois sa carrière. Après le ciel cristallin vient le firmament, tout émaillé d'astres et d'étoiles. Voyez sa riche nature et les animaux radieux dont elle est ornée. Admirez en même temps celte foule d'autres constellations : voici les deux Ourses du Nord, la belle Andromède et son père; voici le Dragon des Hespérides, l'orgueilleux Cassiopée, le turbulent Orion, le Cygne, amoureux de Léda ; le Lièvre, favori de Mercure; le chien d'Erigone, celui de Céphale ; le Vaisseau des Argonautes; la Lyre du chantre que sa tendresse mena jusqu'aux Enfers.
- Sous son dôme immense, le firmament voit rouler l'antique Saturne; puis Jupiter, puis Mars ; plus bas, le grand flambeau du monde, après lui la mère des
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Amours, ensuite Mercure, le père de l'éloquence : enfin l'agréable Diane, donl les rayons d'argenl dissipent 1rs ombres de la nuit. Toutes ces sphères célestes marchenl d'un pas différent, les unes avec Lenteur, les autres avec rapidité. Tantôl elles s'éloignenl du centre, tantôl elles s'en rapprochent, mais toujours selon les luis immuables du souverain arbitre de la uature.
<> Au milieu de cette vaste machine du monde, résident la terre et l'eau; la terre, que le Créateur a donnée pour asile aux faibles humains; l'eau, dont leur témérité brave l'inconstance, [ci esl l'Europe, que la religion, la politique e\ l'éclatante valeur de ses peuples mettenl au-dessus des autres parties <le la terre. Voici l'Afrique, barbare, inculte, vrai séjour de l'ignorance ei de la férocité, démarquez sur le promontoire d'Adamastor celle longue étendue de champs stériles où l'on voit errer une multitude prodigieuse de nations sauvages, qui vivenl -ans lois et qui ne sont pas moins brutes que les animaux donl elles se nourrissent. Voyez le vaste empire de Monomotapa, fécond élimines d'or; les nègres qui l'habitenl marchent tout nus; jamais ils ne ferment leurs maisons parce qu'ils on1 une entière confiance dans la justice de leur roi el dans la probité de leurs voisins ; mais, race d'un naturel intraitable, elle s'abreuve du sang des malheureux étrangers que la rigueur du sorl livre à sa barbarie. C'esl de leurs mains cruelles que l'illustre (ion/air-, recevra la couronne du martyre;
c'est chez eux que don Pedro de Nhaya signalera son courage; ils viendront tels qu'une vaste nuée de corbeaux, l'assiéger dans une forteresse qu'il aura construit»' sur leurs terres, niais le brave don Pedro les dispersera comme le vont dissipe la fumée !
* Voyez ce grand lac, d'où sort le Nil, dont les anciens ont ignoré l'origine; apprends, cherVasco, que sur les bords de ce fleuve fameux, le magnanime Christoval, l'un de tes enfants, accomplira des exploits éternellement mémorables contre le roi de Zeyla. Mais l'homme ne peut se soustraire à sa destinée ; ce jeune héros, ta vivante image, trouvera la mort dans les lieux mêmes qui fournirent des lauriers à sa valeur. Voyez Mélinde, où vous avez été si agréablement accueillis, et le cap des Aromates, qui s'élève a l'embouchure du golfe de la mer Rouge, et sépare l'Afrique de l'Asie. Voyez la ville de Suez, située au fond du même golfe; le mont Sinaï, célèbre par la piété de la vierge Catherine, dont il porte la tombe. Voyez le royaume d'Aden, qui touche à la montagne d'Arzire et n'est jamais rafraîchi par l'eau du ciel; les trois Arabies, fécondes en chevaux belliqueux ; la ciile qui s'étend jusqu'au promontoire de Tartarie, puis celle de Mozand que les anciens nommaient Azabare; l'heureuse Dofar, entourée de forêts qui produisent l'encens le plus doux; l'île de Barem, le Tigre et l'Euphrate qui se jettent dans le lac du Sinus Persique.
& Voyez maintenant le noble empire de Perse, dont
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les peuples dédaignent l'usage des foudres de Vulcain : les eûtes d'Ormuz, qui admireronl le vaillanl Castel Branco quand il fera nager sur les ondes les débris des galères ottomanes ; l'île de Gérone, où les habitants des rives de Lara viendront éprouver, pour leur malheur, l'épée du brave don Philippe de Ménesès, et celle du redoutable don Pedro de Souza. Voyez le promontoire de Carpelle, dont le terrain trop aride ne reçut jamais de Cérès ni de Pomone un regard amoureux. Voyez l'Indus qui prend sa source sur cette haute montagne, el le Grange donl les eaux jaillissent pompeusement d'une autre montagne voisine; ces deux fleuves si vantés arrosent les plus riches contrées du monde; entre leurs rives agréables s'étendent divers royaumes, 1rs uns infectés des erreurs de Mahomet, les autres abandonnés aux ténèbres de l'idolâtrie.
