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CHANT IX

Alvarez et Diego demeurèrent longtemps dans Calicut attendant en vain les effets des promesses du Catual. Les marchandises ne se vendaient point, on ne cherchait qu'à retenir les Portugais jusqu'au temps où les vaisseaux de la Mecque ont coutume d'arriver dans les Indes. Sur les côtes de la mer Rouge et près de cet isthme fameux où Ptolémée fonda la ville d'Arsinoé, qui porte maintenant le nom de Suez, s'élèvent les remparts de la Mecque, séjour riche et brillant qui doit sa gloire aux superstitions mahométanes et aux fausses merveilles que les Ismaélites attribuent à la fontaine de leur législateur. C'est de là que partaient chaque année de puissantes flottes qui traversaient les ondes Ërythrées et l'océan Indien pour recueillir dans le Malabar les précieux aromates que produisent ses terres : ce commerce rapportait d'im-

-l'A't LES LUSIADES

meiises trésors aux soudans d'Egypte dont la Mecque dépendait en ce temps-là.

Avtv l'aide de ces Huiles, les Calicutiens espéraient réduire en cendres celle «le Lusus, leurs cœurs se flattaient d'une victoire infaillible; toute leur ambition n'était plus que de retarder le départ de (lama jusqu'à ce que les vaisseaux qu'ils attendaient lussent arrivés. Mais l'arbitre du ciel et de la terre trouve toujours le moyen d'exécuter les décrets de sa profonde sagesse : une flamme divine éclaire l'espril de Monzayde, et l'affection que ce vertueux Mauritain avait d'abord conçue pour les navigateurs portugais s'accroîl de plus en plus. On ne se défiait point de lui dans Calieut et les Malabarais ne lui cachaient pas leurs funestes complots. Pénétré d'horreur pour cette basse injustice, il s'abouche en secret avec le généreux (lama et l'informe de la trahison qui le menace. 11 ajoute que les flottes de la Mecque sont formidables, chargées de soldats intrépides et animés des plus puissantes foudres de Vulcain. Dans l'état où esl réduite l'escadre portugaise, épuisée par les fatigues d'un long voyage, dépourvue de tout, inférieure en nombre, elle ne résistera jamais contre tant d'ennemis.

(i ai na reconnaît sans peine l'importance des avis de Monzayde. 11 considère d'ailleurs que la saison l'invite à partir et qu'il aurait tort de se fier à la parole du roi; ce prince protège les Maures, el ses ministres mettent de perpétuelles barrières entre son trône el

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l'équité. Ainsi, voyant qu'il ne peut différer son départ sans une témérité ridicule, il envoie commander aux deux Portugais qu'il a laissés dans Calicut de revenir promptement sur la flotte, mais avec toutes les précautions possibles pour cacher leur départ, parce que les Indiens ne manqueraient pas de s'y opposer s'ils venaient à l'apprendre.

Suivant cet ordre. Alvarez et Diego se préparaient à retourner vers leur capitaine lorsqu'ils furent arrêtés malgré les mesures qu'ils avaient prises pour sortir secrètement de la ville. Monzayde court apporter cette fâcheuse nouvelle à Gaina ; aussitôt, pour se venger de cette lâcheté infâme, Gama fait prisonniers plusieurs Malabarais qui venaient chaque jour le visiter sur ses vaisseaux sous prétexte de lui vendre des pierreries.

Comme les prisonniers étaient l'élite des marchands de Calicut, où ils possédaient de grandes richesses, toute la ville fut consternée en apprenant leur détention. De son côté le capitaine, en feignant de vouloir les emmener sur les bords du Tage, prescrivait avec ostentation tous les préparatifs du départ, espérant, par cette ruse, obtenir promptement l'élargissement de ses deux compagnons. Déjà les robustes mariniers s'empressent à la manœuvre. Les uns tournent le cabestan, les autres tirent le câble où l'ancre est attachée pendant que d'autres montent sur la hune pour déployer les voiles. Les cris qu'ils se renvoient font retentir les airs. Calicut s'en étonne; une'troupe de

femmes et d'enfants désolés court avec des cris plus terribles encore implorer la faveur du Sainorin, ils lui rapportent en gémissant que Gama précipite sa retraite et qu'il emmène dans un rigoureux esclavage leurs maris et leurs pères.

