‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 154 sur 223 · Amants de la gloire^ etc · texte numérisé non relu

Amants de la gloire^ etc

La tempête a cessé ; le soleil s'est dégagé des nuages qui le couvraient; la terre de l'Inde apparaît enfin aux regards des Portugais. Gama, hors de lui-même, ému tout à la fois de son bonheur présent et du danger qu'il a couru, tombe à genoux et lève les mains vers le ciel. Tel un homme oppressé par un songe horrible, se réveille tout à coup et bénit la lumière. Et sur-le-champ, le poëte, ému lui-même de la grandeur du péril qu'il vient de décrire et du courage de ses héros, abandonne son sujet et s'écrie avec enthousiasme : Amants de la gloire, voilà les terribles épreuves, etc. Tout le reste de ce morceau est un chef-d'œuvre de raison, d'éloquence et de poésie.

32. Ce n'est point sur des lits dorés, sous les molles toisons de la Moscovie, etc.

On trouve, dans la Jérusalem délivrée, une belle imitation de ce passage. Le vieillard d'Ascalon dit à Renaud, qui revient des îles Fortunées :

Signor, non sotto l'ombra in piaggia molle,

Tra fouti e iior, tra niufe e tra sirene ;

Ma in cima ail* erto e faticoso colle

Délia virtù riposto è il nostro bene.

Chi non gela, e non suda, e non s'estoUe

Dalle vie del piacer, là non perviene.

Or vorrai tu lungi dall' alte cime

Giacer, quasi tra valli augel sublime?

Canto 17, ott. 61.

« Seigneur, ce n'est pas sous de fraîches ombres, parmi les fon- <( taines et les fleurs, au milieu des Nymphes et des Sirènes, mais sur « les cimes montueuses et escarpées de la vertu que se trouve le hon- « heur. Pour y atteindre, il faut braver les froidures et les sueurs, il « faut déserter les plaisirs. Voudrais-tu donc, loin des glorieux som- <( mets, ramper dans les vallons, aigle superbe? »

Traduction de M. Auguste Desplaces.

Les guerriers apercevaient enfin ces rivages qui furent autrefois la conquête de Bacchus, de Sémiramis et d'Alexandre : cette terre opulente qu'embrassent de leurs eaux l'Indus au cours impétueux, et le Gange dont la source embellissait le séjour du premier homme. Courage, nation valeureuse ! tu vas cueillir les palmes de la gloire. Voilà les bords heureux si longtemps désirés : voilà le terme de ta course.

Enfants de Lusus, vous n'occupez qu'un point sur le globe*; faible portion du troupeau rassemblé par le di^in pasteur, c'est vous qui vous chargez de ramener au bercail les nations égarées ; et rien ne peut vous arrêter, ni la crainte du péôl;, ni les conseils d'une ambition profane, ni l'exemple de la rébellion contre cette mère commune dont l'origine est dans les ci eux.

Vous suppléez au nombre par le courage, à la puissance par l'héroïsme ; vous bravez mille morts pour étendre l'empire de la foi. Ainsi, le ciel a voulu que, dans l'intérêt d'une si belle cause, le plus petit des peuples se montrât le plus grand : tant le ciel réserve de gloire à la vertu soumise et courageuse !

Voyez les Germains, si fiers de leurs vastes domaines *. Ils déploient, contre le successeur de Pierre, l'étendard de la révolte. A la voix d'un nouveau chef^ s'élève une secte nouvelle. L'orgueil enfante l'erreur, et l'erreur enfante la guerre* les bras qui devaient terrasser l'Ottoman sont armés contre une autorité divine.

Voyez le farouche Anglais ^ : il se dit roi de la cité sainte * ; mais vit-on jamais un titre plus faux ? Lâchement renfermé dans son île^ enveloppé des frimas du Nord, il ne s'occupe qu'à défigurer la religion de ses pères. Du sein des voluptés, il opprime, il égorge le chrétien fidèle, et laisse en paix l'usurpateur de Sion.

- Mais comment oserait-il la redemander à l'impie, lui qui foule aux pieds les droits de la Jérusalem céleste ! et toi, indigne monarque des Gaules ^ roi très-chrétien, ce nom sacré n'est-il pour toi qu'un vain nom? Ne l'as-tu pris que pour le profaner ? Protecteur né des nations chrétiennes, tu les combats quand tu devrais les défendre.