s Voyez le royaume de Narsingue, dépositaire de la cendre du saire Thomas. Dans cet empire s'élevait jadis une belle cité appelée Méliapore, moins éloignée de la mer que celle qui porte ce nom aujourd'hui. Les peuple- suivaienl le culte sacrilège de dieux impuissants qu'ils se fabriquaient de leurs propres mains : l'erreur el la superstition y florissaienl lorsque Thomas vint \ enseigner la vérité, après avoir traversé de vastes provinces dont sa piété taisail d'illustres conquêtes. Pendanl qu'il signalait son zèle aux habitants de Méliapore, au moyen de nombreux miracles, pendanl que d'une seule parole il guérissait
les plus cruelles maladies et rappelait à la clarté du jour ceux qui descendaient dans la nuit du tombeau, les flots jetèrent sur le sable une pièce de bois d'une grandeur prodigieuse. Le roi voulut l'employer à la construction d'un palais qu'il se faisait bâtir, mais l'industrie humaine et les éléphants attelés tentèrent en vain de remuer cette masse énorme ; une main invisible la maintenait sur le rivage. Ainsi, ce bois demeurait inutile. Thomas va trouver le roi et le prie de lui en taire présent pour un temple qu'il érigerait alors au vrai monarque du. ciel et de la terre; il l'obtient sans peine, et sans peine il le tire à lui seul avec le cordon de sa ceinture. Il marche, l'arbre suit ses pas : tout le peuple est saisi d'admiration; les brahîiirs frémissent et, pénétrés d'une sainte colère, ils complotent la mort du héros qui a démasqué leur faiblesse et leur fausse puissance.
« Pour accomplir cet infâme projet, leur chef emploie un moyen qui outrage la nature et qui prouve que l'inimitié la plus terrible est celle dont s'arme l'hypocrisie contre la vaine sagesse. Il trempe ses mains dans le sang de son fils ; il le massacre et, ajoutant le crime au crime, il accuse Thomas de ce forfait exécrable. Les faux témoins triomphent, l'innocence est condamnée. En cette situation affreuse, Thomas implore le secours du ciel, puis il se fait apporter le corps du jeune Indien et, devant toute la cour de Narsingue, il lui ordonne de revivre et dénommer le coupable. Il dit, et la Parque obéissante laisse
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échapper sa proie. L'enfant se ranime et déclare que sa mort étail l'œuvre de sod père. A l'aspecl d'un tel prodige, le roi sent une flamme céleste s'allumer dans son cœur : il déteste ses anciennes superstitions ; il consacre son encens an seul Dieu que Thomas adore. La honte des brahmes envenima leur rage : ils soulevèrenl le peuple qu'ils entretenaient dans l'erreur cl cette multitude frénétique les délivra d'un rival dont la vie était un supplice pour eux. Sage Thomas, le Gange et l'Indus le pleureront; toutes les régions qui saluaient, grâce à loi, le flambeau de la vérité, furent arrosées de larmes. Tous les disciples qui avaient profité de les saintes leçons gémirenl en le perdant et leurs cris douloureux montèrent avec toi jusqu'aux cieux.
« En suivant la côte de Narsingue, on traverse le golfeoù les eaux du Gange se jettent dans l'empire des mers. Là, sous un ciel toujours serein, divers peuples vivent dans la volupté an milieu des richesses ei de l'abondance. Voyez la fertile province de aie, le royaume d'Aracan, l'heureuse région de celui du Pegu, dont le- habitants s''imaginent descendre de l'union d'un chien et d'une femme; tous portent a leur ceinture des grelots, selon la mode prescrite par une de leurs reines qui voulut, en les détournant d'un amour criminel, les rappeler au bul ou doit viser un amour légitime.
Voyez la ville de Tavaï, qui s'élève sur les confins du grand empire de Siam; celle de Tenassare, de
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Quéda, dunt les forêts produisenl le meilleur poivre des Indes; l'opulente Malacca où les Lusitains établiront le centre du plus brillant commerce des régions orientales. A cette terre, s'il faut en croire les anciennes traditions de son peuple, tenait autrefois l'île de Sumatra, qui formait avec elle le pays fortuné qu'on nommait la Chersonèse d'Or, ou, selon certains savants, le fameux Ophir, où Salomon puisait tant de richesses.
« Voyez l'immense étendue des provinces soumises au roi de Siam, fertilisées par les eaux du Mékon, qui prend sa source dans le vaste lac de Chaînai.'. Voyez la quantité de nations qui vivent sous le sceptre de ce puissant monarque : les Patanians, les Gourbis, ûers de leur multitude; les Avants, les Bramas qui habitent cette chaîne de montagnes ; les Guéens, autres montagnards qui sont anthropophages et se peignent le corps avec la pointe d'un fer ardent. Voyez le fleuve Mékon, qui arrose les plaines du Cambodge, où le peuple est si borné qu'il se1 figure que l'âme des bêtes est immortelle. Plusieurs rivières que le Mékon recuit en son cours lui ont valu le nom fastueux de prince des eaux ; ses inondations ne sont ni moins réglées ni moins utiles que celles qui répandent la fécondité dans les champs du laboureur égyptien. Agréable Mékon, lu verras le chantre du Portugal se réfugier sur tes bords avec ses vers tout mouillés par les ondes écumantes. Un cruel naufrage te le fera connaître : tes nymphes, attendries au son de sa lyre.
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plaindronl ses infortunes el détesteronl l'injuste persécution dont il s,t,i la victime.