Touché de ces plaintes, l'Empereur brise les fers des deux Portugais, (lama, qui tremblait de les perdre, les voit enfin revenir sur sa flotte et les reçoit avec une joie profonde. Puis, dédaignant les excuses frivoles qu'on lui fait de la part du roi, il rend la liberté a quelques-uns de ses captifs et repart aussitôt.

Il s'éloigne et reprend le chemin de sa chère patrie, heureux du succès de son entreprise et se félicitant d'avoir ouvert la route des plaines fertiles qui voient naître l'aurore quand le flambeau du jour s'éteint pour l'occident. Ses navires apportent des preuves certaines de la découverte des Indes; quelques Malabarais prisonniers, des fleurs de Banda, de la cannelle et divers aromates qui enrichissent les forêts de Ceylan et des iles Moluques. Il avait réuni ces provisions grâce au fidèle Monzayde, qui, s'attachant à la fortune de cet illustre capitaine, abandonna Calicut pour le suivre jusqu'en Portugal. Bientôt les rayons de la vérité pénétrèrent dans le cœur de ce sage Africain; ses yeux s'ouvrirent et les supertitions dont un avait empoisonné son enfance ne jurent plus pour lui qu'un objet d'horreur et de mépris.

Déjà la flotte victorieuse, laissant derrière elle les rivages du Malabar, s'avançail vers la pointe australe

du promontoire d'Adamastor, bravant pour la seconde fois les fureurs de l'Océan. Chacun s'apprête à revoir ses foyers ; chacun goûte d'avance le plaisir de raconter les incidents d'une navigation si longue et si belle. Quel charme de dépeindre à ses parents et a -es amis la diversité des climats et des peuples qu'on a vus, les monstres qu'on a rencontrés, les maux qu'on a soufferts, le soulèvement des ondes, l'impétuosité du redoutable aquilon, enfin tout ce que le royaume de Neptune offre de terrible et de curieux. Dans ces récits, on jouit de sa propre gloire en jouissant de Tétonnement et de l'attention des auditeurs, et le plaisir est si grand qu'à peine le cœur peut y suffire. Les soldats et les matelots l'éprouvaient aussi, mais leur joie n'osait prendre un libre essor, car elle était balancée par la crainte des périls qui leur restaient à surmonter.

Tandis que la Hotte sillonne le cristal d'Amphitrite, Vénus qui, avec le père des cieux, conspire depuis tant d'années pour le bonheur des Lusitains, prend la résolution de leur montrer la gloire immortelle dont leurs travaux seront récompensés. Elle veut que, sans attendre leur retour dans le Portugal et pendant qu'ils goûteront au milieu de leur traversée un repos bienfaisant, une série de plaisirs les dédommagent des maux que cette même mer leur a causés et des dangers sans nombre que leur ont suscités les fureurs jalouses de Bacchus.

Ayant mûrement réfléchi à son projet et aux

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moyens de l'exécuter, Vénus se décida à conduire les

Portugais dans une des îles qu'elle possède en Orient, lie parée des plus riches présents de Pomone et située près du séjour délicieux où naquit l'épouse du premier homme. L'idée de la charmante Cypris est que les plus belles nymphes de la mer attendent Gama et sa suite sur cette côte fortunée qui doit être h1 théâtre du bonheur de ces héros et (pic, pénétrées d'une vive tendresse pour eux), elles s'appliquent à faire naître constamment mille nouvelles délices sous leurs pas.