Au heu d'agrandir de leur dépouille t'es domaines déjà si vastes, que ne vas-tu, dans ton ardeur belliqueuse, conquérir les bords du Cinyphe et du Nil ^ ? Là sont les ennemis du Christ. Là aussi l'infidèle doit sentir le tranchant de l'épée. Successeur de Charles et de Louis^ pourquoi abandonnes-tu la guerre si juste qu'ils t'ont léguée ?

Que dirai-je de ces peuples qui laissent s'éteindre dans la mollesse les souvenirs d'une antique valeur*^ ? La politique de leurs tyrans achève d'user en querelles intestines ces âmes jadis si fortes. C'est à toi que je parle, Italie ! Les vices t'inondent, et tes fils dégénérés se déchirent sur ton sein*

Chrétiens infortunés ! seriez-vous donc sortis de cette fatale semence quaCadmus ^ vainqueur du dragon, répandit autrefois sur la terre ? N'etes-vous nés que pour vous entredétruire ? Et cependant la tombe sainte est au pouvoir des infidèles ; ils ont envahi la terre sacrée, et marchent, pleins d'arrogance, à de nouvelles conquêtes.

Ils marchent toujours unis, toujours dociles à la loi de Mahomet qui les pousse incessamment contre les disciples du Christ. Et la discorde règne encore parmi vous ! Peuples sans prévoyance, monarques sans vertu, frémissez du danger qui vous presse : vous avez à vous défendre à la fois des Musulmans et de vos propres fureurs.

Si l'ambition, si la cupidilt^ vous tourmentent, ne savezvous pas que l'Hermus et le Pactole roulent de l'or dans leurs flots ? L'Afrique le recèle en ses veines. La Lydie, la Syrie, le mêlent à leurs précieux tissus. Que l'amour de l'or vous entraine, puisque le tombeau d'un Dieu ne dit rien à vos cœurs.

Ces foudres d'airain qu'inventa le démon de la guerre ^ tournez-les contre les remparts de Byzance. Rejetez dans les antres des monts CaspienS;, dans les froides cavernes de la Scythie, cette race infidèle qui menace la civilisation et les arts de l'Europe ^^

N'entendez-vous point les Grecs qui voiis appellent " ? Les peuples de la Thrace, de la Colchide et de l'Arménie vous annoncent à grands cris qu'un ravisseur sacrilège ^^ infecte leurs enfants des poisons de Mahomet. Vengez l'humanité qu'on outrage ; allez punir des Barbares, et renoncez à la gloire odieuse de subjuguer vos frères ^^.

Mais tandis qu'un délire sanglant vous égare, la faible Lusitanie dévoue ses pieux guerriers à la cause du ciel. Déjà ils occupent les ports de la rive africaine. L'Asie les reconnaît pour ses maîtres. Le nouveau monde les voit qui sillonnent ses plaines. Que la terre s'agrandisse encore ; ils sauront en atteindre les bornes.

La tempête avait fui. Les enfants d'Éole, adoucis par Vénus, les dirigeaient paisiblement vers cette immense région où, pour prix de tant d'efforts, vont s'établir un nouveau culte et de nouvelles mœurs, sous un sceptre nouveau.

Les Portugais longeaient la côte, lorsqu'ils aperçurent des barques de pêcheurs qui, sortis de Calicut, leur en indiquèrent le chemin. De toutes les cités dont s'enorgueillit le Malabar, Calicut est la plus opulente et la plus belle : elle doit son lustre à la résidence du monarque.

Au delà de l'Indus et en deçà du Gange ^* s'étend une région célèbre, baignée par la mer au midi et bornée au septentrion par les montagnes Émodiennes ^^ Des sceptres

divers l'ont soumise à différents cultes. Une partie des habitants suit la loi de Mahomet ; les autres adorent les idoles, ou les animaux qui vivent au milieu d'eux.

Les deux fleuves qui l'arrosent ont pris naissance dans cette longue chaîne de montagnes qui, sous des noms différents, traverse l'Asie entière. C'est de là qu'ils viennent embeUir et féconder les délicieuses contrées qu'ils embrassent. Ils en forment, dans leur cours, une magnifique Chersonèse, et vont se jeter, à une grande distance l'un de l'autre, dans l'océan des Indes.

