Plutus^ dieu de l'or, etc
L'auteur, qui se plaît à marquer la fin de chacun de ses chants par d'éloquentes réflexions naturellement tirées du sujet, prend occasion de la conduite du Catual envers Gama, pour signaler les funestes effets de l'avarice. Comme à son ordinaire, il s'appuie de l'autorité des exemples, et cite la catastroph ■ de Polydore, fils de Priam, l'histoire de Tarpeia et la fable de Danaé. Tout le monde connaît Danaé et sa pluie d'or. On se rappelle également l'histoire de cette jeune Romaine qui, séduite par le^ fausses promesses des Sahins, leur ouvrit les portes du Capitole. Quant au fds de Priam, voici de quelle manière Ovide raconte sa fm tragique :
Est, ubi Troja fuit, Phrygiœ contraria tellus, liistoniis habitafa viris. Polymesforis illic Regia dives erat, cui te commisit alenlum Clàm, Polydore, pater, Phrygiisque removit ab armis. , Consilium sapiens, sreleris nisi prœmia magnas Adjecisset opes, animi irritamen avari. Ut cecidit fortuna Phrygum, capit inipins enscni Rex Thracum, juguloque sui defigit alumni, El tanquam tolli cuin corpore crimina possent, Exanimeni e scopulo subjectas misit in undas.
Metamorph,, lib. XIU, v. U'S et seqq.
Sur les bords opposés au phrygien rivage, Polymestor régnait sur la Thrace sauvage. C'est à lui, Polydore, enfant tendre et chéri. Transplanté dans sa cour et dans la paix nourri,
C'est à lui que Priam confia ton enfance :
Sage précaution! si le trésor immense,
Entre ses mains remis pour un autre dessein,
.N'eût fait d'un prince avare uu perfide assassin.
Quand il eut vu tomber l'empire de Plirygie,
Ce tyran contre toi s'arme d'un glaive impie,
Enfonce dans ton flanc un parricide fer,
Et du sommet d'un roc te jette dans la mer.
Comme si cette mer, tombeau de sa victime,
Te cachant dans ses flots eût dû cacher son crime.
Sai>t-A>ge.
Alvare et Diogo prolongeaient en vain leur séjour à Cali- €ut ; l'astuce et la perfidie leur fermaient toutes les voies du commerce. Le même jour voyait naître, mourir et renaître encore leur espoir. Le but secret des Maures était de retenir la flotte portugaise jusqu'à l'arrivée des vaisseaux qu'ils attendaient de la Mecque.
Non loin de l'istlime fameux où Ptolémée Philadelplie fonda les murs d'une cité qu'il appela du nom d'Arsinoé, sa sœur, et dont les débris ont formé l'enceinte- de Suez, au fond du golfe Erythrée, s'élève la Mecque, si célèbre par son temple et par les pèlerinages des disciples superstitieux de Mahomet.
Djedda reçoit ses vaisseaux. Là se rassemble et fleurit un commerce immense^, autrefois l'orgueil des soudans et la source de leurs richesses. C'est de là que partent, tous les ans, ces flottes puissantes que les infidèles envoient, par l'Océan indien, chercher au Malabar les productions de l'Orient.
C'était le temps où la terre de l'Inde allait les revoir dans ses ports. Ils étaient l'espoir des Maures, qui déjà, par des vœux homicides, appelaient l'heure fatale où les flammes devaient dévorer la flotte européenne.
Mais celui qui gouverne la terre et les cieux, celui qui dans sa prescience, infinie embrasse toutes les destinées des mortels, avait marqué Mozaïde du sceau des élus et versé
dans son àme la douce bienveillance et la pitié généreuse : il le réservait pour le salut des Lusitaniens.
Les Maures ne le soupçonnaient point. Musulman comme eux, il avait entendu leurs discours, il connaissait leurs complots ; il en avait frémi. Touché de compassion à l'aspect de nos vaisseaux qu'il venait souvent visiter, il ne peut retenir plus longtemps un secret qui l'oppresse, et se détermine à le révéler à Gama.
« Ta flotte est en péril, lui dit-il ; les navires que l'Ara- « bie envoie chaque année dans ces mers, ne tarderont pas « à paraître. Comme les tiens, ils portïînt la foudre et de « nombreux soldats. Tes nefs, endommagées par les flots, « peuvent trahir le courage de tes guerriers et succomber « dans une lutte inégale. »
A ce discours, le héros, que la saison favorable invitait d'ailleurs à mettre à la voile, n'hésite point sur le parti qu'il doit prendre. Le Samorin n'est plus à ses yeux que l'esclave et le complice des Maures; il l'abandonne à leur ténébreuse inQuence, et rappelle en secret Alvare et Diogo.
Mais les deux Portugais n'ont pu tromper la vigilance du Catual ; on les arrete à la sortie des remparts. A peine cette nouvelle a-t-elle frappé Toreille de Gama, qu'il fait saisir^, à son tour^ de riches marchands qui étaient venus de Calicut pour vendre aux guerriers de brillantes pierreries.