Telle, ou presque telle fut la conduite que lin! jadis la déesse quand elle disposa les peuples de Carthage et leur reine à accueillir favorablement le pieux Énée. Cette t'ois, pour réussir dans son dessein, elle juge à propos d'agir de concert avec son lils Cupidori, l'enfant toujours vainqueur, dont le pouvoir l'ait descendre les dieux sur la terre1 et monter aux cieux les hommes.

L'ellet suit de près la résolution, Cythérée s'envole sur son char traîné par des cygnes mélodieux, lue troupe de colombes l'accompagne h badine autour d'elle ; sur son passage l'air s'éclaircit, les redoutables aquilons se changent eD zéphyrs. Déjà -ou char atteignait la cime des monls [daliens, ou CupidoD rassemblait les autres amours célestes, immortels comme lui. Avec cette troupe divine, il se préparait a me' vaste expédition pour réformer les funestes erreurs qui régnaienl alors dan- le monde ; on profanait les flammes

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de l'amour, le cœur humain ne donnait ses ardeurs qu'à des liions frivoles indignes d'attachement et Cupidon voulait lutter contre ces désordres. 11 voyait avec douleur un Actéon moderne qui ne goûtait que la chasse et qui fuyait la société des hommes pour se livrer sans réserve au plaisir sauvage et brutal de poursuivre des animaux. Le Dieu d'Amathonte se proposait de châtier ce criminel en lui montrant quelque Diane qui le charmerait sans répondre à sa tendresse ; trop heureux encore s'il échappait à la fureur des chiens dont il faisait toutes ses délices.

Près de ce chasseur, Cupidon voyait des grands qui naquirent voisins du trône négliger le bien public pour ne se soucier que de leur intérêt particulier, véritables Narcisses qui n'avaient d'yeux que pour eux-mêmes et buvaient avidement le poison de la ilatterie que leur versait une troupe de ses perfides adorateurs qui abondent dans toutes les cours. 11 constatait que ceux qui doivent chérir les indigents et porter pour le peuple des entrailles de père cachaient sous le manteau de la religion un méprisable attachement pour les richesses et les dignités, ministres injustes, qui, par une lâche complaisance pour un maître dont ils trahissaient la gloire, faisaient continuellement parler les lois en faveur des princes, mais les faisaient taire toutes les fois qu'elles pouvaient protéger ses sujets.

Cupidon reconnut, enfin, que les hommes n'aimaient pas ce qui méritait leur amour et que toutes leurs

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passions étaient inspirées par d'aveugles désirs, qui ne tendaienl qu'au crime. Animé d'une juste douleur, il s'apprêtait à punir les coupables; c'esl alors qu'il rassembla ses frères sous les armes.

Cette troupe divin*' prenait part aux travaux les plus divers. Les ans aiguisaienl la pointe de leurs flèches, les autres polissaient des branches de myrte pour s'en faire des javelots; en même temps, ils chantaient certaines aventures laineuses dans les fastes de l'amour ; l'union de leurs voix tonnait un concert harmonieux, où les douceurs de la poésie el de la musique concouraient ensemble au charme de l'oreille. Des milliers de cœurs brûlaient dans le feu redoutable qui leur servait à forger le fer de leurs dards, qu'ils trempaient ensuite dans un ruisseau fait des pleurs que répandent 1*"* amants malheureux.

Vénus met pied à terre; son lils s'avance vers elle, le visage souriant : il l'accueille et l'embrasse avec tendresse. Tous les autres amours lui baisent la main et s'empressenl à la servir. « 0 mon fils, dit-elle à Cupidon, loi qui ne crains point les armes formidables dont Typhée reçut l'atteinte, lui qui lais toute ma puissance, prépare-toi, mou cher fils, à me seconder dans une entreprise glorieuse; tout ton appui m'est nécessaire. Tu sai> «pie je protège le- travaux des Portugais, parce que les trois Sœurs qui président aux destinées des hommes m'ont assuré que cette nation me sera toujours fidèle, .le la chéris d'autant plus

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que je la vois s'appliquera marcher sur mes traces, comme autrefois mes Romains. J'ai résolu de même de la favoriser en tout ce qui dépendrait de moi et de toimême. Bacchus n'a rien épargné pour perdre Vasco et ses braves compagnons ; la mer s'est soulevée contre eux, leur courage a triomphé des artifices de Bacchus et des fureurs de la mer. Je veux cette fois qu'ils goûtent des plaisirs sans pareils dans ces contrées où jusqu'à ce jour ils n'ont rencontré que des dangers épouvantables; je veux qu'ils recueillent le prix de leur courage et que, dès cette vie mortelle, ils connaissent l'immortalité de leur gloire.

