‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 65 sur 223 · perfidie ! ô dangers · texte numérisé non relu

perfidie ! ô dangers

Camoens finit presque tous ses chants par d'éloquentes moralités; et ce sont peut-être les morceaux les plus travaillés de son ouvrage. Le lecteur remarquera particulièrement celles qui terminent les cinquième, sixième et neuvième chants. C'est là que, s'élevant à toute la hauteur d'une philosophie grande et forte, il ramène la poésie à son but primitif, celui d'instruire les hommes à la vertu. Le poète s'abandonne alors à toute la chaleur de son àme, et s'efforce d'exciter dans le cœur de ses compatriotes les nobles sentiments dont il est lui-même pénétré. Quelques personnes ont regardé ce mérite comme un défaut ; elles voudraient bannir du poëme épique les réflexions du poëte ; mais Camoens les introduit rarement dans le cours de ses narrations; il les réserve pour la fin. Les personnages disparaissent un moment, et le poëte, se mettant à leur place, parle comme le chœur dans les anciennes tragédies grecques. « Le chœur, dit « Marmontel, fait partie des mœurs de la tragédie ancienne; les « réflexions et les sentiments font partie des mœurs de l'épopée. »•

L'astre brillant qui, dans sa course étliérée, va mesurant les nuits et les jours, commençait à dérober sa lumière aux mortels. Vésper ouvrait devant lui les portes mystérieuses du palais de Téthys, quand la flotte lusitanienne, à peine arrêtée sur ses ancres, reçut les envoyés de Monbaze.

Le chef des infidèles, ministre et confident des trahisons de son maître i, adresse ces paroles à Gama : « Vaillant « capitaine, illustre navigateur, le roi de Monbaze se réjouit « de ton arrivée dans ses États. Il est impatient de voir de « près le vainqueur des flots, et de s'unir à toi par les saints « nœuds de l'hospitalité.

« Tu n'es pas inconnu dans ces lieux : le bruit de tes ex- « ploits t'a précédé parmi nous. Entre sans crainte avec ta « flotte. Les fatigues d'un long voyage ont affaibli tes com- « pagnons; qu'il leur soit permis de réparer leurs forces et « de goûter un repos que réclame la nature.

« Vas-tu chercher les riches productions de l'Orient, l'o- « dorante cannelle, le girofle parfumé, le poivre brûlant, les « plantes aux vertus salutaires? Vas-tu demander aux cli- « mats de l'Aurore les pierres brfllantes, l'étincelant rubis, « le diamant aux mille couleurs? Monbaze a de quoi satis- « faire amplement à tes désirs. »

A ce discours, Gama laisse éclater sa reconnaissance et sa joie. « La nuit commence à s'étendre sur les eaux, répond-il « au perfide ambassadeur; mais aussitôt que les premiers

« rayons du jour viendront éclairer ma route, je m'empres- « serai d'obéir à ton roi.

« Oui, j'irai visiter ce monarque magnanime, ce généreux « ami des chrétiens ; car on m'assure que des familles chré- (( tiennes vivent paisiblement sous ses lois. — On t'a dit vrai, , (( réplique à l'instant l'Africain; la tolérance du prince en a « peuplé Monbaze. » Cette réponse, si naturelle en apparence et si prompte, achève de tranquilliser le héros; mais il n'a point oublié Mozambique et sa prudence veille encore.

Il avait amené sur ses vaisseaux quelques-uns de ces hommes condamnés pour des crimes, et qui rachètent leur peine par un courageux dévouement. Il en choisit deux, et se confie à leur intelligence. « Allez, leur dit-il, observez « avec adresse ce peuple nouveau, son caractère et ses « mœurs; les forces de la cité, son port, ses arsenaux, ses «remparts; mais surtout visitez les chrétiens; annoncez- « leur l'arrivée de leurs frères. »

Il les charge de présents pour le roi, premiers gages d'une alliance qu'il croyait commencée, et dont il voulait resserrer les nœuds. Les deux Portugais quittent la flotte, accompagnés des Musulmans, et sont accueillis sur la rive par les témoignages trompeurs de la publique allégresse.

Ils paraissent au pied du trône, y déposent les présents de Gama, et, du palais, volent dans la cité^ promenant partout des regards observateurs ; mais les infidèles les trompent, les égarent, et se jouent de leur vaine curiosité. L'homme perfide est soupçonneux; toujours prêt à trahir, il ne voit partout que des traîtres.

Cependant le dieu dont les Thébains célébraient autrefois la double naissance ^ et l'éternelle jeunesse, Bacchus, était descendu dans Monbaze. La retraite qu'il a choisie a pris l'aspect d'un temple. Caché sous la figure et sous les vêtements d'un chrétien ^, il s'incline devant le pompeux autel qui vient de s'élever sous ses mains.

Là, Bacchus avait tracé l'image de l'Esprit divin qui, sous a forme d'une blanche colombe, venait planer sur la Vierge sacrée. On y voyait aussi représentée la sainte société des Douze. Leur figure était animée d'une ardeur céleste; les flammes légères qui voltigeaient sur leur tête leur inspiraient le don des langues.

Les Portugais sont conduits au temple où les attendait la fausse divinité. Ils fléchissent le genou, et portent leur pensée vers l'Être souverain qui gouverne le monde. L'autel était parfumé des plus doux trésors de l'Arabie ; et, dans sa trahison, le dieu du mensonge adorait le dieu de la vérité.

