‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 47 sur 223 · VIE DE CAMOENS · texte numérisé non relu

VIE DE CAMOENS

theca Lusitana (t. III, p. 70-70); et les articles encore moins satisfaisants de Nicolas Antonio, dans la Bihlioiheca Hispana nova (t. II, p. 20), et de Joào Soares de Brilo, dans le Tkeatrum LusHanum, ouvr.ige qui n'est encore que manuscrit. L'article Camoens du catalogue des écrivains portugais, placé par M. Fonseca en tête du Dictionnaire de l'Académie de Lisbonne, contient plutôt l'appréciation du génie poétique de Camoens, que des renseignements sur sa personne.

Je n'ai pas eu, jusqu'ici, l'occasion de consulter l'ouvrage intitulé Retratos e bustos dos Varões e Donas que illustrard o a naçáo Por tugueza (Lisboa, 1806, in-4o), que cite M.John Adamson, et qui doit contenir un article sur Camoens. J'ignore même si cet ouvrage diffère ou non de celui que le même M. John Adamson indique de la manière suivante : Retratos e elogios dos Vai^ôes e Donas Por tugueezes.

En France. Moreri, ChauiFepié et la Biographie universelle, par la plume éloquente de madame de Staël, ont donné des articles malheureusement très- incomplets et quelquefois fautifs sur lu vie de Luiz de Camoens.

Ce qu'ont écrit sur le même sujet Rapin, Baillet, Duperron de Castera, La Harpe, et même Voltaire, ne mérite pas la confiance que de pareils noms semblent commander. Ch, M.

Je chanterai les combats, et ces hommes courageux qui, de la rive occidentale de la Lusitanie, port(5s sur des mers que la proue n'avait pas encore sillonnées ^, franchirent les plages de la Taprobane ^, déployèrent au milieu des périls et des batailles une force plus qu'humaine, et^ parmi des peuples lointains, fondèrent si glorieusement un nouvel empire.

Je dirai les vertus héroïques^ de ces princes qui soumirent à leur domination les contrées infidèles de l'Afrique et de l'Asie^, et sur d'impurs débris établirent le règne de la foi. Je dirai ces guerriers que leur valeur a rendus immortels. Si l'art et le génie me secondent, leur renommée remplira l'univers.

Qu'on ne parle plus des courses fameuses du sage Ulysse et du pieux Énée. Que la renommée cesse de proclamer les victoires d'Alexandre et de Trajan. Je chante les enfants de Lusus *, auxquels Mars et Neptune ont obéi. Héros de Virgile et d'Homère, écoutez des exploits qui surpassent tous les vôtres.

Et vous qui venez de m'enflammer d'une ardeur nouvelle. Nymphes chéries du Tage, si j'ai chanté vos doux rivages ^, donnez à ma voix un ton plus élevé ; donnez à mes

vers une harmonie si brillante et si pure que le dieu du Pinde abandonne pour vos ondes les flots del'Hippocrone.

Réservez pour les jeux des bergers les humbles sons du chalumeau; donnez-moi les accents hardis de la trompette belliqueuse, ces fiers accents qui font tressaillir ^ les guerriers et rallument le feu des combats; inspirez-moi des chants qui soient dignes d'une nation si généreuse et si fidèle au dieu Mars. Que le monde entier les répète : c'est à l'art des vers, c'est à vous qu'il appartient d'immortaliser les héros.

Et toi '^, gage précieux de l'indépendance portugaise, espoir de la patrie qui te contemple et de la religion qui t'atpelle, toi que le ciel a fait naître pour la terreur du Maure et pour l'honneur éternel de notre âge; toi qui ne veux conquérir le monde que pour consacrer à Dieu ta conquête ;

Jeune héritier de tant de rois dont le premier ^ reçut' du ciel une faveur que n'ont obtenue ni les Césars de l'Occident ni les monarques des Gaules : témoin le royal écusson qui, dans son empreinte sacrée, garde encore le souvenir de cette bataille où le Christ, armé de sa croix^, combattit pour Alphonse et lui donna la victoire ;

Roi puissant, dont les vastes États embrassent à la fois ^ les lieux où naît le soleil, ceux qu'il éclaire à son midi et les climats qui reçoivent ses derniers feux ; toi dont le génie doit subjuguer un jour le féroce Isaméhte, le Turc oppresseur de l'Asie^ et l'idolâtre qui boit les eaux du fleuve sacré ^^;

Tourne vers moi ce jeune front où brillent déjà les divines clartés qui formeront ton auréole, alors que, parvenu au terme de ta carrière, tu franchiras le seuil du temple éternel. Laisse tomber un regard de bonté sur un enfant des Muses, qui n'invoque leurs faveurs que pour célébrer envers harmonieux la gloire de son pays.

Oui; c'est à la patrie que je consacre ma lyre» On ne me

verra point demander à la fortune le prix de mes travaux ; j'ose l'attendre de la postérité : Honneur, dira-t-elle, à celui qui chanta le berceau de ses pères ! Écoute : le nom portugais va retentir dans mes chants. Apprends à connaître les hommes que le ciel a soumis à ton empire; et dis-moi s'il n'est pas plus beau de régner sur eux que de commander au reste du monde.