La terreur aussitôt se répand dans leurs familles : la ville entière est agitée. Gama, pour augmenter les alarmes, ordonne avec éclat les préparatifs du départ. Déjà le cabestan commencée tourner sous la main des matelots. Les uns, d'un bras vigoureux, soulèvent les cables ; les autres, de leur poitrine endurcie, pressent les leviers.
D'autres encore s'élancent aux cordages, gagnent le haut des mâts et déroulent les voiles. Elles se déployaient au milieu des cris d'allégresse, quand tout ù. coup des clameurs plus vives vont apprendre au Samorin le prochain départ de
la flotte. Des femmes, des enfants assiègent l'entrée du palais, et redemandent lem*s époux et leurs pères.
Un ordre soudain brise les fers des deu xPortugais, et leur rend leurs trésors. Le Maure en gémit, le Catual se tait ; Alvare et Diogo partent triomphants. La nef qui les porte a reçu les députés du Samorin; ils vont présider à l'échange des captifs, et désarmer la colère de Gama. Le héros, satisfait du retour de ses compagnons, se laisse aisément fléchir^ rend ses prisonniers, et s'éloigne à pleines voiles.
Il s'éloigne. — Tout espoir de paix et de commerce avec Calicut s'était évanoui pour Gama; mais du moins il avait reconnu les vastes régions qui s'étendent vers le berceau de l'Aurore. Il allait porter à sa patrie cette grande nouvelle et d'irrécusables témoignages de sa glorieuse découverte.
Quelques-uns des Malabares qui avaient ramené ses envoyés étaient restés sur la flotte. 11 emporte avec eux le poivre brûlant, la fleur et la noix de l'arbuste de Banda, les clous odorants dont s'enorgueillit la terre des Moluques, la cannelle enfin, qui parfume les rivages de Ceylan.
C'est au fidèle Mozaïde qu'il en devait la conquête, à Mozaïde, qui, déjà chrétien dans le cœur, se dévouait à ses nouveaux frères. Heureux Africain ! bénis le jour sacré qui vient de luire à tes yeux ; bénis le ciel, qui, si loin de ton pays, t'a montré le chemin de la véritable patrie.
Les héros laissaient derrière eux la terre du soleil, et voguaient rapidement vers les mers d'Adamastor, fiers du succès de leurs travaux, mais toujours exposés à la cruelle inconstance des flots, toujours balancés entre la crainte et la joie.
Quel charme cependant, quel bonheur pour eux de revoir leur patrie, leurs parents, le doux séjour de leur enfance î de redire un voyage si fécond en merveilles, les nouveaux cieux^ les nouveaux peuples qu'ils ont observés! de
recevoir le prix de tant de périlleuses fatigues ! Leur cœur, trop ému, ne peut contenir les torrents de joie dont il est inondé.
L'aimable divinité qui les protège et les guide, Vénus, les contemple avec ravissement ^ Inspirée par le maître des dieux, elle veut embellir encore leur voyage^ et, dans une route si longtemps semée d'écueils, faire briller à leurs yeux l'image des récompenses réservées aux longs travaux, à la patience héroïque.
Les vastes mers qu'ils ont parcourues, les tempêtes qu'ils ont essuyées, les cruelles persécutions de Bacchus, tous les maux qu'ils ont soufferts, se représentent à son souvenir. Fn jour de calme va succédera tant d'agitation. Amphitrite aplanira ses ondes, ses ondes où naquit Vénus.
Elles offriront aux favoris de la déesse un asile passager, quelques instants de repos et de bonheur, trop juste compensation des peines qu'ils ont endurées sur les flots. Vénus n'oubliera point d'associer à ses desseins cet enfant dont la puissance rapproche le ciel et la terre, les mortels et les dieux. Elle a tout disposé, tout prévu.
Non loin des royaumes de l'Aurore, au milieu des mers que décore la riante Taprobane, elle a fait choix d'une île solitaire qu'elle embellit de verts bocages et de tous les trésors du printemps. Les bosquets de Paphos et de Gnide,les jardins de Cythère et d'Amathonte, avaient moins de charme et de fraîcheur.
C'est là que, pour attendre l'arrivée des héros, elle veut appeler les jeunes déités de l'Océan. Vous y serez. Beautés sévères, vous qui ne captivez les cœurs que pour désoler vos captifs. C'est là qu'au miheu des danses et des folâtresjeux, Vénus fera couler dans vos veines cette langueur mystérieuse et tendre, si favorable aux vœux des amants.
Telle autrefois, sur la rive où s'élevaient les murs de Carthago, on la vit disposer en faveur d'Énée le cœur d'une
illustre princesse. Elle Vca trouver son fils, ce dieu si tendre etsi cruel en qui r(?side tout son pouvoir. C'est par lui qu'elle sut enflammer Didon ; c'est par lui qu'elle enflammera les Néréides.