a Voyez la côte de Ciampa toute couverte de forêts
odoriférantes ; l'empire de la Chii ù ce n'est pas
la naissance, mais le mérite, qui appelle à la couronne, avec la prodigieuse muraille qui le défend contre les invasions des Tartares; le Japon, fils des eaux, avec ses mines d'argent. Voyez maintenant cette foule d'iles dont les flots de l'Aurore sont parsemés : Ternate, où s'élève une montagne qui vomit des tourbillons defeu, Ternate el ses quatre sœurs qui recueillent la moisson du girofle ; sous le ciel de ces contrées délicieuses vole une espèce d'oiseaux dorés qui no louchent la terre qu'en perdant la vie. Voyez les lies de Banda, où des nuées d'autres oiseaux, dont la robe est plus variée que celle duprintemps, pillenl les arbres qui portent la muscade; Bornéo, qui tire ses richesses des larmes du camphrier; Timor, d'où vient le précieux bois de santal; la Sonde, arrosée par un fleuve qui métamorphose en pierres les branches chai de feuilles et de fruits qu'on jette dans ses eaux. Voyez Sumatra, dont je vous ai déjà parlé, l'heureuse Sumatra, riche en soie, riche en mines d'or, dont elle e>t moins flère qued'une source d'huile qui couledans les plaines el d'une gomme que produisent ses arbres, plus parfumée mille fois que l'encens et la myrrhe de l'Arabie. Voyez Ceylan, où les peuples révèrent cette montagne merveilleuse, parée qu'elle porte sur sa cime la trace du pied d'un homme empreinte dans le
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rocher. Voyez les Maldives, où la nature fait éelore du sein des eaux une plante qui sert d'antidote contre les poisons les [dus dangereux. Voyez, vis-à-vis du détroit de la mer Rouge, File de Socotora renommée pour son aloès, et toutes ces autres îles des côtes d'Afrique; elles subiront les lois du Portugal; elles lui enverront l'ambre que Neptune jette sur leurs rivages.
" Je vous ai montré les plus beaux climats de l'Aurore, il est juste que je vous apprenne qu'un Portugais, du nom de Magellan, fera des voyages dignes d'admiration dans l'hémisphère où le soleil se couche; mais, infidèle à sa patrie, il consacrera, pour se venger de son roi, ses services à la couronne de Castille, et les Ibériens recueilleront le fruit de ses heureux travaux. Il découvrira l'extrémité de ce continent immense que vous voyez s'étendre depuis l'Ourse septentrionale jusqu'au pôle antarctique; il y signalera sa valeur contre des peuples sauvages d'une stature gigantesque; entin, il laissera son nom au détroit qui sépare cette vaste terre des régions cachées sous les froides ailes du Midi. L'arbitre du monde distribue ses faveurs au gré de sa volonté souveraine; vous dominerez dans les Indes Orientales, celles de l'Occident recevront le joug des Espagnols ; mais votre gloire y pénétrera et vous posséderez un grand royaume où naissent des arbres dont le cœur semble imprégné de pourpre.
« Magnanimes enfants de Lusus, voilà tout ce que je
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puis vous apprendre : le destin ferme son livre et ne vous permel pas de pousser plus loin votre curiosité. Vous en savez assez pour vous affermir dans le chemin de la gloire et pour Qxer l'amour de vus épouses immortelles. A présent, vous pouvez remonter sur l'empire de Neptune: les vents sont favorables, l'onde r-i tranquille, votre chère patrie vous tend les bras. 11 faut vous rendre a ses \ oeux. »
Elle dit, el les Portugais abandonnent l'ile délicieuse où la charmante Vénus leur a prodigué 'les plaisirs si doux. La belle troupe «les Nymphes les accompagne, dans 1,. dessein de ne les plus quitter. Us traversent l'Océan, sans qu'aucune tempête ose arrêter leur course, et arrivent sur les bords du Tage où le roi Manuel les comble d'honneurs, pour prix delà gloire nouvelle que la découverte des Indes apporte a -a couronne.
Muses, n'en disons pas davantage. Ma lyre n'est plus d'accord et la voix me manque. Pourquoi donc cli aiderais- je, quand la patrie ne m'en tend plus, le Iront voilé' de tristesse, insensible au charme des arts, sombre et muette, n'ayant plus de passion que pour l'or! Quelle influence maligne non- a ravi dans [es jours de paix cet air de sérénité qui ne nous abandonne jamais an milieu des combats? C'est a vous, jeune prince, qui tenez à présenl le Portugal bous votre sceptre, c'est à vous de ranimer mon ardeur. Je chanterai poui vous, si vous m'en donne/ le sujet. Le ciel vous a confié une nation dont la valeur et la
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fidélité vous mettent en état de tout entreprendre. Vous avez des sujets qui sont prêts à braver, pour vous, les horreurs de la faim, les cruautés de Mars, les injures des saisons, les feux de la zone torride, les neiges des deux pôles, 1rs orages, les monstres marins, la terre et Tenter ligués contre eux. -Honorez-les seulement d'un regard favorable; adoucissez le joug des lois trop rigoureuses qui les oppriment; ne prenez conseil que de ministres qui joignent une probité exemplaire à une longue expérience ; reléguez au pied des autels ceux qui doivent en soutenir le culte; ne permettez pas qu'entraînés par une vaine ambition, ils troublent votre peuple en prétendant le gouverner; leur devoir est de lever les mains vers notre divin Maître et d'implorer pour vous son éternelle sagesse; toute autre occupation est criminelle chez eux. Régnez enfin par vous même; faites que les Italiens, les Allemands, les Français et les Anglais qui furent jadis les admirateurs du Portugal, ne disent point que sa gloire s'est obscurcie, et que ses enfants sont devenus des esclaves. Éloignez de vos conseils la jeunesse présomptueuse et l'ignorance indocile : la science même, si l'expérience ne la guide, peut conduire à l'erreur. Annibal raillait un savant qui discourait sur l'art de la guerre, car il s'apprend non dans les livres, ni dans la retraite, niais sur les champs de bataille.
Et moi, votre obscur sujet, que mon audace me soit pardonnée : que ma science, mon génie, mon
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labeur, dont ces vers témoignent, que mon bras aguerri dans les combats, ma voix chère aux Muscs me méritenl votre faveur. Si \<>> exploits sonl dignes d'être chantés un jour, j'emboucherai la trompette de Calliope pour célébrer votre nom, el pendant que vous épouvanterez le fier Vtlas el que les plaines d'Ampeluse trembleronl en voyanl fuir devanl vous les guerriers du Maroc el < i * * Tarudant, je répandrai vos louanges par toul l'univers, el l'univers, saisi de respecl el d'amour, saluera en mon roi un nouvel Alexandre, <pii n'aura rien à envier au bonheur d'Achille.