Écoute : de vaines fictions n'orneront point mes récits ; je laisse aux muses étrangères ces ambitieux mensonges. Les hauts faits que tu vas entendre sont au-dessus des chimériques exploits de Rodomont et de Roger, au-dessus des prouesses fabuleuses de Roland.

Au lieu de ces fiers paladins ^*, tu verras un Nuno^ le bouclier du prince et le rempart de la patrie; un Egas-Moniz, un Dom Fuas : c'est pour les chanter que je demande la lyre d'Homère. Au lieu des douze pairs de Charlemagne, je t'offrirai les douze Portugais *^ qui, dans les plaines d'Albion, combattirent si vaillamment pour la cause de la beauté. Tu verras enfin l'illustre Gama *^: près de lui disparaît le navigateur troyen dont le Tibre accueillit jadis les vaisseaux.

Veux-tu des rois et des guerriers aussi dignes de renom que les plus célèbres conquérants ? vois le premier Alphonse: le vainqueur d'Ourique est-il moins grand que le vainqueur de Pharsale? Vois Jean I, élevant son trône sur les trophées d'Aljubarota; et Jean H, toujours sûr de vaincre ; et trois Alphonses, dignes successeurs du premier.

Vois cette foule de héros qui, parcourant les royaumes de l'aurore, y firent à l'envi triompher nos étendards : le brave Pacheco, les redoutables Almeidas que le Tage pleure encore, le terrible Albuquerque, l'intrépide Castro^, et tant d'autres que la mort n'a point fait oublier.

Le jour n'est pas loin où ma muse osera s'élever jusqu'à toi. Tandis qu'elle chantera ces guerriers, prends en main les rônes de l'empire, et les prodiges de ton règne enfanteront des prodiges d'harmonie. Que tes armées commencent

à presser de leur noble poids les terres aPricaines et les mers orientales: qu'elles annoncent ta présence à l'univers étonné.

Le Maure, glacé d'effroi, lit dans tes yeux sa ruine prochaine. L'idolâtre frémit; sa tôle s'incline, déjà prête à subir le joug. Ta jeunesse, ta fierté naissante ont charmé le cœur de Téthys : elle t'offre sa fille et te réserve pour dot son domaine azuré **.

Deux demi-dieux *^ dont le sang coule dans tes veines, te regardent du haut des cieux. Tous deux ont brillé sur la terrC;, l'un dans les heureux travaux de la paix, l'autre dans les combats sanglants. Leurs grandes âmes se confondent dans la tienne : ils aiment à retrouver en toi leur image^, et te réservent auprès d'eux une place au séjour de l'immortalité.

Mais, en attendant l'époque fortunée où tu reproduiras sur le trône leurs vertus guerrières et pacifiques, daigne sourire à mes vers; daigne adopter mes Argonautes, et lu verras blanchir les niers sous leurs nefs obéissantes. Tes regards les soutiendront au milieu des orages: accoutumetoi, jeune prince, à recevoir les vœux des mortels *^

Déjà les enfants de Lusus fendaient les flots de l'immense Océan. L'onde émue s'agitait doucement autour des navires, un vent favorable enflait les voiles. Les proues, couvertes d'une écume argentée^, sillonnaient les mers lointaines réservées jusqu'alors aux troupeaux de Neptune, lorsqu'au sein des célestes demeures ^"^où se préparent les arrêts qui règlent le sort des mortels, les dieux tinrent conseil sur les destinées de l'Orient.

L'agile petit- fils du vieux Atlas, Mercure, les a convoqués au nom de Jupiter ^^; et le ciel de cristal qui s'embellit autrefois dès gouttes brillantes tombées du sein de Junon^ la Voie lactée, les a conduits dans rOhmpe. Ils ont quitté les sept régions éthérées que leur confia l'arbitre des mondes, arbitre souverain qui régit par la pensée le ciel, la terre et

les mers. A ces puissances du ciel se réunissent en un moment les divinités qui rognent sur le Septentrion, celles qui rognent sur le Midi^ les dieux protecteurs des climats où naît l'aurore, et les immortels gardiens des contrées où le soleil éteint son tlambeau.

Sur un trône resplendissant d'étoiles, paraît le dieu qui lance la foudre ^^ Le diamant jette moins de feux qu'il n'en jaillit de son sceptre et de sa couronne. Une majesté sévère est empreinte dans ses traits. De son front s'exhale une vapeur divine : lemortel qui l'aurait ressentie deviendrait semblable aux dieux.

Au-dessous du trône s'abaissent par degrés des sièges brillants émaillés d'or et de perles. L'âge et la dignité ont fixé la place de chacun des immortels. D'un œil respectueux ils contemplaient Jupiter, lorsque^ élevant au milieu d'eux sa voix formidable, il fit entendre ces paroles :

« Éternels habitants des radieuses demeures de l'Olympe, « si la haute valeur des enfants de Lusus est présente^ à « votre pensée, si vous avez suivi le cours de leurs triomphes, « vous devez savoir que le Destin les appelle à effacer du « souvenir des hommes les Assyriens, les Perses, les Grecs « et les Romains.

