‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 195 sur 223 · ALBUQUERQUE · texte numérisé non relu

ALBUQUERQUE

Dl LXIÈME VICE- ROI.

C'est le plus grand homme que le Portugal ait eu dans les Indes. Almeida ne s'était appliqué, pendant ses trois années de gouvernement^ qu'à protéger, par la destraction des flottes musulmanes, le commerce naissant des Portugais. Albuquerque, portant ses vues beaucoup plus loin, résolut de fonder un empire qui s'étendrait du golfe Persique à la Chersonèse d'or des anciens, et dont Goa serait la place d'armes et la capitale. Toute sa politique est très-bien exposée par Osorius, l'historien d'Emmanuel et le de Thou des Portugais.

« Almeida minime tutum putabat urbes expugnare, ne videlicet •« distractœ Lusitanœ vires imbecillœ redderentur ; hoc autem erat ( illi decretum, maretenere. Id enim statuebat, eum qui maris imu perium possideret, Iridiœ totius potestatem assequutum ; itaque « maris erat illi antiquíssima cura, et dum unam tutissimam sta- H tionem navibus haberet, reliqua omnia contemnebat. Fieri enim <i non posse existimabat, ut tantum militum in supplementum e « Lusitânia singulis annis mitteretur, ut firmisprœsidiis arces mul- « tas munire liceret. Quod si quis id facere tentaret, eum Lusitanos a omnes, qui viribus conjunctis hostibus terrorem incutiebant, dis- « persos hostibus esse proditurum. At Albuquercius majore quadam « spe, quam animi exceîlentis altitudo aiïerre solet, non prœsentis « tantum securitatis, sed futuri etiam imperii, quod amplissimum « fore confidebat, consiha intimis animi sensibus agitabat. Nec ut « piperis magnus numerus annis singulis in Lusitaniam importait retur, sed ut imperii fundamenta jacerentur, excogitandum cen- « sebat. Et quo auxilia magis longinqua erant, eo coloniis pluribus a oras Indise occupandas statuebat, ut variis Lusitanœ gentis semi- « nariis passim institutis, exercitus in India conscribi possent. Mare « vero minime tutum arbitrabatur iis, qui terra simul opes suas « nenuaquam stabilirent. CJassem maxiinam unica tempestate de- (( leri posse: at opibus in terra comparatis classes refici, et maris « imperium recuperare non esse difficillimum. Periculosum deinde H statuebat, in angustum locum ciassem Lusitanam includi, maxime « vero, ubi macrum et stérile solum esset parumque idoneum ad « exercitum in hybernis alendum. Itaque eos, qui Cochimi, aut « Cananoris regno opes Lusitanas satis firmari posse confidebant, '« Hiter tam muitos sempiternos Christiani nominis hostes, et tam « occasionibus ad perniciem Lusitanis afferendam opportunis inten- « tos, parum tempori consequenti prospicere censebat. Non enim « esse tutum locum, qui se uno tantum niteretur, sed in quem e « locis pluribus auxilia, eum opus esset, mitterentur. Eam verolo-