FIN DES l.l -l \!H -
La traduction de Duperron du Castera, malgré son mérite littéraire, n'est guère plus fidèle que celle de La Harpe ; tout en la rectifiant d'après les commentateurs fi 1rs traducteurs contemporains et en suivant d'aussi près que possible le texte classique, dont il est impossible de donner une version française littérale, car elle n'aurait qu'un médiocre intérêt, nous devons compléter notre travail en signalant les lacunes de aotre texte ou les erreurs qui ont pu s'y glisser au cours de l'impression.
Ceux de nos lecteurs qui lisent couramment le portugais pourront apprécier la difficulté de la tâche des traducteurs étrangers pour une telle œuvre, dont les glossateurs sont aussi nombreux que ceux du Dante. Ce qu'il importait de donner avant tout, au public français, c'était moins une translation mot à mot de la langue originale dans une langue si différente, ce
qui ne peul que gâter des chefs-d'œuvre poétiques qui sonl défigurés parcelaseul qu'ils perdenl le style magique qui les l'ait vivre, que la reproduction, aussi fidèle que possible, par un procédé puremenl artificiel, de la beauté plastique «lu modèle.
C'esl même bien moins la forme extérieure qu'il faut considérer que la substance, ei il était indispensable soil d'alléger le récii <le certains détails qui peuvenl en gêner les libres allures, soil d'effacer les disparates pour ne garder que les traits essentiels. Du Castera, malgré «le nombreux contresens, que nous avons sévèrement corrigés ei quelques fautes de goût que nous croyons avoir atténuées, a l'ait preuve d'une rare sagacité en employant les archaïsmes du style de l'époque ei en s'efforçanl de garder, à travers celle paraphrase solennelle el imagée qu'on a trop sévèrement critiquée, le tour poétique qui peut le mieux se rapprocher du mouvemenl général de la langue de l'épopée. Les fictions mythologiques de Camoëns deviendraient, en effet, la plus ridicule de toutes les parodies, si on les affublait de ce fluide et léger vêtement du langage français contemporain, qui, trop précis, trop analytique et nullement suggestif, ni propre à stimuler l'imagination, dépouillerait cruellemenl le riche tissy du fabuleux et de la légende pour percer à jour la convention et anéantir la beauté par une application indiscrète du sens critique, trop aisément excitable.
Nous devons seulement faire une mention rapide
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des omissions ou des additions qui peuvent être reprochées à Duperron du Castera et rectifier brièvement celles que nous n'avons pas cru devoir supprimer complètement au cours de notre travail de retouche
et de revision. C'est en se reportant à notre texte que le lecteur pourra juger du procédé auquel nous avons cru devoir donner la préférence, pour trouver la plus sûre expression de l'idée qu'il fallait rendre, et dont il était surtout nécessaire de garder intacts la physionomie, le mouvement et l'aspect général. Si notre œuvre n'a pu être qu'imparfaite c'est que, littéraire ou littérale, une traduction, sauf d'illustres mais infiniment rares exceptions, ne peut et ne pourra jamais atteindre la perfection, étant impuissante à masquer le travertissement d'un chef-d'œuvre transplanté dans une autre langue que celle à laquelle il a dû la vie et qui en est comme le suc et la sève. Pour les chefsd'œuvre antiques , le problème a pu être parfois résolu avec bonheur, mais nous répétons que pour les modernes, nous croyons que c'est un rêve absolument irréalisable.
CHANT PREMIER. — L'invocation de Camoëns au roi Sébastien (page 46) a été, volontairement ou non, réduite à une courte paraphrase par Duperron du Castera. M. Millié l'a restituée intégralement, en commentant savamment de nombreux fragments du texte portugais, soit pour expliquer le sens des passages douteux, soit pour en trouver un bien précis
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aux allusions du poète. Au lieu d'introduire des dis eussions de ce genre au ('ours de nuire traduction, nous les avons réservées pour l'appendice, el nous nous bornons à reproduire i<i la version donnée par Millié de ce long morceau, qui n'a pas. croyons-nous, le mérite d'un intérêl exceptionnel :
a El toi, gage précieux de l'indépendance portugaise, espoir de la patrie qui te contemple, el delà religion qui t'appelle, toi que 1»' ciel a l'ail naître pour la terreur du Maure et pour l'honneur éternel de notre âge; toi qui ne veux conquérir le monde que pour consacrer à Dieu ta conquête ;
ci Jeune héritier de tant de rois dont le premier recul mu' faveur que n'ont point obtenue les Césars de l'Occident, ni les monarques des Gaules, témoin le royal écussonqui, dans son empreinte sacrée, garde encore le souvenir de cette bataille où le Christ, armé de sa croix, combattit pour Alphonse el lui donna la victoire :
Uni puissant, dont les vastes États embrassenl à la fois les lieux où naîl le soleil, ceux qu'il éclaire a son midi el les climats qui reçoivenl ses derniers feux : loi dont le génie doil subjuguer un jour le li r Ismaélite, le Turc oppresseur de l'Asie, '■! l'idolâtre qui boil les eaux du fleuve sacré :
(i Tourne vers moi ce jeune Iront où brillenl déjà les divines clartés qui formeront ion auréole, alors que, parvenu au terme <]<■ la carrière, lu franchiras le seuil du temple éternel, laisse tomber un regard de
APPENDI i: -iH.")
bonté sur an enfant des Muscs, qui n'invoque leurs faveurs que pour célébrer en vers harmonieux la gloire de sou pays.