« Voici ce que j'attends de toi : tu lanceras tes traits qu'on n'esquive mémo pas jusqu'au fond des abimes de Neptune; tu enflammeras les plus charmantes Néréides pour ces illustres navigateurs qui viennent de découvrir le berceau du soleil, et je les rassemblerai toutes dans une île où les beautés de Flore savent fixer les zéphyrs. Là, couronnées de roses, de myrte et de jasmin, tantôt dans les palais d'or et de cristal, tantôt à l'ombre des bocages, elles verseront aux Lusitains des vins plus doux et plus embaumés que l'ambroisie qui coule pour les dieux. Les plaisirs de l'amour suivront ceux de la table; pénétrés d'une vive tendresse, les nymphes ne refuseront rien à l'ardeur des héros, qui s'enivreront de leurs attraits, et le séjour de Gama dans cette île délicieuse ne sera qu'une longue suite de voluptés inconnues au vulgaire. Je veux, en un mot, que dans

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L'empire des mers, où j'ai reçu le jour, l'union des Portugais avec les Néréides fasse éclore une belle et généreuse lignée qui soutienne notre gloire sur les bords du Gange.

« Contente-moi doue, mon cher (ils : montre aux ingrats qui nous abandonnent que rien ne nous coûte pour récompenser la vertu. Les peuples, étonnés, admireront ton pouvoir souverain et lou ardeur, ne trouveront plus d'obstacles sur la terre quand elle aura triomphé sur 1rs (lois. •

Vénus dit et Cupidon s'apprête à obéir. Il prend son are d'ivoire e1 ses flèches d'or; il monte sur le char de la déesse et se place ù ses côtés. Les oiseaux qui pleurent si mélodieusement la chute de Phaéton partent au même instant et s'élèvent au-dessus des nuages. En traversant ainsi les plaines éthérées, le dieu de Paphos dit à sa mère qu'il a besoin d'une messagère fameuse, qui nuit parfois auxnnystères de l'amour, mais, en certaines circonstances, peut leur être utile ; c'est la Renommée, celle nymphe à la taille gigantesque, également amie du faux el du vrai, téméraire, incapable de modération, qui divulgue par mille bouches ce qu'elle voit avec mille yeux.

Cypris et Cupidon vont la trouver; ils lui prescrivent de prendre les devants et de publier les louanges des navigateurs Lusitains. Elle accepte avec empressement celle mission agréable; elle embouche la trompette, el ses accords éclatants retentissent au fond des antres de Neptune. Les merveilles qu'elle

annonce sont véritables; on les reconnaît telles parce que la confiance en est l'accompagnement. Au bruit de cet éloge magnifique, les dieux marins dépouillent la haine que Bacchus leur avait soufflée contre les Portugais; leur cœur s'ouvre à la sympathie pour cette illustre nation qu'ils ont persécutée sur la foi de son ennemi. La métamorphose des Néréides est encore plus prompte et plus complète ; elles se repentent d'avoir conspiré le naufrage d'une flotte qui portait des héros si magnanimes; elles s'écrient qu'on ne peut attaquer tant de vaillance sans être possédé d'une fureur aveugle et barbare. Cupidon, qui les écoutait, saisit cet instant et les frappe de ses flèches redoutables; il épuise son carquois, les traits volent; l'onde écumante murmure sous leur atteinte et forme aux environs de ces cercles mobiles que le folâtre enfant de Cythère contemple d'un œil malin. Il s'applaudit de voir que l'eau n'affaiblit pas la violence de ses dards, qui vont percer leurs victimes dans les plus ténébreuses cavernes de l'Océan.

