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Les Lusiades, ou les portugais

On s'est proposé deux objets en esquissant cette vie d'un poëte illustre. On a voulu, d'abord, tâcher d'éclaircir divers problèmes biographiques. En effets quoique la vie de Camoens ait été plusieurs fois écrite, elle ne l'a pas encore été d'une manière complètement satisfaisante. Pour ne parler ici que de ses derniers biographes ^ Dom José Maria de Souza Botelho et John Adamson ont fait paraître, il y a douze ou quinze ans, l'un en portugais, l'autre en anglais, deux bons ouvrages sur ce grand homme ; mais, depuis leurs publications, de nouvelles recherches ont été faites. Il a été imprimé, notamment dans le recueil de l'Académie royale des sciences de Lisbonne, un savant mémoire^ de M. Francisco Alexandre Lobo, qui, bien que rédigé dans un système trop évident de malveillance et de réaction contre Camoens, contient néanmoins des aperçus ingénieux, des documents utiles et un certain nombre de faits inédits. On a donc pensé qu'il y avait lieu d'écrire une nouvelle notice sur Camoens, en profitant des travaux récents, en recourant dihgemmcnt aux sources anciennes *, et surtout en interrogeant les œuvres mômes du poëte.

1 Sonnet 192, adressé à Estacio de Faria, brave soldat et poëte distingué, l'un des ancêtres de Manoel de Faria e Souza, le célèbre biographe et commentateur de Camoens.

2 Écrit en 1832.

3 Historia e Memorias da Academia real das sciencias de Lisboa, t. Vil, 1821. Memoria histórica e critica á cerca de Luiz de Camoens, p. 158.

* Pour la connaissance des sources anciennes, on peut voir, à la lin de celte notice, la liste raisonnée des principaux historiens de Camoens.

Il VIE DE CAMOENS.

Outre ce but de curiosité érudite, on s'en est proposé un second de pure fantaisie. On a désiré montrer ce qu'était la vie d'un homme de lettres en Portugal pendant le beau siècle de ce petit et prodigieux royaume.

Rien ne diffère autant, d'un siècle à l'autre et de peuple à peuple, que ce qu'on appelle la vie d'homme de lettres. Aujourd'hui, en France, un homme de lettres est un homme de plaisirs et d'affaires, qui, s'il n'a pas trop d'ambition, cherche à devenir chef de division dans un ministère, ou directeur d'un établissement public. Le titre d'homme de lettres est un écriteau de disponibilité administrative. Dans le dix-huitième siècle, la \ie des gens de lettres était une vie à la fois casanière et sensuelle, partagée tout entière entre l'Académie^ l'Opéra, les salons de la finance et le café Procope. Dans le siècle de Louis XIV^ c'était quelque chose déplus grave, de plus rangé, de plus frugal, et qui avait hérité de Port-Royal quelque chose des habitudes claustrales. Si nous remontons au delà, Faspect est encore plus sévère ; l'imagination se représente le savant des quinzième et seizième siècles sous les traits du philosophe en méditation peint par Rembrandt. Dans ce lointain, l'homme de lettres est un être nécessairement vieux, podagre, portant manteau, calotte et besicles, et toujours cloué dans un grand fauteuil noir. Un fauteuil^ en effet, c'est bien là ce qui s'associe le plus naturellement dans notre esprit à l'idée d'homme de lettres : un fauteuil d'étude^ un fauteuil d'académie^ un fauteuil de chef de division. Oui, un fauteuil; ce mot dit tout : repos, veilles, vie courbée et inactive, résidence à Paris, que sais-je? absence ou suspension de toutes facultés locomotives. Le peuple qui^ chez nous, joint si souvent l'image grotesque à la pensée, a traduit l'idée d'homme de lettres par le mot pittoresque et grossier de cul de plomb.

Cette définition populaire, assez généralement exacte en France, serait une étrange contre-vérité^, si on l'appliquait toujours et partout. 11 s'est rencontré en Europe une petite nation, chez qui l'idée d'homme de lettres a répondu longtemps à celle de voyages, de guerres, de captivités chez les Maures, de naufrages au Brésil, d'exils aux Moluques. Il ne se trouva peut-être pas chez elle, durant la belle pc-

VIE DE GAMOENS. 111

riode de son histoire, un seul poëte qui n'ait fait ses deux ou trois mille lieues sur mer, combattu en Afrique, en Amérique ou dans l'Inde. Cette nation eut une littérature, et pas de littérateurs de profession ; elle eut de beaux ouvrages, et pas de gens de lettres; de grands poetes, et rien qui ressemblât à une classe à part, sédentaire, inactive, payée et patentée uniquement pour écrire.