Elle attelle à son char et le cygne argenté et la colombe amoureuse : le cygne qui ne chante que pour faire ses adieux à la vie ; la colombe qui fut jadis la nymphe Péristère ^ La nymphe avait moissonné des fleurs qu'Amour s'était réservées ; Amour s'en vengea par cette métamorphose. Vénus part. Les tendres colombes croisent leurs becs amoureux, le ciel s'épure^ les vents se taisent : Zéphire seul agite doucement les airs.
Déjà le char de la déesse planait sur les sommets d'Idalie. Là, son fils avait rassemblé les Amours, et méditait une grande expédition contre l'univers en révolte. Armé de son carquois, il se préparait à venger son pouvoir méconnu, son nom usurpé, son culte avili, ses autels profanés par de coupables égarements.
Ses regards parcourent le monde ^. 11 voit un nouvel Actéon * s'élancer à la poursuite des animaux farouches. L'infatigable chasseur oublie les soins de son empire, et méprise l'Amour et les Grâces. Il en sera puni. Un jour, moins sauvage et moins fier ^ il rencontrera la déesse des forets ; il la verra dans tout l'éclat de sa beauté : mais la déesse repoussera son hommage. Trop heureux encore s'il échappe à cette meute de favoris qui bondit sur ses traces !
L'Amour a lu dans le cœur des courtisans. Le bonheur public est loin de leur pensée ; ils ne sont épris que d'euxmêmes. S'ils inondent le palais des rois, s'ils vantent leur amour pour le prince, s'ils se pressent autour de lui, c'est pour détruire les vertus qui germaient dans son âme. Un jeune épi commençait à fleurir; il est étouffé par l'ivraie.
Des ministres de charité, des hommes du ciel ^, qui devaient leur tendresse au malheur et leurs soins pieux à l'indigence, ne sont possédés que de l'amour de l'or et des
grandeurs. Leur austérité n'est qu'un masque ; leur justice, qu'une lâche oppression. Obéissez aux lois, répòtent-ils sans cesse. Mais leur voix ne s'adresse qu'au peuple : ils sont muets au pied du trône.
Le dieu n'aperçoit partout que des cœurs infidèles et des affections qui s'égarent. La vengeance respire dans ses veux. Ses jeunes ministres sont autour de lui; il va leur confier des phalanges guerrières, destinées à ramener les mortels sous ses lois.
Les Amours cependant s'occupaient à divers ouvrages. Les uns façonnaient le hois de leurs flèches; les autres en aiguisaient le fer. Ils mêlaient à leurs travaux des chamts mélodieux, soumis aux lois d'une harmonie céleste : douces paroles qu'embelhssaient des airs plus doux encore.
Les forges divines^ où rougit la pointe de leurs traits, ne s'aUraentent que de cœurs enflammés ; elles s'allument au feu des désirs, flamme brillante, incorruptible, qui pénètre les cœurs et les brûle sans les consumer. Une source jaillit; elle est formée des larmes des amants malheureux. C'est là que les Amours trempent le fer de leurs dards.
Les plus jeunes exerçaient leur adresse sur des cœurs durs et grossiers. De fréquents soupirs remplissent les airs. Des nymphes attendries volent au secours des blessés, et sur leurs plaies versent un baume salutaire. Imprudentes ! Elles ne voient point le danger qui les attend. L'Amour sourit à leur imprévoyance.
Toutes n'ont pas le don de charmer les yeux ; il est des blessures que guérit la laideur, comme on voit l'antidote amer détruire le venin répandu dans nos veines. Quelquesuns des blessés, trop attentifs à des paroles magiques, paient de leur liberté la guérison qu'ils obtiennent; car, parmi ces nymphes compatissantes, il est aussi des Circés.
De tous ces traits, lancés au hasard par des mains encore mal assurées, naissent les unions bizarres, les penchants
monstrueux : témoin Yblis, Myrrha, le frère de Thamar et le fils d'Antioclius. Les floches de l'Amour s'égarent dans tous les rangs.
Grands du monde, ôtes-YOus à l'épreuve des armes d'une simple bergère ? Et vous, nobles Beautés, étiez-vous avec le dieu Mars, quand Vulcain vous enveloppa de ses filets? C'est pour de vulgaires amants que vous c(»mptez les heures de la nuit ; c'est pour eux que vous franchissez les toits et les murs. Mais devons-nous en accuser l'Amour? Vénus, dans cet obscur délire, Vénus est plus coupable que son fils.
Déjà les cygnes au blanc plumage déposaient mollement sur la verdure le char de Cypris. La fraîcheur de son teint s'est animée des couleurs de la rose. L'enfant dont les flèches redoutables n'épargnent pas même les dieux, Cupidon, vole à sa rencontre ; il est suivi de la foule des Amours, qui viennent baiser la main de leur aimable souveraine.
