‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 205 sur 223 · Tristan · texte numérisé non relu

Tristan

Tristan da Cunha commandait la Hotte qui portait dans les Indes Alphonse d'Albuquerque, successeur d'Almeida. Sa navigation fut marquée par des exploits auxquels le poète fait allusion dans ce passage.

H. Les plages de Calayate, de Mascate et de Djaroun.

L'île de Djaroun est la même qu'Ormuz, dont le poète vient depar-

1er. Un peu plu? loin il reviendra encore avec orgueil sur ce nom qui rappelle un des plus beaux faits d'armes d'Alfonse d'Albuquerque. Voici ce que nous lisons sur cet événement dans la Perse pittoresque de M. Louis Dubeux, pag. 35 :

«« Ce fut vers la fin de septembre de Tannée 1507, que ce grand « capitaine (Alfonse d'Albuquerque) se présenta devant Ormuz avec « une flotte de sept voiles, montée par quatre cent soixante matelots «» et soldats. Ces moyens étaient bien faibles pour réduire une ville « aussi peuplée et aussi puissante qu'Ormuz. L'homme extraordi- «< naire qui commandait l'expédition suppléa à tout. Seifeddin, roi « d'Ormuz, s'attendant à être attaqué par les Poitiigais, avait fait « armer en guerre environ soixante vaisseaux qui étaient dans le « port, et dont plusieurs même appartenaient à d'autres puissances « et avaient été retenus de force. Albuquerque, aussitôt arrivé, alla « jeter l'ancre hardiment au milieu des cinq vaisseaux les plus forts « des ennemis, parmi lesquels s'en trouvait un appelé Méri, sur le- « quel on avait placé un très-nombreux équipage et beaucoup d'ar- « lillerie; Les négociations qui avaient amené l'escadre portugaise à a Ormuz traînant en longueur, et Albuquerque voyant que l'intention « du roi était de gagner du temps pour attendre les nouveaux renie forts qui devaient lui arriver d'un instant à l'autre, se décida à livrer « le combat. Les capitaines de la flotte portugaise étaient très- « opposés à cette résolution : soit qu'ils fussent effrayés des prépara- « tifs des ennemis, ou craignissent, ce qui est infiniment plus proba- « ble, de voir leur commandant donner de nouvelles preuves de sa « supériorité. Albuquerque, ayant convoqué les capitaines à son bord, « les consulta, non pour savoir, comme il le dit lui-même, s'il était « convenable d'attaquer, mais comment on devait attaquer puis il « leur adressa ces paroles : « Moi, Messieurs, je ne suis pas homme « à terminer une affaire aussi irtnportante que celle-ci avec des ter- « giversations et de grands mots; mais je veux , comme chevalier « et brave capitaine, exécuter les ordres que j'ai reçus et qui m'ont «» été donnés par le roi notre seigneur. Ainsi, la fortune pourra bien « incliner du côté où elle voudra : pour moi, j'espère, par la Passion « de Jésus-Christ, dans laquelle je mets toute ma confiance, que je « casserai la tête à ces musulmans, et que je rendrai leur roi tribu- « taire du roi notre seigneur, ou bien ils porteront ma tête en tro- « phée dans leurs mains. Voilà la meilleure et la plus salutaire ré- « solution que nous puissions prendre dans les conjonctures présen- « tes; et nous sommes dans une position à ne pouvoir pas faire « autrement. Que chacun de vous se retire donc sur son vaisseau, « et dispose tout pour le combat. Lorsque vous entendrez un coup « de bombarde, soyez prêts à agir, et faites ce que vous me verrez « faire. » Les capitaines de la flotte, quoique mécontents, firent « très-bien leur devoir; l'artillerie fut servie avec beaucoup d'intel-