Toutes les nymphes tombent, poussant ensemble des soupirs embrasés; elles se livrent à la tendresse pour ces êtres qu'elles ne connaissent pas encore; ainsi l'ordonne le dieu qui les agite, tant est puissant le prestige d'une haute renommée qui captive les cœurs sans le secours des yeux.

Les filles de Nérée étaient vaincues; seule, Thétis défendait encore sa liberté, Thétis, reine des flots, la plus gracieuse comme la plus respectée de toutes]les

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déesses qui habitent le vaste empire de Neptune. Cupidon bande son arc et, dans un efïbrl suprême, visant droit au cœur la Nymphe rebelle, il lui l'ail une profonde blessure. Sa victoire esl alors complète ; il ne lui reste pins de flèches à tirer el toutes 1rs nymphes sonl atteintes. Un feu secrel les dévore, elles m' vivent pins; elles meurent d'amour.

D'un autre côté, Vénus se prépare à soulager les plaies que vient de faire son lils ; les vaisseaux Lnsitains s'approchent déjà, guidés par elle. Apaisez vous, ondes redoutables ; laissez sortir de votre sein les nymphes amoureuses, laissez avancer celle flotte <|ni leur amène les héros dont elles sont éprises.

Aussitôt, inspirées par Cythérée, le-- blanches Néréides prennent le chemin de l'île délicieuse qui doit être le théâtre de leurs plaisirs; elles dansent sur le cristal des eaux, s'abàndonnant à la joie qu'un doux espoir fait naître dans leurs cœurs. Venus leur propose sun exemple: elles feronl ce qu'elle lit si souvent pour réussir dans ses amours. I, 'ardeur qui les poss 'de ne leur permet pas de résister à ces conseils si doux, el leur unique ambition est de les suivre.

Cependant, la flotte sillonnail les immenses plaines de Protée, eu cherchant quelque côte paisible où elle put se munir d'eau fraîche Muni elle a besoin pour retourner eu Portugal. Celle pensée préoccupait dama el ses compagnons lorsqu'ils aperçurent le séjour enchanteur où ils étaient attendus. La char-

mante épouse de Titon versail à pleines mains les richesses de la lumière; <>n voit alors une île délicieuse, une île dont le seul aspect sullit pour calmer les inquiétudes. Vénus l'avait jusqu'alors fait flotter au devant des Lusitains afin qu'ils ne pussent passer sans la découvrir et s'y arrêter; dès qu'ils l'eurent aperçue, elle devint stable, comme la fameuse Délos, qui s'arrêta dans la mer Egée pour favoriser la naissance d'Apollon et de Diane.

Saisi d'une joie profonde, Gania fait tourner la proue de ses vaisseaux vers cette île charmante. On aborde, on jette l'ancre dans une baie tranquille où Vénus a pris soin d'embellir la côte en répandant des coquillages sur le sable; leurs couleurs, animées par les rayons du soleil, étalent dans la simplicité même de la nature un spectacle des plus brillants.

Les Lusitains aperçoivent d'abord trois collines émaillées d'herbe et de fleurs ; de leur sommet jaillissent autant de fontaines claires et transparentes. L'onde fugitive bondit en jaillissant et s'éloigne de sa course avec un murmure charmant ; sa fraîcheur augmente la grâce des beaux sites qu'elle arrose; après mille et mille cascades merveilleuses, toutes les ondes de ces trois fontaines se réunissent dans une vallée au pied des collines d'où elles sortent ; là elles forment une nappe liquide plus pure que le cristal. Autour du bassin s'élèvent de grands arbres qui le couronnent en inclinant doucement vers lui leurs cimes orgueilleuses. On dirait qu'ils prennent plaisir

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à se mirer dans cette glace qui reproduit l'image de verts feuillages.