Les moments sont chers à Vénus. P^lle prend son fils dans ses bras: « Cher enfant ! lui dit-elle^ toi sur qui repose tout « mon pouvoir, toi qui te ris des foudres dont Jupiter écrasa « Typhée'^ ; toi, l'espoir et l'orgueil de ta mère, ô mon fils ! « j'implore ton secours.
« Tu connais les descendants de Lusus. Je les chéris à « l'égal des enfants d'Énée. Ils adorent Vénus et la gloire, « et leur seront toujours fidèles ; j'en ai pour garants d'in- « faillibles oracles. Encourageons leurs travaux ; unissons en <( leur faveur tout ce que les Destins nous ont donné de force « et de puissance.
« Bacchus les a persécutés dans l'Inde ; la mer a soulevé « contre eux toutes ses vagues. Eh bien ! que ce même u Océan, si longtemps agité, repose enfin sous leurs nefs « victorieuses ; que, témoin naguère de leurs tourments et « de leurs peines, il le soit aujourd'hui de leur triomphe et « de leur bonheur.
« Que les filles de Nérée, un moment complices des fu-
« reurs de Bacchus, soient frappées de tes inévitables traits ; « que^ saisies d'un feu soudain, elles se rassemblent dans « une île où je conduirai mes héros. Flore y versera les tré- « sors de sa corbeille ; Zéphire y rafraîchira la verdure et les « fleurs ; Amphitrite amoureuse la caressera de ses flots.
« Que là, sous des lambris éclatants, les tendres Néréides « préparent les mets exquis, les vins parfumés, les guir- (( landes de roses ; qu'elles disposent les lits magnifiques, « moins brillants que leurs attraits ; qu'elles inventent pour « mes héros mille plaisirs délicats. Arme-toi, blesse, en- « flamme ; que la fête de l'Hyménée soit aussi le triomphe (( de l'Amour.
« Laisse là tes cohortes légères. Du sein de l'onde où je « suis née^ fais sortir une race de héros ^. Ils renouvelleront « la face du monde^ ils confondront à la fois l'impie qui « abandonne tes autels, et l'hypocrite qui les profane. La « terre redeviendra ta conquête. Et pourrait-elle se défendre « de tes feux, quand l'onde elle-même en aura senti (( l'ardeur? »
Elle dit. Une joie maligne éclate dans les yeux de Gupidon ; il se fait apporter son arc d'ivoire, l'arc brillant d'où partent ses flèches dorées. Vénus, d'un air tendre et caressant;, le reçoit dans son char ; et les oiseaux mélodieux, qui jadis ont tant déploré la mort de Phaéthon, les enlèvent au milieu des airs.
L'Amour veut avoir l'appui d'une autre divinité qui, plus d'une fois, a divulgué ses mystères, mais qui souvent aussi a secondé ses desseins. Sa taille est celle d'un géant. Indiscrète et téméraire^ organe du mensonge et de la vérité^ elle embrasse l'univers dans son vol infatigable. Ce qu'ont vu ses cent yeux, ses mille bouches le proclament.
Vénus et son fils vont chercher la Renommée. A peine ontils parlé, qu'elle s'élance dans les airs, et va publiant de rivage en rivage les exploits des enfants de Lusus. Les accents de sa trompette n'avaient jamais eu tant d'éclat ; ils pénètrent
CHANT ?iEUVIÈME. 291
jusqu'au fond des grottes humides, portés par la Crédulilo, qui, cette fois du moins, n'aura pas à prêter son secours au mensonge.
Les dieux de la mer sont émus ; ils écoutent d'une oreille attentive ces merveilleux récits^ et dépouillent insensiblement la haine que Bacchus leur avait inspirée. Le cœur des déesses, plus mobile encore et plus sensible à la gloire^ est déjà du parti des héros. « L'Envie seule, la cruelle Envie a (( pu, se disaient-elles, armer Bacchus contre des mortels si « grands. »
Cependant le fils de Vénus commence à décocher ses traits ; la mer en est couverte. Les uns traversent rapidement l'onde agitée; les autres glissent à la surface, se relèvent, retombent, et, par d'obliques détours, descendent au fond des eaux. Les nymphes chancelantes exhalent de profonds soupirs ; elles appellent leurs glorieux époux. Aucune d'elles ne les connaît encore ; mais^ sur la foi de la Renommée, elles s'en forment l'image.
Téthys seule semblait invulnérable. Le dieu rapproche avec effort les extrémités de son arc d'ivoire. C'est Téthys qu'il menace ; c'est à ce cœur rebelle qu'il destine un dernier trait. La corde frémit, le trait vole la victoire est
complète. L'Amour n'a plus de flèches à lancer, ni de nymphes à combattre. Les déesses languissantes ne vivent plus que pour se sentir mourir d'amour.
Ondes azurées, faites place à la fille des mers, à Vénus, qui vient au secours de ses victimes. La voyez-vous qui, de la main, vous montre des voiles blanches poussées par les zéphyrs sur la cime des flots ? Et toi, qui versas la flamme au sein des Néréides, Amour, achève ton ouvrage ; viens enhardir la craintive pudeur.