C'est là que, fêtés et comblés de caresses, les deux chrétiens passèrent la nuit dans la pieuse illusion dont Bacchus abusait leur crédulité. Mais déjà le crépuscule du matin éclaircissait les ombres; déjà FAurore au front vermeil commençait à rougir l'extrémité de l'horizon.

A peine a-t-elle paru, que les Africains vont porter à la flotte un nouveau message plus pressant que le premier. Avec eux revenaient les deux Portugais, fiers et triomphants de l'accueil qu'ils avaient reçu dans Monbaze. Leur récit enflamme tous les cœurs. — « Partons, s'écrient les guer- « riers; ce peuple nous appelle, les chrétiens nous atten- « dent.

« Oui, disaient à Gama ses deux envoyés, nous avons vu un <( prêtre, des autels, un temple qui nous a servi d'asile. Là^ « seuls au miheu d'un peuple inconnu, au sein d'une nuit « profonde qui nous livrait à lui sans défense, nous avons <i attendu paisiblement le retour de l'aurore. A la ville, au « palais du roi, partout les mêmes témoignages de bienveil- « lance et de cordialité. Si la bonne foi ne règne point à <( Monbaze, où faudra-t-il la chercher ? »

Rassuré par ce discours. Gama reçoit avec joie les infidèles qui, de leurs barques légères, s'élançaient à son bord. Un ■cœur généreux se laisse si aisément séduire aux appare": • • ^e la droiture et de la bonté! Le vaisseau se rem:, i; c<^ •(>

perfides insulaires. Ils se croient sûrs de leur proie, et la dévorent des yeux.

Cependant l'agitation régnait dans la cité. On y rassemblait à la hâte les armes^ les machines destinées à combattre la flotte. Distribuée sur le rivage, la turbulente milice de Monbaze couvrait ces préparatifs de guerre. Une fois entrés dans le port, le» Lusitaniens devaient succomber tous, et payer de leur sang les désastres de Mozambique.

Déjà les matelots levaient les ancres avec les cris accoutumés; déjtà les navires ne présentaient au vent que les voiles de la proue, et s'avançaient vers la ville. Mais la déesse de l'Éryx *, toujours attentive aux mouvements.de ses héros, voit le piège qui leur est tendu, et du ciel à la mer, elle vole comme un trait.

Fille de l'onde ", elle commande en souveraine aux jeunes déités qui l'habitent. A sa voix, elles quittent leurs palais d'azur, et se rassemblent autour d'elle. En un moment elles ont connu le dessein qui l'amène, et se dirigent vers l'endroit où les appelle le danger des Lusitaniens.

Les Néréides fendent à l'envi l'onde blanchissante ; une écume argentée marque leurs traces. Doto, l'agile Doto^ s'est animée d'une ardeur nouvelle ; étendue sur les flots, elle en rase la surface. Nisa bondit, Nérine s'élance à la cime des vagues. Effrayée de leur vivacité, l'onde se courbe, et leur laisse un libre passage.

Le geste animé, l'œil en feu, Vénus les précède, portée sur un triton. Plein d'orgueil et de joie, le triton sent à peine ce doux far.deau. Bientôt la troupe divine a rencontré les guerriers, qui, les voiles déployées, voguaient déjà vers le port. Les immortelles se divisent, et, couvertes d'un nuage impénétrable, enveloppent la flotte et l'arrêtent dans sa course.

La déesse elle-même, avec l'élite de ses compagnes '^, se place au-devant de la nef où commande Gama. Le vent souffle en vain dans les voiles. Quelques-unes des nymphes

appuient contre la proue leurs poitrines délicates ; d'autres s'attachent aux flancs du navire, le soulèvent, et le détournent du rivage.

Telles, dans leur prévoyante activité, les diligentes fourmis traînent péniblement vers leur cité souterraine le lourd J)utin qu'elles ont rassemblé pour la saison des frimas. Ardentes^ infatigables, on les voit s'agiter à l'entour, et déployer une vigueur inattendue. Telles se montraient les Néréides, excitées par le péril des héros et par l'espoir de les sauver.

Le vaisseau rétrograde. Les matelots changent à grand bruit la direction des voiles; ils les abaissent, les relèvent, et les abaissent encore. Le gouvernail s'agite en sens divers sous les mains qui le tourmentent^ et, dans ses brusques écarts, porte le vaisseau vers un écueil dont les pointes aiguës le menacent à travers les flots.

Un cri part de la poupe; c'est la voix du chef des matelots qui les avertit du danger. Ils courent en désordre de l'un» à l'autre bord, multiplient les manœuvres^, et font retentir le ciel de leurs cris cadencés. A ce tumulte, dont ils ignorent la cause, les Maures sont frappés d'épouvante comme à l'aspect d'une horrible mêlée. Ils pensent que leur trame est découverte, et que le supplice les attend.

Les uns se précipitent dans leurs rapides nacelles ; les autres se jettent dans les flots qui rejaiflissent sur leur tète. Tout s'élance, tout part; la terreur a commandé la fuite. La vague menaçante est moins redoutable à leurs yeux que le châtiment dont ils ont cru voir les apprêts.