« Vous les avez vus, malgré leur petit nombre, s'élancer « contre le Maure courageux, et lui arracher le beau pays « qu'arrose le Tage. Vous les avez vus affronter ensuite le « redoutable Castillan, humilier Torgueil de ses armes, et « sortir de la lutte avec tous les trophées de la victoire.

« Dieux de rOlympe, je laisse dans le passé leurs guerres « mémorables contre les fils de Romulus ; l'ardeur géné- « reuse qui les précipita sur les pas de Viriathe; la gloire (( dont ils se couvrirent sous les drapeaux du fameux pro- « scrit qui feignait de marcher à la voix d'une biche in- « spirée.

« Bravant aujourd'hui, sur des barques fragiles, les ca^

« priées de la mer et des vents, ils s'ouvrent des routes in- « connues. Des bords lointains où Phébus expire, ils ont « prolongé leurs découvertes au delà des contrées qu'il « échauffe au mibeu de sa course^ et ne s'arrêteront qu'à « son berceau.

« L'immuable Destin leur a promis la longue domination « de cette mer qui voit les premiers feux du soleil à sou « lever. Ils viennent dépasser sur l'onde la saison des orages ; « leurs matelots sont fatigués, abattus : n'est-il pas juste « enfin de leur montrer la nouvelle terre, objet de leurs « vœux?

« Assez longtemps ils ont lutté contre la fureur des flols « et l'inclémence des cieux, contre les vents et les teni- « pôtes. Je veux que la paix et l'hospitalité les accueillent « sur la rive africaine ; qu'ils y réparent leurs vaisseaux, et « reprennent ensuite le cours de leur longue navigation. »

11 dit, et les dieux délibèrent. Les opinions se divisent, et sont tour à tour appuyées et combattues. Bacchus, effrayé des paroles de Jupiter ^^, s'élève avec violence contre les enfants de Lusus. Triomphateur de l'Asie, il déteste en eux des rivaux.

Bacchus avait appris des Destins que du fond de l'Espagne un peuple belliqueux viendrait par la Grande Mer soumettre tous les rivages que baigne l'océan Indien; que des exploits nouveaux éclipseraient d'antiques renommées, la sienne comme toutes les autres. Il n'entrevoit qu'avec douleur la perte d'une gloire dont Nysa ** célèbre encore le souvenir.

Cette gloire fut jadis menacée par Alexandre ; mais les victoires du Macédonien n'ont pu ravir à Bacchus le nom de vainqueur de l'Inde, ce nom fameux dont il est salué par tous les habitants du Parnasse. Des alarmes plus vives le pressent en ce moment : il craint que l'eau dormante du Léthé n'ensevelisse à jamais ses lauriers, si la terre de l'aurore est touchée par les guerriers de la Lusitanie.

Vénus prend hautement leur défense ^. Vénus depuis longtemps les favorise et les guide. Elle a vu leur valeur éclater sur la rive Tîngitane ; elle aime à retrouver en eux les vertus héroïques des Romains qui lui furent si chers, et jusqu'au langage, à peine altéré, de ces anciens maîtres du monde.

Un motif secret et plus puissant encore l'intéresse à leur cause. Il lui avait été prédit que la déesse de la beauté régnerait dans tous les lieux où s'étendrait leur empire. Ainsi le dieu qui craint pour sa gloire et la déesse qui prétend à de nouveaux hommages, s'obstinaient l'un et l'autre dans cette lutte animée qui partageait les immortels.

Quand l'Auster en fureur ou l'impétueux Borée se précipite sur une antique forêt, la montagne en gémit, les arbres se brisent, les feuilles dispersées volent dans les airs, un bruit sourd se prolonge et murmure : toutes les cimes de la forêt semblent bouillonner. Tel l'Olympe ébranlé retentissait de la querelle des dieux.

De tous les amis de la déesse. Mars était le plus ardent. La cause des héros devait être la sienne ; et peut-être aussi qu'un ancien souvenir se réveillait dans son cœur. Il se lève. Sombre et courroucé^, il rejette en arrière le fort bouclier attaché à son cou ; et, haussant avec fierté la visière de son casque de diamant, il s'avance tout armé vers le trône de Jupiter. D'un bras terrible il soulève sa lance. Sa lance, en retombant, frappe les marches du trône. Le ciel en trembla ; Apollon, effrayé, laissa un instant pâlir ses rayons.

« Père des dieux, s'écria Mars, toi dont la volonté fait « la loi de l'univers, toi que l'Olympe a vu si souvent ap- « plaudir au courage des Lusitaniens, à leur constance in- «fatigable; si leur honneur t'est cher encore, si toi- « même as soufflé dans leur âme cet amour de gloire qui (( les entraîne vers un autre hémisphère, hâte-toi de « mettre un terme à d'inutiles débats.