Ici, la terre qu'ils abandonnent s'avance dans la mer en pyramide renversée et s'arrête en face de Ceylan. Que de peuples, que de royaumes nous présentent ces beaux climats I Quelle variété de noms, de mœurs et de langages ! Non loin des lieux où le Gange commence à dérouler ses larges flots, la nature a placé, dit-on, une nation fortunée qui ne se nourrit que du parfum des fleurs *^

Plus bis, on aperçoit les Delhyens et les Patanes, qui s'étendent sur un immense territoire ; les peuples du Décan, les Orias qui se purifient dans les eaux du Gange ; la terre de Bengale, la plus fertile de l'univers ; la belliqueuse Cambaye, encore 'fière du souvenir de Porus, et le royaume de Narsingue, plus riche en or et en pierreries qu'en vaillants guerriers.

Là s'élèvent les montagnes des Gates, que l'on, découvre de la haute mer, et qui défendent le Malabar de l'agression du Canara. Au pied de ces montagnes se prolonge un rivage étroit où la mer voit expirer ses flots. Il est couvert de cités florissantes, au milieu desquelles apparaît Calicut, la ville du Samorin.

La flotte avait à peine touché le rivage, qu'un envoyé de Gama court annoncer au monarque l'arrivée des navigateurs de l'Occident. Monté sur une barque légère, il entre dans les eaux du fleuve. Son aspect imprévu, son teint, son air, ses

vêtements étrangers, font voler à sa rencontre un peuple immense.

Au milieu de celte foule empressée arrive un Musulman *''. Il est né sur la côte barbare où régna jadis Antée. Voisin de la Lusitanie, le sort des armes l'a fait, jeune encore, tomber entre les mains des Portugais. La fortune l'a depuis transplanté dans ces climats lointains.

Il aborde d'un air riant le messager de Gama, et le saluant en espagnol : « Guerrier, lui dit-il, quel motif t'a conduit « dans cet autre univers, si loin du Portugal, ta patrie ? — a Nous venons, dit le messager, à travers des mers inconnues, « apporter ici la connaissance du vrai Dieu et faire triompher « son nom parmi les peuples de l'Inde. »

Mozaïde (c'était le nom du Maure) restait muet de surprise et d'admiration à l'idée de tous les accidents d'une navigation si périlleuse et si longue. « Enfin, lui dit le Portugais, ({je viens informer de notre arrivée le souverain de Calicut. « — Ta mission est remplie, lui répond l'Africain. Le palais « du monarque touche aux murs de la cité *^.

« Viens avec confiance te reposer sous mon humble toit. (( tJn repas frugal y réparera tes forces, et nous irons ensuite « visiter de compagnie tes généreux compatriotes. Est-il (( pour d'anciens voisins un plaisir plus doux que de se re- (( trouver ainsi sur une terre étrangère ? »

Déjà la demeure de Mozaïde est ouverte au guerrier. Le Portugais s'assied à la table du Maure : on les croirait de vieux amis. Le repas fini, ils se dirigent ensemble vers les navires. Leur aspect n'était pas nouveau pour Mozaïde. Il s'élance avec son compagnon sur le vaisseau de Gama.

A son langage, à son accent espagnol, le héros, transporté, le serre dans ses bras, le fait asseoir près de lui, et, maîtrisant son émotion, l'interroge lentement sur le commerce et les productions de cette partie du monde, sur les lois du pays et sur les mœurs des habitants. Les Portugais environnent Mozaïde, et, le corps penché, l'oreille attentive, recueillent

avidement ses réponses. Tels autrefois, à la cime du Rhodope, les arbres émus s'inclinaient vers l'amant d'Eurydice, quand il touchait sa lyre d'or.

« Guerriers magnanimes, disait l'Africain, ô vous dont le (( berceau touche de si près au berceau de mes pères ! quel « heureux génie vous inspira ce voyage héroïque? Non, ce (( n'est pas sans l'ordre secret du Destin que vous avez quitté (( les campagnes du Tage et les bords lointains du Minho, (( pour franchir les mers immenses qui vous séparaient de « nos climats.

