XXXIV VIE DE CAMOENS
et fut mis en pièces. Grâce au calme de la mer, Camoens parvint à gagner, sur une planche brisée, les bords du fleuve Mécom, ne sauvant de ce naufrage que ses Lusiades. Je lis, mais dans un seul auteur *, qu'il eut un compagnon de salut : c'était cet esclave de Java qui le servit si fidèlement jusqu'à sa mort. Ce renseignement est pour moi d'un grand prix. J'aime à voir commencer par cette communauté de périls l'affection si touchante du Javanais et de son maître ; j'aime à penser qu'ils se durent mutuellement la vie, et que c'est peut-être aux efforts de ce pauvre serviteur inconnu, que l'Europe est redevable de la conservation des Lusiades, Nicéron, ou plutôt l'auteur portugais de l'article inséré dans ses Mémoires, nomme Jea)i cet esclave auquel Pedro de Mariz, Manoel de Faria e Souza ^ et la commune renommée, ont attribué le nom à'Antonio, désormais impérissable. Le souvenir de cet événement a inspiré à Camoens de mélancoliques actions de grâces dans le dixième chant des Lusiades.
Les deux naufragés furent reçus avec hospitalité par les familles chinoises établies au bord du fleuve Mécom. Il paraît que ce fut sur cette rive étrangère que Camoens composa ces Redondilhas merveilleuses , selon l'expression, de Lope de Vega ^, belle et touchante paraphrase du psaume \ 36, Super flamina. Il a fait, en outre, deux sonnets (les deux centtrente-deuxièmQ.et deux cent-trente-neuvième) sur le même texte.
Camoens, à peine remis et séché de son naufrage, se confia de nouveau à la mer : il passa d'abord à Malacca, où l'on trouvait pour Goa des occasions fréquentes; enfin il arriva dans cette ville en 1561.
Il s'acquitta généreusement de ce qu'il devait au vice-roi, en lui dédiant les fameuses stances : Como nos vossos homhros *, imitées de l'épître d'Horace à Auguste : Quando sustineas... Il célèbre surtout la conquête récente de la ville de Daniâo^ où habitaient beaucoup de familles guèbres. Notre poëte^ en louant l'administration de Dom Constantino, ne
1 Niceron [Mémoires, t. XXXVII), répété par lord Strangford,
2 Mimas, i. ni, p. 179,
3 Prologue. du poëme de Saint- Isidore, k Estancias U,
VJÊ de GAMOFNS. XXXV
fut sans doute pas fâché de pouvoir régler honnôtement ses comptes avec celle de Barreto.
C'est dans ce temps de demi-prospérité que Camoens donna l'agréable festin poétique dont le menu nous a été conservé dans ses œuvres. Il invita plusieurs amis, dont nous savons les noms : Dom Francisco d'Almeyda, Dom Vasco de Atayde, Heitor de Sylveira, surnommé Draco, Joâo Lopes Leitão et Francisco de Mello. Il les reçut dans une salle disposée avec élégance, et les fit asseoir devant une table bien servie ; puis^ quand on vint à découvrir les plats, chaque convive, au lieu de mets, trouva une stance à son adresse. Nous avons toutes ces petites pièces de vers avec les réponses impromptu qui leur furent faites.
Il ne faut pas s'étonner de trouver dans un écrivain aussi mélancolique et aussi malheureux que Camoens, de pareilles traces d'enjouement. Ces contrastes sont très-naturels. On peut citer du même poëte plusieurs morceaux empreints d'une naïve gaieté, l'épisode de Velloso^ par exemple, dans les Lusiades, Les traits bouffons abondent dans les trois comédies qu'il nous a laissées : il a même pris quelquefois les peines amoureuses du côté comique. Nous avons de lui deux sonnets espagnols (le cclx^ et leccxcix^) sur une larme qu'une belle dame un peu railleuse lui avait envoyée entre deux assiettes. De tels badinages prouvent que Camoens était loin d'être naturellement ou systématiquement mélancolique. Son r.me, au contraire, était ouverte à toutes les impressions vives, et s'il est plus ordinairement triste, c'est que le Sort l'a voulu ainsi.
Le 17 septembre de cette année (1561)^ le vice-roi Doa Constantino fut rappelé et eut pour successeur Dom Frari cisco Coutinho^ comte do Redondo. La politique de ce nouveau vice-roi rendit quelque influence aux partisans de l'an cicn gouverneur, Francisco Barreto. Les ennemis de Camoens se réveillèrent. Ne sachant comment l'attaquer, on l'accusa de malversation dans l'exercice de sa charge à Macao. On l'emprisonna; mais l'examen de sa conduite ne pouvait qu'apporter la preuve éclatante de sa probité. Elle fut reconnue. Alors une des créatures de Barreto, Miguel Rodrigues, surnommé^ soit à cause de son avarice, soit à cause de sa dureté, Fios seccos (fils secs), le fît retenir en prison,
XXXVI VlÉ BE CÁMOENS.
suivant Pedro de Mariz, pour une ancienne dette de 200 creuzades. Faria e Souza, qui a écrit son commentaire en espagQol, ne parle môme que de quelques maravedis. Nous trouvons dans Diogo do Couto un renseignement qui explique la mauvaise humeur de ce Fios Seccos. Cet homme avait eu, sous l'administration de Barreto, le commandement de dix vaisseaux de guerre, et il était loin de jouir du même avantage sous l'administration du nouveau vice-roi K
Camoens prit cette mesquine persécution du côté plaisant : il adressa au comte do Redondo un placet comique, où il jouait cà chaque vers sur le sobriquet de Fios Seccos : c'esl, je crois, la seule épi gramme nominale qui soit échappée à Camoens. Il terminait ces Trovas ou couplets, en. priant le Aice-roi, qui était prêt à s'embarquer pour une expédition, de vouloir bien le désemharquer, afin qu'il pût prendre part à la campagne. Cette plaisanterie eut son effet. Il recouvra sa liberté.
On a dit que Camoens ne recourut que cette seule fois à la bourse des grands. Je crois que, dans cette occasion même, il s'adressa beaucoup plus à l'autorité qu'à la bourse du vice-roi. Ce qui a causé peut-être la méprise de Doni José Maria de Souza, c'est qu'une autre requête en vers, écrite et présentée à Dom Francisco par Heitor da Silveira, a été insérée dans les œuvres de Camoens. Ce placet s'adressait effectivement à la bourse de Coutinho. Camoens apposa au bas, comme apostille amicale, les vers suivants :
« De doctes livres nous apprennent que la colère du grand « Achille donna la mort à l'Hector troyen. Voilà maintenant « que la faim va tuer notre Hector lusitanien. 11 court risque (( d'être accablé par son adversaire, si votre main secoura- « ble ne s'interpose et ne met les combattants hors de lice. »
Il nous reste une autre preuve du noble emploi que Camoens faisait de son crédit. C'est une ode où il reconnnande à la. bienveillance de Dom Francisco un grand naturaliste peu fortuné, le médecin Garcia da Orta, auteur d'un ouvrage très-estimé sur les plantes de l'Inde. N'est-il pas touchant de voir Camoens^ si souvent exposé à la pauvreté demander des gruces pour autrui, lui dont la muse pleine de
1 Dec, 3, liv. VII, ch. 1.