« L'avis de Bacchus est suspect; une inquiète jalousie (( égare sa raison. Il s'élève, il s'emporte contre les descen- « dants d'un héros qui fut jadis son compagnon d'armes « et son ami ! Il appelle sur eux ta colère, lui qui devrait « ici les défendre ! Mais laissons-le maintenant se livrer « à sa fureur. L'envie attaquerait vainement les enfants de « Lusus ; leur triomphe est assuré : ils ont pour eux Ju- « piter et les destins.

« Dieu puissant, ta sagesse a parlé : que tes oracles s'ac- « complissent. L'inconstance n'appartient qu'à la faiblesse. « Ordonne, et que Mercure plus rapide que la flèche, plus « léger que les vents, descende sur la flotte guerrière et la « conduise chez un peuple hospitalier dont les fidèles avis « puissent enfin la guider vers l'Inde. »

Ainsi parla le dieu des batailles. Jupiter, en signe d'adhésion, inclina sa tête majestueuse, et l'Olympe fut parfumé d'ambroisie. Tous les dieux à l'instant courbent le front devant le maître du tonnerre, et, foulant de nouveau le pur cristal des cieux, regagnent les régions et les mondes où s'exerce leur pouvoir.

Cependant les belliqueux Argonautes suivaient paisiblement leur course entre Madagascar et la côte Éthiopienne. Le sud fuyait derrière eux, l'orient brillait à leur droite. Le dieu du jour enflammait alors les Poissons étoiles qui nagent suspendus dans les airs, depuis l'époque mémorable où Vénus et son fils, à l'aspect du géant Typhée, se cachèrent d'eifroi sous les eaux ^^

Les vents n'avaient que des souffles purs et légers; on eût dit qu'ils étaient dans le secret du ciel, et qu'ils respectaient ses amis. L'air était serein, l'onde tranquille, le ciel sans nuages. Déjà les héros avaient dépassé la cime verdoyante qu'on appelait jadis le promontoire de Prase 2*, lorsque des îles nouvelles vinrent s'offrir à leurs yeux.

Les flots qui se jouaient alentour semblaient ne mouil-

1er que des plages dissertes. Toujours occupé du noble but où l'appellent la fortune et son courage, Gama, l'intrépide capitaine, se disposait à laisser derrière lui une terre qu'il croyait inhabitée ; mais un spectacle imprévu changea tout à coup sa résolution.

De l'île la plus voisine de la côte arrivaient des barques légères surmontées d'une large voile. A leur aspect, une agitation générale se répand sur la flotte. Tous les regards, toutes les pensées se dirigent vers le môme objet. « Quel « est ce peuple nouveau ? se disaient entre eux les Portu- « gais. Quelles sont ses mœurs, sa religion, ses lois ? »

Les rapides nacelles semblaient s'allonger sur les flots ; leur forme étroite et dégagée favorisait leur essor ; des feuilles de palmier adroitement tissues en composaient les voiles. Déjà l'on apercevait distinctement les insulaires. Leur figure basanée attestait l'antique imprudence de ce fils d'Apollon ^^ qui brûla dans sa course les contrées qu'il avait promis d'éclairer. L'Éridan s'en souvient, et Lampétuse en gémit encore.

Une étoffe de coton blanc, rayée de diverses couleurs, se repliait autour d'eux, ou, suspendue à leur bras, retombait en écharpe flottante. De la ceinture à la tête ils étaient nus; un turban couvrait leur front; ils étaient armés de dagues et de cimeterres, et voguaient au son de la trompette mauresque.

Leurs écharpes agitées, leurs gestes impatients, avertissaient les Lusitaniens de les attendre. Mais déjà ceux-ci tournaient la proue vers les îles. Le matelot montrait la même ardeur que s'il eût touché au terme de ses fatigues. Bientôt les voiles sont repliées; la grande vergue s'abaisse, l'ancre frappe la mer, et les flots jaillissent vers le ciel.

Les navires étaient à peine arrêtés que les insulaires y montaient par les cordages. Tous leurs mouvements annonçaient la confiance et la joie. Gama les accueille avec bonté.

Des tables sont dressées, des coupes de verre sont remplies d'un vin pur et pétillant : le plaisir rayonne sur ces visages noircis des feux de Phaéthon.

« D'où venez-vous, qui êtes-vous? disaient familièrement « aux Portugais leurs convives encouragés. Quelle est votre « patrie? Quel est le but de ce voyage? Quelles mers vous « ont conduits sur nos bords ? » Ils parlaient la langue des Arabes, si connue autrefois des nations de l'Hespérie. Une sage réserve accompagne la réponse des guerriers : « Nous « sommes les Portugais, peuple de l'occident ^^ ; nous cher- « chons les contrées orientales.

(( Cette vaste mer qui baigne les rivages de l'Afrique, « nous l'avons parcourue du nord au midi. De nouveaux « cieux ont brillé sur nos têtes; des terres nouvelles ont « frappé nos regards. Les flots et leur immensité n'ont rien « qui nous arrete; sujets d'un monarque puissant et chéri, « nous descendrions gaiement, pour lui plaire, dans les « gouffres de l'Achéron.