« C'est le ciel qui vous conduit. Le ciel, sans doute, a sur « vous de grands desseins ; car lui seul a pu vous défendre (( contre vos ennemis, contre les dangers de la mer et la fuie reur des vents. Vous voici dans l'Inde, terre féconde en « doux parfums, en brûlants aromates. L'or et le diamant « croissent dans son sein; sa surface, embellie par la culture, « est couverte d'une population riche et nombreuse.

« Le rivage où vous venez d'aborder s'appelle le Malabar. <( Son culte est celui des idoles ; son gouvernement, la mo- « narchie. Il ne formait autrefois qu'un seul et vaste empire ; « aujourd'hui, divisé, il est soumis à vingt sceptres divers. « Ce grand changement fut l'ouvrage de Sarama-Périmal. "

« La contrée entière obéissait à ses lois, lorsque du golfe « Arabique des étrangers apportèrent ici le culte mahométan « dans lequel je suis né. Périmai fut si touché de leurs élo- « quentes prédications, qu'il résolut de renoncer au trône « et de se sanctifier par la nouvelle religion.

« Plusieurs vaisseaux furent chargés des trésors qu'il des- <( titiait au tombeau du prophète ; et comme il n'avait point (( d'héritiers naturels, il partagea son empire entre les plus (( fidèles serviteurs du trône ; pauvres, il les combla de ri- « chesses ; humbles sujets, il les éleva au rang des rois.

« Chaul et son port, Cochin et ses plaines parfumées, « Cananor et ses longs rivages. Pimenta qui doit son nom (( à son piquant aromate, Cranganor et Coulan, devinrent

« ainsi la récompense du mérite et le prix de la fidélité. « Calicut, déjà célèbre par son opulence et par l'étendue de « son commerce^ Calicut seule n'avait pas encore le nouveau « maître qu'elle attendait.

« Incertain dans son dernier choix, Périmai méditait « profondément, lorsqu'un jeune Malabare qu'il chérissait « comme un fils parut tout à coup à ses yeux. Frappé d'une « inspiration soudaine : Tu régneras sur Calicut, lui dit-il ; « les couronnes que je viens de distribuer obéiront à la « tienne.

" « Et l'auguste vieillard ne songea plus qu'à ensevelir ses ' jours dans Tasile de paix qu'il avait choisi. Le jeune mo- « narque se montra le digne successeur des Samorins, Ce « titre suprême lui soumit tous les autres princes : sa posté- « rite le porte encore, et commande glorieusement sur ce « rivage.

« L'antique religion des Malabares n'est qu'un tissu de « fables grossières dont se repaît l'imagination du peuple « et des grands. Nus jusqu'à la ceinture, ils n'ont pour vê- « tements qu'une étoffe légère repliée autour des reins. On (( les divise en deux castes : celle des Naires ou des nobles ; « celle des Poléas ou du peuple. La religion leur défend de «( se mêler.

« L'artisan ne peut choisir une épouse que dans sa tribu. « Le fils qui naîtra de cette union restera toute sa vie atta- « ché à l'industrie de son père. Un Naïre se croirait souillé « par la rencontre d'un Poléa, et, si le hasard les rapproche, 0 il se lave, il se purifie ; semblable, en son orgueilleuse « superstition, à l'habitant de Jérusalem qui reculait d'hor- « reur à l'aspect du Samaritain.

« Pauvre Poléa! sans armes, sans droits, sans patrie, on « te refuse jusqu'à l'honneur de verser ton sang pour le « prince. Les Naïres sont les seuls guerriers du pays, les « seuls défenseurs du trône. A leur droite est suspendu le •( cimeterre; à leur gauche^ le bouclier.

« Le soin des autels appartient aux Brahmanes : nom « antique et révéré dans l'Inde. Ils suivent les préceptes de « ce Grec fameux ^^qui, le premier, donna aux dépositaires « de la science le nom d'amis de la sagesse. Jamais la chair « des animaux n'approcha de leurs lèvres. La volupté les « trouve moins sévères; ils condamnent l'intempérance, « mais ils pardonnent à l'amour.

