Le noir Sénégal
Camoens, par hypallage, attribue au fleuve même la couleur des habitants du pays. Cette figure de transposition se rencontre fréquemment chez les poetes. Virgile a dit avec beaucoup d'élégance :
Ibant obscuri sola sub nocte silentes.
8. Là s'élève ce promontoire que nos marins ont appelé le cap Vert. On le nommait jadis le promontoire d'Arsine.
Quelques géographes ont pris le cap Vert -pour VArsinaî^ium promontorium de Ptolémée ; d'autres, avec plus de vraisemblance, pour son Hesperium cornu. Il a existé, il est vrai, sur les côtes d'Afrique, une colonie romaine appelée Ârsinaria, d'où, selon ces géographes, le promontoire aurait tiré son nom ; mais cette colonie avait été fondée sur un des rivages de la Méditerranée, et non point sur les bords de la mer Atlantique. On la place communémentau royaume d'Alger, dans la province de Tlemcen, dont les habitants étaient connus des Romains sous le nom de Temici, Voltaire, dans sa tragédie de Zulime, transforme celte province de Tlemcen en royaume de Trémizène, et lui donne pour capitale une ville qu'il appelle Arsénié. Ces noms grecs dont le poète avait décoré l'Afrique dépaysèrent les spectateurs, et la pièce tomba. « Presque personne au parterre, dit l'au- « teur dans une de ses lettres, ne connaissait la ville d'Arsénié, qui a était le lieu de la scène. Trémizène est un nom bien sonore, c'est un a joli petit royaume; mais on n'en avait aucune idée. La pièce, a ajoute- t-il avec sa gaieté ordinaire^ ne donna nulle envie de s'infora mer du gisement de ces côtes. »
9. Les filles d'Hesper découvraient à nos yeux leurs îles ver-
doyantes.
On ne s'accorde pas sur le séjour des Hespérides. Les uns le placent aux Canaries, autrefois les îles Fortunées; les autres, aux îles du cap Vert, et c'est cette opinion que le poète a suivie.
Les Hespérides étaient au nombre de trois, Églé, Aréthuse et Hespéréthuse. Selon la Fable, elles possédaient en commun un jardin où croissaient des arbres à pommes d'or. Ce jardin était gardé par un dragon que tua Hercule.
10. C'est l'antique jardin des Hespérides. Il porte le nom de
Saint-Jacques, etc.
Le poète veut parler de Santiago, la principale des îles du cap Vert. On sait que saint Jacques est le patron de l'Espagne.
H. Les Dorcades, ancien séjour des Gorgones.
Les Gorgones étaient filles de Phorcus, dieu marin. Elles étaient trois, Méduse, Euryale et Sthényo. Dans le texte portugais, elles sont désignées par- une périphrase. empruntée de la Fable :
As Dorcadas passamos, povoadas Das irmâas que outro tempo alli viviam , Que de vista total sendo privadas, Todas très d'iium sò olho se serviam.
« Nous passâmes les Dorcades, ancien séjour des trois sœurs, qui, « entièrement privées de la vue, n'avaient à elles trois qu'un œil u dont elles se servaient tour à tour. »
L'image était obscure pour un grand nombre de lecteurs, et bizarre pour tous. Il nous a semblé que c'était le cas de substituer, comme nous l'avons déjà fait dans quelques passages, le nom propre à la périphrase.
12. 0 Méduse ! ce sont tes serpents qui peuplent encore ces déserts.
Méduse ne fut pas toujours coiffée de serpents. Sa chevelure était si belle, que c'est par là surtout qu'elle inspira de l'amoux à Neptune, témoin le récit de Persée, au quatrième livre des Métamorphoses d'Ovide (V. 794) :
Claríssima forma, Multorumque fuit spes invidiosa procorum Illa : iiec in tota conspectior uUa capiliis Pars fuit : inveni, qui se vidisse referret. Hane pelagi rector templo vitiasse Minervae Dicitur. Aversa est, et castos aegide vultus Nala Jovis texit : neve hoc impune fuisset, Gorgoneum turpes crinem mutavit in hydros.