Déjà les nymphes se raniment. Leurs mains s'enchaînent avec grâce, leurs mouvements se cadencent ; l'onde se courbe, et les porte à la rive fortunée où Vénus les conduit. Une tendre inquiétude fait palpiter leur cœur; mais la
déesse leur parle et les rassure. Déjà vaincues par l'Amour, pouvaient-elles se montrer indociles aux conseils de sa mère ?
Cependant les Lusitaniens sillonnaient les plaines liquides. Encore loin de leur patrie, ils cherchaient à découvrir un rivage qui leur fournît une onde pure, quand, dans un transport de joie, ils aperçoivent l'île enchantée que l'Aurore éclairait de ses premiers feux.
L'île, avec ses frais bocages, leur était amenée sur les flots, semblable à la voile légère qui obéit au souffle des vents. Toujours s'offrant à leur vue, toujours guidée par une main divine, elle suivait les mille détours de leur roule incertaine et mobile.
• A peine eut-elle fixé leurs regards, qu'elle cessa d'être flottante, comme autrefois Délos à la naissance des enfants de Latone. Elle présente aux Lusitaniens une large baie, dont les eaux tranquilles venaient mourir sur un sable blanc parsemé de coquillages aux mille couleurs.
Trois collines^ d'un aspect aussi gracieux qu'imposant, étalent leur verdure émaillée de fleurs, et dominent ce riant séjour. De leur sommet jaillissent de clairs ruisseaux. Les ondes fugitives murmurent à travers les rochers, et de cascade en cascade vont se réunir dans un vallon délicieux.
Ils y forment un lac dont l'étendue égale la beauté. Autour de ce vaste bassin sont groupés des arbres charmants. Leur tète, couronnée de verdure, flotte suspendue sur le cristal liquide : on dirait qu'amoureux de leur feuillage, ils se plaisent à le voir répété dans ce fidèle miroir.
D'autres portent dans les airs leurs rameaux chargés de fruits odoriférants ; l'oranger^ dont les pommes d'or ont l'éclat de la chevelure de Daphné ; le cédrat, qui plie sous son brillant fardeau ; le citronnier, dont le fruit jaunissant parfume le verger qu'il embellit.
Une verte chevelure couronne le front des collines. Là
s'élèvent à la fois les peupliers d'Alcide, les lauriers d'Apollon ^ les myrtes de Vénus^ les pins de Cybèle, témoins autrefois de l'inconstanee d'Atys ; le cyprès enfin, qui dirige vers le séjour des dieux sa tête pyramidale.
Sous un ciel si beau, la nature ne vend point ses bienfaits. Là, se reproduisent sans culture la cerise aux teintes vermeilles, la mûre qui rappelle de funestes amours *^ ; la pomme de Perse, qui, transplantée sur un sol étranger, n'en devient que plus chère à Pomone.
La grenade vient de s'ouvrir : elle efface l'éclat du rubis. Dans les bras de l'ormeau se balance la vigne amoureuse, avec ses grappes de pourpre et d'émerau(ie. Et toi qui, sur la tige où tu reposes, as reçu les atteintes de l'avide passereau, poire au corsage élancé^, sois fière de tes blessures ; elles ont révélé ta saveur et ton prix. ^
Un long tapis de verdure, plus brillant et plus doux que ceux que la Perse a tissus, couvre le fond de la vallée : des myriades de fleurs la décorent. Narcisse incline sa tête élégante sur une eau pure et tranquille *^ Près de lui renaît, dans l'anémone, le fils de Ginyre et de Myrrha ^^ dont le souvenir, ô Vénus I te fait encore soupirer.
En voyant le ciel et la terre étinceler des mêmes couleurs, on pouvait douter si l'Aurore *^ répandait sur les fleurs son doux éclat, ou si l'éclat des fleurs allait se réfléchir sur le front de l'Aurore. Jeune compagne de Zéphire, c'est toi qui vas distribuant à la violette ses tendres nuances, à la rose les teintes pudiques dont se colore la timide beauté ; c'est toi qui revêts d'un éclat si pur l'asphodèle aux fleurs d'or, l'odorante marjolaine, le lis qui boit les pleurs du matin, l'hyacinthe où se lit en caractères ineffaçables la douleur d'Apollon **.
Tandis que Flore et Pomone embellissent à l'envi ce délicieux séjour, des légions, d'oiseaux chantent dans les airs, de joyeux troupeaux bondissent dans la plaine. Cycnus soupire au bord des eaux : Philomèle lui répond sous le
feuillage. Actéon ne s'épouvante plus de l'image de son bois, que réfléchit le cristal des fontaines. Le lièvre craintif, la tremblante gazelle, sortent sans effroi des buissons épineux, et le moineau familier porte gaiement à son nid la pâture de sa famille naissante.