« L'hymen, chez les Indiens, a aussi son indulgence : ja- « mais les rivalités n'ensanglantèrent ses nœuds. Heureuses (( lois! heureux pays où l'on ignore les tourments de la ja- « lousie! Tel est, en abrégé, le tableau du Malabar: un beau « ciel, un peuple doux, des coutumes bizarres, des terres « fertiles, et des ports où se rassemblent toutes les richesses (( des autres climats depuis les mers de la Chine jusqu'aux « rivages de l'Egypte. »

Ainsi parlait le Maure ; et déjà la Renommée avait publié dans Calicut l'arrivée des enfants de Lusus. Une ambassade solennelle allait, au nom du prince, les recevoir sur la plage. Au milieu des rues populeuses, s'agite une foule d'habitants de tout âge et de tout sexe qui suivent ou précèdent les envoyés du Samorin.

Gama, de son côté^ se dispose à quitter la flotte. Il part. Une nef élégante amène avec lui l'élite de ses guerriers. Tous sont décorés de riches vêtements. Les vives couleurs, les formes variées du costume européen charment les yeux des Malabares. La rame, à coups mesurés, frappe les flots amers et sillonne bientôt les eaux pures du fleuve.

Le Catual (c'est le nom que donnent ces peuples au chef des ministres du Samorin), le Catual était sur le rivage, entouré d'une troupe de Naïres. Cependant le héros s'élance de son esquif, et passe des bras du Catual daas un riche palanquin porté par des esclaves, suivant l'usage de r Orient.

Une autre litière a reçu le ministre indien. 11 accompagne Gama et s'avance avec lui vers le palais du monarque.

Les Portugais les suivent, marchant en ordre de bataille. Le peuple se presse autour d'eux, impatient de les interroger; mais, comme autrefois sous les murs de Babel, les questions et les réponses se perdent confusément dans les airs.

Le Catual et Gama s'entretenaient en chemin du spectacle animé que présentait Cahcut. Mozaïde était leur interprète. Ils traversent ainsi la grande cité et parviennent à l'entrée d'un temple dont le faîte se cachait dans les nues. Les Indiens et les Portugais franchissent ensemble le parvis sacré.

Là, sous des formes diverses inventées par l'esprit de ténèbres ^^ le bois et la pierre reproduisent aux yeux les divinités de l'Inde : figures bizarres^ telles que l'on nous peint le monstre fabuleux que combattit Beliérophon. Les regards du chrétien, accoutumés à ne voir la Divinité que sous les traits les plus nobles de 1 homme, sont frappés de surprise à la vue de ces hideux simulacres.

L un est armé des cornes du Jupiter de la Libye. L'autre, sur un corps unique^ élève un double front : on dirait l'antique Janus. Celui-ci semble avoir emprunté les cent bras de Briarée. Celui-là représente l'idole impure que les peuples du Nil adoraient sous le nom d'Anubis.

Le Malabare adresse son hommage à ses dieux ; et bientôt le cortège se remet en marche vers la demeure du Samorin. La foule grossissait à chaque pas. Les vieillards et les enfants, les filles et leurs mères, remplissaient les fenêtres et les terrasses, se montrant l'un à L'autre le chef des étrangers.

On arrive aux jardins magnifiques qui entourent le palais du monarque. L'air qu'on y respire est rempli du parfum des fleurs. Ce palais n'est point, Îomme les nôtres, orné de hautes tours. 11 s'élève au milieu de bosquets délicieux, et réunit pour ses nobles hôtes le luxe éclatant des villes et l'heureuse simplicité des champs.

Les portiques sont revêtus d'ornements où brille dans tout son éclat l'art merveilleux perfectionné par Dédale ^K Les

antiquités deFInde y sont représentées avec tant de force et de vérité^*, que le spectateur, entraîné par une subite illusion, croit assister lui-même aux grands événements qui jadis ont illustré la terre de FAurore.

Une grande armée va foulant les rives de l'Hydaspe. Son chef est un héros brillant de jeunesse ; il est armé du thyrse au vert feuillage. Sur les bords du fleuve s'élève l'enceinte de Nysa, ouvrage du jeune vainqueur. Il vit, il respire! En le voyant;, Sémélé dirait : Voilà mon fils ^.

Plus loin, le lit d'un fleuve est tari par une multitude innombrable d'Assyriens que la soif dévore. Une reine les commande ^\ Elle est célèbre par sa beauté^ plus célèbre encore par ses coupables amours. A ses côtés marche un coursier fougueux. D'un œil ardent, elle l'admire et le dévore. Ninyas est inquiet, l'Amour s'indigne et la Nature frémit.