« Oui, c'esl à la patrie que je consacre ma lyre; on
ne verra point demander à la fortune le prix de mes travaux. J'ose l'attendre de la postérité. Honneur, dira-t-elle, à celui qui chanta le berceau de ses pères. Écoute: le nom portugais va retentir dans mes chants. Apprends à connaître les hommes que le ciel a soumis à ton empire, et dis-moi s'il n'est pas plus beau de régner sur eux que de commander au reste du monde.
« Écoute : de vaines fictions n'orneront point mes récits, je laisse aux muses étrangères ces ambitieux mensonges. Les hauts faits que tu vas entendre sont au-dessus des chimériques exploits de Rodomont et de Roger, au-dessus des prouesses de Roland, fussent-elles avouées par l'histoire.
« Au lieu de ces fiers paladins, tu verras un Nuno, le bouclier du prince et le rempart de la patrie ; un Egas-Moniz, un Tuas; c'est pour les chanter que je demande la lyre d'Homère. Au lieu des douze pairs de Charlemagne, je t'offrirai les douze Portugais qui, dans les plaines d'Albion, combattirent si vaillamment pour la cause de la beauté. Tu verras enfin l'illustre Gama; près de lui disparait le navigateur troyen dont le Tibre accueillit jadis les vaisseaux.
« Veux-tu des rois et des guerriers aussi dignes de renom que les plus célèbres conquérants ? Vois le
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premier Alphonse; le vainqueur d'Ourique estrîl moins grand que le vainqueur de Pharsale? Vois Jean I ; élevanl sod trône sur les trophées d'Albujarota, et Jean 11. toujours sûr de vaincre, el trois Alphonse, dignes successeurs du premier.
« Vois cette foule de héros qui, parcourant les royaumes de l'aurore, y firent, à l'envi, triompher nos étendards; le brave Pacheco, les redoutables Almeidas que lé Tage pleure encore, le terrible Mbuquerque^ l'intrépide Castro el tanl d'autres dont le fleuve d'oubli n'emportera poinl la mémoire.
« Le jour n'esl pas loin où ma muse osera s'élever jusqu'à toi. Tandis qu'elle chantera ces guerriers, prends en main les rênes de l'empire el les prodiges de ton règne enfanteronl des prodiges d'harmonie. Que tes armées commencent à presser de leur noble poids les terres africaines el les mers orientales; qu'elles annoncenl ta présence à l'univers étonné.
« Le Maure, glacé d'effroi, lit dan- 1rs yeux sa ruine prochaine. L'idolâtre frémit. Sa tête s'incline, déjà prête à subir le joug. Ta jeunesse, ta fierté naissante ont charmé le cœur de Thétis, elle t'offre sa fille ''t te réserve pour dot son domaine azuré.
« Deux demi-dieux \ dont \o sang coule dans tes veines, te regardant du haut des cieux. Tous doux ont brillé sur la terre l'un dans les heureux travaux de la paix, l'autre dan- lesjeux sanglants de Bellone.
• l. "infant Jean, père de don Sébastien, était fila du roi Jean III el gendre il«- Charles-Quint.
Deux grandes âmes se confondent dans la tienne ; ils aiment à retrouver en toi leur image et te gardent près d'eux une place au séjour de l'immortalité.
« .Mais, en attendant l'époque fortunée où tu reproduiras sur le trône leurs vertus guerrières et pacifiques, daigne sourire à mes tableaux, daigne adopter mes Argonautes, et tu verras blanchir les mers sous leurs nefs obéissantes. Tes regards les soutiendront au milieu des orages : accoutume-toi, jeune prince, à recevoir les vœux des mortels. »
Certes, cette adaptation aussi plate qu'incolore du texte original reste encore bien loin du modèle, et ce n'est que dans le chef-d'œuvre portugais qu'il faut aller chercher la vraie beauté, nous l'avons dit; mais si ce passage est authentique, la courte paraphrase de Duperron du Castera serait encore préférable, en réduisant cette longue apostrophe aux lignes principales, sans suivre pas à pas l'exposition de Camoëns, moins intéressante que le magnifique récit qu'elle précède et qu'elle retarde inutilement. M. Millié a beau s'extasier devant ces précautions oratoires et y goûter une foule de cbarmes qu'il essaye de mettre en lumière dans les annotations qui ont pour but principal d'éclaircir l'obscurité de sa prose détestable, nous préférons encore la simplicité cavalière du paraphraseur de 1768 au délayage informe du traducteur de 1825. Celui-ci a su gâter et abîmer Camoëns; l'autre, au moins, s'est efforcé de respecter le chef-d'œuvre du génie.
JSS APPENDICE
Si l'on veut, d'ailleurs, un exemple du galimatias de M. .1. I>. Millié, on en trouvera plus d'un à citer, entre autres, la dispute des dieux de l'Olympe, dans le même chant, à propos de la querelle entre Bacchus ci Vénus, où le traducteur écrit cette phrase éton-*
liante : « Toutes les ci mes de la forêl se iu bleui bouillonner . et plus loin la strophe .'»<'», omise par Castera et qu'il restitue ainsi : ci lue impression de bonheur, difficile à décrire, était restée dans le cœui des Portugais. Le sommeil, cette nuit, u'approcha point de leurs paupières. Tantôl ils voyaienl la route de l'Inde s'aplanir devant eux ; tantôl ils ramenaient leur pensée sur les mœurs singulières, sur le génie d'une nation qui. répandue avec ses erreurs dans toutes les parties du monde, allait servir de guide en Orient aux na\ igateurs du Tagc. »
Or M. Millié, qui se pique d'exactitude avant tout, a introduit ce dernier membre de phrase si bien tourné dans une strophe qui pouvait fort bien s'en passer, sans doute pour prendre -a revanche de l'addition de Castera à la strophe suivante : " Même au milieu de l'allégresse, Vasco de Gama songe à prévenir la trahison. » Quoique peu importante, qous n'avons pas cru devoir supprimer cette phrase qui n'appartient pas à l'original, mais complète heureusemenl le texte (page 55 .
