‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 2 sur 223 · VIE DE CAMOENS. V · texte numérisé non relu

VIE DE CAMOENS. V

de Paris à Rouen. Je ne conseille à aucun de nos jeunes poetes de louer un cabinet d'étude à Macao; mais je crois que, si les ouvrages écrits au milieu des traverses et au feu dés périls ne sont pas plus beaux , les vies de leurs auteurs sont plus belles. Indépendamment de la variété des aventures, on y trouve plus d'enseignements. J'admire et j'honore, comme je le dois, La Fontaine et Racine, mais j'honore et j'admire encore plus, comme hommes, Cervantes et Camoens. Une histoire littéraire du Portugal seraif, à mérite de rédaction égal;, un meilleur et plus beau livre qu'une histoire littéraire de notre dix-septième ou dix-huitième siècle. C'est une chose vraiment bonne et sainte que la lecture de ces vies d'épreuves, que ces passions douloureuses des hommes de génie. Je ne sache rien de plus capable de retremper le cœur. C'est pour cela que dans ce temps de souffrances oisives, de peines factices ou frivoles, de molles contrariétés et de petites douleurs, j'ai cru bon d'écrire l'étude suivante sur la vie de Luiz de Camoens.

Si nous remontons aux temps héroïques et fabuleux de la famille de Camoens, nous trouvons, avant la fin du dixième siècle, ses ancêtres établis en GaUce, où ils possédèrent plus tard dix-sept paroisses *. On fait dériver leur nom patronymique d'un château situé près du promontoire de Nérée, aujourd'hui le cap Finistère, et appelé Caamanos, Carmes ou Cadmon; château si ancien, qu'il est mentionné dans la chronique de Saint-Maxime. D'autres préfèrent une étymologie plus merveilleuse : ils disent que les Camoens tirent leur nom d'un oiseau nommé Camâo ^, qui mourait, comme le Porphyrion des anciens ^, aussitôt qu'il se commettait dans le logis de ses maîtres la plus légère infraction à la fidélité conjugale. Pendant plusieurs siècles, toute maison bien réglée dans la Péninsule eut son Camâo : mais, enfin, dans ce pays comme ailleurs, l'espèce

't Joâo Salpado de Araújo, Casas de Galicia, p. 21, ms.

2 On donne aujourd'hui ce nom à l'oiseau appelé Martin-Pèvheiir.

3 K\c\dX[Embl. 47) parle, comme il suit, du Porphyrion;

Porphyrio domini si inceslel in aedibns uxor Despondetque aninium praeqne dolore péril.

Abditu in arcanis lialdrx est cansa : sil index Sincerae haec ^olucris casta pudiciliae.

Vi VIE DE CAMOENS.

s'en est peu à peu éteinte. Une dame de la maison de Cadmon, en butte aux mauvais propos, en appela, dit-on^ à ce singulier juge. L'honneur de la dame fut rétabli; et, par reconnaissance, le mari voulut garder le nom de Camao. On peut lire des redondilhas où Camoens parle de cet oiseau merveilleux ^ mais sans aucune allusion à sa famille.

Une querelle qui s'éleva entre les Camoens et les Castera^ et qui coûta la vie à un de ceux-ci, contraignit Vasco Pires de Caamanos % trisaïeul de Camoens, d'abandonner la Galice en 1370, et de se retirer en Portugal. Le roi Dom Fernando le combla de biens et d'honneurs. On peut lire dans Duarte Nunes de Leâo ^ la liste de tous ses titres et seigneuries. Mais, après la mort de ce prince, arrivée en 1383, Vasco Pires ayant, par reconnaissance pour le roi Dom Fernando, suivi le parti de sa veuve et de sa fille^ Dona Leonor et Dona Béatrix, contre Dom Joâo V^, de Portugal *, combattit sous le drapeau de Castille à la bataille d' Aljubarrota, fut fait prisonnier et perdit presque tous ses domaines, sauf celui d'Evora, que ses descendants ont érigé en un fief appelé par le peuple Camoeijra^,

Sarmiento^a découvert une lettre du marquis de Santillana, où ce Vasco Pires, ancêtre de Camoens, est cité parmi les poetes les plus renommés du quatorzième siècle. La grand'mère du marquis de Santillana^ Dona Meneia de Cisneros, possédait des vers de lui dans un ancien Cancionero manuscrit dont nous savons le contenu par la lettre du marquis, mais qui malheureusement ne nous est pas parvenu.

C'est de Dom Joao Vaz, second fils de Vasco Pires, que descend notre .Camoens. Ce Joâo Vaz porta le titre, alors

1 Voyez Carta a huma dama, t. IV, p. 192, édition de Paris, 1815.

2 Voyez Cron. de Dom Joâo^ t. 1, p. 258. — Ce nom se contracta en Portugal eu celui de Camões.

3 rage 237, édit. de 1774.

* Ce souvenir devait être bien amer au cœur portugais de Luiz de Camoens.

s C'est de ce fief ou château de Camôes en Galice, qu'est venu le nom des fruits nommés Camoeses, sorte de pommes très-communes dans la Péninsule. — Les descendants dont il est ici question sont ceux de la branche aînée. Notre poëte, qui sortait d'une branche cadette, n'eut jamais aucun droit sur ces domaines.

6 Memoria para la historia de la poesia y poetas espanoles.

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