C'est dans ce riant Elysée que descendirent les nouveaux Argonautes. Les déesses erraient à l'aventure à travers les pelouses fleuries : les unes faisaient résonner les douces guitares, les harpes harmonieuses, les flûtes pastorales ; les autres, un arc d'or à la main, semblaient poursuivre des animaux qu'elles ne poursuivaient pas.
Vénus, si savante en l'art de plaire, Vénus leur avait dit : « Au premier abord des héros, dispersez-vous sur le gazon, « dans les bocages; fuyez, ils voleront sur vos pas. » Quelquesunes, se confiant dans leur beauté, sans autre parure que leurs charmes, se jouaient néghgemment au milieu d'une onde pure.
Cependant les guerriers s'élançaient de leurs navires, impatients de faire la guerre aux habitants des bois. Ils ne savaient pas que, grâce au Dieu des amours, ils n'auraient besoin, sur ces belles collines, ni de pièges, ni de filets, ni des armes du chasseur.
L'es uns, l'arquebuse ou l'arbalète à la main, s'enfoncent dans l'épaisseur du bocage, asile obscur de la gazelle et du cerf ; les autres foulent paisiblement la verdure, et, séduits par la fraîcheur de l'ombre, suivent les méandres charmants d'un ruisseau qui, sur un sable d'argent, porte son onde à la prairie.
Tout à coup ils voient s'agiter, à travers le feuillage, des couleurs brillantes et variées. Leur éclat n'est pas celui des fleurs : l'œil ne peut s'y méprendre. C'est la blancheur de la laine la plus pure ; c'est l'éclat de la soie dont se décorent nos jeunes beautés, quand, pour mieux assurer leui's conquêtes^ elles appellent la parure au secours de leurs attraits.
Velloso pousse un cri de surprise et de joie. « Amis, « quelle rencontre imprévue î quelle heureuse découverte I « si les divinités des vieux âges habitent encore sur la terre, « cette île fleurie est le séjour des déesses. Oh î que la na- « lure est féconde en merveilles 1 et que de richesses elle dé- « robe à la curiosité des mortels !
« Suivons les belles inconnues ; mortelles ou déesses, « tachons de les atteindre. » 11 dit, et, plus rapide que le daim, s'élance avec ses compagnons à la poursuite des Nymphes. Elles fuient, en poussant des cris, à travers le bocage. Les robes légères, les blondes chevelures, voltigent au gré des vents.
Les guerriers redoublent d'ardeur : on dirait de nouveaux Hippomènes disputant le prix de la course à de nouvelles Atalantes. La victoire ne sera pas longtemps indécise : Vénus est au milieu des airs. Enveloppée d'un nuage d'or, elle jette à pleines mains les touffes de roses sous les pieds glissants des Néréides, et précipite les pas des guerriers.
Ailleurs, les déesses folâtraient dans les eaux. A la vue des chasseurs, elles jettent un cri d'alarme, comme effrayées d'une audace inattendue. L'une a ressaisi le fin tissu qu'elle avait déposé sur la rive ; l'autre court éperdue se réfugier sous les ombrages; mais sa blancheur éblouissante a éclairé sa fuite.
Une autre encore, l'œil courroucé, la rougeur sur le front, se replonge au fond du lac. C'était la colore de Diane surprise au bain par le fils d'Aristée. Mais un jeune audacieux n'a vu que sa beauté ; ardent, impétueux, encore chargé de ses vêtements, il porte au sein des eaux le feu dont il est dévoré.
Tel, au bord d'un étang fréquenté par la timide sarcelle ou par le héron solitaire, s'agite et frémit le fidèle compagnon'du chasseur : accoutume à saisir sur l'onde l'oiseau que «on maître a blessé, à peine a-t-il vu s'incliner le tube me-
naçant, qu'il s'élance emporté par son rapide instinct, et nage vers sa proie en aboyant de plaisir.
Léonard^ guerrier plein de courage ^^ et galant chevalier, avait été plus heureux sous les enseignes de Mars que sous les drapeaux de l'Amour. Il semblait qu'un mauvais Génie le rendît odieux à Vénus : il le croyait ; mais, toujours fidèle au culte de la déesse, il n'avait jamais perdu l'espérance d'un avenir plus fortuné.
La jeune Éphyre fuyait devant lui. Modèle de grâce et de beauté, Éphyre, en disputant ses attraits, voulait leur donner encore plus de prix. « 0 Nymphe ! lui disait Léonard, « mon cœur a volé vers toi ; tu l'emportes dans ta fuite, et « tu refuses de m'attendre ! Tant de rigueur sied mal à la u beauté.
« Nymphe charmante, tes compagnes ont suspendu leur « course. Toi seule, tu fuis encore ; tu fuis l'infortuné (( Léonard I Eh ! qui ta révélé ma disgrâce et mon nom ? « Qui t'a conseillé de me haïr? Serait-ce le mauvais Génie « qui toujours s'attache* à mes pas ? Défie-toi de ses dis- « cours; il te trompe ; il me trompait jadis mille fois par « heure.