Benserade parodie ainsi la fable de Méduse :
Tant de serpents entortillés et longs
Furent jadis autant de cheveux blonds
Qu'avait Méduse. Un jour en une fêle
Palias la vit, et trouva malhonnête ,
Qu'elle eût toujours Neptune à ses talons.
U la suivait par bois, prés et vallons
Toute indignée, elle lui dit : Allons,
Sortez, coquette; et lui mit sur la tète
Tant de serpents.
Semblables crins que ceux dont nous parlons Sont à la mode ; et nous les contemplons (Quand le beau sexe au triomphe s'apprête}, Frisés, bouclés, et pour une conquête Plus dangereux qu'aux Hbyques sablons
Tant de serpents.
13. Les sommets rugissants de Sierra-Lëone. Le bruit des îlots qui viennent se briser contre les écueils de la côte ressemble à des rugissements qu'on entendrait dans le lointain. C'est pour cela que les navigateurs portugais ont donné à cette partie de l'Afrique le nom de Serra-Leona, montagne des Lions.
• 14. Le Zaïre.
11 prend sa source dans la Nigritie, arrose le Congo, et se jette dans l'océan Atlantique avec tant d'impétuosité, que le reflux de ses eaux se fait sentir en pleine mer, à plusieurs lieues du rivage. La Harpe, en parlant de la lutte du Zaïre avec l'Océan, cite ces deux beaux vers du poëme des Saisons :
L'Orellane et l'Indus, le Gange et le Zaïre Repoussent l'Océan, qui gronde et se retire.
15. Nous avions dépassé la ligne ardente qui partage le monde, lorsqu'un astre nouveau vint nous offrir sa bienfaisante clarté.
C'est cette réunion d'étoiles que les marins ont appelée la constellation de la Croix. Elle rend aux navigateurs du Sud le même service que l'Ourse aux navigateurs du Nord.
Les Italiens ont prétendu que Dante avait, cent ans auparavant, prédit cette découverte. Je me tournai à main droite, dit-il dans le premier chant de son Purgatoire, et Je considérai l'autre pô/e; f y vis quatre étoiles qui 71' avaient jamais été connues que dans le premier âge du monde. Dante, dont le poëme était une allégorie perpétuelle, entendait par le pôle le Paradis terrestre, et par les quatre étoiles les quatre vertus cardinales, apanage de nos premiers parents ; il parlait dans un sens figuré. Le sens propre de ses paroles, sans être une prophétie, n'en est pas moins remarquable quand on le rapproche de l'événement.
1 6. On doute encore s'il luit sur des terres ignorées, ou s'il
n'éclaire que des flots.
L'existence de l'hémisphère austral n'était encore que soupçon née à l'époque où Camoens écrivait. Elle a été depuis démontrée par les découvertes des navigateurs anglais dans la mer du Sud.
17. Arcas et Callisto s'abaissaient derrière nous. Nous les vîmes enfin se baigner dans les eaux de Neptune en dépit de Junon.
« Les Portugais, ayant passé l'équateur, devaient voir décliner le « pôle du Nord et s'élever celui du Sud. Les anciens, qui n'avaient « pas étendu leur navigation au delà du tropique, ne perdaient ja-
« mais de vue rétoile du Nord, qu'ils appelaient Callisto ou la Grande « Ourse : et de là les poetes ont feint que Junon avait obtenu de « Tëthys que jamais Callisto ne pourrait se plonger dans la mer. »
(La Harpe.)
i8. J'ai vu des feux brillants s'élever du sein des tempêtes.