Sur les rives du Gange on voit flotter les drapeaux de la troisième monarchie ^. Ils sont guidés par un jeune prince couronné des palmes de la victoire. L'orgueil est sur son front. Il s'élance, il triomphe. Non, ce n'est plus le fils de Philippe, c'est le fils de Jupiter ^^,

Tandis que les guerriers parcouraient des yeux ces merveilles, le Catual disait à Gama : « Le jour n'est pas loin où « d'autres victoires effaceront celles que tu vois ^'. Ici même « un peuple lointain viendra graver des exploits nouveaux; « la science de nos mages les a lus au livre des destins.

(( Tout doit céder à l'ascendant de cette nation belli- « queuse : que peuvent les efforts de Thomme contre les «arrêts du ciel? Ainsi l'annoncent les oracles ; mais ils « ajoutent que les vainqueurs se montreront si grands dans « la guerre et dans la paix, que les vaincus pourront, à la « face du monde entier, s'enorgueillir de leur défaite. »

Mais déjà la salle du trône s'ouvre devant eux. Sous un dais magnifique, sur un divan dont l'élégance égalait la richesse, reposait le Samorin. Dans son air, dans ses regards^ respirait

la majesté de l'empire. L'or brillait à sa ceinture; le diamant étincelait sur sa tête. Près de lui^ dans une attitude respectueuse, se tenait un vieillard qui, par intervalles, lui présentait le bétel au brûlant parfum.

Un brahmane au front vénérable, au maintien grave, s'avance à pas lents vers Gama et le conduit au pied du trône. Averti par un geste du Samorin, le héros s'assied ; ses compagnons restent debout. Leurs traits, leurs armes, leurs vêlements inconnus à l'Asie, fixaient les regards du monarque, lorsque Gama, d'un air noble et modeste qui lui concilie à l'instant la bienveillance de la cour, prit la pétrole en ces termes :

« Des bords lointains où le soleil, dans sa révolution rate pide et continue, semble éteindre pour une moitié du « monde le flambeau qu'il porte à l'hémisphère opposé, un « grand roi, frappé de ta renommée, m'envoie, à travers « l'immensité des flots, te demander, en son nom, ton al- « liance et ton amitié.

« Son royaume est l'enlrepôf des richesses du monde, de « toutes les productions que le commerce transporte des « rives du Tageaux campagnes du Nil, et de la froide Zélande « aux climats brûlants où le soleil donne à l'Éthiopien des « jours d'une égale durée.

« Si, par un traité solennel, tu permets entre nous les « pacifiques échanges ^^ qui rapprochent les empires et les « fécondent l'un par l'autre, ces rapports nouveaux de- « viendront, n'en doute pas, une source de revenus pour <( ta couronne, de richesses pour tes sujets, et de gloire pour « mon souverain,

« L'aUiance une fois jurée, les ennemis sont les siens ; « tes guerres sont les siennes ; ses armes, ses soldats, ses « vaisseaux sont à toi ; tous vos intérêts sont communs ; les « deux peuples ne forment plus qu'une famille. Telles sont « les offres qu'il t'adresse par ma bouche. Lui dirai-je que « tu les acceptes ? «

23 4 LES LUSTADES.

Le Samorin lui répond: «Un illustre ambassadeur qui, du « fond de l'Occident; vient m'offrir l'amitié d'un grand « prince, honore mon sceptre et flatte ma puissance. Mais (( je dois avant tout prendre l'avis de mon conseil; j'ai « besoin de connaître mieux la contrée dont tu sors, la « nalion qui l'habite et le souverain qui la gouverne. Tu (( pourras, en attendant, te reposer de ton voyage. Ma ré- « ponse sera prompte et conforme, je l'espère^ au désir de « ton roi. »

Déjà la nuit ramenait la fin des travaux des mortels. Tandis que Morphée, les mains chargées de pavots, allait toucher leurs paupières fatiguées. Gama fut conduit, avec ses guerriers, au palais du ministre. Un repas somptueux, une fête brillante, terminèrent pour eux cette journée.