Enfin voici, d'après Millié, la traduction littérale des strophes 61-70, en regard de la versioD résumée • pic nous a\ on- donnée page 56.
•- Les matelots, du haut des cordages, observaient, avec étonnement, la figure el les manières de ces étrangers, la rudesse ei l'obscurité de leur langage. De son côté, le Maure astucieux ne considérait pas sans surprise le teint, l'habillemenl des guerriers, la force et la grandeur de leurs vaisseaux. Mille idées contraires se succèdenl dans son esprit, mille questions se posent sur ses lèvres.
« Ne venez-vous point, leur dit-il, du pays des Otto- « mans ? Yètes-vous point, comme nous, les disciples « du Prophète? Montrez-moi les livres sacrés où vos
législateurs ont tracé les règles de la morale et de la « foi. » Le sectateur de Mahomet commençait à soupçonner en eux des adorateurs du Christ. Dans son inquiète curiosité, il veut tout voir, tout connaître, jusqu'aux armes que les Portugais offrent à l'ennemi dans les combats.
« Un habile interprète lui transmit la réponse du héros : « Tu connaîtras, seigneur, ma patrie, mon « culte et mon arme. Je ne suis ni du pays, ni de la « race des Turcs. Enfant de l'Europe guerrière et civi- « lisée, je cherche les terres orientales si renommées « dans l'univers. »
« Le Dieu que j'adore est celui qui gouverne la « terre et les cieux. La nature vivante, le monde et « ses merveilles, sont l'œuvre de sa puissance. Ami « des faibles humains, il a souffert pour eux l'injure « et la mort et n'est descendu du ciel que pour les " y faire monter avec lui.
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« Les livres sacrés que tu demandes, ce code Lm- « mortel qu'inspira l'Homme-Dieu, je ne le porto « point avec moi. Ai-je besoin de lire sur des feuilles ci périssables ce qui est écrit dans mon cœur? Quant
« aux armes des Portugais, comme ami tu les verras; « j'aime à penser que tu ne voudras jamais les voir « comme ennemi. »
« 11 dit, et ses officiers s'empressenl d'étaler aux yeux du souverain les différentes armures : les lourds brassards, les boucliers ornés de diverses couleurs, les balles, les arquebuses d'un pur acier, les arcs, les carquois chargés de flèches, les pertuisanes aiguës et les lances redoutables.
« Les bombes, les pots à feu si féconds en ravages, les bouches d'airain qui vomissent la mort, rien n'est soustrait aux regards des insulaires; mais Gaina ne permet point aux enfants de Vulcain d'allumer ces terribles machines. Il dédaigne de déployer sa force devant la faiblesse et de montrer à de vils troupeaux la puissance du lion.
« Le Mann' observait tout d'un œil attentif. La défiance el la haine on! pénétré jusqu'au fond de son âme, mais il les cache avec un ail profond. La rage est dans sou cœur et le sourire dans ses yeux. 11 caresse les guerriers, il les flatte, et couvre d'un voile d'amitié le noir projet qu'il médite.
« De tous les biens que tu pourrais m'offrir, lui dit <i Gama, le [dus précieux pour moi serait un pilote « expérimenté qui dirigerait nies vaisseaux vers les
ci rives de l'Inde. Des trésors seraient le prix de ta »- fidélité. — Tu l'auras », lui répond le gouverneur, mais dans sa lâche perfidie il voudrait, pour ce jourlà même, ne lui donner d'autre pilote que le nautonier des enfers,
« Tant les religieuses paroles de Gama ont changé le cœur du barbare, tant il abhorre le culte pur des chrétiens! 0 providence, tes mystères confondent la faible raison des mortels! Pourquoi, sous ton égide, n'est-on pas toujours à l'abri de la fureur des méchants ? »
Nous avouons que les licences du traducteur, par la suite, sont tout aussi grandes, bien qu'il ait suivi plus fidèlement le texte du poète jusqu'à la fin de ce premier chant ; mais tout est préférable, selon nous, à la sèche et pâle imitation qu'on ne peut manquer de produire, en côtoyant obstinément la poésie à travers une prose étrangère qui ne peut rien conserver du charme de la versification, des ornements du style, ni même de l'éclat et de la vigueur de la pensée. L'important, pour un tel travail, est de savoir faire apprécier le modèle et non de se buter contre cet obstacle infranchissable, qui est l'impossibilité de traduire un chef-d'œuvre s,ans risquer de le défigurer.
CHANT DEUXIÈME. — Nous n'avons plus ici à justifier du Castéra qui, quoique usant toujours d'une liberté extrême avec le texte, respecte scrupuleuse-
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menl le sens littéral ri suii avec une fidélité relative les strophes admirables du poète. La scène de l'apparition de Vénus el des Néréides, 1»' charmanl épisode de l'attendrissemenl de Jupiter, tous ces beaux passages sonl rendusavec une grâce él une couleur vraimGnl remarquables. Il u'esl besoin pour constate] la supériorité dé cette traduction de se reporter a la fade imitation de J.-B. Millié. Ici, nous n'avons eu qu'à donner plus de correction, de précision et de mouvement à une \<'r^i<»ii qui est la mieux appropriée de toutes à un original d'un incomparable éclat. Quant au récit de l'entrevue entre le roi de Mélinde el de Vasco de Gàma, il n'y a qu'une variante à signaler: les strophes 95-98 sonl trop abrégées dans l'édition de lTiiS: nous les ajoutons ici, traduites mol à mot; c'esl une brillante description du costume de gala à la lin du w- siècle.