« ligence, et, dès le commencement de l'action, les bombardiers « portugais coulèrent bas deux vaisseaux. Les ennemis imaginèrent « alors de faire avancer un grand nombre de petits bateaux légers « arames, qui, protégés par la fumée qui les enveloppait, s'appro- « chaient des navires d'Albuquerque, sur lesquels des archers ha- « biles lançaient une grêle de traits. Les Portugais tirèrent sur ces « bateaux quelques coups de bombarde qui en coulèrent à fond une «< vingtaine, et mirent le désordre dans toute la flottille. Les gens « qui montaient les bateaux se jetèrent à la nage, espérant se sau- VÍ ver ainsi avec plus de facilité. Albuquerque les fit poursuivre dans « l'eau par des chaloupes et des canots armés, et en tua un grand « nombre. Cependant leMéri résistait toujours; son équipage, réduit u à soixante hommes, tenait encore très-ferme. Enfin ce vaisseau « fut emporté à l'abordage. Alors Albuquerque fit mettre le feu à « une trentaine de navires, dont on coupa les câbles pour les éloigner « du port, où ils auraient pu embraser les .bâtiments portugais. « Quelques navires qui se trouvaient sur le chantier, dans un fau- « bourg de la ville, furent également incendiés avec le faubourg. « Vers le soir, et lorsque le soleil était déjà couché, le roi d'Ormuz, « voyant sa flotte détruite, et une partie de sa capitale réduite en cen- « dres, envoya un parlementaire pour traiter de la paix. Albuquerque « fit d'abord remonter sur ses vaisseaux les matelots et les soldats qui « se battaient encore sur le rivage, et qui, excédés de faim et de fa- « tigue, auraient pu succomber sous le nombre ; car le combat durait « depuis le matin, et personne, du côté des Portugais, n'avait pris de « nourriture de tout le jour. Il s'occupa ensuite de régler les condi- « tions de la paix, et de faire élever une citadelle qui garantît au roi « de Portugal la possession de l'île. Les travaux, quoique poussés « avec une rapidité extraordinaire, furent cependant exécutés avec la « solidité qui distingue les constructions des Portugais. Cette cita- « délie, qu' Albuquerque nomma Notre-Bame-de-Ia-Victoire, subit siste encore aujourd'hui. »

Í2. La vierge du Sinaï.

Sainte Catherine. Inconnue dans l'Église jusqu'au commencement du huitième siècle, elle devint bientôt l'objet d'un culte universel, sans que les légendaires aient jamais rien établi de certain sur l'époque de sa naissance et de sa mort. L'opinion la plus commune est qu'elle était d'Alexandrie, noble, riche et savante; qu'elle mourut martyre, et qu'elle fut enterrée sur la montagne de Sinaï. (Voir Adrien Baillet, Vies des Saints.)

13. La nymphe allait poursuivre l'éloge d'Albuquerque ; mais elle se souvint d'un trait de colère, etc. Ce fait historique est entièrement dénaturé dans les notes de Du

perron fleCastera et de La Harpe. Le voici tel qu'il est raconté par Osorius :

« Accidit eo tempore, ut niulieres, quas ille (Albuquercius) diii- « gentissime servari jusserat, ut eas vel in Lusitaniam ad reginam <* Mariam mitteret (erantenim eximia pulclu'itudine), vel Christian is '< sacris initiatas apud Lusitanos matrimonio stabili collocaret, ani- « mos homiuum quorumdam nobilium indómita cupiditate parum ho- « nesta inflammarent. Hujus flagitii monitor et impulsor quidam Ro- « dericus Diazius scribiœ iilius, qui mulierem unam Sarracenam ex « illis actaniabat, eique jam sœpius assueverat, extitit. Itaque omnes « clam in navi prœtoria nocte ad mulieres, Albuquercii império ne- « glecto, ventilabant. Is ubi id rescivit, hominem suspendere jussit. « Homines nobiles, qui socii criminis fuerant, ad illum adeunt, et « obnixe precantur ut illi misero veniam tribuat. At cum is eorum « postulata rejiceret, illi querelis et conviciis rem expedire conten- M dunt, propter quœ necesse fuit eos in custodiam dari. Postea vero a cum Albuquercius cerneret se, in tanta virorum penúria, eorum « opera carere non posse, illos custodia liberari prœcepit. Fremunt « illi, tantamque liominibus ea nobilitate prœditisallatam contumea liam indulgentia illa compensari minime posse ; se nolle e custodia u uUis conditionibus emitti; sed arctissimis, etiam vinculis alligari, (( ut ita ferro vincti, in Lusitaniam deducantur et apud regem Albuu quercii nomen déférant. Is ubi hoc accepit, eos insanire permisit, « honoribusque privavit, eorumque pnrfccluras aliis viris nobihbus « attribuit. »