« C'est par son ordre que nous marchons vers la terre « qu'arrose l'Indus. C'est pour lui que nous traversons des « mers qui n'ont encore été visitées que par les monstres « de l'Océan. Dites-nous maintenant avec sincérité qui vous « êtes, quelle est cette île d'où vous sortez, et quels che- « mins conduisent aux rivages que nous cherchons ? »

Un des insulaires répondit : « Ce pays n'est point le « nôtre. Le peuple qui l'habite est tel encore que l'a fait « la nature : il vit sans culte et sans lois. Pour nous que la « sagesse éclaire, nous suivons la loi sainte enseignée par « l'illustre descendant d'Abraham *'', par ce prophète con- « quérant qui naquit au désert, d'une mère juive et d'un « pore idolâtre, et qui règne aujourd'hui sur le monde.

« La petite île que vous voyez, Mozambique, n'est point « remarquable par l'étendue de son rivage, mais elle nous « assure la navigation des ondes de Quiloa, de Monbaze

« et de Sofula. L'intérêt du commerce nous fixe au milieu (( des indigènes.

« Vous trouverez parmi nous des pilotes qui sauront « vous guider vers la terre de l'Hydaspe, vers ces climats « brûlants que vous venez chercher de si loin. Le gouver- « neur de Mozambique vous verra; ne doutez point qu'il « ne vous offre tous les secours d'une généreuse hospi- « talité. »

Après cet entretien, qui fut suivi des assurances réciproques d'une amitié sincère, le Maure et ses compagnons rentrèrent dans leurs bateaux. Le jour baissait. Phébus allait cacher sous les eaux son char de cristal^ abandonnant à sa sœur le soin d'éclairer l'univers.

Une impression extraordinaire de bonheur était restée dans le cœur des Portugais. Le sommeil, cette nuit, n'approcha point de leur paupière. Tantôt ils voyaient la route de l'Inde s'aplanir devant eux ; tantôt ils ramenaient leur pensée sur les mœurs singuHères, sur le génie de cette nation qui, avec ses erreurs, s'est répandue dans toutes les parties du monde.

La lune brillait dans les airs, et de ses clairs rayons argentait la surface des flots. Le ciel, émaillé d'étoiles, offrait l'image d'un champ parsemé de fleurs. Les vents dormaient dans leurs prisons profondes ; les sentinelles attentives continuaient de veiller avec leur prudence accoutumée.

Mais aussitôt que TAurore eut éparpillé dans les cieux l'or et les roses de sa chevelure, aussitôt qu'elle eut annoncé le réveil du dieu du jour, toute la flotte se couvrit de riches tentures, de banderoles élégantes, pour fêter l'arrivée du gouverneur des îles.

Il venait de quitter le rivage, et fendait rapidement les ondes, apportant à la flotte une eau pure et de frais ali*

12 LES LtlSíADliS.

ments. Il prenait les Lusitaniens pour un de ces peuples belliqueux ^^ qui, des bords de la mer Caspienne, partirent autrefois pour la conquête de l'Asie^ et que les deslins ont rendus maîtres ^de l'empire de Constantin.

Gama, d'un air empressé, reçoit: les Musulmans et leur chef ; il présente à celui-ci des étoffes précieuses, des fruits que le sucre a conservés et l'ardente liqueur dont l'usage est inconnu sous le ciel africain. La joie du Maure éclate à la vue de ces présents, et s'anime encore au milieu d'un festin qui flatte son orgueil et son goût.

Les matelots, placés sur les cordages, observaient avec étonnement la figure et les manières de ces étrangers, la rudesse et l'obscurité de leur langage. De son côté^, le Maure astucieux ne considérait pas sans surprise le teint, l'habillement des guerriers, la force et la grandeur de leurs vaisseaux. Mille idées contraires se succèdent dans son esprit, mille questions se pressent sur ses lèvres.

« Ne venez-vous point, leur dit-il, du pays des Otto- « mans ? N'ôtes-vous point, comme nous, les disciples du « prophète ? Montrez-moi les livres sacrés où vos législa- « leurs ont tracé les règles de la morale et de la foi. » Le sectateur de Mahomet commençait à soupçonner en eux des adorateurs du Christ. Dans son inquiète curiosité, il veut tout voir^ tout connaître, jusqu'aux armes que les Portugais opposent à l'ennemi dans les combats.

Un habile interprète lui transmet la réponse de Gania :

« Tu connaîtras, seigneur, ma patrie, mon culte et mes

« armes. Je ne suis ni du pay^, ni de la race des Turcs. En-

« faut de l'Europe guerrière, je cherche des terres orien-

« taies, si renommées dans l'univers.

« Le dieu que j'adore est celui qui gouverne la terre et « les cieux. La nature vivante, la nature inanimée, le «•monde et ses merveilles sont l'œuvre de sa puissance.

« Il a souffert l'injure et la mort, et n'est descendu du « ciel que pour y faire monter les hommes avec lui.