«. Gama, de son côté, quitte sa flotte, entouré d'un brillanl cortège, el sur ses chaloupes pavoisées s'avance à la rencontre du roi <!<• Mélinde. Il porte fhabil espagnol; le lin de sa tunique esl français. Venise a tissé le satin précieux qui compose son vêtemenl el le Kermès l'a coloré.
Les manches sonl retroussées avec des boutons d'un or pur qui réfléchi! l'éclat du soleil. L'or dont la fortune esl si avare, I 'or serpente en larges broderies -m ses haul-de-chauss is militaires. Des agrafes d'or rapprochent avec élégance les pans de sa soubreveste; des nœuds i e rubans flottent à son épée ; un su-
perbe panache se balance mollement sur sa toque européenne.
« La forme variée de l'habillement de ses guerriers s'embellissait de mille couleurs. La pourpre de Tyr, mariée à des teintes plus douces , offrait à l'œil charmé toutes les nuances de l'écharpe lumineuse que déroule dans les cieux la fille de Thaumas, quand elle va transmettre aux mortels les ordres de Junon.
« Les sons de la trompette portaient dans tous les cœurs le mouvement et la joie. Les barques des Maures couvraient la mer et leurs pavillons déployés en effleuraient la surface. Le bronze enflammé munissait ; des tourbillons de fumée remplissaient les airs et dérobaient la vue du soleil; les rapides détonations se précipitaient coup sur coup et les Maures assourdis pressaient de leurs mains leurs oreilles épouvantées... »
CHANT TROISIÈME. - Dans la description des armes d'Alphonse page 98), le texte de Camoëns a para souvent énigmatique ; ce passage doit être traduit ainsi :
« Dans ces cinq écussons, il fait peindre les trente deniers pour lesquels le Sauveur du monde fut vendu, retraçant en couleurs diverses le souvenir du Dieu qui favorisa ses armes. Chacun de ces cinq écussons présente cinq deniers, et l'on arrive au nombre de trente si l'on a soin de compter deux fois les deux disques d'azur que forme le milieu de la
croix. » Cette explication minutieuse des armoiries portugaises n'est pas, du reste, une des beautés des Lusiades.
Pour l'épisode dînes, qui vienl ensuite, M. Millié renvoie le lecteur à l'excellente paraphrase de Camoëns dans la belle ode de Florian; il cite en outre un fragment inédit d'une traduction en vers par Carrion Nisas ; c'est un morceauqu'il esttrèsintéressant de connaître, et que nous reproduisons à notre tour :
Quand cet horrible coup retentit sur tes rives, Mondego, quel effroi pour tes nymphes craintives! Le long torrent de pleurs qui coula de tes yeux En fontaine, dit-on, fui changé par 1rs dieux. Ses flots murmureront la mémoire éternelle Et des beaux jours il [nés et de sa mort cruelle Au boni de ce ruisseau, croissez, funèbres (leurs ! C'est ta fontaine, Amour ; ces ondes son! des pleurs '
CHANT CINQUIÈME. — Voici la traduction littérale de la dernière strophe de ce chant, qui a été omise par Duperron de Castera, dont le texte assez libre ei un peu fantaisiste parfois a seulement résumé les sej^ précédentes, sans les suivie mol à mot.
« L'amour do la patrie, le plaisir pur de célébrer le- héros, onl seuls inspiré mes chants. PilsdeLusus, ne laisse/ donc pas 9'éteindre en vous la passion des grande- choses. Vos exploits ne seront pas perdus; l'histoire est la pour le- recueillir et Calliopepour les chanter.
CHANT SEPTIÈME. — Les quatre dernières strophes manquent dans notre texte ; nous les restituons
« Jamais, oh ! non, jamais vous ne m'entendrez célébrer celui qui, sans crainte et sans remords, sacrifie à de vils intérêts et le prince et l'État ; ni l'ambitieux qui n'aspire aux grandeurs que pour en faire l'instrument de ses vices ;
« Ni ce dangereux protée qui, lier de la faveur de son maitre, tour à tour insulte et sourit à ses victimes ; ni ce conseiller perlide qui, sous le manteau de la vertu, séduit l'inexpérience du prince et livre à ses goûts dissipateurs la dépouille du peuple ;
« Ni ce magistrat sévère à qui Thémis a remis sa balance, et qm" refuse d'y peser les droits du pauvre ; ni ce ministre au cœur de bronze qui, toujours armé de taxes nouvelles, boit la sueur des malheureux et dévore les fruits d'un labeur qu'il ne connut jamais !