Sous ce beau ciel, la terre n'exige ni soin ni culture, el n'est point assujettie à l'ordre des saisons; le printemps voil mûrir les dons de l'automne; l'automne voil fleurir ceux du printemps. Toujours libérale sous cette fertile solitude, la déesse des jardins y fait naître en abondance les fruits les plus délicieux, l'orange fière de porter la riche couleur qui brillait sur les cheveux de Daphné, le citron odoriférant, le limon dont la figure imite les pommes, nées sons le sein des belles, e1 la grenade qui s'ouvre pour montrer ses rubis. Ici la vigne, attachée aux bras des ormeaux, laisse pendre avec orgueil ses raisins précieux, les uns couleur d'or, les autres teints de pourpre et ions imprégnés de nectar; au même endroit la cerise, fière de sa robe vermeille a pour voisine la mûre qui se vante d'éterniser la mémoire du généreux Pyrame et de l'aimable Thisbé : près de ces arbres fruitier- sonl un nombre infini d'arbres utiles, dont la variété rehausse le charme du paysage : ici c'est le peuplier si cher au redoutable Hercule ; là c'est le laurier d'Apollon, ailleurs le myrte de Vénus ; plus loin les pins de Cybèle el le cyprès, qui forme, sans le secours de l'art, nne pyramide plus superbe que celles de Memphis.

Si les zéphirs trouvent à se délasser parmi les feuillages de ers arbres toujours verts, Flore ne leur fournil pas moins d'objets dignes de leurs caresses.

Toute la campagne est ornée de ses présents; le narcisse penche mollement sa tête blonde sur le bord de l'eau ; les lis blancs, les lis dorés, l'anémone sans cesse arrosée dos pleurs de Vénus, la jacinthe, éternel murmure des regrets d'Apollon, l'aimable rose, la simple violette et* la marjolaine embaumée émaillent de toutes parts le tapis de prairies et forment avec la verdure qui les entoure un tableau si varié, si ravissant, que l'œil ne se lasse point d'en admirer les charmes. La multitude innombrable de ces fleurs fait de l'île sur la terre un ciel dont les astres ne sont pas moins beaux que ceux de l'Olympe ; on ne sait si l'aurore leur prête son éclat ou si c'est leur éclat qui embellit l'aurore ; telle est l'abondance des fruits et des fleurs qui parent ce riant séjour, qu'on se demande s'il doit plus aux libéralités de Pomone qu'aux faveurs de Chloris.

La déesse dont cette île fortunée reconnaît l'empire n'y souffre point d'animaux dangereux. Une troupe de cygnes dont la blancheur ferait honte à la neige chantent mélodieusement le long des fontaines et des ruisseaux argentés qui font leurs délices : l'agréable Philomèle, perchée sur une branche fleurie, répond à leurs concerts par ses divins accords pendant que la tourterelle soupire la tendresse et que le moineau porte à son nid la nourriture destinée aux fruits de ses amours. Ici le cerf contemple paisiblement dans le cristal des eaux les armes orgueilleuses qui couronnent sa tête ; là, le lièvre sort du buisson, tandis

que le chevreuil èl La tiniide gazelle bondissent sur des prions, >s couvertes de thym et «le serpolet.

C'était cette lie que Vénus avait préparée pour 1rs Lus i tains. Ils abordent, ils descendent sur le sabir et aussitôt leur troupe se répand de tous côtés dans 1rs bocages où les Néréides se promènent nonchalantes et comme à l'aventure. Celle-ci fait résonner les cordes d'une guitare; celle-là pince délicatement un luth dont l'harmonie rend jaloux 1rs rossignols. L'une anime un flageolet, l'autre attendrit les échos par la douceur de sa voix ; quelques-unes s'amusent à relancer les animaux qui s'enfuient ; plusieurs, qui se fient aux beautés que cachent leurs vêlements,

affectent de prendre leur plaisir dans le bain. Toutes

dissimulent adroitement d'amoureux desseins qu'elles onl formés; c'est le premier effet des conseils de Vénus.