« Les livres sacrés que tu demandes, ce code immortel « de l'Homme-Dieu, je ne le porte point avec moi. Ai-je « besoin de lire sur des feuilles périssables ce qui est écrit « dans mon cœur? Quant aux armes des Portugais, comme « ami tu les verras : j'aime à penser que tu ne voudras ja- « mais les voir comme ennemi ^^. »

Il dit, et ses officiers s'empressent d'étaler aux yeux du gouverneur les différentes armures : les lourds brassards, les boucliers ornés de diverses couleurs, les^ balles, les arquebuses d'un pur acier^ les arcs, les carquois chargés de flèches, les pertuisanes aiguës et les lances dangereuses.

Les bombes, les pots à feu si redoutables, rien n'est soustrait aux regards des insulaires; mais Gama ne permet point aux enfants de Vulcain d'allumer les terribles bombardes. Il âédaigne avec raison de déployer sa force devant la faiblesse, car c'est une lâcheté que de montrer à de vils troupeaux la puissance du lion.

Le Maure observait tout d'un œil attentif. La défiance et la haine ont pénétré jusqu'au fond de son âme; mais il les cache avec un art profond. La rage est dans son cœur, et le sourire dans ses yeux. Il caresse les guerriers, il les flatte, et couvre d'un voile d'amitié le noir projet qu'il médite.

« De tous les biens que tu pourrais m'offrir, lui dit Gama, M le plus précieux pour moi serait un pilote expérimenté

qui dirigeât mes vaisseaux vers l'Inde. Des trésors se- « raient le prix de sa fidéhté. — Tu l'auras, » lui répond le gouverneur ; mais, dans sa lâche perfidie, il voudrait pouvoir, ce jour-là môme, lui donner la mort au lieu de pilote.

Tant les religieuses paroles de Gama ont change le cœur du Barbare! tant il abhorre le culte pur des chrétiens! 0 Providence! tes mystères confondent la faible raison des

I 4 LES LUSIAOES.

mortels. Pourquoi, sous ton égide, n'est-on pas toujours à Tabri de la fureur des méchants ?

Cependant le Maure perfide se dispose enfin, avec sa suite, à quitter la flotte. D'un front où se peint la gaieté, d'un air affectueux, il prend congé des Portugais, et s'éloigne. En peu d'instants il a franchi le court espace qui le sépare de Ja terre. Une foule empressée le reçoit sur le rivage, et l'accompagne jusqu'à son palais.

Du haut de l'Olympe, Bacchus a lu dans le cœur du Maure. Il y voit se former l'orage qui menace les descendants de Lusus. A la fureur des Africains il veut unir ses propres fureurs, s'associer à leurs complots, et travailler avec eux à la ruine des guerriers. Absorbé dans ces pensées, Bacchus se disait à lui-même :

« Ainsi donc le Sort a décidé que ces nouveaux conqué- « rants triompheraient des nations belliqueuses de l'Inde. « Et moi, fils de Jupiter, moi qui ne démentis jamais cette «illustre origine, je souffrirais cette injustice du Sort! je « consentirais au triomphe de ses obscurs favoris !

« Déjà le fils de Philippe^ aidé du secours de Mars et de la « faveur des cieux, a subjugué cette terre sacrée. Souffrirai- « je encore que, sous la protection des Destins, une poignée « d'aventuriers vienne, à force de persévérance et d'audace, « faire oublier au monde le héros de la Macédoine, et les « Romains et moi ?

« x\on, les vœux de leur chef ne s'accompliront point : « jamais il ne verra les climats de l'Orient. D'inévitables « pièges se multiplieront sous ses pas; je descendrai sur Ja « terre, je bouleverserai le cœur des Maures. Déjà ce peuple « indigné frémit et s'agite ; le moment est favorable ; hàtons- « nous de le saisir. »

II dit; et furieux, il descend sur le rivage africain ^^ Là, caché sous les traits d'un mortel, il marche vers le promontoire de Prase et pénètre dans Mozambique. Pour mieux

ourdir sa trame homicide, il a pris la figure d'un vieillard dont l'île entière respecte la prudence et dont le cheik écoute les conseils.

Il épie l'heure favorable à sa feinte, aborde le chef des infidèles, et d'une voix émue : « Défie-toi, lui dit-il, de ces « perfides étrangers. Ils ont toujours sur les lèvres des paroles (( de paix; mais, si j'en crois la renommée, les nations ré- « pandues sur la côte se souviendront longtemps de leur « sanglante apparition.

« Connais ces chrétiens sanguinaires. Avant d'arriver jus- « qu'à nous^ ils promenaient sur les mers le brigandage et « l'incendie. Ces désastres ne sont que le prélude des maux <( qu'ils nous apportent ; ils viennent nous égorger, s'emparer « de nos dépouilles, et réduire en captivité nos enfants et (( nos femmes.

« Demain, au lever de l'Aurore, leur chef doit descendre c( sur le rivage pour y puiser l'eau des fontaines. Il ne man- « quera pas de se faire accompagner des siens : le crime est ( toujours lâche. Rassemble ta fidèle milice, et va les atten- (( dre dans un lieu tranquille et couvert. Débarqués sans dé- « fiance, les brigands s'offriront d'eux-mêmes à tes coups.