« Il arriva, dans ce temps-là, que des femmes indiennes, qu'il fai- « sait garder avec un soin particulier, soit qu'il les destinât à la reine ft Marie (car elles étaient d'une beauté remarquable), soit qu'il eût »« dessein, après les avoir fait initier aux mystères du christianisiiie, « de les marier à des Portugais, devinrent l'objet d'une passion cri- « minelle de la part de quelques-uns de ses ofiiciers. Ils étaient ex- « cités et conduits par un certain Ruy Diaz, fils d'un employé civil de « l'armée, et amant favorisé d'une de ces femmes. Malgré la défense « d'Albuqu'erque, ils se rendaient secrètement, pendant la nuit, au « vaisseau dans lequel elles étaient gardées. Le général, informé u d'une désobéissance aussi grave et du rôle que Ruy Diaz avait joué « dans cette intrigue, donna l'ordre qu'on le pendit sur-le-champ. '* Ceux qui avaient partagé sa faute coururent chez le général, et lui « demandèrent avec instance la grâce de ce malheureux. Sur le refus « d'Albuquerque, ils se répandirent en plaintes amères, en invecti- « ves menaçantes : les choses en vinrent au point, qu'il jugea néces- « saire de faire emprisonner les coupables; mais, craignant ensuite « que l'absence d'un si grand nombre d'officiers n'aiïaiblitson armée, ^ déjà très-peu nombreuse, il leur fit offrir, sous certaines conditions,

NOTES Dr CHANT DIXIEME. 3 55

« (le les remettre en liberté. Ilsrepondirent avec indignation, que ce « retour d'indulgence n'était pas une réparation suffisante de l'af- « front fait à leur naissance, et que, loin d'accepter aucune condi- « tion pour recouvrer leur lil)erté. ils demandaient à être chargés de « chaînes et conduits en Portugal, résolus qu'ils étaient de faire con- « nnître au roi la conduite de leur tyran. D'après cette réponse, Albu- « querque, les abandonnant à leur folie, les priva de leurs grades, et « confia leurs emplois à des hommes d'une égale naissance, mais plus « soumis aux lois de la discipline militaire. »

Les ennemis d'Albuquerque tirèrent parti de cet acte de rigueur your le diffamer dans tout le Portugal, et surtout à Lisbonne et à la cour. Ils l'accusèrent d'abus dé pouvoir et de cruauté; et Camoens lui-même parait avoir partagé les injustes préventions d'une partie de ses compatriotes contre l'homme qui, après Gama, a le plus honoré le Portugal. C'est en vain qu'il oppose à la sévérité d'Albuquerque la générosité d'Alexandre, qui se laisse' ravir impunément sa maîtresse ; de Cyrus, qui pardonne à l'amant de Panthée ; de Charles le Chauve enfin, qui consent au mariage de sa fille Judith avec Baudouin, ravisseur de la princesse. La position d'Alexandre, de Cyrus et de Charles le Chauve, jouissant tous les trois d'une autorité bien reconnue qu'un acte d'indulgence ne pouvait qu'aiïermir encore, n'a rien de commun avec la position d'Albuquerque, entouré d'ennemis secrets, de mécontents et de rebeUes qu'un exemple de rigueur pouvait seul contenir dans le devoir. Le poëte portugais, ordinairement si heureux dans ses rapprochements, et si judicieux dansles opinions qu'il exprime, nous paraît manquer ici de justesse dans les idées et de justice envers Albuquerque. Amiens PhifOy magia amicn vp.riins,

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