Les Portugais s'avancent dans l'île, se disposant à

donner la chasse aux bêtes fauves qu'ils y trouveront. Cette idée est la seule qui les guide; ils ignorent que la blonde déesse leur prépare une autre partie infinimenl plus douce. Quelques-unes s'enfoncenl dans l'épaisseur des forêts, d'autres se promènent le long des ruisseaux qui murmurent en roulant leur onde fraîche el pure sur un lit de cailloux. Toul à coup ils aperçoivent entre les branches des arbres de riches vêtements dont les brillantes couleurs égalenl celles de Flore ; en même temps ils voient, ils admirent les nymphes qui en sont parées. Pénétré de surprise,

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Fernand Yeloso pousse im grand cri : « Où donc sommes-nous? Quelle étrange rencontre! S'il faut en croire mes yeux, celte ile est peuplée de déesses! Nous découvrons ici plus de merveilles que l'esprit humainne souhaita jamais d'en connaître : autant sont bornées nos lumières, autant la nature est inépuisable dans ses prodiges ! Suivons ces beautés charmantes, tâchons de savoir si ce sont des êtres réels ou d'agréables fantômes prêts à s'évanouir! »

Il dit, et, plus prompt qu'une troupe de cerfs, ses compagnons et lui courent après les nymphes dont les attraits captivent leurs cœurs. Elles se glissent dans les taillis, elles échappent avec plus d'adresse que de célérité. Leur fuite est entrecoupée de petits cris, mais au même instant elles se retournent vers les Portugais avec un gracieux sourire qui dément leur timidité affectée. A l'une le vent fait voltiger la blonde chevelure; à l'autre il soulevé doucement la robe. Les beautés qu'il découvre et qu'il recache soudain sont autant d'oeuvres flatteuses qui allument les désirs des poursuivants.

Quelques-unes des nymphes fugitives se laissent tomber sur le vert gazon et leur visage témoigne qu'elles ne seraient pas tachées que leurs amoureux tombassent au même endroit. Plus loin, les Portugais trouvent celles qui se baignaient toutes nues : d'abord elles commencent à crier; leur trouble parait si sincère qu'on ne jugerait guère qu'elles s'attendaient à cette surprise. L'une, feignant dé sacrifier sa

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modestie à ses frayeurs, s'élance hors de l'eau et s'enfuit dans la forêl voisine; les yeux, qui volent après ses charmes s'attacheni sur les lis et sur les roses qu'elle refuse aux mains qui voudraient l'arrêter : Tanin' s'enfonce dan-- le cristal liquide, comme fit l'aimable Diane, pour se dérober aux fureurs d'Actéon ; une autre se jette sur les vêtements qui sont au bord <1 u bassin; sa précipitation retarde l'effet de sa diligence, l'œil du spectateur y gagne el les beautés de la nymphe n'y perdenl rien.

Plus d'un Portugais saute à l'eau tout habillé; la passion qui le dévore cherche une prompte satisfaction : le- moindre délai leur paraît d'une longueur excessive. Ainsi du bord d'un lac voit-on parfois an cliien audacieux se précipiter à la nage, des qu'il aperçoit que son maître a mis en joue le tube redoutable d'où la mort part avec le nitre. Alors il n'attend pas que le bruit trappe son oreille; il fend Tonde, il avance : une forêt de roseaux ne peut l'arrêter; rien ne résiste à son impatiente ardeur. Telle se montra la jeunesse lusitaine en s'élançant vers les Néréides qui se baignaient.