Vapeurs sulfureuses qui, longtemps comprimées par l'épaisseur des nuages, s'allument tout à coup lorsqu'elles parviennent à s'en dégager. Ces feux, amis des matelots^ suivant l'heureuse expression de J.-B. Rousseau, ont à leurs yeux quelque chose de sacré. Cette opinion remonte jusqu'à l'antiquité la plus reculée. Pendant le voyage des Argonautes, des flammes légères parurent, dit-on, sur la tête de Castor et de PoUux; et comme le calme suivit de près cette apparition, les deux héros furent regardés comme des divinités secourables. On les invoqua dans la suite sous le nom de Dioscures, c'est-à-dire, fils de Jupiter; et toutes les fois que ces flammes paraissaient sur les vaisseaux on croyait que c'étaient Castor et PoUux, qui venaient, ainsi déguisés, au secours des navigateurs. A Castor et Pollux nos gens de mer ont substitué saint Nicolas et saint Elme : innocente superstition qui fait sourire de pitié nos tranquilles sybarites, mais qui console les matelots et les rassure dans les orages.
19. J'ai vu se former sur nos têtes un nuage épais qui, par un large tube, aspirait les eaux profondes de l'Océan.
Pline le naturaliste a décrit en peu de mots la trombe marine. Fit et caligOj belluœ similis nubes, dira nuvigantibus: vocatur et columna^ cjuum spissatus humor rigensque ipse se sustinef, et in longam veluti fistulam nubes a(^uam trahit. « D'épaisses vapeurs se répandent a sur les flots ; un nuage les surmonte, et, semblable à un monstre « dévorant, menace les navigateurs. Bientôt les vapeurs se conden- « sent, et, sans autre appui qu'elles-mêmes, s'élèvent en tuyau jus- « qu'au nuage qui les pompe. On lui donne alors le nom de colonne. »
Les trombes se forment plus particulièrement dans les mers resserrées, telle que le golfe Persique et le détroit de Malacca. Le capitaine Cook en a vu plusieurs dans le détroit de la reine. Charlotte, au sud de la Nouvelle-Zélande. Le lecteur ne sera pas fâché de trouver ici, à côté de la description donnée par le navigateur poëte, la relation du navigateur savant :
« Le 17 mai 1773, à quatre heures après midi, étant alors à environ « trois lieues du cap Stephens, avec un bon vent dq^l'O. 1/4 S.-O. et « un temps clair, le vent s'apaisa tout à coup ; nous eûmes calme; des « nuages très-épais obscurcirent subitement le ciel, et semblaient « annoncer une tempête. Nous carguàmes toutes les voiles. La terre • paraissait basse et sablonneuse près de la côte de la mer, mais elle a se relevait dans l'intérieur en hautes montagnes couv ertes de neige.
a Nous vîmes de grandes troupes de petits pétrels plongeurs {pro- « cellaria í iidactyl a) \o\i\ger ou s'asseoir surla surfacede la mer, ou « nager sur l'eau à une distance considérable, avec une agilité éton- « nante. Bientôt après, nous aperçûmes six trombes : quatre s'éle- « vèrent et jaillirent entre nous et la terre ; la cinquième était à notre « gauche ; et la sixième parut d'abord dans le S.-O. au moins à la dis- « tance de deux ou trois milles du vaisseau. Son mouvement progres- « sif fut N.-E., non pas en ligne droite, mais en ligne courbe, et elle « passa à cinquante verges de notre arrière, sans produire sur nous (( aucun effet. Je jugeai le diamètre de la base de cette trombe d'envi- « ron cinquante ou soixante pieds. Sur cette base, il se formait un tube a ou colonne ronde par où l'eau ou l'air, ou tous deux ensemble, « étaient portés en jet spiral au haut des nuages. Elle était brillante (( et jaunâtre quand le soleil l'éclairait, et sa largeur s'accroissait un « peu vers l'extrémité supérieure. Quelques personnes de l'équipage « disent avoir vu dans l'une de ces trombes, et près de nous, un oi- « seau qui, en montant, était entraîné de force, et tournait comme « le balancier d'un tourne-broche. Pendant la durée de ces trombes, « nous avions, de temps à autre, de petites bouffées de vent de tous « les points du compas, et quelques légères ondées d'une pluie qui « tombait ordinairement en larges gouttes. A mesure que les nuages « s'approchaient de nous, la mer était plus couverte de petites va- « gués brisées, accompagnées quelquefois de grêle, et les brouillards a étaient extrêmement noirs. Le temps continua d'être pendant quel- « ques heures épais et brumeux, avec de petites brises variables. M Enfin le vent se fixa dans son ancien rumb, et le ciel reprit sa pre- « mière sérénité.