« Pourquoi celte fuite précipitée, qui te fatigue et m'ac- « cable ? Craindrais-tu des transports téméraires ? Ah ! que (( tu connais mal le destin qui me poursuit ! L'Amour lui- « même m'offrirait ses plus chers trésors, qu'une barrière « jalouse s'élèverait tout à coup entre Léonard et les trésors « de l'Amour ^^.
« Arrête, je t'en conjure. Et puissent les jours de ton <( printemps s'arrêter ainsi dans leur fuite ! Tourne les yeux « vers moi ; romps le charme funeste qui me tient depuis si (( longtemps enchaîné. Le tyran qui m'opprime résisterait à « la puissance des rois, à la force des armées; cesse de fuir, « il est vaincu.
« Mais, hélas l sourde à ma prière, tu n'entends que mon
(( persécuteur. Ta rigueur s'unit à la sienne, et se joue d'un « cœur infortuné qui gémit suspendu à l'or de ta chevelure « ondoyante. Ce cœur, chargé d'ennuis, ne le sens-tu pas « qui le pèse ? ou, déjà plus près du bonheur, serait-il de- « venu plus léger?
« C'est le seul espoir qui me reste. Tu ne pourras en sou- « tenir le poids et tu lui rendras sa liberté, ou tes charmes « tout-puissants auront changé sa destinée... Mais n'est-ce « pas une illusion ? L'Amour combat pour moi ; sa douce (( blessure a ralenti ta course. Ah ! serais-je en effet le plu « heureux des mortels ? »
Éphyre fuyait encore, mais d'un pas moins rapide, comme pour écouter les tendres accents, les plaintes amoureuses de son timide adorateur. Touchée de son délire, elle tourne vers lui une figure céleste, inondée de joie et de volupté, et se laisse tomber aux pieds de Léonard, qui s'enivre de son triomphe.
Tout le bocage retentit d'un doux murmure. Tendres soupirs, prières d'amour, refus agaçants, cris de colère, paroles de paix, se mêlent et se confondent. Journée délicieuse, que Vénus enflamma de tous ses feux ^^, comment redire les plaisirs que tu vis éclore ? Ah ! que mes vers du moins en offrent l'imparfaite image à celui qui n'a pu les goûter !
Les Néréides ont partagé l'ivresse de leurs amants ; elles se plaisent à les parer de guirlandes de fleurs, de couronnes d'or et de laurier. Leurs belles mains, en signe d'hyménée, s'unissent à celles des héros : les paroles solennelles sont prononcées. Nobles fils de Lusus ! heureux guerriers ! la mort même ne saurait vous ravir vos inséparables compagnes ^^
La plus belle des nymphes, celle à qui toutes obéissent et dont les traits annoncent la céleste origine, la déesse enfin qui couvre de merveilles la terre et l'onde, Télhys, avait été réservée par l'Amour au conquérant des mers.
La majesté brille sur son front, et la grâce dans ses discours.
« Je suis Téthys, dit-elle à son illustre favori. Fille de « Célus et de Vesta ^^^ je connais les mystères que renfer- ({ ment, daiis leur immensité le ciel, la terre et les mers, « mystères profonc^s, que les Destins ont résolu de te ré- « vêler par ma voix. L'univers n'a plus de secrets pour des (( héros tels que vous. »
Elle dit, et, le prenant par la main, le conduit au sommet d'une montagne où s'élève un palais d'or et de cristal. C'est là que, pour Tétliys et Gama, l'Amour a rassemblé tous les plaisirs; il anime, il embellit à la fois et le palais de Téthys et les bosquets des Néréides.
Ainsi s'écoulait, dans l'ivresse d'un bonheur inconnu aux mortels, une journée enchanteresse qui payait nos guerriers de leurs longs et pénibles travaux : ainsi le monde reconnaissant a placé au bout de la carrière le prix du courage et des exploits ; la Renommée proclame les vainqueurs, et leur mémoire est immortelle.
Les triomphes, les palmes, les lauriers, tous les honneurs que l'univers leur décerne, ont leur emblème dans les fêtes charmantes prodiguées aux enfants de Lusus par les nymphes de l'Océan. Sous les traits des N'éréides, la Gloire a souri aux triomphateurs des flots ; sous les traits de Téthys, elle a couronné Gama 20^
L'antiquité aimait à placer dans les cieux les mortels dont la déesse aux cent voix avait consacré les noms. Ils n'arrivaient à l'immortalité que par d'éclatants exploits, par d'immenses travaux, par cette carrière de la vertu, si rude d'abord et si pénible, mais à la fin si riante et si douce.
Les héros, en quittant la vie, franchissaient le seuil de rOlympe : le ciel s'ouvrait aux bienfaiteurs de la terre. Jupiter, Mercure, Phébus et Mars, Énée et Romulus, les deux Thébains, Cérès, Palias, Diane et Junon, n'étaient que les enfants des hommes.