« coruni occupationem maris imperium non imminuere, sed potius « amplificare.Quo enim classis plures receptus et stationes haberet, « eo minore cnm periculo navigari, et faciliorem materiam œdiiican- « dis navilms multa loca, quam unum prœbere. Postremo el, qui « non Indiœ possessionem liominis unius aetale, sed œternitate, si ( fieri posset, temporisdefinitam cuperet, condendam esse civitatem « statuebat, quœ sobolem multiplicem procrearet, ita, ut non sem- « per es?et necesse temporibiis difficilliaiis, ex auxiliis e Lusilania « missis pendere : qjiœ sœpenumero in longíssima et difíicilíima « navigatione vel morbi multipliées imminuunt, vel iluctus et tem- « peiîtates exhauriunt, vel hyemesintercludunt, vel labores immensi « débilitant. Quam prudenîer autem Id ab eo fuerit excogitatum, '( rerum exilus multis post illius obitum annis facile comprobavit. « Cum enim Solymanus Turcarum imperalor ^i^gvpti rectorem cum « máxima classe in Ir>diam misisset, ut Lusitanos possessione pelle 1 ret, et is arcem Diensem obsessam teneret, multisque diebua fc máxima tormenlorum et armorum contentione vehementer oppu- « gnaret, quamvis pluiima detrimenta a nostris, qui in arcis prae- M sidia manebant, accepisset, non tamen t;mi cito obsidionem soli< visset, nisi certior factus esset de magnitudine classis, quœ contra « illum Goœ comparata Dium petebat. Neque rursus cum rexCam- (Í baiœ eamdem arcem cum máximo Turcarum auxilio sex mensi- « bus obsessam tenuisset, tam facile a Joanne Castrensi, qui tune H in India Joannis régis nomine imperium administrabat, victus a atque superatus fuisset, nisi Goa maximum ad eam victoriam « atque multiplex instrumentum suppeditaret. Ad eam namquema- « gnitudinem civitas pervenit, ut facillimum sit, in ea justos exerft citus conscribi, et classes magnas œdificari. Id Albuquercius sa- « pienter nnimadvertens ea civitatis fundamenta jecit, quibus nixa, '* non facile de statu convelli posset. Cum vero Lusitanas mulieres u non liaberet, quod unum remedium inveniebat, eas, quas bello « ceperat, Cliristianis sacris expiatas, apud Lusitanos milites mairi- « monio collocabat. eisque possessiones in ea insula, Saracenis jure '( detractas, assignabat, eosque multis favoribus atque prœmiis ad . eas nuptias alliciebat. Sic factum est, ut instar Romuli, qui urbem « Romam condidit, aut Tbesei, qui cives Atticos e pagis in ur- - ^ bem compulit, aut alionim, qui urbium fundatores exstitere, illius u urbis, quam armis atque virtute cepit,conditor appellari posset. » {De liehus Emmannolis^ lib. VIL)

« Almeida, le prédécesseur d'Albuquerque, pensait queLoccupa- <* tion des villes disséminées sur la côte serait une chose dangereuse, '< en ce qu'elle affaiblirait les forces des Portugais en les divisant. « Dans son opinion, celui qui serait le maître de la mer serait aussi « le maître de l'Inde. C'est d*après ce principe que sa conduite fut

34 4 LES LUSJADES.

« constamment dirigée. Une station pour ses vaisseaux, un port « commode et sûr, lui semblait le seul établissement nécessaire ; il « n'en forma jamais d'autres, car il jugeait impossible que le Por- « tugal pût envoyer chaque année des renforts assez considérables « pour occuper de nombreuses citadelles, ou pour en renouveler les « garnisons. 11 croyait qu'un système contraire aurait pour résultat « délivrer en détail à l'ennemi les mêmes armées qui, réunies, sau- « raient toujours le vaincre ou le tenir en respect. Mais Albuquerque, « plein de cette confiance qu'un esprit supérieur puise ordinairement « dans le sentiment de ses forces, embrassait à la fois dans sa vasle « conception et la sûreté présente des établissements portugais, et a leur grandeur future. Il ne s'agissait point pour lui d'importer en « Europe une plus ou moins grande quantité de poivre. C'est un « empire qu'il cherchait à créer ; et, plus il voyait de difficultés, « en raison de Textrême éloignement, à obtenir des secours du Por- « tugal, plus il s'attachait à couvrir de colonies la côte de l'Inde, à « en former des pépinières de soldats qui pussent, sur les lieux « mêmes, fournir des recrues à ses armées. 11 représentait aux ad- « versaires de son plan que la mer n'appartiendrait d'une manière « durable qu'à celui qui aurait su prendre son point d'appui sur la « terre ferme ; que la flotte la plus formidable pouvait être détruite « par une tempête, et que, dans un pareil malheur, la terre offrirait « aisément les moyens de réparer les vaisseaux, et de reprendre « l'empire de la mer ; qu'il était dangereux de se concentrer sur « un seul point, dans un lieu surtout où le sol était maigre et stérile, « et peu propre à nourrir une armée en quartiers d'hiver ; que ceux M qui s'imaginaient que l'armée portugaise était suiïisamment en sû- « reté à Cochin ou à Cananor, au milieu des éternels ennemis du « nom chrétien, d'ennemis toujours prêts à fondre sur elle, faisaient « preuve d'une grande imprévoyance ; que la meilleure des places « fortes était celle qui, indépendamment de ses propres ressources, « pouvait, au besoin, recevoir le secours de plusieurs autres ; que « cette multitude de postes fortifiés, loin d'affaiblir l'empire de la u mer, ne pouvait que l'étendre et le consolider ; que la navigation, « en effet, serait d'autant moins périlleuse, que les vaisseaux trou- « veraient sur la côte plus de stations et d'asiles; et que plusieurs rades « offriraient nécessairement plus de moyens de construction qu'une M seule. U pensait; enfin, que si l'on voulait donner à la possession de « l'Inde, non pas la durée de la vie d'un homme, mais celle, en quel- « que sorte, de l'éternité, il fallait bâtir une ville qui réunît à une « grande population de grands moyens d'attaque et de défense ; de ma- « nièie à ce que, dans les temps difficiles, le sort de l'Inde ne clépen- « dit point de secours lointains, qui pouvaient être interceptés par « la mauvaise saison, engloutis par les flots et les tempêtes, ou du « moins affaiblis par les maladies et par les travaux de la mer.