Telles ces bruyantes peuplades, monument de la colère de Latone ^; elles reposaient imprudemment sur les bords d'un marais solitaire; mais un bruit soudain les alarme; elles bondissent de frayeur, se replongent dans l'onde émue, et, réfugiées dans leur commun asile, ne montrent plus à la surface de l'eau que leurs têtes humides.

Tels apparaissaient les Africains fugitifs. Le pilote de

Mozambique fuyait avec eux, poursuivi par les mômes terreurs. Tandis qu'ils se dérobaient à la nage. Gama ne songeait qu'à se garantir de l'écueil qui venait de causer tant d'alarmes. Il ordonne de jeter l'ancre, calme ses guerriers, rallie sa flotte, et les nefs réunies reposent enfin sur les eaux.

La conduite des insulaires, si étrange, si imprévue ; la fuite précipitée du pilote ; les vaisseaux repoussés du rivage malgré la faveur des vents et la tranquillité des flots, tout révèle à Gama le complot des Barbares et la protection miraculeuse à laquelle il doit son salut.

« 0 prodige ! s'écrie-t-il, ô merveille inespérée ! Signe « éclatant de la protection du ciel !... Peuple Mche et barce bare, voilà donc l'hospitalité que tu nous avais promise ! « voilà le piège affreux où tu nous entraînais, si le ciel lui- « même n'eût daigné nous secourir.

« Céleste Providence I c'est ta main qui nous arrête au «iDord du précipice, à l'entrée de ces ports infidèles que « l'ajnitié semblait nous ouvrir. C'est ton flambeau qui vient « de percer la nuit des complots formés contre nous. Ah ! « n'abandonne pas d'infortunés voyageurs qui n'ont que <( toi pour guide et pour appui.

« Si déjà ta bonté tutélaire a daigné nous arracher aux « trames de là perfidie, si tu prends en pitié les maux que (( nous souffrons pour ta gloire, achève ton ouvrage ; con- « duis-nous dans un port de salut, ou montre-nous cette « terre que nous ne cherchons à découvrir que pour y faire « adorer ton nom. »

Ainsi parlait Gama. Sa voix gémissante a retenti dans le cœur de sa divine protectrice ^. Vivement agitée, elle quitte les Néréides attristées de son départ, traverse l'espace immense où roulent les célestes corps, laisse bientôt derrière elle l'orbe léger qui se meut sous ses lois, et se dirige vers la planète où jéside Jupiter.

•L'émotion que lui cause la rapidité de son vol ajoute en-

core à sa J)eauté. Un doux frémissement parcourt les régions éthérées ; l'astre insensible a frissonné d'amour. D'invisibles traits jaillissent des yeux de la déesse, et, par une double puissance, embrasent et glacent à la fois ^^ et les mondes et les cieux.

Pour plaire à Jupiter, dont elle fut toujours chérie^ elle parait devant lui telle qu'elle se montra jadis au jeune pasteur du mont Ida. Si le chasseur infortuné qui, pour un regard curieux, devint la proie des chiens trompés par sa métamorphose ; si le téméraire Actéon eût aperçu Vénus en ce moment, sa iin n'eût pas été si cruelle ; les désirs dévorants eussent soudain terminé sa vie.

Elle s'avance dans l'Olympe ^K Sa chevelure ondoyante tombe à flots d'or sur ses épaules d'albâtre ; son sein palpite ; c'est là que, sans être vu, l'Amour se livre à ses jeux. La blanche ceinture de la déesse lance des étincelles où le folâtre enfant allume les traits dont il embrase les cœurs. Les désirs voltigent sur les pas de l'immortelle ; ils l'environnent et la pressent, semblables au lierre amoureux qui serpente autour de l'ormeau.

Une gaze légère couvre ses charmes sans les cacher, voile enchanteur qui tour à tour irrite et retient les désirs. A son aspect, tout l'Olympe est ému ; la jalousie se réveille dans le cœur de Vulcain, et Tamour dans le cœur de Mars.

Un air de volupté se mêle à la tristesse qui respire sur son front. Telle, dans de folâtres jeux, pressée par l'amant téméraire, la timide beauté pleure et sourit en même temps ; le plaisir brille à travers les larmes. Telle et plus séduisante encore, Vénus, d'une voix plaintive et tendre, adresse ces paroles au souverain de l'Olympe :

« Omon père ! j'étais heureuse de ton amour, de la pré- « férence que tu m'accordais sur tous les dieux. Tant de « bonheur me semblait devoir durer toujours. Aveugle que « j'étais î Vénus, sans l'avoir mérité par aucune offense.

« Vénus est devenue l'objet de ton courroux. Tu l'aban- « donnes, tu la hais ; Bacchus l'emporte sur ta fille ; il « triomphe, et je pleure !

« Ce peuple que j'aime, ces héros pour qui je fais parler « ici mes gémissements et mes larmes, c'est mon amour « qui les rend criminels à tes yeux^, c'est ma tendresse qui « les perd ; tu les sauverais si je pouvais les haïr. Eh bien, « je les déteste.

« Qu'ils meurent, qu'ils périssent sous la main des Bar- « bares... » A ces mots, un déluge de larmes coule de ses yeux , son teint vermeil en reçoit un nouvel éclat. Telle paraît la rose humectée des pleurs de l'Aurore. Un moment silencieuse, elle s'efforçait de rappeler siir ses lèvres la parole expirante, lorsque Jupiter l'empêcha de poursuivre.