Mais la voix de la Renommée en a fait des dieux, des demidieux, des dieux de la patrie, des génies prolecteurs et des héros. 0 vous donc qui aspirez à la gloire, voulez-vous être aussi grands qu'ils l'ont été sur la terre ? réveillez-vous au bruit de leurs actions. Us n'attendaient point dans un lâche repos les honneurs de l'apothéose.
Réprimez l'ambition, la cupidité, qui vous dévorent ; étouffez ces honteuses passions. L'amour de l'or fait les esclaves, et l'ambition, les tyrans. L'or et les honneurs donnent-ils une valeur réelle à celui qui les possède? Eh ! qu'importe de les obtenir? Il suffit de les mériter.
Soyez, dans la paix^ les protecteurs du faible contre la tyrannie du fort, et, s'il vous faut une autre gloire, endossez le harnois belliqueux, et devenez la terreur des infidèles. Vous étendrez^, vous affermirez l'empire : sa grandeur fera la vôtre ; la fortune vous ouvrira ses trésors, et les honneurs vous chercheront en foule.
Ce roi que vous chérissez devra la splendeur de son règne à la sagesse de vos conseils, à la force de ces épées qui vous rendront immortels comme vos pères. Rien n'est impossible au courage ; une volonté forte surmonte tous les obstacles. Osez marcher sur lès traces des héros : la patrie vous contemple, et l'île enchantée vous attend.
NOTES
i. Vénus les contemple avec ravissement, etc.
Les enfants de Lusus vont revoiries mers orageuses qu'ils ont déjà traversées ; ils vont affronter de nouveau.
Le vieux cap africain qui, s'élovant contre eux, De ses rociiers vivants épouvaula leurs yeux , Et qui, sous leurs vaisseaux explorateurs des mondes, Vit expirer sa rage et se courber ses ondes.
31, PARCEVAL-GRA^DMAIáO:X.
Le géant est vaincu ; la rage de Bacchus est impuissante et mueUc; et ces mêmes flots, qui furent témoins de tant de souiï'ances et d'intrépidité, le seront de l'apothéose anticipée que Vénus a résolu de décerner à ses héros. Une île, enrichie de tous les trésors de l'automne et du printemps, leur apparaîtra tout à coup, et cette île sera pour eux i'Élysée. C'est là qu'environnés de divinités fantastiques, ils trouveront l'image de la gloire, de la renommée, des couronnes d'immortalité, qui sont le prix des longs efforts du courage; c'est là, c'est dans la description de cette île enchantée, que Camoens étalera toutes les richesses de son imagination, qu'il versera toutes les couleurs de sa palette. Ses idées seront voluptueuses et ses paroles chastes; ses récits pleins de grâce et de chaleur, et ses tahleaux aériens. Dehlle n'avait lu cet épisode ni dans l'original, ni dans une traduction fidèle, quand il disait, à la fin de ses notes sur le quatrième livre de l'Énéidc : « Tous les poetes épiques ont cru devoir consacrer un de leurs chants (( à l'amour. Le Camoens fait aussi débarquer 'les Portugais dans une <c île où les Néréides, enflammées par Vénus et Cupidon, de concert « avec le Père éternel, s'efforcent de les retenir. Cet épisode est écrit « avec si peu de ménagement, que l'île enchantée de laLusiadc res- « semble beaucoup plus à un lieu de débauche qu'au séjour des dieux. « Ce serait outrager Virgile que de lui comparer de pareilles produc- '( tions. » Disons plutôt que ce serait outrager Camoens, que de réfuter de pareilles accusations. Delille a répété La Harpe, qui avait répété Voltaire, qui, en cela du moins, ne répétait personne, mais qu'entrai-
liait le désir secret d'immoler à la Henriade toutes les épopées anciennes et modernes. Voyez ses jugements sur Homère et sur Milton. Quelques critiques ont fait contre le neuvième chant et contre le dixième une objection tirée des principes de l'art. Le poëme est fini au huitième chant, disent-ils, et tout le reste est un hors-d'œuvre. Cette objection est spécieuse; mais nous répondrons d'abord que Camoens est justifié par l'exemple d'Homère. Dans l'Iliade, le poëme est fini à la mort d'Hector; et cependant le poète grec consacre presque en entier les deux derniers chants de son poëme à la description des jeux célébrés en l'honneur de Patrocle. Nous dirons, en second lieu, que l'action principale des Lusiades étant la découverte de l'Inde, cette action n'est pas à son terme tant que le succès n'est pas connu en Portugal. Supposons, en efi'et, que Gama, après avoir découvert le Malabar, ne puisse échapper à la fureur des Maures de Calicut; que sa flotte soit engloutie dans les flots ou dévorée ^par les flammes, son entreprise périt avec lui ; il n'y a plus de découverte, il n'y a plus de poëme. L'action subsistera donc jusqu'à ce que la rentrée de Gama dans les eaux du Tage apprenne à sa patrie que la route de l'Inde est ouverte.