« Honneur seulement aux héros qui, pour leur Dieu, pour leur roi, prodiguent noblement leur vie ! Ils meurent, mais cette vie qu'ils viennent de perdre, la Renommée s'en empare et la prolonge d'âge en âge jusqu'à la dernière postérité. Filles d'Apollon, soutenez mon courage, et ma lyre, un moment suspendue, me rendra bientôt ses accords ! »
CHANT HUITIÈME. — Deux strophes sont encore omises à la fin de la description des tableaux des
fastes du Portugal, qui a été imitée dans ta célèbre scène d'Ifernani. La voici :
» Des hommes vulgaires les ont remplacés sur la scène du monde. Sans vertus, sans aïeux, ils sont pourtant chargés «lu pouvoir el gorgés de richesses. C'est la faute des rois qui accordent a la faveur ce qu'ils refusent au mérite. Ces entants de la Fortune n'attendent pas de nous les portraits de leurs pères, la rudesse de notre pinceau blesserait leur vanité. Sans doute il est encore parmi nous de dignes descendants des héros, d'illustres chevaliers qui n'ont pas démenti leur origine. S'ils n'ajoulent point à la gloire de leurs aïeux, ils savent au moins en soutenir l'éclat. Mais chaque jour voit décroître leur nombre et le génie de nos peintres n'aura bientôt plus de sujet. » Plus loin, la strophe 54, également supprimée, offre d'autres allusions au gouvernement du clergé ; mais elle n'a qu'un intérêt très secondaire et un sens assez peu précis. I>e même le passage qui sépare ce morceau du récit de l'entre> ne de Vasco de Gaina et du Samorin (page 221), est fort difficile à traduire, el ni La version que nous donnons, ni celle de .). B. Millié ne peuvent nous satisfaire : nous ne garantissons dune pas la nôtre, mais nous L'acceptons, à défaut d'une meilleure.
CHANT NEUVIÈME. — Le tableau de la troupe de
Cupidon (page 240) a été trop abrégé, bien qu'il ne
forme qu'un hors-d'œuvre. Nous ajoutons ici les strophes 32-35.
« Les plus jeunes amours exerçaient leur adresse sur des cœurs durs et grossiers. De fréquents soupirs remplissent les airs ; des nymphes attendries volent au secours des blessés et, sur leur plaie, versent un baume salutaire. Imprudentes ! elles ne voient pas le danger qui les menace et Cupidon sourit à leur imprévoyance.
o Toutes n'ont pas le don de plaire aux regards ; il est des blessures que guérit la laideur, comme l'antidote amer détruit le venin qui se glisse dans les veines. Quelques-uns des blessés, trop attentifs aux paroles magiques, payent de leur liberté la guérison, car parmi ces nymphes compatissantes, il est aussi des Circés.
« De tous ces traits, lancés au hasard par des mains encore mal assurées, naissent les unions bizarres, les penchants monslrueux; comme Biblis, Myrrha, le fils de Thomas et le fils d'Antiochus ; les flèches de l'Amour s'égarent dans les rangs. Grands de la terre, êtes-vous à l'épreuve des armes d'une simple bergère? Et vous, nobles beautés, étiez-vous avec le dieu Mars quand Vulcain vous enveloppa de ses filets ? C'est pour de vulgaires amants que vous comptez les heures de la nuit ; c'est pour eux que vous franchissez les toits et les murs ; mais devons-nous en accuser l'Hymen ? Vénus n'est-elle pas plus coupable que son fils de ce mystérieux délire ? »
Les plaintes de l'amoureux Léonard sonl également réduites de moitié, quelques j>;»;u t*s plus loin; nous ne
le regrettons pas davantage.
11 en est de même de la conclusion du chant, dont nous ne donnons que les trois dernières octaves :
« 0 vous qui aspirez à la gloire, voulez-vous être aussi grands qu'ils l'ont été ? Réveillez-vous au bruit de leurs actions. Ils n'attendaient pas dans un lâche repos les honneurs de l'apothéose ; repoussez l'ambition, la cupidité, étouffez les honteuses passions. L'amour de l'or l'ait les esclaves, et l'ambition les tyrans. L'or et les honneurs donnent-ils la valeur à ceux qui . les possèdent ? Qu'importe de les obtenir ? C'est les mériter qu'il faudrait! Soyez dans la paix les protecteurs du faible contre la tyrannie du fort; s'il nous faut une autre gloire, endossez le harnais belliqueux et devenez la terreur de l'infidèle. Vous étendrez et affermirez l'empire; sa grandeur fera la vôtre, la fortune vous ouvrira ses trésors, et les honneurs vous chercheront en foule.
« Ce roi que vous chérissez devra la splendeur de son règne à la sagesse de vos conseils, à la force de ces épées qui vous rendront immortels comme vus pères. Rien n'est impossible au courage : une volonté énergique surmonte tous les obstacles. Osez suivre la trace des héros : la Patrie vous contemple et 1"I1« • <nchantée vous attend.
CHANT DIXIÈME. — Toutes les théories de la cos-
mogonie du xvie siècle, renouvelées de celle des péripaléticiens, sont développées dans le récit de Thétis, et, fort heureusement, réduites à la plus simple expression dans le texte de du Castéra. Les strophe 81-86, notamment, sont supprimées ou résumées, et beaucoup d'autres très écourtées. Nous ne les restituons pas ici ; on pourra penser que ces développements n'étaient pas fort intéressants, d'autant plus que ce chant atteint déjà plus du double des précédents et ne compte pas moins de 154 octaves (1,232 vers).
Nous citons seulement la strophe 118, dont on peut saisir les allusions amères et éloquentes. Ce sont les frères Camara, l'un grand inquisiteur, l'autre confesseur du roi Sébastien, qui sont visés dans ce passage, ainsi que dans les dernières octaves du chant X :
« Et vous, qui prenez si audacieusement le nom d'envoyés du Ciel, successeurs des apôtres, que n'allez-vous, comme eux, porter au loin le flambeau de la Foi? Oh! si rien ne peut vous arracher à ce pays, où nul de vous n'est prophète, si la vertu qui devait purifier la terre s 3 corrompt dans un lâche repos, comment régénérer les nations infidèles et tant d'âmes infortunées qu; ('.'impies novateurs ont infectées de leurs poisons? »