Il n'a pu résister aux larmes de Vénus ^^ Ému de pitié, il porte sur elle un de ces regards qui dissipent les orages et ramènent la sérénité dans le ciel. li essuie les pleurs de Cythérée^ l'entoure de ses bras caressants, la flatte et la console. 0 Vénus ! le père des dieux a ressenti lui-môme ton pouvoir *^

Dans les bras de Jupiter^ elle sanglote encore plus fort. Tel l'enfant que sa nourrice a grondé se désespère au milieu des caresses, et redouble ses pleurs. Pour calmer enfin la déesse irritée, le maître du tonnerre fait briller à ses yeux de prophétiques images ; et^ fouillant dans le sein de l'avenir :

« Fille chérie, lui dit-il, ne doute plus de ton empire « sur mon cœur. Eh ! comment résisterais-je à des larmes « qui te rendent plus belle encore ? Cesse de craindre pour « tes Lusitaniens ; lu les verras^ crois-en mon inviolable pro- « messe, tu les verras triompher en Orient, et surpasser « par leurs exploits les plus illustres guerriers de la Grèce « et de Rome.

« Si le sage Ulysse a pu se dérober à réternel esclavage

« de Calypso, si Antenor ^* a pénétré dans le golfe lUyrien « et jusqu'aux sources du Timave, si le pieux Énée a bravé « les flots orageux de Charybde et de Scylla^ les enfants de « Lusus formeront de plus vastes desseins ; l'ancien monde « leur devra des mondes nouveaux.

« Us élèveront des forteresses, des cités, des remparts ; « le Turc belliqueux et féroce cédera partout à leurs armes. « Ils soumettront au roi du Tage les fiers monarques de « l'Inde ; et, maîtres de l'Asie entière, ils donneront aux « nations domptées des vertus et des lois.

« Ce héros qui, parmi tant de périls, va cherchant les « bouches de l'Indus^, a jeté l'effroi dans le cœur de Nep- « tune. Les eaux se soulèvent d'elles-mêmes. 0 prodige ! « la mer tremble et bouillonne au milieu d'un calme pro- « fond ^^ Peuple vaillant, peuple héroïque, qui imprime « la terreur aux éléments !

« La terre qui lui refusait l'eau des fontaines, toute cette « rive où se tramaient d'homicides complots, ouvrira ses « ports aux navigateurs de l'Occident. Elle deviendra pour « eux un asile dans les tempêtes, un lieu de repos dans « leurs longs voyages^ et la source des trésors dont s'enri- « chira leur invincible patrie.

« Tu verras les ondes Érythrées frémir d'épouvante ^^, « le royaume d'Ormuz fléchir deux fois sous la puissance « portugaise, la flèche lancée par les Musulmans retomber « sur leur tête *'^, et montrer aux nations que le peuple as- « sez témértlire pour combattre le tien n'a pas d'ennemi « plus terrible que lui-même.

« De formidables armées s'efforceront deux fois d'arra- « cher à tes guerriers les remparts de Diu ; et deux fois tes « guerriers accableront les assiégeants. C*est là que Thé- (( roïsme lusitanien enfantera des exploits dont Mars lui- (( même sera jaloux. C'est là que le Maure expirant pous- « sera des cris vers le ciel, et maudira son prophète im- « posteur.

« Goa conquise sur les infidèles deviendra la reine de <( l'Orient. Portée par la victoire au faîte de la puissance, « superbe, altière et couronnée de splendeur, elle sera le « frein des idolâtres, la terreur des contrées qui l'avoi- « sinentj et l'orgueil des enfants de Lusus.

« Cananor les recevra dans ses murs ; ils les défendront « contre un déluge de Barbares. Calicut tombera sous leurs « coups, Calicut aujourd'hui si fière de sa puissance et du <( nombre de ses habitants. Et vous, rivages de Cochin, « vous serez témoins d'un triomphe sans exemple. ?^on, « jamais la muse héroïque n'aura chanté de plus mémorable « victoire.

« Les mers de Leucate et les rochers d'Actium virent « éclater moins d'audace et de fureur dans la bataille san- « glante où l'heureux Octave triompha de ce capitaine ro- « main qui^ vainqueur de l'Euphrate et du Nil, des enfants « de l'Aurore et du Scythe infatigable, revenait chargé de « riches dépouilles, mais vil esclave d'un amour si fatal à « sa gloire *^.

« L'Inde et l'Egypte uniront en vain leurs fureurs ; la « flamme dévorante anéantira les flottes de l'Egypte et de « l'Inde; l'onde bouillonnera sous les débris ardents de « leurs navires foudroyés. Tu verras tes immortels favoris « traînant en captivité l'idolâtre et le Maure, et marchant « de triomphe en triomphe ; la Chersonése d'Or ^^ leur li- « vrant ses richesses ; la Chine lointaine et les îles de « l'Aurore ^^ accueillant leurs vaisseaux, tout l'Océan sou- « mis à leur empire.

« Telles sont, ô ma fille ! les destinées qui les attendent. « Depuis le Gange jusqu'aux colonnes d'Alcide, depuis les « ondes boréales jusqu'à ce détroit qui portera le nom d'un « Portugais ^^, ils ne connaîtront point de rivaux, quand, « pour leur disputer la palme, tous les héros des siècles « passés sortiraient à la fois de la tombe. »

11 dit, et, sans différer, il appelle son fidèle messager.