« Et si, dans cette surprise, leur troupe vagabonde ne périt « pas tout entière, voici par quel moyen tu pourras en at- « teindre les débris jusque sur leurs vaisseaux. Introduis « parmi eux un pilote intrépide qui, sans exciter leurs soup- « çons, les égare sur les ondes et livre aux profondeurs de « l'abîme tous ceux qui auront échappé au fer de tes sol- « dats. »

Il finissait à peine : l'Africain,, vieilli dans l'art de la perfidie, l'embrasse avec transport et lui rend grâces de son conseil. Bientôt les ordres sont donnés, les armes préparées, tous les postes marqués pour surprendre les Lusitaniens et rougir de leur sang l'eau qu'ils viendront chercher.

Un pilote musulman, plein de ruse et d'astuce, habile dans la science du mal, et capable de conduire une entreprise difficile, est déjà prêt à partir pour la flotte. « Va, lui « dit le gouverneur, va trouver les Lusitaniens, conduis-les « de périls en périls, d'écueils en écueils, jusqu'à ce que la « mer les engloutisse pour toujours. »

Le soleil dorait de ses premiers feux les monts Nabathéens ^>, lorsque Gama appela les guerriers qui devaient l'accompagner au rivage. A la voix de leur chef, ils arment les chaloupes, comme si d'avance ils eussent connu le complot des Barbares. Une secrète inquiétude, un de ces pressentiments qui ne trompent jamais^, avait éveillé leur prudence.

Des motifs moins vagues se mêlaient aux spupçons de Gama. Au heu du pilote qu'il avait fait demander à Mozambique, il n'avait reçu qu'une réponse équivoque où perçaient l'insulte et la menace. Il connaît, d'ailleurs, la foi du Maure, et, l'œil ouvert sur le danger, il dirige les trois chaloupes qui forment son escorte.

Déjà les Maures se répandaient sur la plage. Les uns se couvrent de leurs boucliers et brandissent leurs javelots; les autres courbent leurs arcs et préparent leurs flèches empoisonnées. Plus loin reposent en silence des groupes nombreux d'infidèles. Les premiers n'ont été mis en avant que pour attirer les Portugais loin de leurs vaisseaux, et ménager une facile victoire aux guerriers de l'embuscade.

Les Maures belliqueux poussent d'horribles clameurs et courent çà et là, agitant la lance et le bouclier, insultant, provoquant les braves Portugais. Ces hommes généreux ne souffrent pas longtemps les menaces de la meute insolente ; le même transport les saisit^ le même élan les porte sur la rive : aucun d'eux ne s'attribuera l'honneur de l'avoir touchée le premier.

Lorsque animé par les regards de la beauté qu'il désire,

CHANT PREMIER. i7

ramant plein d'orgueil et de joie se précipite au-devant du taureau, l'appelle^ l'importune et l'irrite par ses cris, le fougueux animal mugit de fureur, et, les cornes baissées, les yeux fermés, court dans l'arène sanglante, poursuit et renverse le téméraire agresseur.

Tels s'élancent les guerriers. Le feu de la terible et cruelle artillerie brille dans les chaloupes ; le plomb siffle et tue. Les Barbares se troublent ; ils hésitent; leur bouillante ardeur a fait place à l'épouvante. Les uns désertent lâchement Tembuscade ; les autres roulent expirants sur la plage qu'ils avaient osé parcourir.

Le Portugais poursuit sa victoire, et porte au loin la terreur et la mort. La ville/ sans murs et sans défense, est assainie^ incendiée, détruite. L'infidèle gémit de sa fatale témérité. La guerre est détestée par le faible vieillard et par la mère qui allaite son enfant.

Dans sa fuite précipitée, le Maure éperdu abandonne son arc et ses flèches^, et fait voler au hasard les cailloux du rivage, les éclats du rocher, les dépouilles de la forêt. Rage impuissante! Il jette un dernier regard sur ses foyers détruits, court en frémissant vers la côte, et se hâte de franchir le détroit qui le sépare du continent.

Les barques surchargées ne peuvent contenir les fuyards. L'un fend les flots à la nage; l'autre s'abîme au sein des vagues ; d'autres encore boivent et vomissent l'onde amère. L'artillerie frappe à coups redoublés les frêles bateaux des Barbares et les brise ; le bruit des armes a cessé; de riches dépouilles sont le prix dela victoire, et les Portugais, n'ayant plus rien à craindre, prennent de l'eau pour la flotte.

Cependant les Maures consternés s'irritent de leur défaite. Altérés de vengeance, ils ont recours au second artifice que Bacchus leur a suggéré. Leur coupable chef i«iplore la clémence des vainqueurs ; mais c'est encore la guerre qu'il leur envoie sous les apparencesde la paix. Le gage de la foi jurée,

le garant du traité, c'est ce même pilote qui s'est chargé de conduire les Portugais au naufrage.

Gama dépose sa colère. Impatient de poursuivre sa route et de profiter des vents favorables, il comble de caresses son nouveau guide, et par de pacifiques adieux répond au message du gouverneur. Bientôt le signal du départ retentit sur la flotte ; toutes les voiles déployées s'agitent dans les airs.