« Quelques-unes de ces trombes semblaient, par intervalles, être « stationnaires ; d'autres fois elles paraissaient avoir un mouvement « de progression vif, mais inégal, et toujours en ligne courbe, tantôt u d'un côté, tantôt d'un autre; de sorte que nous remarquâmes une « ou deux fois qu'elles se croisaient. D'après le mouvement d'ascen- « sion de l'oiseau, et plusieurs autres circonstances, il est clair que « des tourbillons produisaient ces trombes, et que l'eau y était portée « avec violence vers le haut, et qu'elles ne descendaient pas des nua- « ges, ainsi qu'on l'a prétendu dans la suite. Elles se manifestent d'aa bord par la violente agitation et l'élévation de l'eau : un instant « après vous voyez une colonne ronde qui se détache des nuages pla- « ces au-dessus, et qui, en apparence, descend jusqu'à ce qu'elle se H rejoigne à l'eau agitée. Je dis en apparence, parce que je crois que « cette descente n'est pas réelle, mais que l'eau agitée qui est au-des- « sous a déjà formé le tube, et qu'il est, en s'élevant, trop petit ou « trop mince pour être d'abord aperçu. Quand ce tube est formé ou a qu'il devient visible, son diamètre apparent augmente, et il prend « assez de grandeur; il diminue ensuite, et enfin il se brise ou de-
« vient invisible vers la partie inférieure. Bientôt après la merre- « prend son état naturel, et les nuages attirent peu à peu le tube a jusqu'à ce qu'il soit entièrement dissipé.
« Le même tube a quelquefois une direction verticale, et d'autres « fois une direction cour])e ou inclinée. Quand la dernière trombe « s'évanouit, il y eut un éclair sans explosion. Notreposition, pendant « la durée de ce phénomène, était très- alarmante ; ces trombes, qui « servaient de point de réunion à la mer et aux nuages, frappaient a d'admiration et de terreur ; et nos marins les plus expérimentés ne « savaient que faire: la plupart d'entre eux avaient vu de loin de pa- « reillestrombes, mais jamais ils ne s'en étaient vus ainsi environnés, « et nous connaissions tous la description effrayante que l'on a faite « de leurs funestes effets quand elles se brisent sur un vaisseau. Les « voiles étaient repliées, mais tout le monde pensait que nos mats et « nos vergues nous conduiraient au naufrage, si par malheur nous « entrions dans le tourbillon.
« Il est difficile de dire si l'électricité contribue à ce phénomène : « cependant l'éclair que nous observâmes à l'explosion de la der- « nière colonne, semble annoncer qu'elle y a certainement quelque « part. Nous n'avons fait d'ailleurs aucune découverte remarquable: « toutes nos observations tendent seulement à confirmer ce qu'ont « déjà dit les autres. Je n'ai point lu de description plus raisonnée «« de ces trombes, que dans le dictionnaire de M. Falconet : ses expli- «( cations sont principalement tirées des écrits philosophiques du céu lèbre Franklin. Son ingénieuse hypothèse, que les trombes et les « dragons de vent ont la même origine, nous semble probable, au- « tant que nous avons pu en juger. On m'a dit que le feu d'un canon « pouvait les dissiper, et je regrette d'autant plus de n'avoir pas tenté « ce moyen, que nous avions un canon tout prêt ; mais la pensée ne « m'en vint point, tant j'étais occupé à contempler ces météores ex- « traordinaires. Tout le temps qu'ils parurent, le baromètre se tint « à 29 pouces 75, et le thermomètre à 56 degrés. »
(Deuxième Voyage de Cook dans l'hémisphère austral.)