« F'ils de Maïa, regarde vers Monbaze ; vois le danger qui « menace les enfants de Lusus. Qu'ils partent, qu'ils s'éloi- .« gnent de cette terre homicide, et que Mélinde les reçoive « dans son port. Ya, cours, apparais à leur chef, et montre- « lui la rive fortunée qui doit lui prêter un abri. »

Déjà l'agile messager se balance au milieu des airs. Le caducée est dans sa main ^^ le puissant caducée qui rend le sommeil à nos yeux fatigués, évoque des enfers les pâles ombres, et commande aux enfants d'Éole. Sa tête et ses pieds ont des ailes. Il dirige son vol vers la terre, et plane bientôt sur Méhnde.

La Renommée l'accompagne, publiant les prodiges de la valeur portugaise. Elle nomme les guerriers;, raconte leurs exploits, et fait naître dans tous les cœurs l'enthousiasme et l'amour. Les Méhndiens brûlent de contempler les héros dont la déesse aux cent voix vient' de leur apprendre les exploits et les noms.

De Mélinde, le fils de Maïa vole aux rivages de Monbaze, avertir les enfants de Lusus et les arracher à leur funeste sécurité. 0 ciel ! sans tes secrets avis, la force et l'adresse, le courage et la prudence, tous les efforts des mortels, sont impuissants contre les ruses du Tartare.

La nuit avait parcouru la moitié de sa carrière ; le feu des étoiles éclairait seul le monde. Les matelots dormaient'; Gama, dont la paupière inquiète avait longtemps repoussé le sommeil, Gama venait de céder lui-même au besoin du repos ; les sentinelles silencieuses veillaient seules sur la flotte.

Mercure lui apparaît en songe. « Fuis, enfant de Lu- « sus ^^ fuis un roi cruel qui ne médite que ta ruine. Les « vents et les cieux te favorisent ; l'air est serein, l'Océan « paisible. Un autre roi te recevra sur une terre amie, où « tu pourras descendre sans crainte, et le reposer sans « danger.

« Tu n'as d'hospitalité à trouver ici que celle du féroce M Diomède **ou de l'infâme Busiris ^s. L'un livrait ses hôtes « à des coursiers affamés; l'autre les immolait sur des au- « tels impies. La mort est sous tes pas, le temps presse ; « fuis un peuple barbare et sans foi.

« Poursuis ta course le long de ces rivages. Près de la « ligne brûlante où le soleil rend égaux les jours et les « nuits, tu trouveras un peuple juste et bon, un monarque « généreux qui recueillera- ta flotte errante et fatiguée. Il « te comblera de ses dons, et, pour dernier bienfait, il « t'accordera des pilotes qui apprendront à tes vaisseaux « la route de l'Inde. »

Il dit; le héros se réveille, et, saisi d'étonnement, voit jaiUir du sein des ténèbres une clarté subite qui s'évanouit dans les airs. Ses yeux sont dessillés ; il aperçoit le danger qu'il court dans ces parages, et, plein de l'inspiration céleste, il ordonne au chef des matelots de profiter du vent qui s'élève.

« Déployez, s'écrie-t-il, déployez toutes les voiles. Par- « tons. Dieu l'ordonne : un envoyé du ciel marche devant « nous; je l'ai vu... » A la voix de Gama, tout s'émeut, tout s'agite. Déjà les voiles sont rendues au vent ; déjà les matelots, avec un cri d'effort, soulèvent les lourdes ancres.

Cependant les Maures, à la faveur des ombres, essayaient de couper les Hens qui captivaient les navires. Ils espéraient que la flotte irait se briser au rivage. Mais à peine ontils entendu le cri des marins, qu'ils cherchent leur salut dans la fuite ; la rame, à coups pressés, les emporte sur les ondes.

Déjà les proues aiguës sillonnaient l'argent de la plaine liquide. Le vent soufflait entre le nord et l'orient, et de sa fraîche haleine imprimait aux navires un mouvement égal et sûr. l5s guerriers s'entretenaient, en voguant, de leurs

dangers passés ^^ Ils venaient, par un prodige inouï, d'échapper au plus grand des périls, et s'étonnaient de leur bonheur.

Le soleil éclairait pour la seconde fois l'univers depuis qu'ils avaient quitté les parages de Monbaze, lorsqu'ils aperçurent deux vaisseaux qui s'abandonnaient au souffle des vents. Gama se porte sur eux ; il ne doutait point qu'ils ne fussent montés par des Maures.

Les deux nefs épouvantées se séparent ; l'une se réfugie vers la côte ; l'autre hésite incertaine, et se laisse atteindre par les Portug-ais. 11 ne fallut, pour la dompter, ni le courage impétueux du dieu Mars, ni les foudres de Vulcain. Mieux inspirée par la peur qu'elle ne l'eût été par l'audace, elle se livra sans résistance à la générosité du vainqueur.

Gama croyait trouver parmi ses captifs un pilote qui connût les ports de l'Inde, et dont l'expérience pût servir de guide à la flotte'; son attente fut trompée. Aucun d'eux ne savait à quelle partie du ciel répondait la terre de l'Indusmais tous lui disaient qu'il n'était pas loin de Mélinde^ où d'habiles pilotes ne lui manqueraient pas.