Cependant le Catual, fidèle aux ordres de son maître, songeait à recueillir de nouvelles lumières sur la patrie des guerriers, sur leurs mœurs et sur leur croyance. A peine ses yeux sont-ils frappés des premières clartés du jour, qu'il appelle Mozaïde: «Quels sont ces étrangers? Tu dois les « connaître ; j'apprends que leur patrie est voisine de la « tienne.

« Parle-moi sans feinte et sans détour. Le prince^ incer- « tain du parti qu'il doit prendre, hésite et délibère. C'est « à toi de le fixer. — Que te dirai-je, lui répond Mozaïde, « qui ne te soit déjà connu? Je sais qu'ils sont nés dans « l'Hespérie, non loin de mon pays et des mers où se plonge « le soleil.

« Ils suivent la loi d'un prophète qu'un souffle céleste « engendra dans le sein d'une vierge. Leurs mœurs sont « guerrières. Les pertes sanglantes qu'ils ont fait subir à mes « ancêtres n'attestent que trop leur valeur.

« Le Tage et la Guadiana, dont nous cultivions les fer- « tiles vallées, coulent aujourd'hui sous leurs lois. La mer « n'est plus entre eux et nous qu'une impuissante bar- « rière; et, maîtres des remparts qui défendaient nos ri-

« vages, ils entretiennent la terreur jusque dans nos propres u foyers.

« Leur audace, encouragée par nos défaites, a triomphé « de toutes les nations belliqueuses qui, du Tage aux Pyré- « nées, couvrent le sein de l'Hespérie. Jamais ils ne croi- « sent la lance qu'ils ne sortent vainqueurs du combat. On « n'a point encore, crois-en ma parole, trouvé de Marcellus « contre ces Annibals ^^.

(( Et si ta prudente curiosité n'est pas entièrement satiï;- (( faite, interroge-les toi-mcme : aussi fiers que vaillants, (( ils abhorrent le mensonge. Va voir leurs vaisseaux, leurs « foudres d'airain. Tu trouveras chez euxja politesse unie au ■<( courage, et les arts de la paix mêlés à l'appareil de la « guerre, w

Excité par ce discours, le ministre du Samorin se dispose à visiter la flotte portugaise. Il part avec Mozaïde. Mille Naïres forment son cortège; leurs barques pavoisées couvrent la mer, et les conduisent rapidement au navire où s'étaient réunis les trois chefs de la flotte.

La pourpre et la soie se déroulent en riches tapis sous les pas du Catual. Au-dessus du tillac, elles se déploient en larges bannières. Sur ces nobles étendards sont retracées les actions qui jadis ont signalé le bras des héros. On y voit des batailles rangées, des combats, des défis sanglants.

L'œil attaché à ces brillants tableaux, le Malabare en demandait l'explication, lorsque Gama l'invite à prendre place à un superbe banquet. La table est cha»'gée de viandes exquises ; le vin coule, à flots écumeux, dans des coupes de cristal. Un enfant d'Épicure en ferait ses plus chères délices : le disciple de Brahma les regarde avec indifférence.

Les trompettes qui réveillent, au sein de la paix, le souvenir des combats, élevaient jusqu'au ciel leurs sons beUiqueux; l'airain mugissant retentissait jusqu'au fond des mers ; mais rien n'a pu distraire le Catual de sespreinières pensées.

Son regard se reportait sans cesse aux faits éclatants que la peinture, poésie muette, avait su rassembler dans un espace si étroif.

Il se lève : Gama, son frère et Coelho se lèvent avec lui. L'Indien jette les yeux sur le portrait d'un vieillard à cheveux blancs et d'un aspect vénérable. Le nom de ce héros vivra autant que le monde. Il porte l'habit guerrier de la Grèce ; un sceptre est dans sa main.

Ce sceptre entouré de feuillage... Mais que fais-je, insensé ^^? Nymphes du Tage et du Mondego, oserai-je tenter sans vous une entreprise si difficile et si longue ? Accourez à mon aide. Ma faible nef est lancée sur une mer immense, orageuse. Les vents ennemis l'environnent: sauvez-la de leur fureur.

Vous le savez, mes patriotiques accents n'ont pu conjurer les orages. Traîné par le sort d'exil en exil, de malheurs en malheurs, toujours sur les flots ou sur les champs de bataille, je lutte, je combats, et j'écris encore, semblable à cette fîUe d'Éole ^^ qui, mourante et désespérée, d'une main tenait le style et de Tautre le glaive.