Léonard, qui était dans le printemps de son âge, et se faisait gloire d'être fidèle aux drapeaux de l'amour, quoique l'amour ne l'en eût guère récompensé jusqu'alors, le galant Léonard courail après la charmante Éphire, vrai modèle de la beauté elle-même. La nymphe fuyait avec plus de légèreté que ses autres compagnes ; elle voulait se défendre longtemps avant

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de céder la victoire. Accablé do lassitude, Léonard lui crie enfin d'un ton douloureux : « Arrêtez, charmante déesse ; daignez attendre un corps dont vous emportez l'âme! connaissez du moins celui que vous fuyez si cruellement; c'est un homme qui brûle de vous donner sa vie ! Arrêtez, inhumaine! tant de dureté s'accorde peu avec tant d'attraits ; les autres nymphes se rendent, vous êtes la seule qui ne se laisse pas lléchir, et moi, je suis le seul infortuné qui trouve en cet heureux asile un cœur inexorable. Cessez, au nom de vos beaux yeux, cessez de m'épuiser en me fatiguant ainsi ; modérez votre course, et puisse le temps respecter les fleurs de votre visage et ne le regarder que d'un œil serein! »

Ravie des amoureuses plaintes de Léonard, elle ne fuyait plus que pour goûter le plaisir de les entendre. Elle s'arrête enfin et se laisse tomber en riant aux pieds de son vainqueur; ses yeux pleins de flammes disent que sa défaite n'est pas l'effet de sa lassitude. Alors l'heureux Portugais se plonge dans les délices; sa tendresse pure est allumée par les mains du dieu de Cythére.

Léonard n'est pas le seul que Cupidon comble de ses faveurs; les autres Lusitains jouissent delà même félicité ; tout le bocage retentit du doux murmure des amants. Oh, que de baisers avides, que de soupirs enflammés, que de douces caresses, quels cris, quelles colères qui se changent en agréable gaieté! Divine Vénus, toi qui par le feu des plaisirs augmen-

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lais la chaleur du jour, toi dont la force animait les tendres combats qui se livraient dans ton Lie, tu sais <[iir la voix d'un simple mortel ne suffit pas pour dépeindre tant de voluptés célestes.

Telle fut L'union des navigateurs portugais et des blanches Néréides. L'hyménée, d'accord avec l'amour, emploie ses plus belles chaînes en cette rencontre. Les nymphes promettent à leurs maîtres d'éterniser leur mémoire en gage de leur parole; elles font en même temps présent à chacun d'eux d'une couronne d'or, de lauriers et de fleurs précieuses qui bravenl les empires de toutes les saisons.

Thétis, que l'Océan reconnaît pour sa souveraine, et qui le mérite, autant par sa beauté que par la grandeur de son origine, l'adorable Thétis, fille de Célus et de Vesta, donne son cœur et sa foi au généreux chef de' la flotte; elle lui déclare qu'elle est venue sur ces rivages fortunés pour lui révéler les secrets delà sphère du monde, les merveilles que la terre et la mer renfermenl dans leur vaste sein et les honneurs qui sont destinés au peuple de Lusus. Ensuite, prenant par la main ce héros magnanime, elle L'emmène sur une montagne sacrée qui voil à ses pieds les vents et les nuages. Sun sommet, tranquille et lumineux. es< orné d'un palais d'or et de cristal donl la structure superbe annonce un architecte divin. C'est là que l'auguste Thétis goûte les fruits de sa tendresse pendant que les autres nymphes répondent aux vœux

de leurs amants sur les tapis de fleurs et sur le vert feuillage des bois.

Ainsi, l'aimable et vaillante troupe des nymphes et des guerriers passe la meilleure partie du jour à échanger des marques d'une mutuelle ardeur. Les Portugais ne songent plus aux fatigues, aux traverses, aux tempêtes qu'ils ont essuyées pendant leur navigation, ou bien, s'ils s'en souviennent encore, c'est pour en bénir la mémoire, puisque leur bonheur présent n'est que la récompense de leurs souffrances passées. 0 lâches humains! qui ramenez tout au plaisir, méprisable fardeau de la terre qui ne vous porte qu'à regret, ouvrez vos yeux profanes. Cette île merveilleuse, ces Néréides si belles, ces superbes couronnes et ces délices qui vous tentent, ne sont ici que l'image des honneurs, de la gloire et de l'immortalité qui suivent les grandes actions.

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