Ils ne prononçaient qu'avec amour le nom du monarque mélindien ^'^. Ils vantaient son humanité, la noblesse de son caractère, l'éclat et la magnificence de sa cour. « C'est « lui, s'écrie le héros, c'est le bon roi que m'annonçai « l'envoyé céleste. » Et à l'instant il ordonne de tourner la proue vers le rivage que le songe et les Maures s'accordaient à lui montrer.

Le char d'Apollon s'approchait alors du ravisseur d'Europe ^^. Tandis que le front du taureau s'enflammait dans le ciel, la corne d'Amalthée ^^ versait sur la terre embellie tous les trésors du printemps. Le soleil plus brillant et plus pur ramenait le jour solennel où le Rédempteur des humains brisa les portes de la tombe, et -mit le sceau à ëes œuvres divines.

La flotte était décorée de tentures élégantes^ en signe de respect pour cette auguste journée. Le pavillon flottait dans les airs; les bannières de pourpre s'agitaient au souffle des vents; les tambours et les cymbales retentissaient jusqu'aux rives de Mélinde. La marche des guerriers était une fête, et leur entrée un triomphe.

La plage se couvre en un moment d'une foule immense, attirée par la nouveauté du spectacle. Ce n'étaient plus ces hommes farouches que l'Afrique jusqu'alors avait offerts à leurs regards ; la douceur et l'humanité respiraient sur leurs fronts. Déjà la flotte a surgi devant eux, et, tandis que l'ancre mordante l'attache au sable des mers,^un des captifs de Gama reçoit l'ordre d'annoncer au souverain l'arrivée des Lusitaniens.

Leurs exploit-s, proclamés par les cent bouches de la Renommée, avaient laissé dans l'àme du monarque une impression profonde. Fier de recevoir des héros dans ses États : « Qu'ils viennent, répond-il au messager de Gama, « qu'ils paraissent à mes yeux ;• où trouveraient-ils un asile « plus sûr que Mélinde ? Tout mon royaume leur est ou- « vert. ))

Ses offres sont sincères, ses paroles sans artifice. C'est avec enthousiasme qu'il admire ces hardis navigateurs, leur génie persévérant, la grandeur de leur entreprise.. Il envoie sur la flotte des moutons chargés de laine, des poules domestiques nourries avec soin, et tous les fruits de la saison. Il donne beaucoup, et la grâce de ses dons en relève encore le prix.

En échange des tributs de la terre africaine, le chef des Portugais adresse au roi de Mélinde les produits précieux de l'industrie de l'Europe, l'écarlate aux teintes ardentes, le corail, plante merveilleuse ^^ qui germe au sein de la mer et durcit en quittant les eaux.

L'interprète de la flotte accompagne ces présents. Orateur

éloquent, il doit justifier l'absence du héros et préparer une alliance durable avec Mélinde ; il arrive au pied du trône, et d'un ton noble et mesuré ; « Puissant monarque, dit-il, « toi qui as su asservir au frein des lois la fierté d'un peuple (( indompté, toi que chérit Mélinde et que respecte (( l'Orient, nous venons à toi comme au port le plus sur (( de ces parages, te demander les secours dont nous avons « besoin.

« Nous ne sommes point de ces pirates sans patrie ^* « qui, fondant tout à coup sur d'imprévoyantes cités^ en « égorgent les habitants pour s'emparer de leurs dépouil- « les. Sujets d'un roi dont la puissance et la gloire éton- « nent l'Occident, nous allons par son ordre à la décou- « verte de l'Inde.

(( Quelle est donc cette race inhumaine -^^ quels sont « ces peuples féroces qui nous ont refusé l'entrée des ports « et jusqu'à l'hospitalité de la plage déserte ? Quels des- « seins nous supposaient-ils? Paisibles voyageurs, par « quel crime avions-nous armé contre nous la défiance et la « trahison?

« Prince magnanime, ta générosité nous rassure et nous « console. Tu seras pour nous ce que fut jadis Alcinoûs « pour l'infortuné roi d'Ithaque. C'est un envoyé céleste « qui nous^ a guidés vers ce rivage. Ah ! puisqu'il nous con- « duit vers toi, c'est que nous pouvons sans péril nous confier u à tes vertus.

(( Si le héros dont je t'apporte l'hommage ne vient pas luiif môme te l'offrir, ne crois pas qu'il en soit détourné par « d'injurieux soupçons! Il te respecte, il t'honore ; mais un « ordre sacré, la volonté du souverain, l'enchaîne sur ses <( vaisseaux.

« Quand la tête commande , il n'est point de membre .(( rebelle; tout le corps obéit. Toi qui règnes sur ces bords, n tu ne voudrais pas, sans doute, que personne y mécon-

« nût les ordres de son roi. Mais la reconnaissance est « aussi une vertu des Portugais; et le fleuve cessera de « porter à l'Océan le tribut de ses ondes avant que tes « bontés s'effacent de leur mémoire. »

Il dit. Un murmure favorable s'élève parmi les Mélindiens. «Quel courage I se disaient-ils, quelle constance! « Tant de mers parcourues ! Tant de climats franchis ! » Le prince applaudissait en lui-même à la fidélité portugaise, et concevait une haute idée d'un roi qui se faisait obéir de si loin.

D'un œil satisfait il regarde l'ambassadeur, et rompant enfin le silence : « Hommes courageux, sujets fidèles, « bannissez toute crainte importune ; vous n'avez rien à « redouter ici. Vos actions héroïques vous ont mérité l'es- « time de l'univers : quiconque agit mal envers vous est « étranger à toute pensée généreuse.