Tantôt pressé de l'affreuse indigence, sans autre asile que la triste demeure ouverte par la pitié publique aux misères de l'humanité, si je retrouve l'espérance, c'est pour la reperdre aussitôt: l'abîme qui s'était fermé, se rouvre, plus profond, sous mes pas. Tantôt, comme Ézéchias ^^, étendu sur un lit de douleur, j'attends la fin de ma déplorable exislence ; et, comme lui, je n'échappe à la mort que par un prodige.

Pour comble d'infortune, mon malheur est l'ouvrage des ingrats que je chantais, le prix des vers consacrés à leur gloire. Au lieu du repos que j'attendais, au lieu des lauriers qui devaient ceindre ma tôte,je n'ai recueilli quedes tourments et les superbes dédains de mes persécuteurs.

Voilà donc les cœurs généreux qu'enfante la Lusitanie l Voilà la récompense des chants qui les ont illustrés ! Histo-

riens savants, poetes inspirés, ô vous que tourmente le besoin de transmettre à la postérité la gloire de vos contemporains, sacrifiez à ce noble emploi et vos nuits et vos jours : voilà le prix qu'ils vous réservent !

Soyez donc mon seul trésor, Nymphes duTage, soyez mon seul appui. Ne m'abandonnez pas au moment où je vais chanter tant d'actions mémorables. Vous ne me verrez point prostituer vos dons à d'indignes mortels. Je l'ai juré, et si je violais mon serment, puissent-ils m'accabler à la fois de leur ingratitude et de leur mépris!

Jamais, oh! non, jamais, vous ne m'en^tendrez célébrer ^^ celui qui, sans crainte et sans remords, sacrifie à de vils intérêts et le prince et l'État; ni l'ambitieux qui n'aspire aux grandeurs que pour en faire l'instrument de ses vices ;

Ni ce dangereux protée qui, fier de la faveur du maître, insulte tour à tour et sourit à ses victimes; ni ce conseiller perfide qui, sous le manteau de la vertu, séduit l'inexpérience du prince, et livre à ses goûts dissipateurs la dépouille du peuple ;

Ni ce magistrat sévère à qui Thémis a remis sa balance, et qui refuse d'y peser les droits du pauvre ; ni ce ministre au cœur de bronze qui, toujours armé de taxes nouvelles, boit la sueur des malheureux et dévore les fruits d'un labeur qu'il ne connut jamais.

Honneur seulement aux héros qui, pour leur Dieu, pour leur roi, prodiguent noblement leur vie! Ils meurent, mais cette vie qu'ils viennent de perdre, la renommée s'en enipare et la prolonge d'âge en âge jusqu'à la dernière postérité. Filles d'Apollon, soutenez mon courage, et ma lyre, un moment suspendue, me rendra bientôt ses accords.

NOTES

i. Enfants de Lusus, vous n'occupez qu'un point sur le globe, etc.

C'est une chose, en effet, bien remarquable, qu'un peuple à peine aperçu au milieu des grandes nations chrétiennes ait exécuté, à lui seul, une pareille entreprise. Le monde, considéré sous le rapport religieux, se partageait alors, comme l'observe très-bien M. de Souza, entre deux vastes dominations : l'empire d'Occident et l'empire d'Orient; l'un chrétien, mais divisé ; l'autre mahométan, mais toujours uni, toujours armé contre le premier. Le passage du cap de Bonne- Espérance fut un coup terrible porté à la puissance musulmane, et le choix que le ciel voulut faire de la plus faible nation de l'Occident pour ébranler en Orient la religion et l'empire de Mahomet ne pouvait être, aux yeux du poëte portugais, une circonstance indifférente. II s'en empare avec adresse, et la développe avec une grande supériorité de raison et de talent. Le tableau politique de l'Europoau commencement du seizième siècle est un des morceaux les plus brillants des Lusiades. C'est une digression, il est vrai ; mais elle a pour objet de faire ressortir les hautes qualités de la nation portugaise. Elle n'est point étrangère au sujet, et donne beaucoup de relief à l'action principale du poëme.

2. Voyez les Germains, si fiers de leurs vastes domaines, etc.

Les querelles du luthéranisme agitaient alors toute l'Allemagne.

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