Ainsi partaient les joyeux Argonautes. Les ondes se séparaient sur leur passage^ et revenaient, en se jouant^ s'appuyer aux flancs des navires : on eût dit que les filles de Nérée se plaisaient à former aux guerriers un riant cortège. Le héros, abusé par le pilote de Mozambique, ne cessait de l'interroger sur l'Inde et sur les rivages qui se déroulaient à leurs yeux.

Le Maure se flatte en secret que bientôt l'esclavage ou la mort aura mis entre l'Inde et Gama une éternelle barrière. Plein du dieu malfaisant qui l'inspire, il décrit avec complaisance les climats de l'Orient, la beauté de ses ports, satisfait sans réserve à toutes les questions, et captive ainsi la confiance des guerriers ^^ Sinon mit autrefois moins d'adresse à tromper les Phrygiens.

« Au milieu de ces mers que nous parcourons, disait le « pilote aux Portugais, non loin de nous^ est une île où le ({ Christ a vu dans tous les temps fleurir son culte et ses « autels. » Ces mots font tressaillir Gama. « Ami^ s'écrie-t-il, « ta fortune est assurée si tu conduis mes vaisseaux à l'île « des chrétiens. »

L'imposteur obéit avec joie : c'est là qu'il avait marqué le terme de la course et de l'existence des héros. L'île appartenait à cette nafion parjure et cruelle qui suit la loi de Mahomet. Ce n'était plus la faible Mozambique; c'était Quiloa : son nom a retenti dans le monde.

Dt^jà les proues impatientes se dirigeaient vers le port. « Où courez-YOus, navigateurs imprudents? ne voyez-vous « pas qu'un monstre vous égare? Sa main vous conduit au « trépas. » Ainsi parlait la déesse honorée à Cythère. Tremblant pour ses héros, elle appelle les vents contraires. Les vents accourent du rivage, se précipitent sur les navires, et les repoussent au loin sur les ondes ^^.

Vaincu par un invisible pouvoir^ le pilote n'abandonne point son affreux dessein. « Les flots agités nous entraînent, « dit-il à Gama ; cédons à leur violence. Us vont nous porter « vers une autre île peuplée par des familles chrétiennes et « des Musulmans. »

Nouveau mensonge, nouvelle trahison. Le dieu des chrétiens n'avait sur cette terre ni temples, ni disciples ; Mahomet y régnait sans partage. Gama cependant se laisse encore éblouir par les paroles du perfide; mais l'immortelle amie des Lusitaniens vient les sauver une seconde fois. Les flots iîOulevés par Vénus défendent aux vaisseaux l'entrée du port.

L'île n'était séparée du continent que par un étroit canal. Du côté de la mer apparaissaient des édifices somptueux dont les toits élevés frappaient de loin les yeux du navigateur. Un vieux prince la gouvernait. Monbaze était le nom de Tîle et de la cité.

Gama, dans son illusion, jouissait d'avance du bonheur d'y rencontrer des chrétiens. Déjà de légers bateaux s'avançaient vers la flotte, apportant aux guerriers un message du roi de Monbaze. Bacchus, sous un nouveau déguisement, l'avait prévenu de leur arrivée.

Le message annonce des cœurs amis; mais la, haine l'a dicté. 0 perfidie ! ô dangers ^* l 0 carrière de la vie toujours ^cmée d'écueils! Un piège affreux attendait Gamu aux lieux mêmes où l'espérance lui montrait un abri.

Triste condition des humains! Sur mer, les tourmentes et

les naufrages^ à chaque instant la mort sous les yeux! Sur terre ç, les combats^ les trahisons, l'indigence et toutes ses horreurs î Où fuk ? où trouver un asile pour cette existence si malheureuse et si courte? Dieu de bonté ! que nos misères te désarment. Épargne dans ta clémence la faible et gémissante créature qui s'anéantit devant toi.

NOTES

1. Je chanterai les combats, et ces hommes courageux qui, de la rive occidentale de la Lusitanie^ portés sur des mers que la proue n'avait pas encore sillonnées, etc.

Duperron de Castera et La Harpe ont remarqué que ce début n'était pas entièrement conforme à la vérité historique. Les Phéniciens avaient fait par la mer Rouge le commerce de l'Afrique et de l'Asie. Les flottes de Salomon avaient pénétré jusqu'au pays d'Ophir, que l'on croit être la presqu'île de Malacca^ ou Chersonèse d'Or des anciens. Hannon, amiral carthaginois, avait fait le tour de l'Afrique, depuis Gibraltar jusqu'au golfe Arabique. Les soudans d'Egypte entretenaient des vaisseaux qu'ils envoyaient tous les ans à la côte de Malabar chercher les différentes productions que les Vénitiens se chargeaient ensuite de transporter d Alexandrie dans toutes les contrées de TEurope. Après les soudans, les Maures de Suez, de la Mecque et de Djedda continuèrent de fréquenter les Indes; et Gama les y trouva en possession de tout le commerce de l'Orient. « Mais il « suffit pour la justification de Camoens, dit avec raison La Harpe, « que la flotte de Gama fût la première flotte européenne qui eût « navigué dans la mer du Sud au delà des tropiques; et c'est une a vérité que l'on ne saurait contester. «

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