« Je regrette, je l'avoue, de ne pas voir au miheu de « nous le héros qui vous conduit ; son hommage eût flatté « mon cœur. Mais je regretterais bien plus encore que, « pour satisfaire à mes désirs, un serviteur si fidèle eût « trahi son devoir et démenti sa vertu.

« Demain, dès que les premières clartés du jour auront « dissipé les ombres, j'irai visiter vos vaisseaux. Il y a « longtemps que j'aspire à les voir. S'ils ont souffert d'un « si long voyage, ils trouveront ici de quoi réparer les in- « jures des flots. Mélinde vous offrira des cœurs amis, dos « pilotes intelligents et des vivres en abondance. »

Ainsi parla le roi de Mélinde. Et déjà le fils de Lalono touchait de son char de feu les flots rougissants, lorsque l'ambassadeur de Gama remonta dans le canot léger qui Tattendait au rivage. A peine a-t-il reparu parmi les siens et redit les paroles du monarque, qu'un transport général éclate sur la flotte. Soldats et matelots, tous se félicitent du bonheur inespéré que le ciel leur envoie.

La nuit a perdu ses ténèbres. L'air se remplit de météores artificiels imitant la tremblante lumière des comètes ; les cieux, la terre et l'onde retentissent de leurs éclats ; les bombes aux ailes de feu s'élancent au milieu des cris de joie et des accents guerriers de la trompette et du clairon. Tels étaient sans doute à Lemnos les terribles jeux des compagnons de Vulcain.

Le rivage répond à la flotte ^'. Des flèches enflammées s'élèvent en murmurant ; la roue brûlante et radieuse tourne dans les airs ; le soufre comprimé éclate de toutes parts ; les cris du peuple percent les nues : la plage et la mer paraissent embrasées, et cette double fête offre l'aspect d'une bataille.

Mais le jour naissant rappelait les mortels à leurs travaux. La diligente Aurore chassait devant elle le dieu du sommeil ; les vapeurs de la nuit retombaient en fraîche rosée sur les fleurs qui émaillaient la terre, quand le monarque africain parut sur la plage.

Une foule innombrable accourait sur ses pas, ou se pressait autour de lui. On voyait briller de loin les draperies de soie, les étoffes de pourpre. Au lieu de javelines guerrières et de l'arc arrondi en croissant, les Maures tenaient à la main les branches du palmier dont on couronne les vainqueurs.

Une longue nacelle ornée d'une tenture magnifique attendait le roi de Mélinde. Il part accompagné des grands du royaume et dans le pompeux appareil des monarques orientaux. La mousseline légère, l'or et la soie décoraient son turban. Un manteau de damas flottait sur se^ épaules ; la pourpre de Tyr, si chère aux nations africaines, en relevait encore l'éclat. A son cou pendait un collier d'or où l'art surpassait la matière. A sa ceinture étincelait un cimeterre enrichi de pierreries. L'or et les perles recouvraient le velours de sa chaussure.

Un pavillon de soie ^* supporté par une lance dorée ombrageait la tête du monarque; la lance reposait dans la main d'un des principaux seigneurs de la cour. A la proue retentissaient les trompettes mauresques; l'oreille était confusément frappée de leurs accents brusques et durs, mais animés par la joie.

Gama, de son côté, quitte la flotte, entouré d'un brillant cortège, et, sur ses chalqppes pavoisées, s'avance à la rencontre du roi de Mélinde. 11 porte l'habit espagnol ^^, mais le lin de sa tunique est français. Venise a tissé le satin précieux qui compose son vôtement, et le kermès l'a coloré.

Les manches sont retroussées avec des boutons d'un or pur qui réfléchit l'éclat du soleil. L'or, dont la fortune est si avare, l'or serpente en large broderie sur ses hauts-dechausses militaires. Des agrafes d'or rapprochent avec élégance les pans de sa soubreveste ; des nœuds de rubans flottent à son épée ; un superbe panache se balance mollement sur sa toque européenne.

La forme variée de l'habillement de ses guerriers s'embellissait de mille couleurs. La pourpre de Tyr, mariée à des teintes plus douces, offrait à l'œil charmé toutes le^ nuances de l'écharpe lumineuse que déroule dans les cieux la fille de Thaumas ^^ quand elle va transmettre aux mortels les ordres de Junon.

Les sons de la trompette portaient dans tous les cœurs le mouvement et la joie. Les barques des Maures couvraient la mer et de leurs pavUlons déployés en effleuraient la surface. Le bronze enflammé mugissait; des tourbillons de fumée remplissaient les airs et dérobaient la vue du so- ' leil; les rapides détonations se précipitaient coup sur coup, et les Maures assourdis pressaient de leurs mains leurs oreilles épouvantées.

Mais déjà la chaloupe portugaise a reçu le roi de Mé-

linde. 11 se jette dans les bras du héros. A cet élan du cœur, Gama se sent ému ; mais il respecte le rang suprême et ne répond que par des hommages aux embrassements du monarque. L'Africain considérait, avec un plaisir mêlé d'étonnement, les manières, les traits et l'attitude de ces intrépides navigateurs que le désir de la renommée entraînait du fond de l'Occident aux rivages de l'Indus.