Et les choses n'étaient ainsi ni par choix, ni par système : c'était par nécessité. Personne n'avait alors en Portugal le temps de demeurer tranquille dans un cabinet d'étude et de ne vaquer qu'à une seule besogne. L'État était emporté au dehors par un mouvement si précipité ; il était entraîné dans un courant de conquêtes et de grandeur si rapide, que, comme sur le pont d'un navire qui veut forcer ses voiles^ tous les bras étaient nécessaires à la manœuvre.

Pour nous^ vieille nation continentale, presque sans colonies, sans goût pour la mer^ sans amour des contrées lointaines, peuple depuis longtemps assis, puissant par le sol^ par la population, par l'industrie, qui vivons clos, chez nous ou dans le voisinage, devers le Rhin ou les Alpes, nous pouvons à peine comprendre ce qu'il a fallu d'efforts, de contention, d'activité, de sacrifices, de dépense de forces individuelles, pour qu'à un moment donné, un petit peuple de hardis marins, comme celui de Portugal, ait pu fonder des capitales à deux mille lieues de ses foyers, et conserver, pendant près d'un siècle^ un empire qui fut un moment plus vaste que l'empire romain. La gloire de ce petit coin de terre, prédestiné par sa position géographique à la découverte de l'Océan et des mers de l'Inde, est de. n'avoir pas failli à sa mission ; d'avoir^ avec d'aussi faibles ressources que les siennes, changé les voies du commerce, reculé les bornes de la civilisation et du christianisme, transporté l'Europe dans l'Amérique et dans l'Inde : météore inouï de puissance et de gloire, aussi merveilleux, aussi brillant, aussi passager que celui qui a tant illustré un autrepetit coin du globe appelé la Grèce,

Et puis, pour qu'un royaume ait des gens de lettres, il lui faut de l'argent pour les pensionner. Le Portugal, qui épuisait son épargne en flottes, en armées, en construc-

IV lE DE CAMOENS.

tions d'arsenaux et de citadelles, ne pouvait ouvrir dans son budget un chapitre d'encouragement pour les lettres et les arts. Bientôt môme le royaume, appauvri par les conquêtes, obéré par la victoire, n'eut plus de quoi suffire aux besoins de ses armées : l'État finit par ne pouvoir plus nourrir ceux qui l'avaient le mieux servi. Camoens mourut à l'hôpital, ou à peu près ; mais ce ne fut pas à titre de poëte ; ce ne fut pas, comme Gilbert et Malfilâtre, en face d'autres écrivains largement rentes : ce fut comme un vétéran dont la solde manque, ou dont la pension de retraite est suspendue. Il mourut, après les revers de sa patrie, comme beaucoup de ses compagnons d'armes; comme mouraient alors les amiraux et les vice-rois eux-mêmes, qui n'avaient pas toujours (témoin Dom Joâo de Castro ) de quoi acheter une poule dans leur dernière maladie.

Je ne prétends pas que cette vie de privations, de voyages, de périls, soit précisément le régime le plus favorable au développement poétique et à la production du beau ; je repousse, avec M. de Chateaubriand *, le sophisme cruel qui fait du malheur une des conditions du génie ; je me borne à signaler un fait. Le Portugal, au milieu de cette tourmente de gloire, eut une admirable littérature : depuis lors, ce pays a possédé des versificateurs; mais il n'a plus compté ni poetes ni grands écrivains, et il est douteux qu'il en retrouve.

En cherchant à montrer lá différence qui sépare la -vie aventureuse et active des écrivains portugais, notamment celle de Camoens, de la vie monotone et en quelque sorte cloîtrée de la plupart de nos gens de lettres, je ne prétends pas élever par là les œuvres des uns, ni déprimer celles des autres. Je ne crois pas les élégies ni les canções de Camoens plus touchantes, parce qu'elles sont datées d'Afrique, de la Chine ou de. l'Inde; je n'estime pas Polycucie ou Cinna moins admirables, parce que le grand Corneille n'a guère fait de pérégrinations plus longues que. le voyage

1 Voyez le Génie du Christianisme, 2« partie, liv. I, eh. 4. — La vie agitée et les longs exils de l'auteur des Natcliez et des Martyrs semblent un éclatant démenti à ce que nous venons de dire de nos littérateurs paralytiques; mais cet exemple, et d'autres plus récents, «ont de rares et glorieuses exceptions qui confirment la règle.

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