« L'événement a justifié plus tard la profonde politique et la pru- ' dence d'Albuquerque. Lorsque le sultan Soliman envoya le Soudan « d'Egypte assiéger la citadelle de Diu; lorsque déjà l'artillerie des « Égyptiens les avait rendus maîtres de tous les abords de la place, « croit-on que la seule résistance des nôtres et le mal qu'en recevait « le Soudan l'aient forcé à lever le siège ? Eût-il abandonné une pa- M reille entreprise, s'il n'eût été informé de la prochaine arrivée du (( secours qui s'avançait de Goa vers Diu ? Et lorsque cette dernière « place, assiégée pour la seconde fois, allait succomber après six « mois d'une défense héroïque, croit-on que le roi de Cambaye et les a Turcs qu'il avait dans son armée eussent été si aisément vaincus « parle vice roi Jean de Castro, si ce vice-roi n'eût amené de Goa « des vaisseaux, de l'artillerie et des soldats? Car cette ville s'était « déjà tellement accrue, qu'il était facile d'y lever de véritables ar- « mées, et d'y construire des flottes.

« C'est dans ces grandes vues de sagesse et de prévoyance qu'Albu- « querque fonda la capitale du nouvel empire. Comme il manquait « de femmes portugaises, il faisait instruire et baptiser les captives « que lui donnait le droit de la guerre, les mariait à ses soldats, et « leur donnait pour dot les terres des vaincus. Aussi, la cité d'Albu- « querque devint si puissante et si peuplée, qu'il peut, ajuste titre, « figurer à côté des plus célèbres fondateurs de villes et d'empires, (t à coté de Romulus, qui fonda Rome, et de Thésée, qui rassembla « dans les murs d'Athènes les peuples épars de l'Attique. »

Albuquerque essuya de vives contradictions, tant de la part du conseil d'Emmanuel que de celle des généraux alors employés dans l'Inde ; mais il suivit avec autant de succès que de persévérance l'exécution d'un plan qui paraissait gigantesque. Il recevait les ambassadeurs des rois, réglait les tributs des peuples, creusait des ports, embellissait les cités, entretenait une police sévère parmi ses compatriotes, et le respect du nom portugais parmi les peuples de l'Inde. Tant de gloire et de grandeur lui suscitèrent de nombreux ennemis. On parvint à effrayer Emmanuel et à lui persuader qu'Albuqucrque ne travaillait qu'à se rendre indépendant du Portugal. 11 fut rappelé. Affaibli par les fatigues de la guerre et de sa vasie administration, il succomba sous le poids de cette disgrâce inattendue. Sa mort jeta la consternation dans Goa. Les rois de l'Inde le pleurèrent, et Emmanuel lui-même ne trouva de soulagement à ses regrets qu'en accablant d'honneurs et de récompenses le fils de ce grand homme.

SOARES,

TllOISlÈME VICE-UOI.

Il avait reçu l'ordre d'Emmanuel de faire examiner par un conseil de généraux s'il ne conviendrait point d'abandonner Goa, l'ouvrage

d'Albuquerque. Le conseil décida que la place serait conservée. De retour à Cochin, Soares fit équiper une flotte pour le golfe Arabique; mais son expédition, malgré la prise de Zeila et de Rarbora, ne réalisa point toutes les espérances qu'elle avait fait naître. 11 était difficile de paraître grand après un homme tel qu'Albuquerque. Soares ramena sa flotte dans les mers de l'Inde. Il venait de diriger lui-même la construction de la citadelle de Ceylan, lorsqu'il vit arriver son successeur.

SEUIKIHA, QUATHIFME VICE- ROI.

11 pénétra par le golfe Arabique en Ëtliiopie, où l'on n'avait pu, jusqu'alors, arriver que par l'Egypte. La découverte de cette route nouvelle est l'événement le plus marquant de sa vice-royauté. C'est le seul aussi dont le poète portugais fasse mention.

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