Il leur renouvelle en termes magnifiques les offres qu'il leur a déjà faites. « Venez vous reposer dans mes États, « venez y réparer vos pertes ; tous mes trésors sont à vous. « Je connais depuis longtemps les guerriers de la Lusita- « nie: je sais que dans une autre contrée de l'Afrique ils « ont livré de grands combats et remporté de grandes vic- « toires. L'Afrique entière est pleine encore du bruit de « leurs exploits. »

Et de raconter lui-même les triomphes des Portugais sur les Maures de Tingis et d'Abyla ^"^^ tous les traits de valeur dont ils avaient rendu témoin le royaume des Hespérides. Leurs actions d'éclat, leurs moindres faits d'armes étaient parvenus jusqu'à lui. Touché de ses discours, Gama lui répond :

« 0 roi, dont le cœur généreux a pris en pitié les Lusi- (( taniens et les longues misères qu'ils ont endurées sur les «ondes, puisse l'éternelle Providence qui règle le mou- « vement des cieux et la destinée des mortels te payer de '( tes bienfaits, puisqu'il n'est pas en notre pouvoir de « t'en offrir nous-mêmes le prix !

« De tous les princes que le soleil a brunis de ses feux, « toi seul as daigné nous tendre une main secourable, et « nous offrir un refuge contre les venls et les tempêtes. « Tant que la lumière des cieux brillera pour Gama, en (( quelque lieu que le sort l'appelle, il publiera ta gloire et « tes bienfaits. »

Tandis que le prince et le héros s'entretenaient ainsi, la

rame légère promenait leur esquif autour des vaisseaux; les barques "toélindiennes les suivaient. La flotte, avec ses bronzes formidables et sa mousqueterie légère, saluait le souverain de Mélinde ; les clairons sonnaient en cadence; la trompette mauresque répondait à leurs accents.

Le monarque a tout vu, tout admiré ; mais le bruit, si nouveau pour lui, de ces tubes enflammés qui portent la foudre en leurs flancs, lui cause une sorte d'effroi et trouble un entretien qu'il désirait prolonger. Gama s'en aperçoit : à l'instant la foudre se tait et la chaloupe s'arrête sur son ancre.

Plus calme alors, et dégagé du souci qui l'occupait, le Mélindien se livre au plaisir d'interroger Gama, tantôt sur les guerres à jamais célèbres des enfants de Lusus contre les enfants de Mahomet; tantôt sur l'Hespérie occidentale, patrie des Portugais, et sur les peuples voisins; tantôt sur les mers immenses qu'ils venaient de parcourir.

« Enfin, lui dit-il, fais-moi le tableau fidèle du pays qui « fut ton berceau, de la grande région dont il fait partie. « Raconte-moi l'origine de ta nation, ses guerres, ses vic- « toires. Voyons par quels degrés elle est arrivée à tant de « gloire et de puissance : les fastes d'un tel peuple doivent u être remplis d'admirables événements.

« Dis-moi les périls de ta navigation, les ouragans, les « tempêtes; les mœurs, les usages qui t'ont le plus frappé « sur le rivage éthiopien, sur cette terre encore sauvage <( dont tes hardis navires ont suivi les longs détours. Le <( soleil est sorti radieux des portes de l'Aurore ; les freins « d'or de ses coursiers étincellent sur l'horizon ; un beau « jour se prépare ^; les vents dorment, la mer et ses va- <( gués reposent.

u Bien ne troublera tes récits. Parle : la voix de la Re- « nommée s'est fait entendre avant la tienne. Nous ne « sommes que des Africains; mais qui ne connaît les Por-

« tugais, leur courage, leurs vertus guerrières ? Le soleil « n'éclaire pas de si loin les peuples de Mélindè, qu'ils ne « sachent apprécier le mérite des grandes actions.

« Le monde s'étonne encore de l'audace des géants qui « tentèrent d'escalader les cieux. Il admire la folle témé- « rite de Pirithoûs et de Thésée qui descendirent vivants au « noir séjour de Pluton. Ont-ils montré plus de courage « que toi ? L'Olympe et les enfers étaient-ils plus redouta- « blés que l'empire de Neptune?

(( Un insensé, pour se faire un nom dans l'univers, a « brûlé le temple d'Éphèse, chef-d'œuvre de Ctésiphon, « et l'univers a connu le nom d'Érostrate. S'il est une ceci lébrité pour le crime, il en est une aussi pour la vertu ; « tu ne devras ton immortalité qu'à des travaux héroï- « ques. »

NOTES

1. Le chef des infidèles, ministre el confident des trahisons

de son maître, etc.

De nouvelles trames vont s'ourdir contre Gama. Les Maures n'ignoraient point que les Portugais avaient en vue de grands objets, raccroissementdu commerce et la propagation du christianisme. Le chef des envoyés de Monbaze leur promet d'abord toutes les richesses^ toutes les productions précieuses qu'ils vont chercher en Orient. 11 les confirme ensuite dans l'idée qu'ils trouveront à Monbaze des familles chrétiennes. Bacchus hii-méme, qui, dans l'esprit de l'auteur, représente à la fois l'ancienne idolâtrie et le fanatisme mahométan, Bacchus est descendu parmi les Maures. Un temple, un autel, , se sont élevés à sa voix; il en est l'architecte et le pontife. Cette fiction repose sur un fondement historique que nous indiquons à la note 3.

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